‹ Vespuce et son premier voyageChapitre 1 sur 4 · VESPUCE · texte numérisé non relu

VESPUCE

ET

Découverte et exploration primitive du golfe du Mexique

et des côtes des Etats-Unis

1. — Depuis que la plus grande illustration scientifique de notre époque, le savant A. de Humboldt, a publié son Examen critique de /'histoire géographique du nouveau continent, où il a réussi à prouver, d'une manière évidente, que le célèbre Amerigo Vespuccl n'avait qu'à son insu, contribué à donner son nom à ce que nous appelons la quatrième partie du monde, l'illustre Florentin est rentré en possession du respect dont il jouissait, plusieurs années après sa mort, et de son vivant même, considéré et honoré qu'il était par tous, notamment par le grand Colomb lui-même.

2. — A la réhabilitation du caractère de l'homme s'est jointe, en grande partie, celle de ses écrits, et tous les critiques sont déjà d'accord sur l'authenticité des récits des deux voyages faits par Vespuce au service du Portugal. Mais quant aux deux voyages faits pour l'Espagne, tout y reste encore mêlé de doutes et d'incertude. Le premier, le plus merveilleux des quatre, est même déclaré problématique par Humboldt (1) , et regardé par Washington Irving (2) comme une pure

(1) Examen crit., IV, 292.

(2) « That the account of lits first voyage is a t'abricutiou. » (Life of Columbus, éd. de 1849, III, p. 330. #

( 8.) invention. Mais ce serait revenir sur la réhabilitation de l'homme, que d'admettre qu'il a été en partie faussaire. Le second voyage est généralement accepté ; mais avec de telles restrictions (surtout en ce qui regarde l'atterrage au Brésil, d'abord à la latitude de 5° sud, puis à l'île de Maragnah) et avec de telles confusions, quant au véritable chef de l'expédition, qu'on est presque en chemin de le voir déclaré aussi problématique.

3. — Réservant pour une meilleure occasion (1) les preuves concernant ce second voyage de Vespuce , qui ne fut autre, selon nous, que celui d'Hojeda, en 1499, qu'il nous soit permis d'offrir ici de courtes considérations sur le premier. Puissent-elles prêter quelques rayons de lumière qui aident à réhabiliter la mémoire du navigateur illustre associé par son nom à l'univers, dans une ses cinq parties, et respecté avec une espèce de piété filiale, par tous ceux qui, comme moi, sont nés Américains!

h. — Malheureusement pour le célèbre navigateur, le récit du premier voyage est celui où les savants, défavorables ou favorables à sa gloire, se sont le plus laissé égarer, voulant même changer le chiffre des années et des dégrés de latitude et de longitude, bien nettement désignés par l'habile cosmographe. Nous allons cependant présenter quelques idées en vertu desquelles, tout en respectant religieusement les indi-

(1) Voir la dissertation : Examen de quelques points de l'histoire géographique du Brésil. C'est la réponse à la critique faite par M. d'Avezac de notre Histoire générale du Brésil.

cations du texte original, nous parviendrons à connaître quelle a dû être la région visitée par Vespuce dans ce fameux premier voyage.

5. — Les savants, les Navarrete, les Irving (1), les Humboldt même (2) les uns après les autres, se sont, à ce qu'il semble, laissés entraîner par la leçon du mot Parias, qu'Hylacomilus a consacrée dans le texte latin. Peut-être est-ce seulement à cause de ce mot qu'Herrera soutint que le premier voyage de Vespuce, n'était que, le premier voyage de Hojeda, ce qui l'a conduit à jeter le navigateur florentin sur les côtes septentrionales de la Guyane, tandis que pour nous, il est certain qu'il a navigué la première fois sans Hojeda, et dans tout autre parage que les côtes de Paria.

(5. — La méprise d'Herrera l'a porté à attribuer au voyage d' Hojeda fait avec Vespuce, en 1499, des détails qu'il a empruntés littéralement (3) au texte latin du récit de Vespuce sur son précédent voyage en 1497. Et, sans s'apercevoir de cette méprise, quand il a commencé à trouver le récit du navigateur florentin en désaccord avec des faits qu'il connaissait par d'autres sources, il a crié à l'imposture et il a accusé Vespuce d'avoir tout brouillé à dessein, tandis que c'était lui,

(1) Ed. 1849, vol. III, p. 23-25, 29.

(2) « Les deux premiers voyages dans lesquels on reconnut le cap Paria, » etc. (Humboldt, IV, 74. Voy. aussi p. 129.)

(3) Comparez le texte latin du premier voyage de Vespuce avec Hojeda. (Dec. I" liv. IV, p. 123 etsuiv.,éd. 1601.) Nous pourrions donner ici, par un rapprochement des textes, la preuve de ce fait, déjà soupçonné par Navarrete (III, p. 1 1); mais nous croyons suffisant de renvoyerà ce que dit Bartolozzi (p. 38 et suiv.).

Herrera, qui se trompait, et qui allait aussi induire en erreur les Charlevoix, les Robertson, les Tiraboschi, qui se mirent à leur tour à déclamer contre Vespuce.

7. — Mais occupons-nous du récit de Vespuce rendant compte de son premier voyage. La confusion et les doutes que, sur un tel sujet, ont causé la discussion et la critique, sont tels, que c'est le cas de suivre le conseil donné par Descartes quand de pareilles difficultés se présentent. Il nous faut commencer par désapprendre tout ce que nos maîtres nous avaient appris, et ensuite nous vouer naïvement à la lecture du récit original du célèbre voyageur si souvent méconnu. Le moyen est si simple que nous croirions volontiers que d'autres doivent l'avoir déjà essayé, quoique nous n'en ayons pas connaissance (1). Mais nous ne pensons pas qu'on soit parvenu à en tirer toutes les conséquences que nous en avons déduites, d'après ce qu'on va lire.

8. — Quant à nous, en faisant devant une carte la lecture du récit de Vespuce, notre esprit est demeuré convaincu de la véracité du narrateur. On s'aperçoit que Vespuce décrit une terre qu'il devait avoir visitée lui-même, à moins qu'on ne veuille lui accorder le don de la divination, attendu qu'au moment où il écrivait, aucune autre expédition n'avait encore exploré les pa-

(1) Effectivement, après la lecture de ces lignes, à la Société de géographie, nous avons eu occasion de voir l'important petit volume de Franc. Bartolozzi (Ricerche istorico-critichc circa aile scuperlc d'Amerigo Vespucci, etc. Firenze, 1789), où l'on admet aussi l'atterrage à Honduras (p. 68 et suiv.). Malheureusement l'auteur s'égare ensuite, malgré tout son talent, dans des déductions inadmissibles pour le reste du voyage.

rages qu'il fait connaître. On n'ose pas douter que Vespuce, parti d'Espagne le 10 mai 1497 (l),et ayant navigué mille lieues vers l'ouest-sud-ouest , passant par conséquent à travers les Antilles, probablement le long de l'Espaûola et de la Jamaïque, et sans en parler, par la simple raison qu'elles étaient déjà assez connues (2) , s'est trouvé, après 37 jours (texte de l'édition originale reproduite par Bandini), par la latitude de 16° nord et par la longitude de 75° à l'ouest

(1) D'après le texte italien de l'exemplaire de Baccio Valori, reproduit par Bandini et Canovai, et que nous préférons toujours, parce que nous sommes persuadé (malgré quelques inductions du passionné Napione en sens contraire) qu'il doit avoir été le texte original ; une fois qu'Hylacomilus dit que son texte latin avait été tiré du français venant de l'italien, il y a des chances pour qu'il soit plus exact qu'une traduction de traduction (*).

(2) Il n'aurait pas eu de motifs pour parler des Autilles lui, qui en rendant compte de son passage par les Canaries, avait cru pouvoir se dispenser, de mentionner des îles qu'il devait nécessairement avoir vues, outre la grande Canarie où il avait mouillé. Dans le deuxième voyage il lui arrive aussi de passer par la Trinidad sans la nommer. Rappelons-nous du reste que Vespuce lui-même, dans le récit de ce premier voyage, se rapporte pour les détails à un autre travail qu'il appelait Quattro Giomate : « Uno zibaldone, che ho chiarao » le Quatro Giornatle, uel quai ho relato la maggior parte délie cose » che io viddi... e tutto ho ridotto in un volume in stilo di geografia, » e le intitolo Quattro Giomate, nella quale si contiene le cose per y minuto.etc. » (Bandini, p. 18 et 26). Grâce à la lecture de Barlolozzi nous avons à ajouter encore un argument pour expliquer le silence de Vespuce relativement aux Antilles; c'est qu'il avait pour instructions de ne pas s'occuper de ce que l'amiral avait découvert.

(") Quattuor subiungenlur navigationes ex Ilalico sermone in Gallicu tl ex Gallico in Latinum versœ. (Cosm,, introd. fol. 9 v°, chap. V in fine.)

des Canaries. 11 venait de découvrir le nouveau continent quelques jours avant Cabot. Il se trouvait sur le golfe de Honduras, dans une latitude qui pourrait bien être tout à fait la même, et dans une longitude qui, d'après les observations de nos jours, ne saurait être qu'un peu moindre. Mais cette légère différence de longitude ne doit pas surprendre quand il s'agit d'un premier voyage sur des mers où l'influence des courants, d'ailleurs si puissante, comme nous le savons aujourd'hui, ne pouvait pas encore avoir été étudiée, et dans des temps où même les instruments pour prendre la latitude étaient si imparfaits. Les vaisseaux mouillèrent dans ces parages et on essaya de communiquer avec les habitants; mais ceux-ci s'étant enfuis, et les vaisseaux se trouvant sur la côte, on prit la résolution de partir le lendemain.

9. — Effectivement, de là on suivit, à vue de terre, la direction des côtes du Yucatan, vers le nord-ouest (!) pendant deux jours; et alors, rencontrant un endroit sûr (2) pour les vaisseaux, on jeta l'ancre à une demilieue de la terre, où beaucoup de monde se montrait. On débarqua 40 hommes, on fit avec les indigènes quelques échanges et on eut occasion d'étudier leurs mœurs et leurs usages.

10. — On continua à naviguer pendant plusieurs jours, en descendant souvent à terre (3). Enfin on arriva à

(1) « Navigammo per il maestrale, che cosi correva la costa. »

(2) •< Sicuro luogo. »

(3) « Costeggiando dt conlinuo la terra, nella qualc faccmmo moite » sçale, e avemmo ragionamenti con molta gcnte, e al fine di ccrti » giorni, » etc.

un port au milieu duquel on vit un assemblage de maisons bâties sur l'eau et avec des ponts-levis que l'on haussait pour se défendre. D'après ce que dit Vespuce, ce port devait se trouver à 80 lieues au sud de celui où la flotte se rendit ensuite et qui est placé sous le tropique du Cancer. Nous sommes donc porté à croire que ce port, avec des maisons bâties sur l'eau, n'était autre que celui de la Vera-Cruz actuel, avec l'île des Sacrifices et celle que Grijalva a appelée S. Juan de Ulua, dontHerrera (1) nous donne une idée qui ne contredit en rien l'impression que Vespuce en reçut se rappelant Venise. Vespuce nous rapporte le combat soutenu contre les Indiens, et il nous apprend que ceuxci mangeaient ces vilains iguanes dont il nous donne une description bien semblable à celle que nous devons à Enciso et à Oviedo. De là on se dirigea vers l'autre port, situé à 80 lieues de celui-ci, sous le tropique du Cancer, port très arrosé de rivières, abondant en poissons, dont on faisait du pain, et en oiseaux, parmi lesquels Vespuce nomme des perroquets. Ici les habitants parlaient une langue différente de celle des naturels qu'on venait de quitter. Ce port se trouvait dans une terre qui, d'après le texte italien, selon Bandini et Canovai, est désignée sous le nom de Lariab.

11. — Mais quelle pouvait être cette terre de Lariab ? Ce nom ne se rencontre nulle autre part. Et voilà sans doute ce qui a porté "Waldzeemùller à le remplacer, en 1507, par celui de Parias, si connu ; ce qui a donné

(I) Dpc. 11,11t. ni, ch n.

{Ah Y

jiiotii" à P. Apianus, en 1520 (1), d'appliquer le mot Parias à la côte située entre 12° et le tropique du Cancer Mais cette leçon, évidemment fausse, oblige à changer, comme on a déjà été forcé de le faire, tout le texte du premier voyage.... Eli bien! Messieurs, pour nous, ce nom mystérieux de Loriab n'est autre que celui de Caria (qu'il ne faut pas confondre avec le Cariay de Colomb) , également appliqué à ces parages par un des compagnons de Solis et de Pinzon dans les dépositions judiciaires (Nav. III, 558) du procès intenté à l'héritier de Colomb. Probablement dans l'original de Vespuce, et peut-être même dans quelque ancien texte imprimé, on devait lire Cariah. Tout le monde sait que, dans les caractères gothiques, il y a presque identité entre les majuscules C et L, et les minuscules b et h.

12. — Laissant cette terre , que nous appellerons déjà sans crainte de Caria, et par Conséquent le port qui serait probablement celui de Tampico, ou un autre tout près (2), Vespuce poursuivit sa route vers le nord, longeant une étendue de côte qu'il a calculé être de 870 lieues (3). Par la comparaison de son récit avec des documents venant d'une autre source, dont nous parlerons plus tard, nous devons croire qu'il reconnut assez bien le Mississipi, qu'il poursuivit vers la Floride, et qu'il arriva à l'extrémité méridionale de cette presqu'île vers la fin d'avril 1498.

Page 1