CONFIDENCE
c< Je ne sais pas comment je mourrai — me dit-elle —
Car l'avenir est incertain ; Si les Dieux m'ont donné les traits d*unc immortelle
Je n'en aurai pas le destin.
« Orçueilleusc, enivrée, éclatante et farouche Ma jeunesse n'aura qu'un temps
Et Vàge fanera la pourpre de ma bouche Et les roses de mon printemps.
« C'est pourquoi tout mon corps avec toutes ses fièvres,
0 puissant Amour, est à toi.
Et c'est toi que je veux, de l'orteil jusqu'aux lèvres,
Pour amant, pour maître et pour roi .
« Mais, quand lu seras las de mes longues étreintes, De mon parfum et démon feu,
De mes baisers, de mes désirs et de mes plaintes, Epargne-moi ton divin jeu.
« Par le regard qui trompe et par le mot qui leurre,
Cruel Amour ne cherche pas A me cacher furtivement le jour et l'heure
Où, loin de moi, tu t'en iras;
« N'attends pas, pour briser la divine couronne De laquelle tu m'as fait don.
Que ton œil courroucé se repente et s'étonne De me l'avoir posée au front.
« Car je veux, quand ta rude main me fera signe D'arracher ce royal bandeau,
Je veux que mon sein nu, Amour, soit encor digne De l'éclat rouge du couteau I »
CB QU'IL* M'ONT DIT 79
SiEVUS AMOR
« Je suis le dur Amour. C'est moi qui, de mes mains.
Dispense le désir au rêve des humains
Et qui fais, dans les cœurs qu'asservit ma puissance,
Triompher tour à tour la joie et la souffrance ;
Mais rapide est la joie et long- est le tourment I
Sache-le donc. Eh quoi ! Te voici cependant
Qui viens ù moi, docile à l'avenir que crée
La pointe sans repos de ma flèche acérée...
C'est bien. Tu connaîtras le pouvoir furieux
Que j'exerce sur tous, fussent-ils fils des Dieux.
Rien ne t'éparg-nera ce Destin que tu braves.
Tu le veux. Tu seras pareil aux vils esclaves,
Je prendrai ta pensée et je prendrai ton corps
Et peut-être, vivant, envieras-tu les morts ?
Et quand j'aurai, suivant le jeu de mon caprice,
Assez cruellement prolongé Ion supplice
Et que, du geste, un jour, de mon doigt irrité
Enfin je te rendrai ta sombre liberté,
Tu l'en iras blessé, solitaire, farouche.
Mais en te souvenant d'avoir baisé sa bouche... »
CB QTI'ILS M'ONT PIT 81
STANCES BAUDELAIRIENNES
V Je veux chanter tout bas, d beauté taciturne, Le silence divin de tes beaux yeux fermés En choisissant, parmi notre passé nocturne Les instants que ma vie aura le mieux aimés.
c Sera-ce ce doux soir où, dans l'air qu'elle embaume, Je me revois assis en de nobles janlins. Respirant près de toi le mau^nélique arôme D'une fleur parfumée à l'odeur de tes mains ?
« Ou cet autre où, couchée au divan de paresse, Dans le trouble désir de ton corps inconnu, D'une incertaine, vague et furtive caresse J'effleurai doucement l'ongle de ton pied nu î
« Mais non ! c'est cette nuit ardente et généreuse
Où sans peur, sans remords, sans honte et sans aveux
Tu laissas se poser ma lèvre aventureuse
Sur les trésors secrets de ton corps ténébreux,
« Car ce double baiser, ô reine taciturne
De l'ombre favorable et des instants aimés,
A scellé notre pacte amoureux et nocturne
Mieux que ton cher silence et tes beaux yeux fermés. »
ce QU'ILS m'ont dit 83