‹ Vestigia flammae; poèmesChapitre 43 sur 95 · EN VINGT-SEPT STROPHES · texte numérisé non relu

EN VINGT-SEPT STROPHES

Pour complaire au cœur romantique, Qui rêve d'ardentes amours, Chantons la Ville adriatique, Ses molles nuits et ses beaux jours ;

Célébrons Venise la rouge, Son Carnaval et son Lido, Musset s'enivrant dans un boug-e Et Saud aux bras de Pag-ello ;

Cherchons le balcon solitaire Où s'accoudaient, sortant du lit, Byron, le beau lord d'Ang-leterre Et la belle Guiccioli ;

Rêvons intrig'ue, complot, crime, Puits et Plombs, comme au temps de la République Séréiiissimc, Quand le Buccn taure, en gala,

Menait le Doge eu grand costume, Galant robuste ou vieillard fier.

Par l'anneau, selon la coutume, Se marier avec la mer ;

Imaginons à notre épaule

La haûta do salin noir

Et promenons-nous sur le Môle,

Comme ces gens que l'on peut voir

Par Guardi peints et ses émules :

Canalelto, Longhi et tant D'autres, — charmants et ridicules Sous leur masque de carton blanc.

152 VF.5TIGIA FLAMME

Maintenant que, mélancolique, Ardent, fou, naïf, a battu Assez ton vieux cœur romantique Cette Venise-là, veux-tu,

Laissons-la, fleur de la lagune Que l'on respira trop souvent, A l'amateur de clair de lune Qu'est le bon touriste allemand.

Tu verras qu'il en est une autre De qui le charme est moins vanté Et qui bientôt sera la nôtre, Plus émouvante en sa beauté.

LE JAnOIN DU SOUVENin 183

Cette Venise-là, que j'aime D'un si minutieux amour, A sa gondole pour trirème Et sa clarté pour seul atour.

Comme la reine Cléopâtre, Que jadis peijj^nit Tiepolo, Elle a bu des perles de nacre Dans sa coupe de Murano,

Mais pareille à l'Egyptienne Un serpent l'a mordue au sein, Et je crois sentir dans la mienne Sa main froide sur le coussin...

154 VnSTIGIA FLAMME

C'est une morte, mais son ombre Hante encore les vieux palais Dont la porte s'ouvre plus sombre Parce qu'on n'y passe jamais.

On la rencontre au crépuscule, Sur les campi les plus déserts, A l'heure où la cloche module UAuc Maria dans les airs;

Par les calli les plus étroites Où sèchent chemises et bas On entend entre les murs moites Résonner l'écho de son pas ;

Sur la courbe d'un pont dont l'arche Se reflète au rio dormant Elle monte de marche en marche S'arrête et se penche en avant ;

ut JARDIN OC SOUVENin 155

Le négrillou à jambes naines, CoitTé d'un turhan safrané.

N'est plus là pour tenir sa tratne D'un riche brocart suranné,

Car au lieu des joyaux ôtranjp^cs Dont l'éclat luisait sur sa peau, Elle porte le châle à franges Que l'on acheté au Rialto !...

Familièrement, c'est elle Que cherche mon pas incertain.

Cette Venise toujours belle Comme une flamme qui s'éteint I

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A l'ombre de ses campaniles Elle s'endort en son passé, Parmi sa lagune et ses îles Qu'abandonne le flot lassé ;

Venise pauvre et populaire, Son humble vie essaie encor, Aux prestig-es de sa lumière, De se survivre dans la mort :

Elle palpite au labyrinthe Inextricable des calli Où, de quelque façade peinte, Se délabre le fard pâli ;

Parfois pourtant elle tressaille Lorsque dans l'air, en hosannah, Au-dessus du Pont de la Paille, Bourdonne la Marangona

Ou qu'au ciel de vent ou d'orage, Sur Saint-Georg-cs ou l'Arsenal, La coni|uc de quelque nuage Imile le bonnet ducal.

0 Venise ! Sur sa colonne, Paresseux, le Lion ailé S'élire au gras soleil d'automne Qui dore son bronze fôlé,

Tandis qu'en troupes inégales Sur la Rive des Esclavons, A la file on voit sur les dalles L'umlire volante des pigeons !

158 VESTÎCIA FLAMMiE

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