‹ Vestigia flammae; poèmesChapitre 42 sur 95 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

C'est ce matin qu'ils font partis ;

Le ciel était doux, pdle et gris

Avec déji\ des lueurs rosas,

Et moi, levé avant le jour,

La peau fiévreuse et les mains chaudes.

Je les guettais au carrefour,

Dès l'aube.

C'est là qu'assis sur le talus

Je les ai vus,

— Comme je les revois encore —

Venir, groupe jeune et riant.

L'un d'eux montrait du doig^t l'Orient ;

Le pas de leurs chevaux frappait le sol sonore,

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Et, tous les sept, la tête haute, avec leurs yeux

Pleins de grands rêves de g-uerre et de gloire,

Passèrent le long- du talus

Sans même m'a voir aperçu,

Moi, dont le cœur, durant l'ombre de la nuit noire,

Avait battu

Du long désir de partir avec eux .

Car, d'eux tous, je suis de leur âg-e, et sais leurs noms,

Ils ont été les compag-nons

De ma jeunesse . Je les aime.

Chacun est un peu de moi-même.

Nous avons vu les mêmes saisons,

Nous avons g-randi côte à côte

Devant les mêmes horizons.

Les mêmes fruits aux branches moins hautes

Pendaient des arbres du verg^er clair,

Et nous respirions le même air

Et nous cueillions,

Les uns, les autres.

Les mêmes roses.

Gomme eux je rêvais parfois, en reg^trdant La route s'allonger sous le soleil ardent,

ODELETTES ET UN POÈME t41

Do grands départs vers l'avcaluro,

De grands exploits I

Comme eux, parfois,

J'imaginais des Destinées

Vers le hasard éperonnées,

Et les voilà qui sont partis,

Par ce doux malin rose et gris

Oîi le soleil perce la brume,

Et les voilà déjà loin de ce que nous fûmes,

Et me voici !

Me voici. Maintenant la roule est vide et blanche.

Un vieil arbre noueux s'y penche,

Un caillou luit

Dans le silence. . .

Parfois un faible cri d'oiseau sur une branche

Et ce sera toujours ainsi jusqu'à la nuit;

Il renaîtra d'autres aurores

Et puis

Viendront des jours, des jours encore

Et je me redirai tout bas :

« Là-bas, très loin, derrière les montagnes rouges

Et la forêt,

Us sont auprès

De la Ville d'or aux toits rouges, Ils ont passé la mer... »

Qu'il est amer

Aux lèvres ton buis, ô flûte, mais qu'il est doux

Aussi lorsque ma bouche

Souffle en ses trous

La chanson douce

Et lente et grave et qui dit tout

Et qui, dans l'air,

Monte sonore et haute et forte et belle.

Car c'est pour elle

Que je n'ai pas suivi dans le jeune matin

Ceux-là qui s'en allaient vers le destin ;

Car c'est pour elle que mes mains

Ne connaîtront pas d'autre geste

Que celui que module l'haleine sujette,

Car c'est pour elle que je reste

Au carrefour du vieux chemin

Où seul je chante,

Alors qu'ils s'en vont vers la mer,

Tandis que moi je ne verrai jusqu'à la nuit

Que celle route vide el blanche Où, près do l'arbre qui se penche, Dans le silence, Un caillou luit. . .

A la Giudccca, le lon^ de la lagune, Il est un beau jardin calme et mystérieux ; Sa solitude est close à la vie importune Et le silence y dort entre l'onde et les cieux.

Souvent, lorsque accablé do quelque obscure peine, Je sens planer sur moi l'aile du noir chagrin, J'évoque à mon esprit Ttle vénitienne Et je me réfugie en son bosquet marin.

M'y voici. La gondole a frôlé le mur rouge Qui d'un riche reflet teinte l'Iiumble rio Sur lequel, entre quatre « puli » dont l'un bouge, Par trois marches, au pied, s'ouvre la porte d'eau;

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Du seuil, le jardinier me fait signe au passag-e Et me montre du doigt, pendue à quelque pieu, Une fiasque clissée où du vin est en cag-e Comme un oiseau de sang-, de soleil et de feu. ..

Ainsi que quelqu'un pris d'une soudaine ivresse Je sens monter de l'heure un délice profond : La rose de l'allée est encor ma jeunesse Et la viarne se courbe en berceau sur mon fiont.

Tout le vaste jardin m'accueille en son silence Et m'offre sa douceur, ses parfums et sa paix ; Vers moi, chaque statue en souriant s'avance ; L'une n'est plus qu'une ombre et je la reconnais !

Dans l'air pur et salin que le soleil irise, O sourenir, je bois voluptueusement Le philtre de mémoire et d'oubli que Venise Verse dans sa lumière à notre enchantement,

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Car, pour fuir le noir spleen et son aile importune,

Il me suFHt de dire, en détournant les yeux :

« A la Giudocca, le long de la laj^unc,

« Il est un beau jardin calme et mystérieux ;

« Un pe de mon passé y vit, et ton imag'e,

« N'est-ce pas, ô mon cœur, elle que je trouve en

c Celte fiasque clissée où du vin est en cage

« Comme un oiseau de feu, de soleil et de sang? s

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