LE DÉPART
C'est ce matin qu'ils font partis ;
Le ciel était doux, pdle et gris
Avec déji\ des lueurs rosas,
Et moi, levé avant le jour,
La peau fiévreuse et les mains chaudes.
Je les guettais au carrefour,
Dès l'aube.
C'est là qu'assis sur le talus
Je les ai vus,
— Comme je les revois encore —
Venir, groupe jeune et riant.
L'un d'eux montrait du doig^t l'Orient ;
Le pas de leurs chevaux frappait le sol sonore,
140 VESTIGIA FLAMMiE
Et, tous les sept, la tête haute, avec leurs yeux
Pleins de grands rêves de g-uerre et de gloire,
Passèrent le long- du talus
Sans même m'a voir aperçu,
Moi, dont le cœur, durant l'ombre de la nuit noire,
Avait battu
Du long désir de partir avec eux .
Car, d'eux tous, je suis de leur âg-e, et sais leurs noms,
Ils ont été les compag-nons
De ma jeunesse . Je les aime.
Chacun est un peu de moi-même.
Nous avons vu les mêmes saisons,
Nous avons g-randi côte à côte
Devant les mêmes horizons.
Les mêmes fruits aux branches moins hautes
Pendaient des arbres du verg^er clair,
Et nous respirions le même air
Et nous cueillions,
Les uns, les autres.
Les mêmes roses.
Gomme eux je rêvais parfois, en reg^trdant La route s'allonger sous le soleil ardent,
ODELETTES ET UN POÈME t41
Do grands départs vers l'avcaluro,
De grands exploits I
Comme eux, parfois,
J'imaginais des Destinées
Vers le hasard éperonnées,
Et les voilà qui sont partis,
Par ce doux malin rose et gris
Oîi le soleil perce la brume,
Et les voilà déjà loin de ce que nous fûmes,
Et me voici !
Me voici. Maintenant la roule est vide et blanche.
Un vieil arbre noueux s'y penche,
Un caillou luit
Dans le silence. . .
Parfois un faible cri d'oiseau sur une branche
Et ce sera toujours ainsi jusqu'à la nuit;
Il renaîtra d'autres aurores
Et puis
Viendront des jours, des jours encore
Et je me redirai tout bas :
« Là-bas, très loin, derrière les montagnes rouges
Et la forêt,
Us sont auprès
De la Ville d'or aux toits rouges, Ils ont passé la mer... »
Qu'il est amer
Aux lèvres ton buis, ô flûte, mais qu'il est doux
Aussi lorsque ma bouche
Souffle en ses trous
La chanson douce
Et lente et grave et qui dit tout
Et qui, dans l'air,
Monte sonore et haute et forte et belle.
Car c'est pour elle
Que je n'ai pas suivi dans le jeune matin
Ceux-là qui s'en allaient vers le destin ;
Car c'est pour elle que mes mains
Ne connaîtront pas d'autre geste
Que celui que module l'haleine sujette,
Car c'est pour elle que je reste
Au carrefour du vieux chemin
Où seul je chante,
Alors qu'ils s'en vont vers la mer,
Tandis que moi je ne verrai jusqu'à la nuit
Que celle route vide el blanche Où, près do l'arbre qui se penche, Dans le silence, Un caillou luit. . .
A la Giudccca, le lon^ de la lagune, Il est un beau jardin calme et mystérieux ; Sa solitude est close à la vie importune Et le silence y dort entre l'onde et les cieux.
Souvent, lorsque accablé do quelque obscure peine, Je sens planer sur moi l'aile du noir chagrin, J'évoque à mon esprit Ttle vénitienne Et je me réfugie en son bosquet marin.
M'y voici. La gondole a frôlé le mur rouge Qui d'un riche reflet teinte l'Iiumble rio Sur lequel, entre quatre « puli » dont l'un bouge, Par trois marches, au pied, s'ouvre la porte d'eau;
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Du seuil, le jardinier me fait signe au passag-e Et me montre du doigt, pendue à quelque pieu, Une fiasque clissée où du vin est en cag-e Comme un oiseau de sang-, de soleil et de feu. ..
Ainsi que quelqu'un pris d'une soudaine ivresse Je sens monter de l'heure un délice profond : La rose de l'allée est encor ma jeunesse Et la viarne se courbe en berceau sur mon fiont.
Tout le vaste jardin m'accueille en son silence Et m'offre sa douceur, ses parfums et sa paix ; Vers moi, chaque statue en souriant s'avance ; L'une n'est plus qu'une ombre et je la reconnais !
Dans l'air pur et salin que le soleil irise, O sourenir, je bois voluptueusement Le philtre de mémoire et d'oubli que Venise Verse dans sa lumière à notre enchantement,
LE JASDIN DU SOUVBNIR 149
Car, pour fuir le noir spleen et son aile importune,
Il me suFHt de dire, en détournant les yeux :
« A la Giudocca, le long de la laj^unc,
« Il est un beau jardin calme et mystérieux ;
« Un pe de mon passé y vit, et ton imag'e,
« N'est-ce pas, ô mon cœur, elle que je trouve en
c Celte fiasque clissée où du vin est en cage
« Comme un oiseau de feu, de soleil et de sang? s