A THÉOPHILE GAUTIER
Je pense à vous, ce soir, Gautier ! Venise est telle
Oue vous la décriviez d'une plume fidèle
Eu ce livre parfait que sijjna votre main.
Vous avez contemplé de votre wil souverain
Où, des choses l'aspect à tout jamais s'imprime.
Le spectacle mouvant de la Sérénissime...
Nul n'a dit, mieux que vous, d'un style toujours sdr,
Son fier Lion, dressant son aile vers l'azur,
Sur le Môle, près de Saint-Marc aux cinq coupoles,
Sa Zecca, son Palais Ducal et ses gondoles
Qui croisent leur sillag-e en fuite sur les eaux
Et dont la forme aiguë est celle des fuseaux
El qui semblent tisser, sur toute la lagune.
Une étoffe de couleur de soleil ou de lune.
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Tout cela, vous l'avez fait revivre, ô Gautier, Paroisse par paroisse et quartier par quartier; Vous avez célébré le i-io qui miroite Et l'obscure « corte » et la « calle » étroite ; Vous avez dit le pas que redouble l'écho Lorsque l'on passe sous le « sotlo portico », Le haut mur écaillé, peint d'ocre ou de cinabre, Tel pont courbe et ses quatre obélisques de marbre Où quelque mascaron, une herbe entre les dents, Rit entre deux Dauphins liés à deux tridents...
Avec vous, nous sommes entrés dans chaque église
De San Zcbenig-o jusques à Saul'Alvise.
Que leur nom fût baroque, éclatant ou joli,
Toutes, Sant'Aponal ou les Miracoli,
Vous les avez, avec amour, si bien décrites,
Les glorieuses, les charmantes, les petites.
Peintes par Tintoret, peintes par Tiepolo :
Les Frari, San Staè ou San Zanipolo,
Celle où dort Titien, celle où dort Véronèse,
Qu'eu chacune notre œil dès la porte est à l'aise
Et que nous y cherchons, de la voûte au pavé,
Le détail devant qui votre esprit à rêvé,
Tel autel de Madone ou tel tombeau de Do^j^e
Que votre goût dislingue et cileavcc élogo
Et dont le vieux palais, qui porte encor 8on nom,
Est encore debout de la hase au merlon
Et montre fièrement, vétusté et magnifique,
Sa façade de marbre et sa porte héraldique
Que timbre encor, vainqueur du temps qui l'a terni,
Le « slemma » d'un Corner ou d'un Contarini I
C'est ainsi qu'avec toi, depuis plusieurs semaines, A travers le dédale où sans fin tu m'entraînes, Paroisse par paroisse et quartier par quartier, J'ai revu toulc la Venise, ô cher Gautier I Ton livre maintenant chante dans ma mémoire. Je ne consulte plus sa page blanche et noire, Car je n'ai plus besoin de l'ouvrir et, fermé. J'en sais chaque chapitre et tout passage aimé. Il est devant mes yeux, vivant dans la lumière Qui moire l'eau mobile et colore la pierre, Empourprant quelque rose au faîte d'un vieux mur Et, selon que s'éclaire ou se fonce l'azur. Fait du ciel de Venise, avec l'heure changeante Un songe tour à tour qui se dore ou s'argente.
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Et toi-même, il me semble aussi que je te vols Tant ta phrase flexible a le son de ta voix. Ton g-este nonchalant s'ajoute à ta parole, Je marche à tes côtés et mon coude te frôle Et je crois deviner le secret de ton cœur. Ce secret que ta haute et discrète pudeur Dédaig-na d'exprimer pour le lecteur sans âme Qui n'admire quelqu'un que lorsqu'il se déclame, Et j'ai compris, ce soir, tandis que nous foulons La dalle, lentement, où sonnent nos talons Gomme la double rime aux strophes cadencées, Ce que Venise évoque au fond de tes pensées Et quel rêve muet si souvent t'arrêta Sur le Pont de la Paille ou sur la Piazetta, Alors que tu sentais, en ton cœur nostalgique, A l'incantation de la Ville mag-ique.
Se réveiller, devant ce décor enchanté, Tes dôsirs d'Orient, de luxe et de beauté I
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