ÉLÉGIE
Il me semble, d mon cœur, entendre de plus près
Tes battements moroses En ce calme jardin où se dresse un cyprès
Sombre parmi les roses ;
Venise tout entière et son tiède silence
Ecoulent mon chafçrin Dont le mal renaissant avive sa souffrance
Au sel de l'air marin ;
Mais le ciel est si pur et le cyprès si beau
Et ces fleurs sont si belles Que, presque en souriant, j'accepte le sursaut
De ma peine, près d'elles ;
Et, landis'que le soir descend de rose en rose
Sur ce jardin charmant, Je sens saigner mon cœur solitaire et morose,
Délicieusement...
LE GONDOLIEft
A quatre heures, Carlo, la gondole ! n
Voici De tout le jour l'instant que le mieux j'aime ici. J'ai fini mon repas et Carlo qui l'emporte Vient de se retirer et de fermer la porte. Seul, k la place que le couvert occupa, Il ne demeure plus qu'un flacon de « grappa » Où végète et verdit, comme dans une serre, lin plant de hasilic sous la paroi de verre. Le cigare qu'alors j'allume est un de ceux Qui ressemblent à quelque sarment tortueux Kt qu'une paille souple en sa longueur traverse. Le dossier du fauteuil, auquel je me renverse. Est commode pour voir la fumée au plafond, Lentement, monter vers la poutre et le caisson.
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Car la chambre où j'habite et qui fut jadis riche
A conservé des traces d'or à sa corniche.
Ses fenêtres — elle en a deux — prestige égal,
L'une sur un jardin, l'autre sur un canal,
Donnent, et tour à tour, ouvertes ou bien closes,
A travers j'aperçois, soit de l'eau, soit des roses,
A moins que, préférant ma mémoire et ses jeux,
Voluptueusement, je ne ferme les yeux.
Pour que, dans mon esprit dont je tourne les pag-es,
Venise, tout à coup, se peigne en mille images.
Alors mon cœur s'éveille et s'enflamme d'amour. Je Jie sais plus le temps, ni l'heure, ni le jour ; Un rêve vagabon me possède. J'oublie Tout ce qui fut ch ':^rin, transe, mélancolie. Tout ce qui m'a quitté, tout ce qui s'envola, Tout ce qui fait, enfin, qu'aujourd'hui je suis là, Solitaire, exilé, morose en cette chambre. Par cet aprè.s-midi de la fin de septembre Où d'autres, se tenant par le bras, couples gais. S'en vont par les calli visiter des palais, En mêlant à des noms de musée et d'église Leurs rires de plaisir, de joie et de surprise,
Tandis qu'au coin du mur Vàc.ho double leur pas. Mais qu'importe à présent les autres ? N'ai-je pas Venise tout entière h moi, dans ma pensée, Qui m'nppnraît, du fond de sa g-Ioire passée, Sous ses brocarts fleuris et ses colliers ducaux, Ou qui m'offre, à mi-corps sortant de ses canaux, Ville magicienne et cité souveraine, Ses lèvres de Circé marine et de Sirène?
Et bien souvent, l'après-midi, je reste ainsi Dans ma chambre, devant mon repas desservi, Les yeux fermés sur le beau rôvc on je m'ésrare. Je laisse, peu h peu, s'éteindre mon cig^r« ; Je ne rc{;^arde plus les roses du jardin ; Le flacon de « frappa » ne tente pas ma main ; Le temps passe... El soudain je rentre dans la vie Lorsque, debout au seuil où sa semelle crie, Honnetau poin^, très bas, me saluant, Carlo Me dit que la gondole est à la porte d'eau.
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