‹ VeuillotChapitre 15 sur 15 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

VnUlLLOT ET LA REFLBI.IQUE.

Les controverses tenues pendant le concile, ne rlcvaiont plus avoir d'égales dans la vie de Veuillot, pour l'éclaf ni pour liniportancc. Les années (pii suivirent, n'offrirent rien de comparable en l'ait d'é- Nénement religieux, et les événements politiques ne montrent dès lors plus rien qui fût de nature à le faire prendre parti.

Les illusions que l'Empire avait détruites chez lui, ne devaient pas renaître, et dans les dix ans qui séparent la guerre de l'avènement du parti républicain (1879), le pouvoir ne fut disputé que par des compétiteurs auxquels Veuillot ne pouvait prendre intérêt.

L'ordre eut pour répondant le parti catholique libéral. Pour toute mémoire bien informée, pour tout esprit ferme, il était clair que ce parti n'empêcherait pas In Révolution de triompher, et dans les conditions les plus lionteuses pour lui. {.'Univers s'abstint donc,

Vraillot. i«

ferme dans les principes d'une conduite politique qu'il gardait depuis son rétablissement.

L'Ordre Moral ne trouva chez lui que le dédain qu'il méritait; en môme temps tout son mépris se donna carrière sur les hommes de la République.

Elle était représentée par Thiers et Gambetta : Veuillot sentait ce que valait l'un et l'autre. A travers ses articles d'alors, on voit le second figurer en objet de dégoût et de risée, le premier en objet d'aversion et d'impatience. La hâblerie grossière de l'un, l'outrecuidance brouillonne de l'autre faisait une riche matière à ses peintures. C'est alors qu'on voit atteindre à son comble l'ironie sourde et mordante dont j'ai parlé : ironie dont le lecteur ne peut s'empêcher de souffrir, toutes les fois que, ni la gaîté légère du persiflage, ni l'enthousiasme pour le vrai bien et les solides principes, n'y font diversion.

Cette souffrance, ne l'oublions pas, était celle de la France elle-même, bernée par le conservatisme libéral, et à qui de misérables intrigues de Parlement fermaient l'horizon politique. La même école qui quelques années plus tôt avait tout fait pour lui diminuer le pape, réussissait à la priver du roi. Peut-être n'y eut-il jamais, pour les âmes clairvoyantes, de jours plus tristes que ceux-là. Les catholiques étaient les maîtres, et pourtant on n'espérait rien. Spectacle plus douloureux encore que ce-

VKUIM.OT KT I.A RFPI.BI.IOIE 2 tV}

lui des vains efforts qu'ils tirent en d'autres temps pour l'emporter, car la possession du pouvoir découvrait alors leur faiblesse. Et cette faiblesse, qui n'avait de cause qu'une complaisance secrète pour la Révolution, l'Eglise et ses principes en endossaient la honte. Le gouvernement, mis aux mains de ceux qui se réclamaient de l'Eglise, ne faisait que l'exposer sur un pins haut théAtrc aux railleries et aux insultes.

Des haines plus aveugles que jamais assaillirent l'Eglise. Elle porta le poids de toutes les passions bouillonnant sur la place publique, d'autant plus infailliblement que, tandis que le pouvoir n'osait apporter le remède, l'anonymat ])arlementaire ne laissait que l'Eglise en évidence.

Elle, récoltait cependant le mince avantage d'une protection au jour le jour. Tandis cjuo grondait la tempête, les gens d'Eglise et les hommes d'œuvre jouissaient de savoir leurs amis au pouvoir ; ils avaient la faveur des bureaux. L'Eglise était menacée, mais tout ce qui tenait à elle recueillait des avantages de parti. Avant de subir la rude fortune réservée aux partis vaincus, on menait la vie des partis vainqueurs, telle que la République la donn(\

Il faut voir chez Veuillot le train de ce régim*^. et la peinture cuisante et cinglante de l'ignominie parlementaire; ceci par exemple, écrit en 187i :

276 vEUir,LOT et la république

« Le ministère est reconstitué sous la présidence de M. de Broglie, cru mort ; il se compose de tous ses collègues, crus morts avec lui. Mais personne n'était mort. Il n'y a de mortes que les espérances de ceux qui -espéraient leur succéder par un coup de chance. C'était d'ailleurs de légères espérances, et elles ne sont pas beaucoup mortes. Dans les parlements, surtout dans le nôtre, qui est porté vraiment à un point de perfection inimaginable, il peut toujours arriver qu'on gagne le gros lot, même sans avoir mis à la loterie. M. de Franclieu en est la preuve. On sait que le ministère lui a été offert, et il a eu besoin de toute sa présence d'esprit pour s'en tirer. Ces aventures touchent au système. Penser que tout le monde peut se lever simple député et se coucher ministre ! Quelle nouvelle à télégraphier vers une épouse amoureuse de la gloire, et vers des amis qui aspirent aux bureaux de tabac ! Il est vrai que parfois cela paraît manquer un peu de sérieux... »

Et ceci, écrit six mois après :

« M. de Broglie tomba du ministère hier sur les quatre heures, sans effort et sans façon. Il s'agissait de fixer un ordre du jour. Entre deux lois à discuter, il voulait commencer par l'une ; la majorité n'attendait que de le savoir pour vouloir commencer par l'autre. Lorsqu'il eut déclaré son choix, vHan!

et le voilà par terre. Le Figaro trouve que c'est « immoral », et qu'un minislèro ne se renverse pas comme cela. Peut-être bien. Mais on a voulu faire quelque chose pour le cabinet de M. de Broglie, qui vivait de la même manière... Pour le moment sa chute est une petite justice qui fait généralement plaisir, sans enivrer personne. On dit qu'il est renverse, pour l'ornement du discours, et parce qu'on est habitue à ce mot pompeux. Dans le faif il n'est que mis en pénitence. Son nez déplaît, .\vaut si.x ou neuf mois, il s'en sera fait un autre qui pourra aller encore un bout de temps... Il pourra, dans six ou neuf mois, succéder à son successeur. »

Il est agréable de penser qu'aujourd'hui à l'heure où je recopie ces lignes, il n'y a pas un Français qui n'approuve ces peintures, qui n'y trouve le régime parlementaire traité avec tout le sérieux et les égards qui lui sont dus. 11 imposait alors; et, parce qu'entre les mains des conservateurs il distribuait les places, il avait la confiance des conservateurs.

Il faut tenir compte de cela si l'on veut comprendre comment, après l'échec encouru avec l'Empire par le libéralisme, au milieu d'un élan de l'opinion vers l'ordre comme on n'en avait pas vu depuis un siècle, les hommes de parlement ne s'en crurent pas moins assez forts pour empêcher la Restauration.

Avec le comte de Chambord cette restauration se

présentait comme la fin de l'anarchie révolutionnaire en possession de l'Etat depuis quatre-vingt-neuf. Les hommes du parlement la souhaitaient, n'étant pas si aveugles qu'ils ne sentissent la menace du parti de Gambetta ; de plus elle fut trouvée facile, depuis que l'entrevue de Frohsdorf eut effacé le souvenir de l'usurpation d'Orléans, et réuni la maison de France. Seulement, autour de la maison de France unie, l'orléanisme coudoyait les fidèles de la légitimité, et d'autre part tant de légitimistes étaient imbus de l'esprit parlementaire, que la notion de l'ordre monarchique était diminuée de ce côté. Du côté des hommes au pouvoir, l'orléanisme l'emportait. Ainsi le parti conservateur d'alors pris dans son ensemble ne différait pas beaucoup, en politique, de l'orléanisme pur.

Cet esprit le tirait en arrière, à mesure que l'inslinct de la conservation le poussait. Enfin, la Restauration échoua. Elle n'eût pu réussir que moyennant vm compromis du Prince et de ses partisans libéraux, compromis qui l'eût empêchée de vivre.

Plus on réfléchit à ce fameux échec de la Restauration de 1873, plus on se persuade que le mal a tenu à l'établissement d'un gouvernement de parti au, lendemain de la terrible guerre. C'est le crime des coteries politiques, non pas la faule de l'opinion, qui alors, comme cela s'est vu plusieurs fois depuis.

se prêtait à tout ce qu'on eût voulu pour le bien du pays et de l'Eglise. Cet état dura quelque temps, assez pour qu'on en eût tiré de l'ordre ; mais on n'en tira que des députés. Ces députés en dix ans devaient défaire ces dispositions de l'opinion, et en attendant ils eurent soin de pourvoir à ce que personne ne vînt les en empêcher.

En ce temps-là comme au temps du concile, Veuillot fut le vrai représentant de cette opinion catholique profonde, dont celle des coteries altérait le témoignage et interceptait les manifestations. Outre tout ce qu'on a vu déjà, un trait pourra montrer à quel point il en fut l'interprète : la préoccupation de l'intérêt national, la vivacité du patriotisme qui, depuis 1870, éclate dans la polémique de Veuillot. On ne l'avait vu mener la guerre que pour l'Eglise ; il la mène désormais en même temps pour la nation. Le nom et l'intérêt de la France figurent chez lui incessamment alors auprès de l'intérêt catholique.

Depuis 1870 un lecteur moderne n'est pas peu frappé de s'apercevoir que Veuillot tient le langage de ce que nous appelons un nationaliste. Cela était naturel après ce qu'en tant que Français, chacun avait souffert de la guerre, et l'on ne peut que reconnaître dans cet esprit renouvelé l'effet du sentiment général du pays ; toutefois on manquerait je

crois d'exactitude, en n'y signalant pas aussi quelque chose de particulier aux catholiques d'alors.

C'est que le parti ennemi de l'Eglise qui tint le pouvoir un temps et se préparait à le reprendre, s'était parfaitement découvert, à ceux qui le voyaient de bonne place, comme indifférent à l'égard de la patrie. Aux derniers rangs de la foule Gambella pouvait donner l'illusion d'un patriote ; ceux qui le suivaient de près démêlaient parfaitement ce que chacun sait aujourd'hui : l'internationalisme maçonnique du phr.aseur. De plus Finternationalisme de la Révolution s'était révélé dans la Commune. Il se forma de ces évidences un patriotisme catholique, excessivement caractéristique du temps, et que nous avons vu se maintenir dans son caractère d'origine jusqu'aux environs du ralliement.

Ce patriotisme mettait l'opinion catholique en communication directe avec les manifestations du sentiment simplement populaire, pendant que d'une part les chefs républicains y restaient étrangers, et que de l'autre les libéraux conservateurs l'exprimaient un peu différemment. Non pas que l'Ordre Moral n'ait été patriote, mais ce sentiment n'épousait pas chez lui cette forme ombrageuse, n'inspirait pas cette offensive, que le mot de nationaliste désigne.

C'était un nouveau signe de l'unisson qu'il y eut

entre l'âme de Veuiliol et le sentiment public dans ce qu'il a de plus essentiel, et tel qu'il se révèle en temps de crise. Le parti qui au temps du concile se plaignait qu'il fût trop habile ù créer des courants d'opinion, n'a jamais méiilô le mcme reproche. Rien iiV^^l plus sépare de l'opinion française, que la coterie dcvol-e libérale : elle est en horreur au pays. Et s'il est vrai que dans cette horreur la haine de l'Eglise compte pour une part., n'oublions pas partant que colle haine a toujours cédé au sentiment de l'ordre, chaque fois que dans l'opinion catholique ont prévalu l'angoisse du salut public et les enseignes de la dictature.

Toute la France fut avec l'opinion catholique pour Bonaparte le 2 décembre 1851, comme nous l'avons vue l'être pour Boulanger, le 27 janvier 1880. Elle l'eût été de même en 1873 pour acclamer le comte de Chambord, si les libéraux n'avaient pris soin de se placer entre la France et son roi. Ne cessons de ré- }>étcr que l'élément libéral est l'élément diviseur essentiel de l'opinion française d'avec l'Eglise. Cependant il vit dans celle erreur risible, que seul il est capable de rapprocher l'opinion française de l'Eglise. Mais il suffit de voir que jamais on ne crie à la calotte plus fort, que quand l'élément libéral prend la conduite, soit de l'opposition, soit des affaires.

Dans un sentiment nationaliste, voici ce qu'écrivait Veuillot :

« Pourquoi M. Waddington est-il ministre des Affaires Etrangères ? pourquoi ministre français, puisqu'il est Anglais de cœur et d'éducation ? pourquoi ministre politique d'un pays catholique, puisqu'il est protestant et appartient à une religion essentiellement étrangère à la France, et même ennemie de la France, si bien que la politique personnelle de M. Waddington est étrangère à la France, comme sa religion ? »

A la lecture du message du Maréchal de 1877, qui consacrait l'humiliation de l'Ordre Moral devant le parti républicain :

« M. de Bismarck, dit Veuillot, a gagné aujourd'hui sa principale victoire, la plus grande et la plus complète qu'il remportera jamais. Les autres n'ont été que le triomphe de ses armes, celle-ci est le triomphe de sa politique... Fleureux ceux qui voudront mourir catholiques, ils mourront Français. »

C'était des traits qu'on n'avait jamais lus sous la plume de personne avant 1870. Depuis ils se sont multipliés ; constatons-en ici les premiers et les plus éclatants exemples.

Veuillot dislingue la République de la France. En fait, on vient de lire dans quelle hostilité il repré-

sente l'une envers l'autre ; en droit la différence n'est pas moins évidente ; et les raisons en tiennent dans ce beau mot de notre auteur : « Le suffrage universel, tyran universel du sentiment universel. » Le sentiment uni\ersel : signe délicat de l'ordre, apanage naturel du gouvernement légitime. Dans l'oppression constante de ce sentiment, gît la marque de la tyrannie ; et pour causer cette oppression il n'y a pas d'instrument plus sûr que le suffrage. En conséquence le régime du suffrage vit en guerre avec le sentiment public, il se sépare de la nation.

Ainsi tout l'essentiel d'une politique nationale autant que catholique s'y trouve, et nous ne pouvons, au terme de cette histoire, qu'admirer la force et la justesse de ce dernier développement de la pensée de Veuillot.

C'était le testament que cette illustre carrière devait laisser à nos générations. Il ne passa pas dans les faits. Dans les circonstances créées par le régime catholique libéral, toute action politique échappait h Veuillot. Il ne put qu'assister, on signalant ses fautes et plus encore l'erreur de son principe, ù la décadence de l'Ordre Moral. Ce régime était l'héritier des doctrines qu'il avait vues à l'œuvre dans l'opposition menée sous Lt)uis Philippe j^ar Ip l)arti catholique, et dont il s'était séparé.

Pendant vingt ans on lui avait reproché cette

séparation comme un crime ; le court passage que ces hommes firent aux affaires en 1850 n'avait pas suffi à les rendre modestes. Sept ans de pouvoir montrèrent ce qu'ils pesaient, et Veuillot ne mourut pas sans avoir joui de Tamère consolation de voir éclater kur incapacité, de voir leur esprit de cliimère et d'illusion offert en spectacle à la France, battu par les grossiers prestiges des charlatans de la République.

Veuillot mourut ù soixante-dix ans, en 1883. Depuis quatre ans, une faiblesse générale Tavait fait cesser d'écrire. V Univers paraissait sans lui et continuait sa politique. AI. Eugène Veuillot en était directeur, M. Arthur Loth, M. Auguste Roussel, M.Nemours-Godré, venu plus récemment, en entretenaient l'esprit avec un respect de disciples. Dix ans plus tard c'était par eux qu'on pouvait encore en loucher la source vive, le coniiaître mieux et plus profondément que ne sauraient faire ceux qui n'ont que les livres du maître pour s'instruire.

Le moment est venu de mettre la dernière main au portrait que j'ai tracé de cet esprit, par le récit de l'adhésion fameuse que Veuillot fit, en cette fin de sa carrière, à la monarchie légitime.

Cette adhésion a été quelquefois rapportée dans des termes assez inexacts. On a dit que l'homme seul, dans le comte de Chambord, avait eu sa con-

fiance, non le principe. Une fois de plus cette dém-arche aurait accusé chez lui. comme en 1851, comme en 1867, la n^iglig-ence de la légitimité. Il n'en est pas ainsi, et l'on verra ici (jue cette adhésion à l'homme ne fut qu'un commencement, qu'elle fut l'entrée de la roule royale, au bout de laquelle Veuillot devait accueillir la vérité politique tout entière.

Nous n'appartenons pas, disait-il alors, à ce qu'on appelle le parti légitimiste ; « mais nous sommes partisans de la monarchie chrétienne. A ce titre Henri de Bourbon, sans être notre chef, est, si l'on veut nous permettre ce mot, notre homme, l'homme véritable qu'il faut à la monarchie, et sans lequel il n'y aura pas de monarchie chez nous. >i

Ce ralliement de principe à la monarchie, remontait pour Veuillot k 1850 ; il avouait désormais d'en trouver l'unique instrument dans le comte de Chambord ; c'était une adhésion de fait, fondée sur des raisons religieuses. Le Charlemagne, qu'il avait cru trouver dans Napoléon, il reconnaissait que les circonstances sont incapables de le créer, et que l'arbitraire providentiel ne se joue pas tellement des couronnes, que la première investiture venue annonce l'introduction d'une dynastie nouvelle au li\ re des desseins éternels : il y fallait des conditions antérieures à l'accession même, cju'il trouvait dans le comte de Chambord.

286 VRIIILLOT FT TA RÉPUBIIOUE

Telle était la déclaration parue dans VUnivers en juillet 1871, quelques semaines après la Commune. Mais elle allait bientôt céder à des affirmations plus fortes. Comme, en 1872, on lui reprochait de s'être vendu :

« Je n'ai trouvé, dit-il, qu'un acquéreur, Henri V, celui-là précisément que je n'ai pas vu. Je me suis vendu à son fier visage d'honnête homme, de prince chrétien et (rançais. Ces chaînes d'or ne lui ont pas attaché aussi solidement que j'aurais voulu, des amis sur lesquels il devait compter. Pour moi, elles me lient, et je dirais volontiers que, comme Français, elles me relèvent. Depuis longtemps aucun de mes maîtres ne m'avait ainsi parlé. Dans ces conditions-là je lui appartiens. »

Ce qu'on trouvera important ici, et qui marque formellement une étape nouvelle, c'est la considération de la France. Dans le précédent morceau l'investiture divine est seule en cause, ici la qualité politique intervient. Une troisième déclaration achève l'adhésion de principe. Elle est de 1873, du 25 mars.

Dans la préface qu'il a donnée à la troisième série des Mélanges, M. François Veuillot la cite en preuve que Veuillot « a toujours accepté le pouvoir établi. » Il en extrait quelques passages qu'il coupe après cette parole-ci : « Tout montrait qu'il fallait en venir, non pas au parti, mais à l'homme... » C'est laisser

VEUII.IOT ET I.\ RÉr-IBIIQUE HSl

de côté le plus intéressant, et exposer le lecteur au contresens que commet involontairement le citateur. Homme ne s'oppose ici ni à chef, ni à principe ; il s'oppose à parti. Il signifie que Veuillot n'est pas entré dans le parti royaliste, qu'il est simplement allé au roi ; que, laissant de côté les royalistes et leurs intrigues, intrigues honteuses en ce temps-là, il s'est soumis à l'homme, et n'a vu que lui. Fort bien, c'est là la vraie profession royaliste. La monarchie n'est pas une théorie, ni une coterie, ni surtout un parti, c'est la dynastie, c'est le roi.

Etre républicain, c'est vouloir que les républicains gouvernent ; être libéral parlementaire, c'est vouloir que les libéraux d'esprit parlementaire gouvernent; être royaliste, ce n'est i>as vouloir que les royalistes gouvernent ; ils n'y vaudraient pas mieux que les autres ; c'est vouloir rendre l'Etat au roi.

Maintenant écoutons la déclaration du maître. Dans l'histoire des idées du siècle, c'est une pièce capitale. En ce qui concerne la défense catholique, si l'on considère sa clarté, sa vigueur, la profondeur de ses aperçus, le ton de confession qu'elle épouse, le mérite et rex|>érience de celui dont elle émane, elle occupe le premier rang. La voici :

« M. de Falloux peut mettre en doute nos sentiments légitimistes qui sont relativement d'assez

(ratche date. Nous ne nous vanions' point d'être des légitimistes éprouvés. Nous avons plutôt éprouvé la légitimité.

Il a [allu que de longs et terribles événements nous démontrassent ia vigueur sociale de cet élément politique, dont nous avons cru que la France pouvait se passer.

Nous sommes entrés dans la vie politique après 1830 ; nous y avons rencontré le faux droit monarchique tout fait, tout établi; et, avec beaucoup d'autres, nous l'avons pris tel quil était, par[aitemeni résolu à combattre d'abord pour la liberté de l'Eglise, et à ne nous occuper ni de (aire ni de défaire les gouvernements. Nous avons suivi consciencieusement cette voie, dont M. de Falloux, alors plus légitimiste que nous, ne s'éloignait pas sensiblement. Il était catholique et du parti légitimiste ; nous étions catholiques et du parti catholique, cesià-dire sans parti, ce que le parti purement légitimiste nous reprochait assez.

Cependant le vrai droit monarchique nous a vaincus en se démontrant nécessaire. La démonstration s'est trouvée complète après lécroulement du 4 septembre. 1830, 1848, 1852, 1870, quelles dates, et quelle suite présente ! Il a fallu tout cela, et plus que tout cela. Il a lallu l'accent loyal et hardi du comte de Chambord, et la solidité cl la majesté de ce vieux

droit désarmé à travers tant et malgré tant de catastrophes, engendrant des succès encore plus redoutables du mensonge et du néant.

Alors, sans nous préoccuper d'entrer dans le parti légitimiste, nous sommes venus /à où tout montrait qu'il fallait venir, non au parti, mais à Thomme, qu'une portion considérable du parti abandonnait misérablement ; non au système, mais au droit. »

Rien de plus net, rien qui mette plus clairement et avec plus d'éclat aux pieds du roi de France, l'expérience de trente ans de défense catholique et de quatre révolutions, scrutées et méditées pour le service de Dieu.

Cette expérience, \ euillot l'a résumée dans un article où la révolution de 1830 et la présidence de M. Thiers forment les deux bouts du tableau :

(( En quelques heures d'émeute (1830) la France perdit les fruits de l'expérience la plus douloureuse et des efforts de réparation les plus heureux. » Louis Philippe et Napoléon contribuent à l'accroissement du mal. Quarante ans après le canon vainqueur de la guerre d'Afrique, c'est l'invasion. « Comment en moins de quarante années avons-nous fait cet abominable ciiemin d'Alger à Sedan ? »

Que si l'on veut analyser le fond de la pensée du maître sur ce chapitre, on trouvera que c'est l'in

Vetiillitt. 19

lérêt national, considéré dans sa nature, dans ses signes, dans ses exigences, qui a inspiré cette conversion :

« Nous n'avons pas abandonné le droit du peuple, dit-il ; nous avons avoué que le droit du peuple n'était que là. Nous nous sommes dit et nous avons avoué que... la république de tout le monde n'avait qu'un président possible, le roi de France, le roi très chrétien. » Et ailleurs : « La vérité est qu-e la France manque d'organe... Il n'y a en France qu'un désir vraiment unanime, c'est celui de voir surgir enfin un fondé de pouvoir universel... La France appartient dans son cœur à celui qui dira : J'affirme qu'il y a une France, affamée d'ordre vrai, de justice et de grandeur, insultée et ruinée depuis cent ans par les plus stupides mensonges, et qui veut secouer cette lèpre et vivre comme elle a vécu. Je suis cette France-là. Rang-ez-vous, laissez vivre la France. »

Celui qui aura lu ces passages n'aura pas de peine à comprendre un article dont quelques-uns ont mieux aimé citer le commencement que le contenu, dans lequel Veuillot parle de la nécessité d'organiser la démocratie.

On s'imagine qu'il s'agit du problème social posé par les démocrates chrétiens de nos jours. Nullement. Ce dont il s'agit, c'est le problème politique

de pourvoir à l'intéiét général. C'est la question que nous traitons ici. \euillot la résout par la royauté.

« Si l'on regarde, dit-il dans l'article eu question, quel est, au rapport civil, le représentant légal de ce peuple opprimé, l'homme qui a davantage le droit de parler et même de stipuler pour lui, on n'en trouve pas d'autre que Henri de Bourbon, fils de France. » Et plus loin : « Sans être défini, le droit de Henri de Bour'bon, véritable représentant du peuple chrétien, est celui d un fondé de pouvoir uni- \ersel, pouvant décréter des réformes immenses et imposer à la nation des conditions fondamentales contre ses préjugés les plus enracinés. »

Ainsi la démocratie, c'est le peuple, ou si l'on veut ses intérêts, l'intérêt de tous. Organiser ces intérêts, c'est leur donner un organe, dont ils manquent, et cet organe ne peut être que le roi Henri V. Organiser la démocratie, c'est incarner dans le roi l'intérêt national. 1 rès rigoureusement, c'est le point de vue du nationalisme intégral.

Il est à peine besoin de remarquer qu'une adhésion ainsi motivée ne laisse aucune place à la chicane en ce qui concerne la désignation dynastique. La succession naturelle du trône ne pouvait être que sa loi. Veuillot n'est pas de ceux qu'ait jamais offensés la réconciliation de la maison de France scellée dans l'entrevue de Frohsdorf. 11 a salué cette récon-

ciliation, il en a loué le noble prince dont la visite la rendait publique. « L'initiative de la démarche, écrivait-il, appartient à Monsieur le Comte de Paris. Elle lui fait le plus grand honneur. » Et ceci : « On prétend qu'il n'a été rien dit. S'il n*a été rien dit, c'est que tout était entendu. »

Et comme la Presse osait écrire qu'en faisant l'unité dynastique, l'entrevue n'avait pas fait l'unité politique : « 11 faut, répond Veuillot, chercher un moment pour trouver en quoi consiste la différence. » La Presse appelait l'entrevue une « réconciliation de famille » et contestait qu'il y eût « fusion ». Fusion non pas assurément. C'était le mot des libéraux; il supposait deux éléments quand au contraire il n'y en avait qu'un : la monarchie, la maison de France. La fusion pour eux c'était d'accorder, comme ils disaient, le droit monarchique avec le droit constitutionnel. Veuillot répondait en ces termes : « Définir le droit monarchique et en chercher l'accord avec le droit constitutionnel serait en effet une grosse besogne et qui demanderait du temps, surtout de la façon dont on l'a entendu jusqu'ici. Mais il y a des moyens abrégés; nous croyons, à rencontre de la Presse, que la réconciliation a été justement ce moyen-là. »

On voit ici l'esprit réaliste du maître. Et comme, dans cet événement pratique et nécessaire, il sentait

la majesté de l'histoire, celle des personnes royales et de la France elle-même ! Faisant d'avance le tableau de l'entrevue, pressant, par la voie de la presse, le comte de Paris de s'y rendre : « Ce que vous avez à faire, monseigneur, c'est d'aller aujourd'hui de vous-même trouver votre souverain. \'ous lui ferez passer votre nom et vous lui direz : Sire, j'ai trop attendu, pardonnez-moi, mais enfin me voici, que faut-il que je fasse? — Il vous répondra, selon toute apparence : Mon enfant, puisque vous voiL'ï, d'abord embrassez-moi. Ensuite j'écrirai à la France que vous êtes rentré ; et vous, vous écrirez à ma cousine et à mes neveux de venir vous rejoindre ici. Alors on saura qnil y a une lanvlle royale, et le bon sens français, aidé de Dieu, fera le reste. »

Cela était écrit en novembre 72. L'événement eut lieu huit mois après sans plus d'emphase et avec les mêmes effets.

Cependant, quoique^ Veuillot mît le tout de la restauration nationale dans le simple retour du roi, il ne laisse pas, chose remarquable, d'en envisager les conditions normales. Au-dessous du pouvoir royal, il imagine les libertés, conçues non pas en forme parlementaire, mais dans l'autonomie des corps, qu'il appelle des républiques. Ces républiques prospéreront sous Ja garantie de l'Etat organisé, c'est-

à-dire pourvu de son organe. La formule du Roi protecteur des Républiques (rançaises, lui est à peu près empruntée. Il dit président.

(( Hoi de France, c'est-à-dire, par les réformes futures de la décentralisation, roi des Frances, ou président héréditaire des républiques françaises, c'est la même chose au fond. Aucune monarchie n'est praticable sans le plus large essor de libertés publiques et sans la participation républicaine du peuple au gouvernement et à l'administration ; aucune république n'est possible sans la présidence héréditaire... Or, s'il s'agit de trouver une tête et de satisfaire à cette urgence, l'on peut avoir des sentiments personnels et de parti fort différents; on peut préférer Orléans, Bonaparte, Thiers... la raison générale désigne Henri de Bourbon. C'est lui seul qui peut réunir toutes les fractions, malheureusement si divisées du très, grand et très tenace parti monarchique, et leur assurer la victoire. C'est lui seul encore qui peut rallier dans une vaste mesure les sections honorables et sérieuses du parti républicain, et satisfaire à ce qu'il y a de juste au fond des aspirations désordonnées et renversées du socialisme. »

Cependant, que l'heureuse pensée de tous ces bien-

faits ne nous en cache pas les conditions. Il y faut un pouvoir souverain, auquel nul parti n'aura la prétention de dicter des constitutions. Tout ce qu'on ferait en ce sens, charte ou pacte, débattu, consenti, et dont l'acceptation conditionnerait le retour du roi, supprime tout remède à nos maux. Aussi bien, où voit-on que le sentiment public tienne le moins du monde à ces cérémonies?

« La France aimerait que cet homme ne perdît pas le temps à lui proposer une constitution politique... »

En voici la raison lucide :

« La sagesse conservatrice a créé la monarchie constitutionnelle sur un pied et dans des principes qui ont contraint la monarchie constitutionnelle de créer l'unité italienne, l'unité allemande, le suffrage universel et le peuple pétroleux. Cela est fait. Et parce que cela est fait et n'est pas facile à défaire, l'avenir se présente avec un caractère d'austérité qui refuse le vieux amusement de la monarchie constitutionnelle... La civilisation n'est désormais qu'un camp retranché, au milieu d'une sédition partout ailleurs victorieuse, et ce camp lui-même est entamé. L'heure de la dictature est venue. La monarchie sera d'abord une dictature, ou ne sera rien qu'un misé-

rable essai qui obéira sans résistance à la dictature déjà constituée de la sédition.

Conservateurs, il faudra savoir se taire et obéir devant le roi, ou se taire et obéir devant celui qui se dira le peuple. »

Ces appels, ces exhortations, ces menaces, datent de quarante ans ; cependant tout concourt à les faire entendre aujourd'hui mieux que jamais. Le ton en est toujours jeune ; pas un mot du vocabulaire n'est à changer.

A-propos merveilleux, qui tient de l'éternité du vrai et de la justesse d'un noble et sincère esprit. L'un et l'autre seront, pour tous les bons Français, pour tous les catholiques de France un encouragement et un exemple.

Page 1