CHAPITRE XI
Ce fut à l'occasion du Concile, dont la bulle dindiction parut le 11 juillet 1868. On sait quelle en fut l'importance. La déclaration d'infaillibilité du pape en matière de dogme en est sortie.
Quand on considère cet effet dans la suite des événements du siècle, on ne peut s'empêcher d'admirer à quel point il est en contradiction avec ce qu'on a dépeint comme l'esprit et les aspirations modernes. Non seulement cela n'est pas conforme h l'esprit de la Révolution, mais cela ne convenait pas à ceux qui depuis 1830 s'étaient donnés comme les vrais champions de l'Église en face du siècle, en qui on avait voulu saluer la véritable école catholique du temps. Le pape infaillible, c'est, après soixante ans, la pensée de Maistre confirmée par l'enseignement souverain de l'Eglise, brillant audessus des obstacles que la génération de Montalembert avait opposés à sa diffusion. J'ai dit quelles circonstances avaient ruiné chez nous l'influence des
idées de Maistre. J'ai dit comment l'école de V Avenir en avait opéré la déviation, comment M°* Schwetchine et Falloux les enterrèrent ; elles n'eurent d'héritier qu*en Veuillot.
Quand cela fut senti, après 1850, tout le parti se ligua pour l'accabler, pour calomnier l'idée et faire taire l'écrivain. La revanche de Veuillot fut la revanche de Maistre : et la revanche de l'un et de l'autre était celle de la vérité. En même temps que cette revanche, s'accuse la défaite de tout ce qu'on avait opposé à l'influence de V Univers. Pendant que se tenait le concile, Falloux écrivait à quelqu'un qu'il fallait à l'Eglise son quatre-vingt-neuf, Montalembert mourait en signant de son nom le malheureux propos où le Pape est appelé « l'idole du Vatican » ; Mgr Dupanloup faisait de la villa Grazioli, où il tenait sa résidence à Rome, le foyer de l'opposition aux décisions que l'assemblée allait prendre.
De toutes les manières donc, ces décisions représentent un couronnement de l'œuvre de Veuillot et la noble récompense de trente ans de combat. Jamais il ne fut plus évident que la direction suivie par lui était la bonne, et qu'à travers les agitations d'une carrière contrariée, quelquefois obscurcie, il avait épousé sans nul calcul humain l'intégrale vérité de l'Eglise. Mais ce point de vue personnel ne saurait
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nous arrêter ; c'était assez de ne pas l'omettre : ce qui doit fixer nos réflexions c'est le service rendu à l'Eglise par Veuillol journaliste pendant le concile, e'est l'usage qu'il sut faire de la pressi^ en cette rencontre, grâce en partie aux longues préparations dont on a lu le tableau, grâce à la mani^re dont il mena la campagne contre les complots.
Car il y eut des complots, ourdis de ri de là, et toiic h peu près confondus dans une conjuration gé nérale. visant l'ajournement de l'infaillibilité. Cet ajournement eût marqué la victoire des idées et de la méthode que les libéraux défendaient. Aussi s'y employa-t-on chez eux avec une ardeur extraordinaire ; l'enjeu de cette bataille paraissait important.
Les controverses contemporaines du modernisme et du Sillon ont familiarisé le public catholique aver l'idée d'une action occulte et souterraine, pratiquée par ces deux partis, l.e livre de Nel Ari»'< sur le Sillon a beaucoup fait à cet égard. Quelque répugnance qu'on eftt à croire que des catholiques conspiraient, sous le manteau de l'obéissance, pour la révolution de l'Eglise, il a fallu se rendre à l'évidence des faits. Cette évidence se confirme en raison de la considération qu'un parti religieux ne saurait différer essentiellement d'une secte.
J'ai mentionné le pacte de la Roche-en-Brény : le caractère de secte y est clairement empreint. Ce
même caractère fut ressenti dès le début du concile dans les hostilités conduites du même côté ; mais il fallait Veuillot, son tact de moraliste et ses vingt ans de pratique de l'adversaire, pour marcfiier â<^ cette note le paru.
Cela lit crier. L'opinion catholique n'était pas préparée i\ regarder des catholiques notoires, des prélats, soit comme les auteurs, soit comme les instruments d'une conspiration. Veuillot n'en persévéra pas moins. Il sentait, il voyait, qu'adressés de la sorte, il n'était pas un de ses coups qui ne portât. Le public de V Univers, rallié par l'assurance avec laquelle son chef tenait cette direction, soulevé à la vue de l'avantage qu'elle lui donnait sur l'adversaire, fît bloc contre la contradiction, et assura ainsi, jusque dans l'opinion, la victoire de l'esprit de l'Eglise, qu'on avait pensé rompre jusque dans le concile.
La conspiration, chose à ret<?nir, était menée d'Allemagne.
Dans les notes qu'il a jointes à ses lettres d'alors, mises en volume en 1876, Veuillot lui môme signale qu'elle venait de Munich. Les ministres de Bavière et de Prusse l'appuyaient. Un signe de cette origine est fourni par le pamphlet fameux alors, qui circula sous le nom de Lettres de Janus, et dont l'auteur était Doellinger, prévôt du chapitre cathédral de
Munich, depuis apostat. Suivirent des Observations, également anonymes, également de la même main.
« La première traduction ou imitation divulguée fut française. Signée de 1 imprévoyante main d'un évêque {Mgr Maret), ce lut elle qu'on cul l'air dv traduire. Les Observations nous vinrent ensuite du fond de l'Américpie, en anglais, sans signature. Un évêque nous les remit en se rendant au concile. Plus tard nous pûmes les lire en allemand et en italien, re\ètues d'un cachet du gouvernement de Florence. On a dit qu'elles avaient été translatées en espagnol, et enfin je tiens de la bouche même du vénérable patriarche des Arméniens catholiques, Mgr liassoun, qu'il en a été fait une Iraduclion arménienne à l'usage de son troupeau. »
Le témoignage des pratiques qui se faisaient en Orient, est au nombre des plus curieux et des plus p^cablants pour le parti. Sur cette question de l'autorité du pape, déclarée sous une forme nouvelle, il était aisé d'émouvoir le troupeau. En même temps aux pasteurs présents dans le concile, on faisait l)eur du mécontenlement de la Franco, s'ils défen daient linfaillibilité. Enfin, comme on doutait de leur docilité, on prenait soin de représenter ceux-ci devant l'opinion occidentale, comme des gens de petit rang et tout -À fait indignes de détenir nnr voix égale à celle dr Nîaret et de^ T>u panloup.
A cette activité de Munich, répondaient des ^oix sur le Rhin. Une adresse signée des Laïques de Coblence, fut envoyée à Montalembert. Je ne sais s'il est rien d'aussi pénible à lire que la réponse de celui-ci, et le retour de compliments qui répondit à cette réponse.
Non, vraiment, ceux qui ont suivi la vie de Montalembert jusque-là, ne s'attendent pas à ce tableau d'un Montalembert allemand, faisant sa consolation d'éloges recueillis chez les libéraux allemands. On s'aperçoit qu'il ne comptait plus sur l'opinion fran çaise ; et cet exil de son influence, on souffre à voir que certaines affinités de sentiment contribuaient à le lui rendre supportable. Honte du romantisme î honte du misérable amour de la golhiquerie germanique, soufflé par Chateaubriand et par tout ce qu'il y eut de détracteurs de l'ordre et de la raison traditionnelle française. Des catholiques ont cru servir l'Eglise en s'associant à cette campagne. Ils ont vanté en elle la renaissance d'une littérature mystique. Qu'ils prennent et qu'ils lisent. Voici ce qu'écrit l'auteur de Sainte Elisabeih de Hongrie, ce qu'il '■'crit quelques mois avant sa mort :
« Mon corps n'est plus qu'une ruine ; mon âme a conservé une certaine force, et c'est avec une joie intime que mon cœur et mon esprit se reportent vers ces rives du Rhin, où se sont développées mes pre-
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mièreb impressions d'étudiaiiL et qui sont le seul coin (le terre où s'offre aujourd hui une consolation pour un champion politique et malheureux... J'ai cru voir un éclair perçant les ténèhres, j'ai enfin entendu une parole virile et chrétiemie, au milieu des déclamations et des flatteries {envers le Pape) dont on nous assourdii. »
La suite rend un son que nous connaissons bien : « Permettez-moi d'ajouter que je me sens quelque peu humilié à l'idée que ce sont cette fois des Aile mands qui ont pris l'initiative d'une déclaration... » N'est-ce pas là le ton dont s'épanchait naguère h^ littérature révolutionnaire, portant hors des frontiè res la cause de Dreyfus, et diffamant la France rebelle à la propagande de secte? «... D'une déclaration si bien en harmonie avec l'attitude passée des catholiques français, et avec les convictions qui now"^ ont valu, dans la première moitié du XIX* siècle, l'honneur d'être à la tête des défenseurs de la li berté religieuse sur le continent. »
Tout cela compose un témoignage très important. Outre ce que je viens d'y signaler, n'y voit-on pas encore la preuve que, de 1848 à 1808. en vingt ans, le principe de la défense catholique avait changé, (pie le libéralisme de V Avenir, qui fit le fond de la bataille livrée contre l'Université, avait décidément fait place, par l'effoii heureux de Veuillot. i\ la re-
vendication de Tordre catholique. Une école avait fait place à l'autre, et, comme je l'ai déjà remarqué, la cause, avant de recevoir du concile sa consécration éclatante, était gagnée dans l'opinion.
Le ton d'apologie n'est pas moins instructif, Montalemberl regr^^tte et vante les batailles gagnées avant 1850 par l'ancien parti catholique. Cependant ce parti avait échoué ; on en a lu la lin piteuse et sans prestige. Oui, mais n'avait-on pas eu « l'honneur d'être à la tête des défenseurs de la liberté religieuse sur le continent »? Entendez par là qu'on avait fait des discours, qu'on avait recueilli l'applaudissement des foules, qu'on avait figuré sur la scène du monde, et jeté son nom à tous les échos de l'Europe. Ponr cette génération c'était assez.
Je l'ai dit, Veuillot au contraire était de ceux qui veulent aboutir. Qu'on ne cherche pas d'autre raisoi du peu de cas qu'il a toujours fait de garder l'élé gance du jeu, et des violences du corps à corps auquel, quand il fut nécessaire, il n'hésita jamais à se livrer.
l)ans la réponse des Laïques de Coblence, il dénonce sans peur « l'esprit de secte ».
« Beaucoup de catholiques allemands distingués, disait cette réponse, ont approuvé publiquement ou confidenllellement, de vive voix ou par écrit, l'adresse ; de plus au moment décisi{, les représentants les
plus autorisés des nations allemande et française sauront faire valoir l'idée de la restauration, sur ses anciennes bases, de l'organisation catholique. » Veuillot signale le mot de confidence, et cette menace d'audacieuses représentations qui doivent paraître au moment décisif. Le secret, la menace anonyme, l'échéance fixe, tout accuse le caractère de complot.
A la fin de 1869, les organes français entrèrent en scène, avec un article signé de la rédaction du Correspondant. On opinait dans cet article, que le pape ne pouvait être infaillible ; on demandait cpje le concile fût convoqué régulièrement, ou tenu même en permanence. C'était un projet de Mgr Maret, publié antérieurement déjà aux Observations de Doellinger. Enfin parut la lettre de l'évêque d'Orléans : Observations sur la Controverse soulevée relativement à la définition de V Infaillibilité au prochain Concile. Cette pièce fit le plus grand effet. VUnivers fit remarquer que c'était le premier des coups annoncés pour le moment décisif, par l'adresse des Laïques de Coblence : dès lors la contradiction entra dans sa période de grand éclat.
Le lecteur aura remarqué dans ces derniers avis, la place que s'arrogeait dans le règlement de TEglise le préjuQfé parlementaire. Ce préjugé voit dans l'institution d'une Chambre, fonctionnant en défiance du
chef et en hostilité avec ses volontés, la perfection de l'art de gouverner les hommes. Une. prétention si absolue ne pouvait que faire souhaiter chez ceux qui l'épousaient, de l'introduire dans l'Eglise, et l'institution du Concile paraissait s'y prêter assez bien ; il ne fallait qu'en faire un parlement. Telle était l'intention bien arrêtée de plusieurs : saisir l'occasion qui s'offrait de déterminer l'organe de l'autorité dans l'Eglise, pour faire d'elle un Etat constitutionnel.
La confiance que mettaient ces hommes dans un système depuis si décrie, leur prétention de lui conférer une valeur absolue en y enfermant l'Eglise, fait aujourd'hui pitié. Ce préjugé faisait alors figure de principe. Il tenait si fort aux habitudes, que même ceux qui n'en étaient pas, se représentaient l'assemblée tenue à Rome comme une manière de parlement et de chambre. Ils lui en accordaient les privilèges ; pour raconter ce qui s'y passait, ils se servaient des mêmes termes dont usaient les journaux pour parler des séances du Corps Législatif. Ils mentionnaient une opposition, une majorité, des confiances et des non-confiances. Tout ce qui dans le concile était maintenu contraire aux coutumes de la Chambre des Représentants sous Louis Philippe, était tenu pour injuste et pour irrégulier.
En lisant le volume des Mélanges où se trouve
réuni oc qui regarde le Concile, on ne peut s'empêcher d'admirer avec quel à-propos, dès le commencement de la controverse, Veuillot refuse de la mener en cette sorte, et renverse d'autorité le point de vue.
« L'infaillibilité existe dans le Pape et dans le Concile, non que le Concile la communique au Pape, la faisant ainsi remonter des membres à la tête, mais parce que le Pape la communique au Concile, la faisant descendre de la tête aux membres. »
Rien de plus propre à faire comprendre le rôle des assemblées représentatives selon les vrais principes de l'ordre, bien différent des théories qu'en donne l'anarchisme parlementaire. La consultation de ces assemblées est un attribut de la souveraineté, non un droit que ces assemblées possèdent. L'autorité ne saurait émaner d'en bas, d'en haut seulement on peut comprendre que l'autorité se répande dans les parties moins élevées.
Ce n'est pas que dans le concile môme quelque chose de l'esprit des assemblées souveraines, tenant leur prétendu droit de l'élection, n'essayût de se manifester : tout ce qui tenait contre l'infaillibilité et qui siégeait à l'assemblée, était effleuré de cet esprit. Cette complicité de mœurs avait eu |X)ur effet de pousser à la publication d'une liste de plusieurs prélats, qu'on appelait <( l'opposition ».
« Qui s'attendait, dit Veuillot, à rencontrer sur le seuil du Concile des bulletins de vote offerts à tout venant, comme cela se pratique aux abords des hangars du suffrage universel ? Néanmoins je nie toujours qu'il existe dans le Concile l'élément de ce quelque chose de violent et d'entêté, que nous représente le mot opposition. Je nie encore plus que l'esprit et les moyens d'opposition puissent exercer une influence sur une pareille assemblée. »
Sur le secret imposé à l'assemblée, voici qui retourne au même principe :
« Ce n'est pas la publicité qu'on veut prévenir par le secret, c'est la brigue. La salle est fermée parce que rien n'y doit entrer du dehors, et parce que rien n'y doit être dit pour le dehors. La sagesse de l'Eglise veut que ces assemblées, qui ont tant de raisons pour se croire à l'abri des considérations purement humaines, reçoivent cependant un rempart que les autres assemblées se hâtent d'abattre. Ceux qui en font partie doivent échapper à la tentation de parler, comme on dit, par les fenêtres . Résolus d'avance à publier sur les toits ce que l'Esprit voudra leur enseigner, ils mettent leurs délibérations à l'abri de la contrainte des applaudissements. ))
Etablie sur de tels principes, la défense du concile pouvait être menée au grand jour et avec ai-
sance. Elle eût été impossible à quelqu'un qui se lût embarrassé du préjugé commun ae la puûiicité de la tribune et des sacrosaintes soustractions d'où s'engendre le dieu Majorité. (Quelques diliércnces d'avis qui dussent s'exprimer dans le temps de la délibération, il lallait que le monde catholique sût bien que toute décision du concile serait prise à l'unanimité, et que cette unanimité vivante s'exprimait dans le chef de l'Eglise. Au monde proiane imbu do la llévolulion, il convenait d'offrir le salutaire scandale d'une assemblée où toute dissidence s'eilace, dès que s'annonce la décision souveraine.
Restait l'objection de principe ; mais elle n'intimide que les faibles. Est-il si difficile de montrer que la discussion érigée en principe, honorée comme un dogme, choyée comme une idole, n'engendre qu'un régime funeste et ridicule, dont les pouvoirs humains peuvent bien courir la chance, mais que l'Eglise ne pourrait essayer, sans renier sa divinité. Contre l'adversaire, contraint de déballer pesamment les règles chimériques et pédantes de son droit constitutionnel, les vives ripostes n'accourent-elles pas d'elles-mêmes ?
« Tout le crédule monde catholique libéral a été convaincu que les délibérations du Concile consistaient à peu près uniquement en discours lus, la chandelle à la main, dans une sallo sourde cl obs-
cure, par des orateurs qui ne voyaient guère, à des auditeurs qui n'entendaient point. »
Je ne fais point l'histoire du concile ; je ne l'envisage ici que dans les nécessités qui réclamaient l'appui de la presse pour sa défense. Les commissions nommées les unes après les autres, les postulata déposés, la question du pape infaillible devenant peu à peu plus pressante et réclamant une décision, composent les étapes de cette histoire. A mesure que le temps «et le mouvement des idées rendaient plus prochaines les conclusions, la contradiction s'exaspérait.
Le concile, annoncé d'abord au milieu de l'indifférence affectée de la presse révolutionnaire, accaparait de plus en plus l'attention. Le Journal des Débats pour commencer ne trouvait dans le fait « rien de saillant » ; bientôt Villemot déclarait que le concile galvanisait l'Eglise, et les libéraux catholiques, témoins du retentissement dont Y Univers renvoyait les échos, se plaignaient avec une fureur comique, que Veuillot eut créé « un courant d'opinion ».
l'elle était leur délicatesse. Ils dépeignaient les affaires de l'Eglise comme compromises par tant d»e bruit. Mais il y a 'bruit et bruit, et on a vu que leur plan était parfaitement bien de mêler l'opinion aux résolutions du concile : seulement c'était l'opinion qu'eux-mêmes se savaient capables de manœu-
vrer : celle des suions libéraux, des Académies, celle dont le faible cours tournoie autour d'une mitre ou d'un bonnet de docteur orgueilleusement dressés en leçon à toute l'Eglise, à l'écart de la foule des vrais maîtres et des pasteurs : opinion que répètent à travers l'Europe des échos savamment placés, impressionnants et anonymes, pour donner l'illusion d'un monde. C'était très bien, et sans nul doute cette manifestation, déroulée en bon ordre sous les fenêtres du Concile, eût fait impression sur le monde ; mais il ne fallait pas que Veuillot descendît. L'opinion qu'il remuait était d'une autre sorte. C'était la masse catholique elle-même, et son courant emportait tout.
Devant ce mouvement, qui roulait dans ses flots le risible débris des conspirations libérales, et venait respectueusement mourir aux portes de bronze du Vatican, la colère de l'adversaire ne connut plus de bornes. Réduit à voir passer ce triomphe, sans autre recours que d'en secouer dédaigneusement l'éclaboussure, il s'emporta en paroles amères et en attaques, dont l'outrance ne pouvait que presser le dénouement.
On alla répétant que Veuillot faisait « pression sur le Concile » : « Me \oilà, écri\ait-il. proclamé chef du clergé secondaire, surveillant des évèques, légat du pape, etc. » I/artichi où se trouvent ces paroles, a pour titre iAianlaye de nâlrc rien. Par une ab-
surdité qui dépeignait la rage, on mêlait dans les entretiens le nom de sa sœur Elise à ces propos. La noble et simple femme fut représentée comme exerçant son influence par l'entremise de son frère, sur cette assemblée vénérable. Mgr Dupanloup s'emporta jusqu'à l'insulte. Dans une lettre publique il osa signaler « ces écrivains-là, disait-il, qui sont Vopprohre en même temps que la rutine des causes qu'ils prétendent servir ». Veuillot fit face dans l'instant même. Uien ne prêtait le flanc à la riposte comme nombre de comparses obscures de l'intrigue à laquelle le prélat vivait mêlé.
« Nous en connaissons. Monseigneur, dit Veuillot, de ces écrivains-là, qui adulent, qui diffament, qui ne signent pas ce qu'ils écrivent, qui écrivent ce qu'ils ne signeront pas... Frappez là-dessus. A leur égard tout est pardonnable, hormis de les employer. »
En même temps se produisait l'intervention fameuse du P. Gratry, lancé comme un bolide au milieu d'un débat pour lequel il n'était pas fait. C'était un homme de cabinet, membre de l'Académie Française, élève de l'Ecole polytechnique, réellement étranger à la théologie, et que le tumulte qu'il souleva jeta dans une indignation comique. Son cas était énorme. A la définition que tout annonçait comme certaine, il opposait l'allégation d'une héré-
sic consiatée cliez uu pape : le pape lioiiorius, convaincu d'indulgence pour les monothéliles et condamné de ce chef par les pontiles ses successeurs.
Cet argument de grosse polémique jeté dans une controverse auguste et délicate, où la presse catholique réputée la plus vive gardait sur le fond même un ton de grave éloquence, lit un effet odieux et ridicule. 11 parut évident à tous qu'on avait stylé le P. Gratry. On lui dit que cola ne l'excusait pas du fait de l'insulte à TEglise. 11 allégua les droits de la vérité, et crut envelopper ses adversaires dans le crime d'apologie du faux ecclésiastique et du mensonge religieux.
Tout cela faisait pitié. 11 dut se taire. Ce fut l'effort le plus violent de l'intrigue, le moins mesuré, celui dont le souvenir a pesé le plus sur la mémoire de ceux que dès lors on nommait dans le public des (( faillibilistcs ».
Il n'est pas du tout du ressort de ce livre de les juger en théologie. Personne ne peut douter que dans cette controverse il n'y ait eu assez d'apparences du côté de l'opinion rejetée, pour motiver cette opinion chez des prélats également doctes et respectables, animés du seul zèle de l'Eglise. Cela suffit pour imposer à tous le respect de l'opiniuii dissidente, ralliée plus tard au dogme, quand il fui déclaré ; cela sufiirail à condamner le journal qui,
mêlé dans une discussion pour laquelle il eût manqué d'autorité et d'aptitude, aurait affecté de combattre sur le fond. Ceux qui s'imaginent un Veuillol entremis d'une pareille campagne, n'auraient pas tort de l'en reprendre, mais ce qu'il fit était tout autre chose.
En plus de sept cents pages des Mélanges, il n'en a pas cinquante sur la théologie, et ce qui s'y rencontre en ce genre est commun, sans autre dessein que de marquer l'obéissance du fidèle à l'Eglise. On ne trouverait pas un mot qui prétende s'ingérer de juger en théologien la théologie d'aucun père du Concile. Tout son rôle tient dans la 'bataille livrée contre les menées de l'adversaire. Ces menées seules devaient lui donner son rôle.
Jusqu'à la fin elles tinrent et se renouvelèrent, grâce à une variété de formes extraordinaires.
Tantôt c'est un pamphlet qui décrie le Concile, tantôt un examen moral du Cas de Conscience de l'évèque appelé à voter. L'un est si odieux, qu'on hésite à le croire parti même des régions d'où sortent les Observations et les Lettres; l'autre semble échapper aux prises du journaliste. Le journaliste peut-il sérieusement disputer un tel oas de conscience ? Cependant il faut frapper, et le métier de la presse oblige à renouveler ses moyens aussi souvent que l'attaque. Pour le cas de conscience, Veuil-
lot se divertit à en traduire l'esprit dans le plaisant fatras de l'écolier Limousin haranguant Pantagruel : « Monseigneur, \ ous voyez un presbyte humile, mais saint et scient. Vous, ne seriez-vous point un épiscope indocte, cécant, peccant ?... »
Une autre fois une lettre du P. Newman. injurieuse à Veuillot. paraît. Cas difficile, à cause de la personne du signataire. Il répond par une rapide histoire de sa carrière de journaliste catholique, pleine de traits qui l'emportent loin d(^ la polémique, dans l'apologie de la cause même.
11 rappelle sa conversion et quelles pensées le firent entrer dans l'Eglise, dans laquelle il ignorait que des libéraux existassent. « Enfant prodigiie, ou plutôt enfant volé, rentrant à la maison paternelle, je ne pensais pas rencontrer là une branche cadette, des frères mariés à je ne sais (pu^llos étrangères, qui nje diraient que le père de famille a usurpé, et qu'ils doivent le ramener au droit. » Il aborde les reproches qu'on lui fait, et il en touche la cause protonde. D'autres ont guerroyé, qui veulent maintenant du repos ; mais il est, lui, l'Ame d'un journal : « le journal ne se fatigue pas. ne se repose pas, ne vieillit pas, et quand la guerre est terminée sur un point, il la continue sur un autr<\ voilà le mystère » \ euillot a vu cela, et reconnu l'erreur qui lui faisait entrevoir la paix, pour le lendemain de sa conversion :
« Je rêve au contraire une longue guerre, longue, ardente, inexorable, et qui changera la face du mande ; une guerre sans trêve au profit de la vie, inexorable contre la mort. Et la paix sera dans cette guerre... »
Il a défendu le P. Newman autrefois, souscrit pour payer l'amende à laquelle les tribunaux anglais l'avaient condamné. Tl voudrait aujourd'hui n'avoir pas à le combattre. Mais l'art des adversaires est de « jeter sur le tapis ces personnages, dit-il, que je n'y vois pas sans douleur. » Le perfide adversaire ne craint pas beaucoup que ceux-là soient maltraités dans la bataille, et Yeuillot craint d'y toucher au contraire. « Il (l'adversaire) ne craint rien de tout perdre, et moi je crains fort de trop gagner. »
Au reste le mot de l'Anglais n'a rien qui le surprenne. Envers la souscription d'autrefois, « il se dispensa de toute forme de courtoisie, ce qui nous révèle qu'il avait une pointe d'esprit libéral, et nous fit comprendre qu'il craignait de se compromettre par une apparence de remerciement. »
Ainsi le journaliste faisait front sur tous les points, dans des circonstances difficiles, avec un à propos parfait. Le Pape l'encourageait : au cours de ces controverses, VUnivers fut honoré d'un bref. Le 12 juillet 1870, l'infaillibilité du pape fut décidée. Ce fut, comme on sait, la fin du Concile.
La guerre de la France et de l'Allemagne fui déclarée le 10 juillet. Le 20 septembre, les troupes de l'Italie une entrèrent dans Rome. C'était la défaite de l'Eglise dans l'ordre des puissances de chair, mais qui ne peut effacer le triomphe qu'elle avait remporté dans l'ordre spirituel. La fermeté de Pie IX fut cause de ce triomphe. Mais pour que cette fermeté ne fût pas diffamée, pour que les fruits en fussent reçus avec allégresse et reconnaissance, il fallait quelqu'un pour l'explicfuer aux foules, pour arrêter les faux rapports, effrayer la calomnie, déconcerter la ruse : œuvres de brochure volante, oeuvres de presse.
La presse de Veuillot, travaillant pendant que délibérait le Concile, avait pourvu à ces effets.