SCENE PREMIERE
PAUL, DUBOIS, armant.
PAUL, en entrant
Comment ! . . . nous arrivons jusqu'ici sans rencontrer personne , voilà une maison qui annonce de l'ordre.
DUBOIS
Enfin , monsieur , me direz-vous chez qui nous sommes?
Eh ! parbleu , chez moi.
DUBOIS
Chez vous ?
PAUL
Ou plutôt chez ma femme ... car c'est elle qui habite ce château. 7
DUBOIS
Comment , monsieur , vous êtes marié f
PAUL
Héks ! oui.
DUBOIS
Et depuis six mois que j'ai l'honneur de vous appartenir , vous ne m'aviez pas fait cette confidence . . . ah ! c'est outrager la discrétion d'un serviteur tel que moi.
PAUL
Sans ce misérable duel qui m'a contraint de quitter Paris , tu pourrais bien l'ignorer encore , je l'avais presque oublié moi-même . . . mais on ne vient pas ; ma foi, nous sommes bien ici , attendons qu'on se présente. ( Il s' assied.)
DUBOIS
é Oserais-je, monsieur, vous adresser encore une queition?
Parle ?
DUBOIS
Madame est-elle jeune?
PAUL
Vingt ans.
DUBOIS
Jolie ?
PAUL
Charmante.
DUBOIS
Et vous l'avez quittée ?
PAUL
Il le fallait bien. . . nous ne pouvions jamais être ensemble, Adolphe et Clara en un mot ; MathilcU , c'est le nom de ma femme , aimait le bal , les fêtes , les spectacles; moi je n'aime ejue le jeu, la chasse et les chevaux; dès-lors tu vois qu'il y avait incompatibilité d'humeur et que nous avons dû prendre un parti Ma femme, beaucoup plus aimable que moi , et pour faire croire que j'avais tort , me céda la place pour venir se confiner en Picardie, dans cet antique manoir, qui depuis trente ans n'était habité que par des portraits de famille.
DUBOIS
Voilà une réforme qui a dû faire sensation dans le monde.
PAUL
Oui, on en a parlé deux jours.
DUBOIS
Et madame est sans doute fort irritée de cette contrainte.
PAUL
De cette contrainte. . . mais c'est de son plein gré, nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde , et je suis convaincu qu'elle ne m'a jamais tant aimé.
Air : Vaud. des Maris ont tort.
Elle m'apprend par chaque posté*, Pour moi qu'elle expire d'amour :
Loin d'elle, soudain je riposte, Que je dépéris chaque jour.
Nulle ardeur n'égale la nôtre , Mais il est commode , je voi , De mourir ainsi l'un pour l'autre , Et de vivre chacun pour soi.
Oui , nous nous sommes dit adieu , nous souhaitant r éciproquement beaucoup de plaisir et nous laissant de part et d'autre liberté pleine et entière.
DUBOIS
Air : Un homme pour faire un tableau.
Vous avez usé de vos droits , Et dans toute leur étendue.
PAUL
Cela m'était permis , )e crois, Car c'était chose convenue.
DUBOIS
Si Madame a fait comme vous...
Non. Ce serait de notre vie , La première fois qu'en nos goûts On eut vu quelque sympathie, (bis.)
BUBOIS.
C'est la rareté du fait qui vous rassure . . . avouez pourtant , monsieur, qu'il est fort heureux qu'un coup d'épée, que vous n'avez pas reçu , soit la cause d'un prochain raccommodement.
^ PAUL
M'en préserve le ciel ! je ne resterai qu'un jour chez ma femme ; ne faut-il pas que je mer ende au plutôt chez mon oncle , président à Amiens , le d'Aguesseau de la Picardie, qui dans ce moment est. . . dangereusement malade.
DUBOIS
Je conçois votre empressement , vous êtes son héritier?
PAUL
Fi donc ! ce n'est point ce motif. . . je le pleurerai.
DUBOIS
Mais vos créanciers ?
PAUL
Riront... J'ai hâte d'arriver; mais néanmoins, passant devant ce château, je n'aurais pu, sans blesser ouvertement toutes les convenances, ne pas mettre pied à terre à Neuville... Nous repartons ce soir.
DUBOIS
Gomment, vous ne passerez même pas la nuit en ces heux?
Me compromettre à ce point ?
DtJBOIS.
Chez votre femme ?
PAUL
Justement ; chez toute autre cela ne tirerait pas à conséquence... Allons , voilà qui est décidé, tu iras à l'auberge où j'ai laissé ma chaise , et tu commanderas mes chevaux pour sept heures,
DUBOIS , regardant par la croisée.
Mais quelqu'un se promène dans cette allée !
PAUL
C'est une dame. Je ne trompe point , c'est Mathilde !
DUBOIS
Elle s'avance... resterai-je, Monsieur ?
PAUL
Oui, oui ; je veux que tu assistes à notre entrevue. . . Un mari-garçon ne doit jamais rester seul avec sa femme. DUBOIS , dans le Jond.
Voici madame.
PAUL
Bien; approche ce fauteuil. (Il s'assied.) Je neveux rien lui ôter du plaisir de la surprise... Toi près de moi... feignons de ne pas l'apercevoir.