C. — Espoirs et déceptions
Aux débuts de la mission, il pouvait y avoir, dans le district, environ 800 catholiques, partagés en deux groupes à peu près égaux, — ce qui nécessita la fondation de deux postes, distants l’un de l’autre d’environ trois lieues. ‘
Après l'insurrection de 1885-1886, -—- qui, dans le nordouest, coûta la vie à nos deux Pères Léon Fafard et Félix Marchand, O. M. I. — beaucoup d’Indiens à sang mélangé profitéréent de ce que le gouvernement leur offrait des terres pour sortir de la tribu indienne et adopter le genre de vie des immigrants de race blanche. Hélas ! ils n’y réussirent guère.
Mais le résultat en fut que l’un de nos deux postes fut abandonné, et qu'alors seul subsista celui de la Petite - Montagne - d’Ours — avec le P, Gabillon en charge. Malheureusement, ses sauvages n'avaient de catholique que ie baptême, et encore n’étalent-ils pas tous baptisés. Les missionnaires durent donc faire du catéchisme, instruire leurs néophytes, en même temps qu’ils travaillaient à répandre autour d’eux la bonne Nouvelle de l'Evangile. Il ne devait guère leur rester plus de 175 catholiques, à côté d’un nombre égal, sinon
supérieur, de protestants méthodistes, —— plus quelques païens. Comble d'infortune : les. protestants mirent tout en œuvre, et eurent parfois l'appui du gouvernement, pour convertir à leurs idées notre petit troupeau d’âmes fidèles. Mais le P. Gabillon maintint avec vaillance son petit groupe, et put même fonder une école du jour (day school). Il allait, de plus, établir l’écolepensionnat, — quand il fut envoyé dans un autre champ d'action.
Le P. Perreault continua l’œuvre de ses prédécesseurs, s’y dépensa corps.et âme, et nuit et jour, et eut le bonheur de voir agrandir et augmenter son troupeau, — avec la perspective de nouvelles recrues dans un avenir prochain. Mais il y avait perdu sa force et sa santé, — et le climat du Texas ne put les lui rendre. En mourant, il proposa à Mgr Grandin, comme bien capable de continuer son œuvre, le R. P. Dauphin.
Celui-ci prit, en effet, la direction de la mission en octobre 1900, — avec, comme socius, le R. P. Portier, qui n’y passa qu’un hiver et fut, l'automne suivant, remplacé par le R. P. Vandendaele. À la mission des Indiens se joignait alors une série de petits postes, récemment fondés pour porter les secours de la religion aux nouveaux émigrants qui envahissaient ces contrées — riches et fertiles. Bien vite le P. Vandendaele dut consacrer tout son temps et tout son zèle uniquement . à ces nouveau-venus. Et c’est alors que le P. Dauphin, qui sentait chanceler sa santé, fit appel à l’autorité pour avoir un missionnaire qui le remplacerait et s’occuperait des seuls Indiens.
C'est alors que Mgr Emile Legal, O. M. I., vicaire des missions, jugea utile d'envoyer un troisième Père à Hobbema. En septembre 1903, le R. P. Moulin, tout frais émoulu du scolasticat de Liège, reçut son obédience pour ce poste -— où il a été maintenu depuis,
D. — Nombre et qualité.
Le nombre des catholiques, en 1900, atteignait à peine le chiffre de 300. Mais peu à peu il se développa et, tout récemment, il montait presque à 500, — exactement 496. En outre, en plus du poste central d’Hobbema, nous desservons désormais deux autres petits groupes de fidèles, — l’un au lac Pigeon, à 12 lieues, où nous comptons encore une trentaine de catholiques, sans parler de plusieurs autres qui sont passés au protestantisme, parce que personne ne s’en occupait, et l’autre plus à l’ouest, à 28 lieues, et comprenant 15 à 20 catholiques. Le missionnaire doit encore s'occuper de quelques familles métisses, établies à l’est, et de quelques blancs qui ont leur résideñce à proximité de la mission. En tout, cela peut donc nous donner un chiffre de 600 catholiques à desservir.
Mais le progrès ne consiste pas seulement dans l’accroissement du nombre mais aussi dans l’amélioration de la qualité. Il ne saurait, d’ailleurs, en être autrement. Peu à peu, notre école a fait du bien. On s'était souvent demandé à quoi cela servait d’instruire les sauvages, quand on voyait les jeunes gens et même les jeunes filles abandonner toute pratique religleuse à la sortie de l’école de la missiotr, parfois se conduire fort mal et donner ainsi un triste exemple aux autres sauvages. L'éducation chrétienne a pourtant servi : le catéchisme en a été fait avec plus de facilité et de régularité, et l’assistance des enfants aux offices a permis d'en rehausser l’éclat et d'attirer plus facilement à nous les Indiens. D'ailleurs, si queïques-uns ont, pendant quelques années, peu suivi les conseils qu’on leur avait inculqués durant leur séjour à l’école, d’autres — et ils sont nombreux, Dieu merci — ont continué de donner le bon exemple et ont fondé de bonnes et pieuses familles. Et il faut, du reste, ajouter que tous savent, dans le danger, se ressouvenir de ce qu’ils ont appris, — à tel point qu’il a toujours été facile de très bien préparer à la mort les anciens élèves de notre école.
E. — Quelques progrès matériels.
Progrès spirituel... Mais il y a eu également grand progrès matériel. Ces contrées, naguère seulement habitées par quelques bandes de sauvages, se sont vu envahir par un grand influx de population blanche …— venant profiter de ces terrains ouverts à Ia culture et à l'élevage. Ces nouveaux venus ont introduit avec eux le confort, comme aussi {hélas !) les misères de la civilisation moderne. .
Les chemins de fer se sont construits, — une ligne rapide et très bien desservie passe à un mille de la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Son nouveau nom lui fut donné par le directeur de cette ligne. M. Van Horne, -— depuis, président de la grande Compagnie de chemins de fer s G P. R. » (Canadian Pacific Railway), -— qui avait comme favoris les peintres Hobbema et Millet ; il voulut faire revivre ces deux noms.
Héôbbema est à 150 milles au nord de Calgary et à 50 milles au sud d’Edmonton : c’est donc un pied-à-terre facile pour les Pères se rendant du sud au nord ou du nord au sud, Et, comme nous sommes à proximité d’Edmonton, il est loisible aux Pères de cette dernière ville de venir passer, de temps en temps, chez nous quelques heures de repos.
Les routes se sont beaucoup améliorées ; et l’ancienne voie Calgary à Edmunton est devenue l’une des plus belles routes carrossables de la province. Ii n’y a plus à craindre de s’embourber ou de tomber dans les ruisseaux. Les automobilistes le savent : aussi avons-nous assez souvent le plaisir de recevoir des visiteurs à notre mission et à notre école.
Le téléphone est à proximité... Et, tout récemment, le gouvernement canadien offrait une prime asser sérieuse et encourageante à tous les établissements d'écoles indiennes qui accepteraient de faire certaines améliorations à leurs constructions. C'est ainsi que
l'on a, successivement, installé chez nous un service d’eau et d’égouts, le chauflage central à la vapeur et l'éclairage à l'électricité, — toutes choses qui rendent cette mission plus agréable et plus avenante et qui ont contribué à lui donner un si bon renom...
F. — Œuvre de Presse.
En 1917, une nouvelle œuvre est venue y prendre domicile. Vers le commencement de ce siècle, le Père Lizée avait voulu faire parmi ses sauvages de l'apostolat par le journal. Il fonda, dans sa mission, un petit bulletin — intitulé La Croix de Sainte-Anne. Bien modestes, en vérité, furent les origines ; et l faut ajouter qu’à cause des multiples occupations du Père, les numéros n’en paraissaient pas toujours très régulièrement. Puis, en 1905, le R. P. Léon Baiter, O. M. 1., voulut entreprendre la publication d’une revue religieuse. Pour lui, vouloir c'était faire. Il fonda donc, dans sa mission du lac la Selle, La Petite Revue du Sacré-Cœur. Le Sacré-Cœur était, d’ailleurs, le patron : de cette mission, — qui est, encore aujourd’hui, connue sous le nom de Sacred Heart Mission. Bientôt la Croix de Sainte-Anne se fondit avec la Petite Revue du Sacré- Cœur — dont le vrai titre est (en cris) Kitchilwaw mitch atchimomasinahiganisa !!!
Pendant près de douze ans, avec l’aide du Frère Henri Guibert, O. M. I., le P. Balter dirigea, composa sa revue, et l’introduisit un peu partout. Par malheur, il dut changer de résidence ; et le siège de la revue dut aussi se déplacer, pour se transporter successivement à Saïînt-Paul-des-Métis, au lac la Biche et au lac Froid. Mais, les communications entre ce dernier poste et les. autres missions n’étant pas des plus faciles, le Révérend Père songea à se trouver un successeur. Il en fit des ouvertures au Père Directeur d’Hobbema. Celui-ci accepta, sur les avis des supérieurs, de continuer cet apostolat par la presse.
En deux mois, une bâtisse fut élevée. Les machines
y furent transportées et installées, — car on n’en est plus à la lithographie, mais bien à l’imprimerie. Un pèu de propagande fut’faite. Le P. Marchand, devenu imprimeur, rendit la revue attrayante, en l’habillant d’une jolie couverture et surtout en la faisant paraître avec une grande régularité. Et, chaque mois, ce petit bulletin — rempli de piété, de nouvelles et d’historiettes — s’envole à plus de 600 exemplaires et va faire du bien parmi toutes les tribus crises du Canada et même des Etats-Unis.
A cette œuvre du bulletin se joindra bientôt celle de limpression de livres en cris. Les quatre Evangiles en un seul seront incessamment sous presse, — pour être suivis, sans tarder, des Histoiresede l’ Ancien Testament. Nous sommes, en effet, persuadés que cette œuvre de presse est précieuse et qu’elle vaut la peine qu'on s’en occupe sérieusement...
Voilà, mon bien cher Père, quelques notes rapides sur la mission d’Hobbema — que j'aime bien et à laquelle j'espère vous avoir quelque peu intéressé, Puisse le bon Dieu continuer de la bénir et faire fructifier les semences déposées là par le travail de ceux qui nous y ont précédés, et puissions-nous aussi être dignes de nos devanciers pour avancer le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ et procurer le salut de beaucoup d’âmes !
PIERRE Mouxin, O. M. I. (1).
{1} Comme nous le dirons plus loin, nous avons eu, l'été dernier, la joie de posséder, durant plusieurs jours, au milieu de nous à la Maison générale, l’aimable directeur de la mission d’Hobbema, en même temps que son apostolique et distingué archevêque — $. G. Myr Emile Legal, O. M. 1. Hélas ! le saint prélat n’a guère survécu à son récent voyage en Europe : au moment où nous corrigeons les épreuves de cêt article, nous arrive d’Edmonton la douloureuse nouvelle de sa mort (10 mars 1920). Nous ne pouvons, aujourd’hui, que recommander son âme aux pieux suffrages de nos lecteurs. R, I. P.