AVANT-PROPOS
L’immense territoire qui forme le vicariat apostolique d'Athabaska-Mackenzie est traversé d’un bout à l'autre par un fleuve gigantesque dont l'importance, comme moyen de communication, est considérable. Ce fleuve, le Mackenzie, relie entre eux les lacs et reçoit de nombreux affluents ouvrant eux-mêmes des chemins nouveaux vers des contrées qui, sans eux, seraient demeurées inconnues. Naturellement les indigènes ont, les premiers,
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profité des voies que la configuration du pays leur fournissait pour y pénétrer et s’y établir le plus avantageusement possible. Les commérçants les ont imités et se sont échelonnés le long des cours d’eau et sur les lacs, les forts de traite devenant ainsi des centres vers lesquels les différentes tribus se dirigeaient facilement pour y faire leurs échanges. Les missionnaires suivirent l’exemple des traiteurs, et fondèrent leurs établissements près des forts où les Indiens avaient déjà pris l'habitude de se réunir. C’est ainsi que nos Pères ont occupé successivement tous les postes établis le long de la rivière Athabaska, de la rivière la Paix, de la rivière Mackenzie, etc., et sur les bords des grands lacs du Nord.
De chacune de leurs résidences, les missionnaires faisaient de tous côtés des voyages plus ou moins longs, toujours pénibles, parfois dangereux, afin de répandre sur tous les habitants de ce pays les bienfaits de l'Évangile. Puisils rentraient dans leurs pauyres demeures pour y prendre un peu de repos.
Les ministres protestants, venus après nous et trouvant les principaux centres de réunion occupés déjà par les prêtres catholiques, dont, grâce à Dieu, l'influence y était solidement établie, ont vu leurs efforts demeurer à peu près stériles. Alors, Îls ont tourné leurs regards vers les lieux écartés où nos Pères ne faisaient qu’une visite passagère, et ils ont entrepris de s’y fixer d’une tanière permanente, se promettant bien de réussir ainsi à s’attirer des proséiytes. Îls avaient été devancés par des traiteurs libres qui cherchaient à faire concurrence à la Compagnie de la Baie d'Hudson. Le pays situé au nord du petit lac des Esclaves, entre les grandes rivières Athabaska et la Paix, est devenu le théâtre de leurs exploits.
Depuis plusisurs années, les Pères de la Mission Saint- Bernard visitaient chaque hiver les populations éparses
dans cette contrée. Ce sont en partie des métis, chez lesquels te sang blane n'a guère amélioré la nature sauvage, et en partie des Cris des bois, conservateurs opiniâtres des superstitions de leurs ancêtres. Je fus averti que la propagande protestante était très active dans ces parages et qu'il serait utile d'y faire un voyage pour me rendre compte de la situation et aviser aux mesures à prendre.
Voici le récit de cette expédition apostolique que je viens de terminer. La marche à la raquette, les traîneaux avec leurs chiens, les campements dans la neige, offriront un contraste assez frappant avec ce que les missionnaires de l'Afrique et d'ailleurs racontent d'une manière si attrayante.
16 janvier 189$. — Nos préparatifs sont terminés. Le R. P. Dupé, qui a visité l’intérieur, l'hiver dernier, m'accompagne dans cette expédition. Le F. Jran-MaRrE LEcrErT, avec son traîneau attelé de trois bons chiens, se charge de nos lits et vêtements et nous prendra à tour de rôle quand la fatigue se fera trop sentir. Félix Katik, métis, du petitlac des Esclaves, charge sur son traîneau, attelé de quatre chiens, toutes les provisions et ustensiles de cuisine qu’il peut raisonnablement y placer, ainsi que les poissons destinés au repas des coursiers pour la première nuit.
Se figure-t-on ce que sont nos traîneaux? On pourrait croire qu’ils ressemblent à ces véhicules montés sur de légers patins dont l'usage est commun dans les villes et les campagnes des pays civilisés où l'hiver et la neige durent assez longtemps pour nécessiter leur emploi. Cependant la différence entre ces traîneaux et les nôtres est considérable.
Prenez trois planchettes de bouleau larges de 3 pouces
et demi et longues de 10 pieds ; joignez-les ensemble par des barres transversales attachées solidement avec de minces cordes de peau appelées babiches ; relevez-les à la tête en forme de volute, que vous maintenez en place à l'aide de bons liens {on donne à cette volute le nom de chaperon).
À fleur du sol, de chaque côté, sont les tires, deux anneaux de cuir où l’on accroche les traits des chiens. Ces derniers ont des harnaïs proportionnés à leur taille, un collier rond, juste assez grand pour y passer leur tête et qui vient s'appuyer sur les épaules. Deux longues et fortes bandes de cuir partent de ce collier et vont se joindre au harnais suivant ; ce sont les traits qui s’appliquent sur les flancs des chiens; de courtes dossières, en peau souple, les maintiennent à cette hauteur. C’est cette partie du harnais qui se prête le plus à l’ornemenlation ; aussi presque toujours on y voit des tapis brodés, chargés de grelots ; les colliers reçoivent quelquefois de petites sonnettes et des pompons enrubannés; bref on apporte autant de soin à orner nos pauvres chiens qu'on le fait ailleurs pour les chevaux.
L'attelage ne se met pas de front, mais de file sur une ligne assez longue. Le conducteur n’a pas besoin de rênes, qui, d’ailleurs, empêtreraient horriblement ses petits coursiers. On leur apprend à obéir à la parole : hu et dia pour aller à droite et à gauche, Lo pour l'arrêt, marche pour le départ ou pour exciter les paresseux. Souvent pourtant il faut jouer du fouet, car il est difficile que des chiens soient toujours aussi dociles et aussi courageux que jl’exigent leurs maîtres.
Voilà donc comment se compose un attelage dans ce pays. Vous placez vos chiens dans leur harnais, à la queue l'un de l’autre, et vous altachez les derniers traits aux tres du traîneau, Celui-ci repose à plat sur la neige
et glisse sur toute sa surface, On y met des charges plus ou moins pesantes, retenues dans des enveloppes de peau ou de toile, que de fortes lanières de cuir enlacent de nombreux replis.
Le poids ordinaire du chargement est de 400 livres pour quatre chiens ; seulement l’état des chemins doit être pris en considération. Il va sans dire que, quand le traineau doit se frayer un passage dans la neige molle, au lieu de glisser sur une neige durcie, il avance beaucoup plus lentement et demande une plus grande dépense de force.
Quant aux voyageurs, la prudence leur recommande de se précautionner contre la rigueur du froid ; aussi ont-ils coutume de doubler leurs vêtements, de se munir de bonnes mitaines et de prendre des chaussures convenables. On s’imagine que tout le monde par ici est couvert de chaudes fourrures, Or rien n’est plus rare, dans ce pays des fourrures, que de voir quelqu'un en porter sur lui-même en hiver. Il faut excepter toutefois le casque où bonnet, qui est ordinairement fait de peau de castor ou de quelque autre animal plus ou moins à la mode. Dans les contrées où les caribous (rennes) abondent, tout le monde a soin de se confectionner des robes ou des habits avec leurs peaux, et il n’y a rien de meilleur pour protéger contre le froid. Maisiciiln'yena pas et je suis le seul qui puisse me couvrir d’un surtout de peau de caribous que J'ai apporté du fort Raë.
La raquette est assez connue pour que je me dispense de la décrire. On ne s’en sert pas sur la glace vive, ni sur un Chemin battu; mais on ne peut s’en passer dès qu'on doit marcher sur une neige épaisse et pas encore durcie.
À ces remarques préliminaires et générales, j'ajouterai que, cet hiver, la neige est abondante, le froid intense.
Hier, le thermomètre est descendu au-dessous de 45 degrés centigrades. Aujourd'hui, il a remonté à 40 degrés environ. Il fait beau, un ciel pur, un temps calme, c’est tout ce qu'il y a de mieux pour faciliter la marche. En effet, cet air si vif, un peu piquant même, réjouit les poumons, donne plus d'élasticité et de vigueur aux muscles, permet de prolonger les exercices corporels et surtout la course, sans crainte de se voir inondé de sueur.
Donc le P. Duré et moi, nous partons en avant pendant que le F. JEAN-MaRIE et Félix Katik attachent leurs traîneaux et attellent leurs chiens. Nous traversons d'abord une baie du lac et, au bout d’une heure, nous atteignons une côte basse, encombrée de saules, par où nous gagnons le chemin de terre. Les traineaux nous ont rejoints et le Frère insiste pour m'embarquer dans sa carriole, ce qui veut dire me faire monter en voiture, Je consens à me glisser entre deux couvertures au fond de son traîneau, préparé exprès, et à me laisser emporter par les chiens. 11 n’en avait que trois à son attelage, car, hélas ! en venant me chercher à Saint-Albert, à la fin de décembre dernier, il a eu la douleur de voir mourir un de ses meilleurs coursiers.
Le P. Dupé continue de marcher et nous le suivons assez bien. Le sentier n’est pas large, il y a juste l’espace nécessaire pour passer entre les arbres et trop fréquemment les branches nous caressent le visage. De temps à autre, la tête du traîneau va frapper quelque petit sapin dont les branches sont chargées de neige et toute une avalanche tombe, en nous recouvrant d'une couche épaisse de poudre fine et glacée. Mais cela n'arrête pas le véhicule.
Bientôt nous arrivons à un ravin profond où les chiens prennent le galop, mais où, malheureusement, la car.
riole verse et me dépose à moitié ensaveli dans un banc de naige,
Je me relève avec la certitude, au moins, de n'avoir aucune contusion, ce qui peut bien consoler un voyageur dans ces accidents de route, J'en suis quifte pour me secouer un peu et je me mets à suivre le traîneau. Les chiens eurent de la peine à gravir le versant opposé de ce ravin et je trouvai qu'ils avaient fort bien fait de se débarrasser de ma personne, dont le poids eût grandement ajouté aux difficultés du terrain. Arrivé sur la hauteur, je reprends ma place dans la carriole,
Nous sommes en pays découvert, Des collines déboisées se succèdent, Îe sol est accidenté, il faut monter et descendre maintes fois; les chiens se fatiguent à ce manège et le Frère regrette à tout instant celui qu'il a perdu :
« Si je les avais encore tous les quatre, me dit-il, vous ne leur pèseriez pas plus qu’un brin de paille; mais c'est le meilleur qui est mort et cela fait tort aux autres. »
Je le voyais bien moi-même et je me décidai à mettre pied à terre et à cheminer tranquillement derrière notre caravane.
Au bout de 5 ou 6 milles, la forêt reparut et nous y entrâmes avec l'assurance d'y trouver un bon campement pour le nuit.
Entre 4 et 5 heures du soir, le Frère, voyant quelques arbres secs au milieu d’un bouquet de sapins, jugea prudent de s'arrêter là, Tout le monde fut de son avis, jusqu'aux chiens qui, en signe d'approbation, secoubrent grelots et clochettes avant de se coucher sur la neige en attendant d'être dételés.
Le Frère et Félix tirent ieurs haches, ls premier, pour couper le bois de chauffage et, le second, pour abattre les sapins dont Les branches vontnousfourair un lit moelleux
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et parfumé. Le P, DuPé et moi, prenons chacun une raquette en guise de pelle et creusons dans la neige un trou assez large pour nous ÿy étendre à l’aise. Félix y dépose, avec symétrie, ses branches de sapin, de sorte que tout le sol que nous avons nettoyé en est parfaitement tapissé. Le Frère entasse les troncs d'arbres qu'il a coupés et bientôt une flamme pétillante et joyeuse s'élève vers le ciel, répand des flots de clarté sur les arbres qui nous entourent et surtout nous fait sentir les bienfaits de sa chaleur vivifiante. Aussi, chacun s’empresse-t-il de sortir ses mains de ses mitaines et de prendre de bonnes poignées de calorique, tout en présentant au feu son visage. Vous ne sauriez croire quelle difficulté nous avons à nous débarrasser des glaçons qui ne font, avec la barbe, qu’une masse compacte. S'il fallait les laisser dégeler tranquillement, il y en aurait pour deux heures, Alors les doigls se mettent de la partie, on tâche de casser cette glace morceau par morceau ; mais il y a toujours quelques poils malencontreux qui s'y trouvent pris et dont on doit faire un douloureux sacrifice. Cependant il faut penser au souper des chiens et des gens. Je nomme les chiens les premiers, car ces pauvres bêtes sont servies d’abord; puis viendra notre tour. Nous n'aurions, en effet, ni paix, ni trêve, surtout durant notre repas, si les chiens n'avaient préalablement reçu leur ration, c'est-à-dire deux poissons blancs par tête. Mais ces poissons sont durcis par le froid et, bien que les chiens aient d'assez bonnes dents pour les ronger, ainsi gelés, on les fait sinon cuire, au moins s’amollir devant le feu. Vous voyez alors la gent canine entourer le campement, fixer des yeux ardents sur la proie qui leur est destinée, bâiller ou grincer des dents, sans doute pour contenir leur impatience; puis, trouvant le temps trop Tong, s'en prendre au voisin, grommeler sourdement et
soudain commencer la bataille, La voix de leurs maîtres et surtout quelques bons coups de fouet rétablissent l'ordre troublé.
Quand enfin les poissons sont assez dégelés, chacun se présente à l'appel, répond à son nom avec un empressement joyeux, reçoit sa part du festin et s’en va la déguster à l'écart. La distribution ne se fait pas toujours d’une manière aussi calme, et l’on devine assez que l’envie, la gourmandise ou quelque autre défaut capital, causent, là comme ailleurs, des querelles intestines ou d'injustes attaques. Mais l'autorité sait imposer la paix et faire respecter les droits de chacun.
Nos coursiers repus, nous nous disposons à prendre le souper qui nous aîtend, car, pendant que le poisson des chiens dégelait, le Frère s'est occupé de la cuisine, assez sommaire. Il suffit, en effet, de faire du thé. Les mets sont cuits d'avance et n’ont besoin que de prendre l’air du feu pour perdre leur état glacé et redevenir comestibles.
Nous sommes en progrès. Le fameux pimigan, ou pâté de viande pilée et de suif, a disparu avec les buffalos et nous sommes obligés d'importer de la farine dont l’usage va bientôt devenir commun, au moins au petit lac des Esclaves et à la rivière la Paix, où les transports se font à meilleur marché.
La farine donc, cuite à la façon du pays, c'est-à-dire délayée avec de l'eau, pétrie sommairement et rôtie devant le feu (ce que l’on appelle galette) et une tranche de lard boucané, voilà notre menu.
Pour boisson, le thé, dont personne ne veut plus se passer par ici et que l'on dirait vraiment fait exprès pour nous. Je ne crois pas que rien au monde puisse lui être comparé comme breuvage commode et fortifiant, surtout dans ces contrées du Nord. Mais il faut qu'il soit
bien fait. Cela dépend beaucoup de la qualité de l'eau et de la quantité de thé que l'on y fait bouillir,
Pour l’eau, comptez sur le Frère et voyez-le à l'œuvre. Il prend sa chaudière, la remplit de neige, la pose sur le feu, la secoue en temps opportun pour empêcher la neige de brèler. Quand celle-ci est fondue, il en remplit de nouveau sa chaudière, jusqu’à ce qu’elle soit pleine, et la remet sur le feu pour la faire bouillir.
Le moment venu d’y mettre lethé, il lève le couvercle et. comment dire ce que je vois? A la surface de l'eau flottent quantité de boulettes qui, il n'y a pas à en douter, sont tout simplement des crottes de lapins! Ces petits animaux pullulent en certains endroits. Après avoir rongé l'écorce des arbustes, ils prennent leurs ébats sur la neige où ils laissent des traces de leur séjour à profusion. Une nouvelle couche de neige couvre tout cela d’un manteau immaculé. On va, sans défiance, puiser à pleine chaudière, et l'on récolte ainsi. ce que les lapins ont semé !
Tout le monde ne trouverait peut-ôtre pas cette eau de son goût; mais qu'y faire ? La jeter pour en avoir d’autre, amènerait le même résultat, et les voyageurs du Nord savent depuis longtemps à quoi s’en tenir. Aussi, le Frère, en homme expérimenté, casse une branche de sapin qu’il promène délicatement à la surface de l'eau en guise d’écumoire, enlève prestement les pilules malencontreuses et les remplace par une bonne dose de thé noir, auquel il fait prendre encore un ou deux courts bouillons.
C'est ainsi que l'on tire de ces feuilles toute la saveur et l'énergie qu'elles contiennent. Je ne sais sice procédé agréerait aux Chinois où aux Japonais: mais ici, on n’en connaît pas de meilleur.
Pas besoin de vous dire qu'un appétit de loup assai-
sonne notre modéste repas ; la marche, le grand air, le froid vif, ont creusé Les estomacs et chacun comble le vide d’une manière conscisncieuss.
En guise de dessert, les fumeurs allument leurs pipes; les autres attisent Île feu ; on se rappelle en riant les aventures de ia journée : le temps passe vite et amène l'heure de la prière et du coucher.
.… Chacun prépare ses couvertures,s’en enveloppe du mieux qu'il peut, afin de ne laisser aucune entrée au froid, et nous voilà tous étendus sur les branches de sapin, comme des cadavres enveloppés de leurs linceuls, Alors, les chiens, tenus jusque-là en dehors du camp, y entrent à pas silencieux et cherchent un pan de couverture pour y dormir à l'aise. Tous n’ont pas cet instinct philanthropique et plusieurs se contentent de la première place venue dans la neige ; maïs je vous assure que j'accueille avec plaisir celui qui vient se coucher à mes pieds ou même le long de ma personne.
Quant au sommeil, je dois avouer que, si, autrefois, j'ai été l'objet,de ses faveurs, il me les mesure maintenant avec una fâcheuse parcimonie. Je deviens frileux avec l’âge, et toutes les couvertures qui m’enveloppent ne m'empôêchent pas de sentir que je repose dans une atmosphère de 35 ou 40 degrés au-dessous de zéro. J'essaye de fermer l'œil et de demeurer immobile; mais je n'y réussis guère. Quand le sommeil vous fuit, allez donc passer toute une nuit sans remuer | J'ai beau raisonner et me dire que, si je me retourne, je donnerai encore plus de prise au froid, je n’en sens que davantage le bssoin de changer de position.
Je me découvre le visage et je regarde si le feu n’est
pas tout à fait éteint. Quelques tisons fument encore, c'en est assez pour me décider à sortir de monlit; je rapproche ces tisons, je souffle dessus, je ramasse les débris du bûcher de la veille et j'ajoute quelques morceaux pris sur le tas mis en réserve pour le matin.
Tout en me réchauffant, je lève les yeux vers le ciel. Oh! qu'il est beau avec ces myriades d'étoiles dont l'éclat redouble en raison de la pureté de l’air et de l'intensité du froid ! Mais voilà que des faisceaux de lumière s’élancent d'un foyer mystérieux, s'agitent, se poursuivent, se joignent, se dispersent pour se réunir encore. ’Vimiituwok (C'est la danse des esprits), disent les Cris, et il serait difficile de donner une définition plus poétique de l'aurore boréale.
Je n’essayerai pas de décrire la merveille qui s'offre à ma vue, ces lueurs d’abord diffuses et pâles, puis croissant en clarté et prenant une certaine consistance, si l’on peut ainsi parler, ensuite entraînées par je ne sais quelle force, se précipitant d’un coin du ciel à l’autre, se revêtant ici des couleurs les plus brillantes de l’arcen-ciel, là se repliant sur elles-mêmes et formant d'immenses spirales semblables à un gigantesque serpent de feu. Soudain, ces lumières se dissolvent et l’on dirait que les esprits ont terminé leur danse. Mais c’est pour reparaître bientôt dans un autre endroit et recommencer leur ronde capricieuse. J’ai vu de plus belles aurores boréales à une latitude plus élevée ; maïs cela ne m'empêche pas d'admirer celle dont je suis le témoin et je fais cette réflexion : Si Dieu répand tant de magnificence au seuil de sa demeure, quelles beautés, quelles splendeurs doivent embellir l'intérieur de son palais! Quam dilecta tabernacula tua, Domine virtutum; concupiscit et deficit anima mea in atria Domini!
Cependant, mes compagnons de voyage reposent im-
mobiles sur leurs branches de sapin et semblent dormir du sommeil du juste. Tout est calme alentour. Aucun souffie ne passe dans les arbres, aucun bruit ne trouble le silence de la nature, sauf Les pétillements de Ja flamme et, au Join, les glapissements des renards ou les hurlements des loups, qui rôdent dans la forêt. Mais je me suis assez chauffé et il faut ménager la provision de bois. Je retourne me glisser dans mes couvertures, où je réussis à attraper quelques bribes de sommeil.
17 janvier. — À 3 heures du matin, le Frère s'est réveillé, a rallumé le feu, fait fondre de la neige pour la cuisine et crié : Benedicamus Domino. On se lève aussitôt, chacun roule ses couvertures et dit une courte prière; le froid est pénétrant et favorise peu la dévotion.
On se dispute la place auprès du bûcher ; mais le Frère ne nous laisse pas nous chauffer longtemps : le déjeuner est prêt et demande à être dégusté promptement, car il pourrait retourner en glace si on lui en donnait letemps. Les mets sont les mêmes que la veille: galette et lard boucané, arrosé d’une tasse de thé bouilli, L'appétit laisse à désirer un peu, à une heure si matinale.
Le repas terminé, j'envoie le Frère et Félix ramasser le bagage, attacher les traîneaux, atteler les chiens ; je recommande au P, Duré de monter dans la carriole et, chaussant les raquettes, je pars en avant. J'aime cette marche solitaire.
Le jour est encore loin de paraître ; mais on ne peut s'égarer : le sentier est assez durci. Faites seulement un pas à côté et vous trouvez la neige molle où votre pied s'enfonce. Le mouvement met le sang en circulation et développe une chaleur naturelle qui rend supportable la température la plus basse. Je reprends, en marchant, mes prières ; je commence ma méditation, souvent
troublée par maintes distractions ; mais qu'y faire ? Puis il y a l'office du bréviaire. Impossibilité de le lire, sans doute ; l'Église nous autorise à réciter le rosaire À la place. Je tire donc mon chapelet, que j'enfouis dans mes mitaines, et me voilà débitant, sans compter, des Pater et des Ave tout le long de la route. Comme la qualité laisse beaucoup à désirer, j'y supplée par la quantité. Ainai les rosaires se suivent pendant une, deux ou trois heures, quelquefois plus, jusqu’à ce que mes compagnons m'aient rejoint.
Vers 9 heures du matin, les traîneaux me rattrapent. Le P. Dur ne demande pas mieux que de prendre de l'exercice à son tour et je monte à sa place dans la carriole.
Nous sommes toujours en pleine forêt ; les trembles en forment la plus grande partie; les sapins et les cyprès viennent ensuite. Le terrain est peu accidenté. Çà et là, un petit lac précédé et suivi d’un maskeg, sol bas et marécageux en été, mais gelé solidement en hiver. À droite st à gauche du chemin, de nombreuses pistes de lapins sillonnent la forêt en tous sens. Des renards et des lynx ont aussi laissé sur la neige des traces de leur passage. De distance en distance, quelques pièges sont tendus et attendent la visite du gibier. Voilà tout ce qui varie la monotouis de cette contrée.
L'heure du diner arrive. I ne faut pas beaucoup de travail pour le campement, où l'on ne doit faire qu’une halte d’une heure et demie à peine. Un sapin, dont le tronc nous sert de siège, puis quelques branches sèches pour faire un bon feu sont vite trouvés. L'eau et le thé so fabriquent comme on l’a vu plus haut, pendant que la galette et le lard fumé dégèlent. Le repas est bientôt terminé. Les chiens ne reçoivent rien, ni le matin ni à midi. La ration du soir leur suffit pour toute la journée,
Nous reprenons notre route et, sur las 3 heures de l'après-midi, nous arrivons au petit lao Poisson-Blans, long de 6 à 7 kilomètres et large de 3 on 4 kilomètres. Des métis et des Gris habitent sur es bords. Nous voyons leurs maisounettes, tantôt isolées, tantôt groupées ensemble, Ici, la mission protestante ; là-bas, le posts de traite de la Compagnie, non loin duquel se trouve la pauvre maison que les Pères de Saint-Bernard ont achetée aux sauvages.
Personne n’y demeure. Des deux petites fenêtres qui l'éciairent, l'une se compose de deux vitres catsées, l’autre est garnie d’un morceau de toile plus ou moins claire. Il fait froid 1à-dedans tout comme dehors, I y a cependant une assez bonne cheminée, faite en torchis, mais pas le moindre morceau de bois pour allumer du feu.
Je suis à moitié gelé, car l'air du lac est plus vif que dans les bois, et, comme on a voulu rendre honneur à ma dignité en m'interdisant de m’exhiber comme marcheur à la raquette, j'ai été obligé de me tenir dans la carriole, où, malgré de bonnes couvertures, j'ai perdu, petit à petit, presque toute ma provision de chaleur naturelle.
Pendant que le Frère déchire un morceau de cotonnade pour boucher la fenêtre ouverts at que Félix cherche du bois pour allumer du feu, le P. Dupé et moi allons saluer le commis de la Compagnie. M. Hervey nous reçoit fort poliment dans une chambre bien chauffée et nous offre de prendre le thé avec lui; ce que nous acceptons volontiers. Nous avons l'occasion de voir plusieurs habitants, car le poste de traite est le centre des affaires et des nouvelles.
Nous annonçons que nous passerons ici les deux jours suivants, samedi et dimanche, et nous invitons $oat le monde k venir aux offices.
M. Hervey a la complaisance de nous donner du bois de chauffage pour la nuit. Nous lui empruntons aussi du poisson pour nos chiens. Quand il ira au lac des Ésclaves, il en aura besoin pour les siens, et la Mission lui en fournira.
En rentrant chez nous, nous trouvons le feu allumé, les fenêtres passablement fermées, une bonne provision de bois et le Frère avec Félix absorbés dans des préparations culinaires. Les galeites cuites à Saint-Bernard étaient épuisées ; mais nous avions sur le traîneau un sac de farine, qu’on avait rentré dans là maison pour le mettre à l’abri; naturellement, on l'avait ouvert et entamé pour faire de nouvelles galettes.
Je ne pouvais m'empêcher de comparer ce luxe incroyable à la pauvreté de nos Missions de l'extrême Nord, où un sac de farine est tout ce qu’on peut offrir à nos Pères, pour une année entière. À eux de se procurer par la chasse, par la pêche, par des échanges avec les sauvages, les vivres nécessaires à leur entretien, Ge régime, que j'ai suivi si longtemps, me fait apprécier le bien-être dont je jouis ici, et je désire vivement que tous mes missionnaires puissent bientôt avoir aussi leur pain de chaque jour. Dans la soirée, nous reçûmes plusieurs visites des voisins ; mais le besoin de repos ne nous permit pas de prolonger la veillée.
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18 janvier. — Le P.Dupé et moi disons la sainte messe de bonne heure et, après déjeuner, nous sortons pour aller de maison en maison donner le bonjour aux gens et faire connaissance avec eux.
Nous trouvons un beau noyau de catholiques ; malheureusement leur instruction laisse à désirer et ils sont
entourés d’infidèles obstinés, adonnés à toutes les superstitions idolâtriques des Cris. Beaucoup de maisons sont fermées à Saint-Bernard, surtout celles qui avoisinent la mission protestante, les maîtres étant partis avec leurs familles pour chasser les animaux à fourrures. En automne, au moment de la pêche, tout le monde est réuni. Ce serait le meilleur temps pour les voir et les instruire. Le ministre n’a pas, jusqu’à présent, produit grande impression ; mais ilest à craindre que son séjour et ses libéralités ne lui attirent des adhérents.
19 janvier. — Nous avons eu messe et sermon dans la matinée, chapelet et sermon dans la soirée, et, Dieu merci, notre maison s'est remplie à ces deux offices. Évidemment il y aurait beaucoup de bien à faire ici si je pouvais y laisser un prêtre. On nous demande des chapelets, des croix, des livres. Et, chose assez consolante, bon nombre d'infidèles savent lire nos livres cris et ont du goût pour cette lecture. Heureusement, l’année dernière, j'ai fait une nouvelle édition de mille deux cents exemplaires des Prières, Catéchismes et Cantiques en langue crise, et j'en ai tout de suite envoyé trois cents à Saint-Bernard où il n’en reste déjà presque plus.
Nous en avons cependant une petite provision dans nos bagages; mais nos néophytes du lac la Truite et du Wabaskaw vont nous harceler de leurs demandes. Le P. Dupé, qui a déjà passé chez eux, leur a promis de les satisfaire, et il me prie de me montrer ici moins libéral que je ne le voudrais. Je me contente donc de distribuer une demi-douzaine de livres, et pour consoler eeux qui n’ont point part à ces largesses, je leur dis que, dès mon retour à Athabaska, je leur en enverrai d’autres.
Si vous permettez d'ouvrir ici une parenthèse, je vous apnoncerai que nous avons à Athabaska une imprimerie
T. XXXIV. a7
avec des caractères syllabiques et que je m'en suis déjà servi pour publier des livres non seulement en cris, mais en montagnais, eu peau-de-lièvre, en loucheux et en castor. L'impression de ces ouvrages et la reliure prenvent tout notre temps dans l'intervalle des courses apostoliques, et nous avons toujours de l'ouvrage sur la planche.
1 ya eu plusieurs baptômes d'enfants et quelques confessions, à l'audition desquelles notre demeure ne se prêtait guère, Mais à la guerre comme à la guerre! Il a fallu congédier la foule en l’avertissant que nous nous arrêterions ici à notre retour, et se blottir tant bien que mal dans un Coin pour y entendre les pénitents avec quelque garantie du secret.
Nous étions en train de souper quand un vieux sorcier sé présente. C’est un personnage important, comme son nom l'indique, car il s’appelle Tonnerre! 11 paraît que, quand il fait ses incantations, il gronde comme son homonyme et répand la terreur dans le cœur des femmes et des enfants, voire même des jeunes gens et des hommes. Il a une nombreuse famille, ayant pratiqué de bonne heure la bigamie.
Le P. Dupé l’a rencontré l’année dernière et 4 essayé, mais en vain, de lui parler de religion. Il ne veut ni en entendre parler lui-même, ni permettre à ses enfants de se faire baptiser. Bref, il est un des principaux soutiens de l'idolâtrie au lac Poisson-Blanc et un terrible obstacle à la conversion d’un grand nombre.
J'avais été ainsi renseigné sur son compte par le Père et, quand je vis entrer le personnage, je ne savais trop que penser. Je l’accueillis avec une certaine réserve. Après lui avoir touché la main et l’avoir fait asseoir sur le plancher, je lui demandai ce qui l’amenait chez nous à cette heure,
— Oh! dit-il, je regrette de n’être pas arrivé plus tôt, car je sais que c’est aujourd’hui dimanche et qu'il y a eu prière ici. Mais je demeure loin; je suis parti de chez moi ce matin et je ne fais qu'arriver, J’ai appris que tu étais venu et j'ai voulu te voir et entendre ta parole. Étant évêque, tu sais tout ce qu'on peut savoir en fait de religion; c’est pourquoi je désire m'instruire près de toi. Il y a bien l'Anglais (le mivistre), qui demeure au milieu de nous, mais on n’en fait pas de casl!!
N'’était-ce pas une charmante introduction et une heureuse entrée en matière? Aussi ne me fis-je pas prier. Nous passâmes en revue les principales vérités de la foi. 1 me fit des questions sur le protestantisme dont je lui racontai l'origine et sur d’autres points du dogme et de la morale. Il faisait preuve d’une intelligence et d’une réflexion qu'on ne s'attendait pas à trouver dans un sauvage :
— Je vois, dit-il, d’après tes paroles, qu'il ne suffit pas de prendre la prière d'une manière telle quelle, mais qu’il faut la pratiquer sincèrement tout entière.
— Assurément, lui répondis.je, il faut s’y livrer sans réserve. Le bon Dieu veut tout.
Et comme je savais qu’il avait sur la conscience plus d'une peccadille, je lui parlai de la miséricorde de Dieu et de la grâce du baptème qui rendrait son âme blanche comme la neige. Nous en étions là de notre conversation quand de nouveaux visiteurs,entrant à une heure si tardive, attirèrent notre attention.
Le vieux Tonnerre sortit sans avoir dit son dernier mot. J’ai appris qu’il avait perdu une de ses femmes. I n’y aurait donc de ce côté plus d’obstacle à sa conversion et j'espère maintenant que le bon Dieu lui en fera la grâce.
À propos de son nom, il ne sera peut-être pas sans
intérêt d'expliquer en quelques mots l’idée que les Cris se font du tonnerre. Naturellement ils n’ont pas la moindre notion des fluides électriques dont les nuages sont chargés. Les peuples civilisés ont, d'ailleurs, mis assez de temps à les deviner, et il n’est pas surprenant que les sauvages se soient fait une théorie plus ou moins baroque de ces phénomènes naturels si frappants. Ils s’imaginent donc et affirment sérieusement qu'il existe certains oiseaux prodigieux (piyesicook) qui se logent dans les troncs des plus gros arbres. Un vieux m'a assuré qu'il en avait vu. Ces oiseaux sont terribles, lorsqu'ils prennent leur volée. Ce sont leurs clignements d'yeux qui font les éclairs et le battement de leurs ailes qui produit le bruit du tonnerre.
Jusqu'à quel point notre vieux sorcier a-t-il réussi à les imiter, je n’en sais rien, mais, au point de vue moral, sa conversion serait un merveilleux paratonnerre qui écarterait les foudres du ciel de sa tête et de celle de plusieurs autres maïheureux qu'il a longtemps abusés. Je demande donc à ceux qui liront ces lignes de nous aider par leurs prières à obtenir cet heureux résultat.
Les visiteurs qui ont interrompu notre conversation sont trois jeunes gens arrivant directement du lac la Truite avec une commission pour nous.
On leur avait dit :
« S'il y a un Père au lac Poisson-Blanc, qu'il se dépêche de venir ici, car nous avons un homme dont l'état nous inspire une véritable frayeur. Ilest atteint d'une maladie étrange. Il se dit wendigo ou mangeur de chair humaine. Nous le gardons depuis longtemps à vue et nous ne savons plus que faire de lui. »
Or, nous étions indécis sur le chemin à prendre. Irions-nous tout droit au Wabaskaw dont la population est bien plus considérable, ou bien passerions-nous
d'abord par les lacs de la Truite ou de l’Ours, ce qui nous retarderait de plus d’une semaine ? Cette demande pressante des gens du lac la Truite vint trancher la question.
Nous irons d’abord chez eux. Nous aurons le chemin tout frayé par nos trois visiteurs, avantage capital, car la neige est épaisse, et personne n'ayant récemment passé sur je sentier qui conduit au Wabaskaw, il nous faudrait nous y frayer notre route à travers la neige molle, fatiguer beaucoup nos chiens, sans compter que nous courrions le danger de nous égarer. Le P. DuPÉ n’a passé par là qu'une fois, l'hiver dernier, et il ne répond pas de nous guider sûrement. Félix déclare n’avoirjamais voyagé dans cette direction, tandis qu'il est souvent allé au lac la Truite, Quant au F. JEAN-ManiE et à moi, nous visitons ce pays pour la première fois et nous ne savons absolument rien du chemin à suivre.
Je dois noter que la température s’est considérablement adoucie ces deux derniers jours où nous n'avons pas eu plus de 25 à 30 degrés de froid ; mais nous avons remarqué autour du soleil et de la lune des cercies qui présagent quelque mauvais temps.
20 janvier. — Nous nous levons de bonne heure, nous disons nos messes, prenons notre déjeuner et préparons notre départ. Il a neigé toute la nuit. Le vent du nord souffle et chasse à travers le ciel sombre des nuages plus sombres encore. Cela m'inquiète un peu. Cependant j'envoie Félix demander au poste de la Compagnie une provision de poissons pour nos chiens. Il nous en faudra pour trois nuits, car nous ne pourrons atteindre le lac la Truite que la quatrième journée, chargés comme nous le sommes, et la distance à franchir étant de plus de 80 milles (130 kil.)
De retour avec le poisson, Félix nous dit que le commis
nous détourne de partir et qu'il y a pour nous danger de nous égarer sur le lac. Ce n’est pas ce petit lac que nous avons traversé en venant ici. C'est un autre, le vrai lac Poisson-Blanc, rattaché au précédent par une rivière longue de 2 à 3 kilomètres. Ilest vrai que nous n’aurons pas à le parcourir d’un bout à l’autre, ce qui nous prendrait une belle journée de marche, mais nous devons traverser une large baie au fond de laquelle se trouve l'étroit sentier du lac la Truite.
Nous délibérons sur la décision à prendre. Le P. Duré est impatient de partir et assure qu'on ne peut manquer de trouver l’entrée du chemin dans le bois, Une fois là, quelque temps qu'il fasse, rien ne pourra nous arrêter. Félix est réservé et, tout en se disant prêt à suivre mes ordres, il laisse assez voir que le voyage ne lui sourit guère. Gela ne m'encourage pas beaucoup.
De temps à autre, je vais ouvrir la porte et consulter l'aspect du ciel. Les traîneaux sont attachés, les chiens attelés; tout le monde attend le signal du départ que j'hésite à donner. Je retourne encore mettre le nez à l'air. Est-ce illusion, est-ce réalité ? Il me semble que la neige tombe moins épaisse. Je fais part de mes impressions à mes compagnons, tout en jugeant prudent d’attendre encore un peu. Enfin, de guerre lasse, et peut-être mû par un sentiment d'amour-propre qui me soufflait qu'un vieux missionnaire du Nord ne doit pas reculer devant un petit grain de mauvais temps, je prends le P. Dur avec moi et nous partons en avant en commandant aux autres de novus suivre.
Au bout d’une petite heure, durant laquelle nous marchons sur la rivière sans être incommodés par la neige ou le vent, nous débouchons sur le lac. Impossible de ne pas sentir une grande différence entre le milieu quenous venons de quitter et celui que nous abordons.
— Ai —
. Évidemment, le calme n’est pas rétabli et la neige couvre au loin l'immense nappe de glace que nous fou. lons. Ce lac, en effet, n’a pas moins de 38 kilomètres de long.
Nous continuons de marcher vers une langue deterre que nous avons à tourner afin d'entrer dans la baie à traverser. Nous sommes un peu à l’abri et nous distinguons la trace des traîneaux qui ont passé la veille, Cela me donne l’espoir de suivre le bon chemin jusqu'à l'entrée du bois. Au détour du promontoire, rien ne nous protège plus contre le vent qui nous souffle en plein visage, et nous nous arrêtons un moment pour nous orienter.
— Nous ne pouvons compter sur aucun point de r8père pour nous guider, dit Félix, puisque nous ne pouvons voir la terre, il faut donc se guider sur le vent. Or, l'entrée de Ja forêt est dans cette direction,et nous avons juste vent debout, Marchons donc droit sur le vent, et nous arriverons.
Alors le F. Jean-Marie me fit embarquer dans sa carriole et m'y enveloppa soigneusement, le P.Dupé s'élança tête baissée dans la direction indiquée et les chiens l'y suivirent. Pendant un certain temps, nous allâmes assez bien, malgré la bourrasque et la neige. Par intervalles, nous rencontrions quelques vestiges des voyageurs de la veille. C'était une garantie que nous étions dans le bon chemin, Mais voilà que les flocons de neige tombent plus pressés, le vent redouble de force, de violentes rafales soulèvent d'épais tourbillons qui nous enveloppent de toutes parts.
Le F. Jean-MARIE s'aperçoit que le P. Dupé dévie de la ligne droite et il court en avant pour l’y ramener. Ses chiens le suivent toujours, mais le traîneau, que la main du Frère maintenait en équilibre dans les endroits inégaux du chemin, n'étant plus soutenu, verse sur un banc
de neige et me voilà à pied sans plus de cérémonie, Relever le traîneau et le remettre, en marche, c’est l’affaire d'une seconde. Je pourrais m’y réinstaller et, avec un peu d'attention, éviter de nouveaux accidents; mais j'ai honte de voir mes compagnons exposés seuls aux horreurs de la tempête, car c’est une vraie tempête qui s’est abattue sur nous, et je les rejoins. Je m'imagine que je les aiderai à reprendre la direction du portage ; mais je suis bientôt, comme eux, fouetté par le vent et aveuglé par la neige. J'essaye d'ouvrir les yeux. Aussitôt des flocons précipités, poussés par l'ouragan comme les projectiles par une mitrailleuse, me forcent de les fermer et me criblent le visage. J'essuie mes paupières, et déjà les cils sont collés entre eux par de durs glaçons. Il faut faire volte-face et tourner le dos au vent afin de me débarrasser le mieux possible de ces écailles d’un nouveau genre, mais c’est pour les voir se reformer presque immédiatement. Nous en sommes là tous les trois et ne savons guère où donner de la tête. Félix nous rejoint enfin.
— Iln'ya qu'à marcher, dit-il, pour nous empêcher de geler ; dirigeons-nous toujours sur le vent, nous finirons par atteindre la côte.
Se diriger sur le vent n’était pas chose facile, comme on le comprendra par ce que je viens de dire; mais encore on ne savait plus au juste de quel côté il soufftait, les tourbillons de neige se soulevaient et semblaient se poursuivre vers les quatre points cardinaux à la fois, la rafale continuait à nous cingler sans merci et à nous aveugler de plus belle.
Qu’'allons-nous devenir si la tempête dure ? Nous nous recommandons à Dieu, à la Vierge, aux saints Anges, et
— À13 — le corps penché en avant, un bras placé au-dessus des yeux pour nous permettre de les ouvrir, hous continaons de lutter contre les éléments déchaînés. Dire où nous allons, personne ne le sait; mais nous marchons toujours.
Après plusieurs heures de course vagabonde au milieu de cette furieuse tourmente, il nous sembla que sa violence diminuait ; puis bientôt nous crûmes voir une masse d'ombre plus épaisse flotter au sein des tourbilons de neige? Ne serait-ce pas la terre ?... Oui, c'est elle! Deo gratias!
Nous mettons encore quelque temps avant de l'atteindre ; mais déjà nous en sentons la bienfaisante influence. Enfin, nous abordons et nous nous hâtons d’allumer du feu et de faire du thé.
Où sommes-nous? Félix regarde la côte à droite, à gauche, aussi loin que sa vue peut porter et déclare ne pas s’y reconnaître. Nous examinerons cela tout à l'heure. En attendant, chauffons-nous, dégelons-nous et réconfortons-nous un peu. Nous en avons besoin. Nous n'avons pas la chance des enfants de la fournaise à Babylone, lesquels passèrent par le feu sans en ressentir les ardeurs. Nous avons subi les rigueurs des éléments tout à fait opposés, nous n’en avons pas moins le visage couvert de brûlures ; pas un nez indemne, pas une joue intacte. Félix surtout, qui n’a pas de barbe, a littéralement la face en compote. Heureusement ces morsures du froid ne sont pas profondes, l’épiderme seul en est affecté, et l’on en est quitte pour faire peau neuve.
Cependant le thé est fait, les galettes sont dégelées et quelques tranches de lard que le Frère a fait rissoler dans la poêle n’ont pas perdu leur odeur appétissante. A l'œuvre donc et, pendant que nous prenons ce repas, tâchons d’éclaircir le problème de notre position. Nous
— di — ne pouvons rester ici. Il nous faut partir : de quel côté irons-nous ?..
Le K. Jean-Marie et moi nous n'avons aucun avis à émettre, puisque c'est la première fois que nous voyageons dans ce pays. C'est donc au P. Duré et à Félix qu'il appartient de résoudre la question. Or, ils pensent tous deux que nous avons dû faire quelques zigzags et même quelques cercles vicieux pendant notre marche au milieu de la tempête, et qu'il est plus prudent de nous tenir sur notre gauche.
Done, par le flanc gauche, en avant, et je pars en tête de la colonns, en ayant soin de ne pas perdre la terre de vue. La neige tombe encore; mais le vent tend de plus en plus à se calmer.
Cependant la journée est avancée, et nous marchons à peine depuis deux heures que la nuit s’abat sur le lac et nous force à chercher un campement. Nous tournons vers la terre ; mais, hélas Î nous ne voyons que des côtes basses, couvertes seulement de saules. Le Frère s'avance à la découverte et finit par trouver quelques petits arbres secs et un pauvre sapin solitaire. C’est toujours mieux que rien, et en fourrageant dans les environs, nous ramassons assez de bois pour passer la nuit,
À peine étions-nous installés, assez confortablement je l'avoue, que la neige qui nous inquiétait cesse, le ciel s’éclaircit, les étoiles hbrillent ; mais en même temps s'élève un petit vent froid, vif, piquant, qui nous promet de rabaisser la température à au moins 40 degrés au-dessous de zéro.
Mais qu'y faire ? Nous ne savons pas encore où nous sommes. Demain, le beau temps nous permettra de nous reconnaître. En attendant, nous avons perdu une journés et it faut en tenir compte en diminuant la ration de nos chiens, car il est évident qua nous mettrons plus de
temps qué nous ne pensions à atteindre le lac k Truite. En conséquence, nos pauvres chiens ne reçoivent chacun qu'un poisson et demi au lieu de deux qu'ils auraient fort bien avalés.
Avant de nous coucher, nous tirons nos plans pour le lendemain et, après nous être recommandés à Dieu et à tous les saints du paradis, nous nous enveloppons dans nos couvertures et oublions bientôt dans un lourd sommeil les mésaventures de cette triste journée.
94 janvier, — La fatigue aidant, j’ai passablement dormi. Le Frère, selon sa coutume, dès 3 heures du matin, rallume le feu et sonne le réveil.
Aussitôt le déjeuner pris, is P. Duré et moi, nous partons pour explorer ia côte et essayer de retrouver notre chemin. Le jour est encore loin de paraître ; mais le ciel est si brillant et la surface blanche du lac reflète si bien Ia lumière des astres, que nous distinguons à une grande distance la configuration du sol. Là-bas, toujours à notre gauche, on dirait une baie profonde. L'entrée du portage ne serait-elle pas là ? À mesure que nous avancons, je P. Duré croit reconnaître les lieux,
— Le chemin, dit-il, devrait être près de ces grandes épinettes que nous voyons.
Nous hâtons le pas pour examiner cet endroit. Mais, avant d'y arriver, il nous faut franchir une large prairie remplie de hautes herbes. La neige les recouvre, et quelle neige! Soulevée en quelque sorte par chaque brin de foin, elle est d’une épaisseur désespérante, et nos raquettes ne nous empêchent pas d'y enfoncer. Nous n’ailons pas vite sur un terrain si mouvant, et lorsque, après bien des efforts, nous abordons à terre, c'est, hélas ! pour découvrir que nous avons fait fausse route. Le sentier du lae La Truite n'est pas par ici,
Nous revenons donc sur nos pas au-devant des tratneaux qui approchent, et nous nous décidons à rebrousser chemin. Qu’allons-nous devenir? Notre expédition n'est-elle pas compromise? Tout en faisant ces réflexions qui ne sont guère consolantes, nous arrivons à l'endroit où, hier, après avoir échappé à la tempête, nous avons fait du feu.
Une autre baïe se présente à nos regards. Le soleil brille et verse à flots de la lumière, sinon de la chaleur. Le P. Dupé examine, mais n'ose rien dire; il s’est trompé tout à l’heure, et d’ailleurs toutes les baies se ressemblent. Félix, lui, se montre plus affirmatif : « Ceci est bien la véritable baie du portage. Il n’y a pas à en douter. Mais puisque l'heure du diner approche, et que nous avons ici une place toute prête pour le feu, il est mieux d’en profiter. »
Nous suivons son avis.
Pendant que nous dégustons notre menu habituel, nous voyons un homme marcher sur le lac et se diriger vers nous. li approche, et qui reconnaissons-nous? Le vieux Tonnerre en personne ! Il s’en va chez lui; mais voyant du feu ici où aucun voyageur n’a coutume de passer, il a voulu savoir ce que c'était, craignant même que la tempête n’eût causé quelque malheur. Il est enchanté de nous trouver tous en bonne santé, bien que défigurés par les morsures du froid.
Je l'invite à prendre une tasse de thé et à manger un morceau avec nous, Ce qui le met de charmante humeur. Alors, je lui dis :
— Toi qui connais tous les coins et recoins de ce lac, indique-moi donc où se trouve le chemin du lac de la Truite ?
Alors mon vieux, me montrant de la main au fond de la baie un massif de sapins plus sombre que les autres :
— Va droit là-dessus, fit-il, et un peu de ce côté, tu trouveras le portage, n
Je le remerciai, lui touchai la main et, laissant mes compagnons achever leur diner, je partis dans la direction indiquée.
J'espérais rencontrer aux abords du bois quelques balises ou branches d'arbres plantées de distance en distance, comme on a l'habitude de le faire en ce pays pour marquer un chemin. Il n’y en avait point.
Quoique je fusse dans la bonne voie, je pouvais encore manquer le portage ou du moins passer beaucoup de temps à en chercher l'entrée. On donne ici le nom de portage à tout chemin qui relie deux lacs entre eux; qu'on ait quelque chose à porter ou non, peu importe. Quant à ce chemin, qu'on ne s’imagine pas une tranchée plus ou moins large, ouverte dans la forêt, et qu'on puisse facilement découvrir. Ce n’est qu’un pauvre sentier très étroit, permettant juste à un homme de passer à la raquette et aux chiens de glisser leur traîneau. Seulement, de distance en distance, on a, d'un coup de hache, enlevé un morceau d’écorce aux arbres de droite et de gauche ou coupé quelques branches; c’est là le fil conducteur dans le labyrinthe de la forêt, Or, il s’agissait pour moi de saisir ce filet de ne plus le perdre.
J'allai d’abord au massif de sapins que le vieux Tonnerre m'avait montré, et, partant de là, je suivis le contour de la baie en examinant chaque arbre et chaque branche, en même temps qu'avec mes raquettes je sondais la couche de neige qui me portait. Grâce à ces précautions, je réussis à trouver l'entrée du portage, et je pénétrai dans le bois. La trace des traineaux qui ont passé là, il ya quelques jours, est très visible ; malheureusement, il a tant neigé la nuit et le jour précédents, que la marche devient fatigante.
Je vais à petits pas, afin de donner à mes compagnons le temps de me rejoindre, et j'égräne tranquillement mon chapelet au fond de ma mitaine. Ils arrivent enfin; je prends place dans la carriole et je m’y repose.
Nous traversons lentement quelques maskegs, puis deux ou trois potits lacs sur lesquels nous ne distinguons plus aucune trace de chemin. Les chiens alors doivent traîner leur charge dans la neige molle. Hs s’en tirent avec peine, animés par les cris et les coups de fouet de leurs conducteurs. Nous rentrons dans le bois, et quand la nuit vient, nous nous arrêtons pour camper. Devant un bon feu, et sur un tapis moelleux de branches de sapin, nous nous délassons des fatigues de la journée tout en préparant notre souper. Les chiens seront plus à plaindre que nous, car nous sommes obligés de diminuer leur ration. Encore ne sommes-nous pas sûrs de pouvoir leur donner chaque soir leur maigre pitance.
Non seulement nous avons perdu un temps considérable, mais notre marche sera nécessairement ralentie par là neige épaisse qui encombre le sentier. Si nous pouvions partir plus tôt, camper plus tard, on rattraperait un peu le temps perdu; mais gens et bêles n’ont que des forces limitées.
Ces réflexions manquent de charme ; la conversation languit, la fatigue et le sommeil nous invitent au repos. Faisons notre prière et couchons-nous, Bonne nuit !
22 janvier. — Beau temps sec et frais. Je pars selon mon habitude; je traverse des forêts de tremble, puis des forêts de cyprès, puis des trembles voisins presque toujours de cyprès. Quelques maskegs interrompent de temps à autre ces masses de bois interminables.
Ces lieux sont tristes et portent au recueillement. Mes pas troublent seuls le silence : aucun objet intéressant
ne s'offre à mes regards; tout favorise la méditation et la prière. Je déroule mon rosaire, je l’achève, je le recommence. combien de fois, je l'ignore, Mes compagnons me rejoignent et je me fais traîner par les chiens jusqu’à l'heure du dîner.
La seconde moitié de la journée s'écoule comme la première, dans une invariable moñotonie. Le temps, qui était beau ce matin, s'est couvert après le lever du 50leiï et une neige fine n'a cessé de tomber jusqu’au soir. La température s’est adoucie.
23 janvier. — Hier, au campement, nous avons parlé des superstitions en vogue dans le pays.
Une des principales consiste à planter un fétiche sur le bord du chemin, morceau de bois fort peu artistiquement découpé.
Non loin d'ici, il en est un qui a été plusieurs fois abattu et qu'un sorcier nommé Wesimat a toujours soin de remettre en place. Nous nous promettons de l’emporter à notre campement pour le réduire en cendres,
Étant donc parti de bonne heure le matin, je cheminais en avant de la caravane, et déjà l'ombre de la nuit avait disparu à l'approche du soleil, quand tout à coup un objet curieux frappe mes regards : il n’y à pas à en douter, c'est le fétiche dont il a été question. Il est orné de quelques débris de franges rouges ; à sa base 8e trous vent un pot de fer-blanc et une vieille chaudière ; sur sa tête, une provision de tabac à fumer et même quelques allumettes. 11 faut avouer que le diablotin n'est pas riche ; mais il lui arrive quelquefois de meilleures aubaines : on lui offre couteaux, haches, coupons d'étoffe, fusils même, selon l'importance des faveurs qu'on lui demande, et le coquin de sorcier rafle tout.
NH est temps de mettre fin à ses supercheries. Deux
coups de pied me suffisant pour renverser l'idole; je m'en empare comme d’un trophée, je la mets sur mon épaule.
Peu après, les traîneaux me rejoignirent. Le P. DuPé me déchargea de mon fardeau et, prenant à son tour les devants, voulut emporter l’idole, à qui j'aurais fait volontiers l'honneur de la mettre dans la carriole avec moi.
Nous tinmes parole et, quand l’heure du dîner arriva, elle contribua pour sa part à faire bouillir notre thé. Hélas! que ne pouvons-nous détruire aussi complètement celles à qui les hommes dressent des autels au fond de leurs cœurs !
Nous nous sommes encore égarés sur le lac des Graines- Amères { Wissa komin sakahigan) qu'il a fallu traverser. C'est un nouveau retard, et le F. JEAN-MARIE propose de le réparer en poussant la marche aussi loin que possible.
Nous traversons encore des forêts de trembles et de cyprès. Nous y voyons de magnifiques endroits pour camper. Sapins verts, arbres secs en abondance, rien ne manque. Félix observe tout cela d’un œil avide et,comme nous n’avons pas l'air de vouloir nous arrêter là, il nous avertit que le jour baisse; le soleil est peut-être déjà couché. Nous ne trouverons pas plus loin de meilleures places, la nuit menace d’être froide et mauvaise, etc. Le F. JEAN-MaRIE n'entend pas de cette oreille; mais ses chiens sont fatigués et n’écoutent plus si bien sa voix. Je descends de la carriole pour les soulager et je me place à l’arrière-garde, où je recommence à réciter mes prières en suivant tranquillement la caravane. Le Frère, laissant son attelage aux soins du P. Dupé, a pris les devants et presse le pas. ’
Bientôt le pays change complètement d'aspect. Nous avons quitté la forêt et nous n’avons devant nous qu’une
suite de savanes où quelques arbres rabougris ont peine à croître.
Nous marchons toujours ; déjà les beaux campements sont loin derrière nous. Gependant, la nuit approche et nous ne découvrons à l'horizon aucun bois qui nous promette un abri. Je commence à regretter la forêt, où vous aurions trouvé bon feu et bon gîte, d'autant qu’une bise glaciale commence à souffler et nous annonce de nouvelles rigueurs. Nous avançons toujours et toujours même pays stérile et désolé.
Le dernier crépuscule du soir a disparu et l'obscurité croissante rend notre situation encore plus pénible. Bientôt, heureusement, la lune se lève et nous prête au moins sa lumière bienfaisante. Ah! si nous n’étions pas debout depuis 3 heures du matin, nous pourrions marcher toute la nuit el nous rapprocher d’une bonne étape de ce lac la Truite qui semble fuir devant nous. Mais tout le monde est fatigué. Les chiens, réduits à la demi-ration, semblent s'étonner qu’on les fasse travailler plus longtemps que d'ordinaire, et, n’était le fouet dont les claquements et la touche les électrisent encore un peu, ils se coucheraient sans façon dans le chemin.
Nous devenons moins exigeants sur les conditions du campement ; aussi est-ce avec une satisfaction évidente que nous arrivons à l'endroit où le Frère s’est arrêté. ]l a déjà commencé à creuser un trou dans la neige et il nous montre à droite plusieurs arbres secs et à gauche un bouquet de petits sapins.
Nous achevons d’écarter la neïge pour faire place à nos lits ; mais, au lieu de trouver au fond un terrain solide, nous y découvrons quelques touffes de mousse enserrées dans une mosaïque de glace. Nous aurions préféré le roc vif; mais nous n’ayons pas à choisir et nous nous installons de notre mieux,
Te XXXIV. at
Enfin, le feu est allumé et pétille. Cependant, le vent souffle et, si nous pouvons nous chauffer les mains et le visago, nous gelons dans le dos, car nous sommes en pays découvert. Le Frère court alors abattre plusieurs petits sapins, les apporte et les entasse derrière nous de manière à former une épaisse barrière de branches. Nous voilà rassurés de ce côté et nous nous pressons devant la flamme bienfaisante du bûcher.
Tout à coup, nous remarquons à nos pieds des flaques d'eau qui commencent à imbiber notre tapis de branches et menacent d'envahir tout le campement. C'est jouer de malheur. N’aurons-nous donc poussé notre course si loin que pour vonir coucher dans l’eau ? N'y a-t-il pas de remède à cet inconvénient ? Nous ne pouvons dégucrpir d'ici, Car nous ne savons où aller. C’est le feu qui fait fondre la glace sous nos pas. Kb bien, le seul parti à prendre, C’est de souper au plus vite, d'écarter le bois du foyer et de nous envelopper dans nos couvertures. Le froid ne tardera pas à revenir et arrôtera l’inondation qui nous menace. Ainsi fut fait.
24 janvier. … Nous avons dormi comme des bienheureux, en dépit de notre lit de glace. C'est que, durant notre sommeil, la neige s'est mise à tomber et nous à couverts de son blanc manteau comme d’un mol édredon. Mais entendons-nous, La neige n’est pas plus chaude ici qu'ailleurs ; seulement son poids s'ajoute à celui de nos couvertures, elle forme une couche imperméable à l'air et empêche ainsi la déperdition de notre chaleur naturelle, ce qui équivaut à une augmentation de calorique,
Nous partons, animés par l'espérance d'arriver aujourd'hui au lac la Truite. Nous nous hâtons de traverser ce qui reste encore de savanes et de muskegs, remarquant,
en passant, que l'endroit où le Frère s'est arrêté hier soir est le seul où nous pouvions trouver un campement ; puis nous rentrons dans la forêt. Là, au moins, nous sommes à l'abri du vent, sinon de la neige, et nous poursuivons notre course,
Au lieu de s'améliorer, le mauvais temps s’accentue, Les branches des arbres, secouées par l'ouragan, déversent sur nos têtes les amas de neige qui s'y sont formés, les nuages n’en sont pas moins prodigues de leurs épais flocons, et tout le jour s'écoule dans ces désolantes conditions.
Le soir vient et Félix nous déclare que nous ne pouvons arriver aujourd'hui Nous préparons donc le campement. Petit à petit, la neige cesse de tomber; mais le vent redouble de violence. Aussi, à peine avons-nous allumé le feu que les tourbillons de fumée, poussés dans tous les sers, nous enveloppent, nous aveuglent, nous étouffent et rendent la place à peu près intenable. Il fait avec cela un froid qui nous force à nous approcher de la flamme ; mais, incontinent, nous en sommes repoussés par cette affreuse fumée, âcre, épaisse, nauséabonde, Nous plantons des perches dans la neige et y suspendons des couvertures, afin de modérer un peu Île désordre de la rafale et de pouvoir souper en paix.
Nous n'y réussissons que très imparfaitement et, finalement, épuisés, suffoqués, les yeux en pleurs, nous trouvons dans le sommeil une trêve aux misbres de cette vie.
28 janvier. — Sur les 14 heures du matin, nous arrivons enfin au lac la Truite, La première maison que nous voyons est celle de la Compagnie. Nous alions pour saluer le commis, personnage important de l'endroit; mais la maison est déserte, Nous passons à la seconde,
où ‘est le magasin d’un autre traiteur, elle est déserte également. Il en est ainsi de la troisième, puis de la quatrième.
Est-ce que tout le monde aurait abandonné la place et cherché dans les bois un refuge contre le pauvre fou dont on nous a parlé? Dans ce cas-là, qu’allons-nous faire et que vont devenir nos chiens qui jeûnent depuis longtemps et n’ont pas maintenant une arête de poisson à se mettre sous la dent ? Que les gens aient fui, il n’y aurait là rien d’invraisemblable, si l'on considère Ja stupide crédulité dont ils sont le jouet et l’épouvante dont ils sont frappés à la vue d’un soi-disant wendigo.
Nous poussons plus avant et nous découvrons au loin une colonne de fumée qui nous annonce la présence de quelque personne humaine. Nous nous dirigeons de ce côté et bientôt le P. Dupré reconnaît la maison.
— C'est, dit-11, celle de François Auger, le meilleur bomme de l'endroit.
Nous en approchons ; une fouie de chiens poussent à notre vue des aboiements furieux. Cela ne nous arrête pas La porte s'ouvre et François nous reçoit d'un air triste et confus tout ensemble.
Entrer n'est pas chose facile ; le local est encombré d'hommes, de femmes et d’enfants dans un péle-mêle indescriptible. Toute la population s’est réfugiée, paraît-il, dans cette maison et dans la voisine. Quelque grand malheur semble planer sur cette foule; tous les visages sont mornes ct consternés.
Suivant l'usage, je donne la main aux uns et aux autres et je me rencontre face à face avec un Écossais, M. Beatton, agent de la Compagnie de la baie d'Hudson.
— Qu'y a-t-il donc ? lui dis-je, tout ceci est étrange.
: Le malade dont on nous a parlé serait-il mort ?
£ — Hélas! non seulement il est mort, mais on l'a tué!
Et il me fait un long récit dont voici le résumé :
Parti du Wabaskaw avec sa femme et deux de ses enfants pour venir voir son père qui demeure ici, l'individu en question avait, chemin faisant, été atteint d'une idée folle. HN s'imagina qu’il allait devenir wendigo, c'està-dire mangeur de Chair humaine. À son arrivée ici, tout le monde fut en émoi. Les femmes et les enfants itremblaient de peur. Les hommes n'étaient pas plus braves. Cependant le malade fut accueilli assez charitablement ; on essaya même de le guérir en le traitant à la mode du pays. Comme il disait sentir dans les entrailles un froid glacial, on le fit suer abondamment. Le mal ne disparaissant pas, on eut recours au ministère d’un sorcier fameux, nommé Wekimaw Atchabeu (l’arc parfumé). Celui-ci vint avec ses médecines et son tambour surtout Or, il fit Lant et si bien en soufflant, chantant, hurlant et batlant du tambour, que le malade devint fou furieux, Alors on mit toutes les cordes en réquisition, on lui lia solidement les bras derrière le dos et les jambes jusqu'aux genoux et on le coucha sur le ventre. Je ne sais combien de temps on le laissa dans cette position ; mais le malheureuxsouffraithorriblement ; il se tordait comme un serpent, l'écume lui venait à la bouche, les yeux lui sortaient de la têle. On ne pouvaitle voir sans être épouvanté.
Cependant, à la suite de ses efforts désespérés, les liens commençaient à se rompre. Alors la terreur fut au comble. «S'il se lève, nous sommes tous morts!» dirent les gens.
On tint un conseil où il fut décidé de le tuer. Le père du malheureux, chose triste à dire, ne fit rien pour sauver son fils. 11 se contenta de sortir pour n'être pas témoin du meurtre. La hache devait être l'instrument obligatoire. D'après les idées reçues, un wendigo est in-
vulnérable à toutes les autres armes, les couteaux s'émoussent sur sa personne, les balles môûmes rebondissent contre celui qui les envoie. Bref, on coupa la tête au pauvre homme et on le mit en terre. Cela eut lieu le soir du jour où nous nous égarions sur le lac Poisson-Blanc.
Mais ne croyez pas que le danger ait cessé avec la mort de l’innocent. Le sorcier, dont l'intervention avait été si funeste et la réputation ébrantée, voulut rétablir son prestige et déclara qu'il allait réver. Chose formidable pour ces gens crédules que le rêve d’un sorcier! Aussitôt on lui offre des présents considérables pour l'engager à faire d'heureux rêves. Mais point. Il annonce que le mort va ressusciter, et alors que de malheurs, surtout pour les enfants ! « Combien en mangera-t-il ? C'est un secret impossible à dévoiler Si encore, après avoir tué le wendigo, on lui avait ouvert la poitrine et arraché le cœur, il aurait peu de chance de revenir à la vie; mais on n’a fait la chose qu’à moitié et l’on doit s'attendre à de plus grands malheurs!» Telles étaient les révélations du sorcier, et, chose désolante, tout ie monde le croyait. Voilà ce qui terrorisait les gens ; ils n'osaient plus vaquer à leurs travaux, ni sortir des deux maisons où ils s'étaient tous blottis.
Mis ainsi au courant de la question, je fis un discours inspiré par les circonstances et j'invitai les gens des deux maisons à venir assister à la messe.
La soirée se passe dans une longue conversation, dont, naturellement, les tristes événements de la semaine forment le sujet. On nous prépare un lit de camp. Le plancher est couvert de dormeurs ; on ne trouve pas où y mettre le pied. Des enfants, à tour de rôle, poussent des cris déchirants ; les mamans s'évortuent à leur faire garder le silence, élevant elles-mêmes la voix comme si elles parlaient à des sourds. Comment dormir au milieu
d'un tel vacarme ? Cependant ii y a quelques instants de répit; la chaleur et la fatigue aidant, je finis par m'as. soupir.
26 janvier. — Nous avons eu aux offices autant de monde que la maison pouvait en contenir. J'ai prêché contre l'idolâtrie, contre la sorcellerie et l'inutilité des pratiques diaboliques, qui, au lieu de guérir, avaient randu fou et fait égorger le pauvre défunt.
Je demande qu'on nous amène les enfants à baptiser. Plusieurs refusent ; d’autres se font prier. Dix ou onze mo sont présentés et je leur administre Île sacrement qui les fait enfants de Dieu. Cinq autres me sont offerts après le chapelet, et même deux adultes paiens demandent la même faveur.
Ici, comme au lac Poisson-Blaue, nos livres sont fort recherchés. Nous distribuons ceux dont nous pouvons disposer, ainsi que chapelets et médailles. Letriste drame que j'ai raconté tout à l'heure va, j'espère, contribuer puissamment à l'instruction et à la conversion des chrétiens et des infidèles de cette contrée. Pourquoi, en effet, le bon Dieu permet-il le mal, si ce n’est pour en tirer du bien ?
J'annonce aux gens que je leur enverrai chaque année uu prêtre pour les visiter et les instruire. Quant à moi, je dois partir demain pour le Wabaskaw, en passant par le lac d'Ours. Deux jeunes hommes qui demeurent à ce dernier lac vont nous accompagner.
Nos provisions de bouche diminuent rapidement et j'envoie demander à M. Beatton s’il pourra nous en vendre. Nous avons encore de la farine, assez pour nous rendre au Wabaskaw ; mais le lard a disparu complètement. Les traiteurs de pelleteries ont coutume d'en introduire une certaine quantité dans le pays, soit pour
leur propre usage, soit pour le commerce. La réponse que le Frère m'apporte n’a rien de consolant.
— Il y a dans le magasin de la farine de qualité inférieure. Point de lard; mais, en revanche, il ÿ a de la graisse de saindoux à 50 sous Ja livre.
C'est le prix du pays et il faut en passer par là. Je renvoie donc le Frère acheter 6 livres de cette graisse, et ainsi nous n’aurons pas de pain sec à manger. Quant à nos chiens ils sont à la noce. François Auger a du poisson en abondance.
27 janvier. — Il a neigé toute la nuit, Les gens ont commencé à regagner leur logis et notre maison est moins encombrée. Les préparatifs du départ sont presque achevés quand Félix s'aperçoit que son traineau est trop endommagé pour continuer la route. Il faut s'en procurer un autre et en marchander le prix. En monnaie courante dans le pays un traîneau coûte ordinairement 40 pelus, ce qui équivaut à 25 francs; mais on veut profiter de notre embarras, et je suis obligé d'en payer 30.
Nous partons enfin, mais que la neige est épaisse ! Si nous n'avions pas les jeunes gens du lac d'Ours qui marchent en avant et battent le chemin, nous aurions bien de la peine. Nous passons d’abord sur Ja rivière de la Truite, que nous suivons pendant près d’une heure ; puis sur le lac de la Loche, qui n'est qu'une expansion de la même rivière, et nous entrons dans le portage ou chemin du bois qui conduit au lac d'Ours.
Trente-cinq milles seulement nous en séparent. Sur un sentier bien battu, où les chiens et les gens auraient bon pied, un jour nous suffirait pour franchir cette distance; mais il est encombré par la neige, il n’y a pas moyen d'aller vite, el nous devrons nous estimer heureux si nous arrivons demain soir.
28 janvier. — Nous étions au lac d’Ours à 4 heures de l'après-midi. Ce lac n'a pas plus de 3 à 6 milles de large. La rivière Poisson-Blanc, après avoir fait de longs détours, s’y jette, le traverse et en sort pour aller plus loin se joindre à la rivière la Truite ; il forme, à cette jonction, la rivière au Huard. Celle-ci reçoit, plus loin encore, Jes eaux du Wabaskaw et va tomber enñn dans la rivière la Paix, au-dessous du fort Vermilion.
Nous trouvons un abri dans une chétive maisonnelte, où j'ai le bonheur de baptiser une pauvre vieille et deux enfants, d'entendre quelques confessions et de faire un mariage.
29 janvier. — Nous avons passé une nuit excellente et reposé parfaitement; car, tout misérable que soit notre réduit, il nous a fort bien protégés contre les injures de l'air et du froid, Que peut-on désirer de plus dans ce triste pays? L'architecture, à1l est vrai, n’y a pas fait de grands progrès. Équarrir plus ou moins bien quelques arbres, les coucher les uns sur les autre: en forme de carré, élever cette construction à hauteur d'homme, la recouvrir avec des perches, de la terre et des écorces, y placer une cheminée en torchis et quelques planches pour cacher le sol; voilà tout; une famille se trouve ainsi chaudement logée. Un morceau de coton blanc forme la fenêtre, et la porte, assez mal jointe, laisse au vent une entrée trop libre; mais on y suspend une vieille couverture et l'inconvénient se trouve ainsi diminué. La propreté n’y brille, le plus souvent, que par une absence complète ; mais on en rencontre déjà, ici et là, quelques essais, qui bientôt, j'espère, se généraliseront, et la face des choses prendra une tournure plus civilisée.
Un chemin conduit du lat d'Ours au Wabaskaw, en passant par le Grand-Luc, le lac du Bon-Poisson et Le
lac des Iles. Mais, depuis près d'un mois, personne n'a voyagé dans cette direction, et les avorses incessantes de neige que nous avons subies ont fait disparaître toute trace. Nous engageons un des deux hommes qui sont venus avec nous à nous accompagner jusqu’au Grand- Lac, où nous espérons trouver le sentier plus battu, parce que des gens du Wabaskaw y viennent prendre du poisson.
30 janvier. — Nous avons rencontré hier soir unexcellent campement. Nous en partons de bon matin, et vers dix heures avant midi, nous arrivons au Grand-Lac. Pourquoi lappelle-t-on ainsi? Son étendue ne mérite aucunement ce titre prétentieux. Je ne pense pas qu’il ait plus de 46 à 18 kilomètres de long, y compris une baie assez profonde qui s'ouvre sur la droite. Mais on y pêche, paraît-il, de magnifiques poissons blancs, plus gros que partout ailleurs. Cela suffit, sans doute, pour le distinguer honorablement parmi les nombreux lacs qui se trouvent dans ce pays.
Nous voyons avec peine que personne n'est venu du Wabaskaw depuis assez longtemps. Notre jeune bomme du lac d'Ours retourne chez lui ; le P. Dupé et moi nous frayons à notre tour dans la neige une voie aux chiens et aux traîineaux. Nous perdons encore une foisle chemin sur le lac du Bon-Poisson ; puis, l'ayant retrouvé, nous franchissons un nouveau portage et atteignons le lac des Iles.
Novs craignons de nous égarer de nouveau, quand, au milieu de ce lac, nous rencontrons deux hommes conduisant un cheval attelé à un traîneau. Nous les accostons. Is sont partis ce matin du Wabaskaw et vont au Grand- Lac chercher une charge de poissons. Le pauvre cheval a toutes les peines du monde à s’arracher de la neige
où il enfonce à chaque pas, Au moins il va trouver le chemin que nous venons d'ouvrir, et nous, nous avons sa trace toute fraîche, que nous alions suivre sans crainte de nous égarer.
Après avoir échangé quelques paroles, nous continuons notre route pour aller camper à une distance peu considérable du Wabaskaw, La ternpérature s'est benucoup radoucie. C’est tant au plus s’il y a 20 degrés de froid.
31 janvier. — Enfin nous sommes au Wabaskaw, lac asses considérable qui s'étend à perte de vue dans la direction de l'ouest. Nous le traversons à l'extrémité est et arrivons au village principal. C’est là que se trouve la mission protestante. Un traiteur libre y a aussi son magasin. Nous nous dirigeons vers le poste de la Compugnie, dont un métis français a la charge.
Chemin faisant, nous frappons aux portes des maisons, nous saluons les habitants et leur annonçons notre arrivée, en les invitant à venir le dimanche suivant à la messe dans une maison dépendant du fort.
Nous sommes fort bien accueillis par M. Charles Hoole, et, après une réfection modeste, nous tirons notre plan de campagne.
Je désirai naturellement voir tous les gens du Wabaskaw; mais déjà un bon nombre sont dispersés dans la forêt. Les maisons sont échelonnées le long du rivage jusqu'à une grande distance, et à 40 kilomètres d'ici, au lac deë Sables, sont établies plusieurs familles oatholiques qu’il faut visiter. Malheureusement, je n'ai pas à ma disposition tout le tempe nécessaire. Tâchons au moins de bien l'utiliser. Et d'abord le P. Dupk part immédiatement avec Félix pour visiter quelques maïades.
J’emploie le reste de la soirée à prendre près de M. Charles Hoole des renseignements sur le pays, les ressources locales, les moyens d’approvisionnement, le progrès du protestantisme, etc.
La pêche est abondante et fournit aux habitants la plus grande partie de leurs aliments.
La chasse des gros animaux diminue chaque année; mais les bêtes à fourrures sont encore nombreuses; aussi le commerce des pelleteries est-il très actif. La Compagnie et les traiteurs amènent leurs marchandises par la rivière Athabaska jusqu’à la petite rivière du Pélican. Ils remontent ce cours d’eau en canots d’écorce jusqu'au lac du même nom, faisant durant le trajet sept portages occasionnés par des rapides. Du lac Pélican, un autre portage les conduit au lac des Sables, qui se décharge par une rivière canotable dans le Wabaskaw. Naturellement ce moyen de transport est très dispendieux.
Quant aux ministres, leurs succès, si succès il y a, ne sont pas brillants jusqu’à présent; mais l’évêque anglican doit bientôt venir; il a convoqué le ministre du petit lac des Esclaves et, réunissant leurs efforts à ceux du révérend de l'endroit, ils doivent sonner le braniebas et donner un assaut général, La majorité de la population s’est déclarée catholique; si l'on veut protéger cette partie du troupeau contre les attaques du protestantisme, il faut sans tarder prendre des mesures effivaces. En un mot, l'établissement d'une mission est devenu nécessaire | Voilà la conclusion qui se dégage des renseignements donnés par les Pères qui ont déjà visité le Wabaskaw ct par M. Charles Hoole, et des ubservations que j'ai déjà pu faire moi-même. Inutile de dire que cela me fournit un sujet de sérieuses méditations !
4e février. — La journée se passe à faire des visites ou à en recevoir et à préparer pour demain une maison assez grande, mise à notre disposition par M. Charles Hoole et qui devient chapelle provisoire.
2 février. — Aujourd'hui, dimanche, nous avons eu foule à la messe et au chapelet. Dans l'intervalle des offices, baptômes, confessions, mariages. Plusieurs catéchumènes, préparés l'hiver dernier par le P. Dupé, reçoivent de nouvelles instructions et deviennent enfants de Dieu et de l'Église.
3 février. — Je suis parti avec le F. JEAN-MaRIE pour le lac des Sables. Cette fois, au moins, nous avons un bon chemin. Nous saluons plusieurs familles établies à l'ouest du lac et nous allons camper le soir sur la rive opposée. Il y a là de braves gens qui nous reçoivent avec empressement. Un chasseur a tué un orignal et ia chaudière s’emplit de viande en notre honneur.
Après le souper, chapelet, sermon, deux ou trois baptèmes, et une douzaine de confessions nous mènent assez avant dans la nuit, qui s'achève confortablement sous ce toit hospitalier.
4 février. — Je suis revenu du lac des Sables. On m'a maintes fois demandé de laisser un missionnaire dans le pays.
Durant ma promenade, le P. Dupé à continué ses visites aux gens du Wabaskaw. Je lui avais recommandé d'examiner le terrain et de m'indiquer le lieu le plus convenable pour une mission. Nous avons consulté aussi M. Charles Hoole à ce sujet. Or, ils s'accordent à dire qu'un plateau situé à l'entrée du détroit qui rattache l'une à l’autre les deux parties du lac est un endroit pré-
férable à lout autre. Il est plus central, ayant de chaque côté un nombre à peu près égal d’habitalions, quoique lc village propremant dit en soil un peu éloigné. Un pauvre sauvage malade y a cotistruit une maison qu’il consent à vendre; mais on nous apprend qu'il n’est pas le propriétaire du terrain, où il a seulement retu la permission de bâlir. Le maîlre du sol est absent et nous ne pouvons conclure aucun marché, Cela n'empéche pas que je me décide à entreprendre un nouvel étublissement dans ce pays, et je choisis saint Martin pour en être le patron.
Si nous avons ici un bon noyau de catholiques, il y a aussi malheureusement un grand nombre de bigames, de sorciers et d’idolâtres, et ce grand saint nous aidera à les convertir. En attendant, le ministre essaye de r'ecruter parmi ces derniers quelques prosélytes et, pour mieux les gagner, il se garde bien de blâmer leur conduite, L'évêque anglican a même déclaré que la qualité de bigame n'empêche pas d'entrer dans son bercail. N'a-t-it pas pour lui les anciennes Écritures? De ce côté.là, nous ne pouvons lutter contre lui à armes égales, et nous lui abandonnons sans trop de remords une honteuse victoire. Aussi le danger n'est pas là, mais bien dans l’école qui va s'ouvrir, et où de pauvres enfants, pout-ètre même bapticés catholiques, apprendront à détester la véritable Église, qui ne pourra que pleurer sur leur perte. Évidemment, la visite annuelle et passagère d'un prêtre, si zélé qu'il soit, ne suffit pas pour conjurer un tel danger. On voit pat là combien il est urgent d'établir la Mission Saint-Marlin.
Hélas! plus cette fondation me paraît s'imposer, et plus je suis perplexe. Il ne sert de rien de décréter une mesure si l'on hé peut l’exécuter. Je trouverais encore, Dieu merci, un prêtre dévoué consentant à passer ses
jours au milieu de ces pauvres gens, mais il faut au moins lui fournir le logement, le vêtement et la nourriture. Or, il n'en coûte pas peu pour 8e procurer dans ce pays des outils et des ouvriers, afin de bâtir une maison convenable et d'y installer un humble mobilier, Et puis, il faudra chaque année pourvoir à l'entretien du missionnaire, et l’on a pu voir combien les transports sont difficiles et dispendieux. L'OŒuvre de la Propagation de la Foi nous à permis de créer et d'entretenir de nombreuses stations dans cet immense vicariat; mais, tout en publiant bien haut notre reconnaissance pour les généreux secours qui nous sont accordés, nous devons cependant faire remarquer qu'ils sont déjà beaucoup au-dessous de nos besoins,
Fonder un nouvel établissement apostolique dans de telles conditions serait une entreprise téméraire sinon chimérique, si nous né comptions sur la Providence ct sur la charité catholique qui, en dépit des obstacles de tout genre, multiplie partout ses merveilles. Nous espérons aussi que le patronage de saint Martin sera üne source d'abondantes bénédictions. Ce grand saint ne permettra pas, sans doute, que l'œuvre naissante qui lui est confiée périsse dans son germe.
$ février. — Depuis notre arrivée au Wabaskaw, la température a êté très douce, et le temps constamment beau. Aujourd'hui que nous devons partir, les choses changent d'aspect. La neige et le vent s'unissent de nouveau pour entraver notre marche et obstruer la voie que nous avons eu tant de peine à frayer, car nous allons tout simplement retourner sur nos pas.
Je renonce à visiter le lac Quito et le lac d'Orignal qui cependant entraient dans mon programme. La nelge est trop épaisse, les chemins ne sont pas batlus; nous
dépenserions un temps considérable à faire cette tournée, et j'ai promis à nos Pères de la rivière la Paix de les aller voir cet hiver. Rebroussons donc chemin et, sans tarder davantage, mettons-nous en route.
Avant de partir, il faut renouveler nos provisions. Je demande à M. Charles Hoole :
— Pouvez-vous nous céder de la farine, du poisson, du lard ou de la graisse pour notre voyage de retour?
Il n'est plus, on le voit, question de Pimikan ou de viande sèche, qui n'existent plus guère ici qu’à l'état de souvemr. À ma demande, Charles répond :
— Poisson, assez; farine, un peu, lard, graisse, mélasse, point.
Le F. JEAN-Manie et Félix firent à cette déclaration une moue peu dissimulée.
— Mais, ajouta-t-il, il y a peut-être encore dans le magasin quatre ou cinq boîtes de viande en conserve. Vous pouvez les avoir si le prix vous convient. Quoiqu'il soit élevé, je ne puis rien en rabattre, car il m’a été imposé.
Alors le Frère, qui, en sa qualité de cuisinier, avait incontestablement le droit de dire son mot sur ce sujet, affirme, d'un ton convaincu, que ces boîtes sont justement notre affaire. Si elles coûtent un peu cher, je suis après tout un évêque, et enfin ceux qui ont l'honneur de m’accompagner ont bien une certaine raison d’espérer que cet honneur ne sera pas stérile, mais leur procurera au moins de temps en temps l'avantage substantiel d'un repas civilisé.
Et, ce disant, il indiquait du coin de l'œil notre Félix dont il jugeait utile de ne pas froisser les susceptibilités
gastronomiques. de ne pouvais résister à de tels arguments, et nous nous payâmes le luxe de 5 livres de viande préparée à Chicago 1 Quarante livres de farine et cinquante poissons complètent notre approvisionnement.
Ïl serait superflu de raconter les misères et les aventures de notre voyage de retour. Qu'il suffise de dire que le ciel fut aussi inclément, les averses de neige aussi abondantes, les chemins aussi mauvais, le froid aussi intense et même parfois plus qu’en venant au Wabaskaw. Le cher P. Dupé surtout eut à souffrir dans deux circonstances qui méritent d’être mentionnées.
En repassant au lac la Truite, M. Beatton m'avertit que, de l’autre côté de ce lac, à une distance de 40 kilomètres, un sauvage malade demandait la visite d’un missionnaire. François Auger ajoutait que ce sauvage avait une nombreuse famille et que plusieurs autres Cris demeuraient près de lui. Ges pauvres infidèles n’ont encore vu ni prêtre catholique, ni ministre protestant, et ils ne distinguent guère l’un de l’autre, si bien que le malade avait dit :
— Le premier qui passera, quel qu'il soit, priez-le de venir me voir.
J'envoyai donc le P. Duré avec Félix, qui prit la car: riole du Frère, et François que j'engageai exprès pour les guider, car ni l’un ni l’autre n'avaient connaissance du chemin.
M. Beatton les suivit dans le but d’acheter là quelques fourrures. Un autre traiteur les accompagna dans le même dessein. Le temps était très beau, maïs Îe froid excessivement vif, et, ce qui le rendait encore plus intolérable, un fort vent soufflait du nord, vous coupait le visage et vous pénétrait jusqu'à la moelle des os. Il fallait courir sans relâche pour entretenir la chaleur du corps.