T. XXXIV
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Le P. Duré arriva à la nuit chez son malade et que trouva-t-il ? La plus misérable des huttes formée seulement d'arbres fendus par le milieu, et plantés en forme de loge à côté les uns des autres. Pas de ciment ou de bousillage; pas de mousse; rien pour boucher les interstices et arrêter l’air extérieur qui circulait là dedans en toute liberté. Au centre, un tas de cendres sur lesquelles de petits morceaux de bois se dressaient en désordre, brûlant sans doute, mais no formant qu’un feu dérisoire qui donnait beaucoup plus de fumée que de chaleur.
Accroupi devant ce triste foyer, une couverture sur la tête et les épaules, les mains étendues sur les tisons, greloitait un homme d’une cinquantaine d'années. Ses membres amaigris, son air souffreteux annoncent assez la gravité de sa maladie. Ses deux femmes sont là à côté de lui; dans le fond de la hutte, des enfants, entassés les uns sur les autres et recouverts de vieilles peaux en loques, essayent de se réchauffer mutuellement.
Le Père touche la main du malade et lui dit :
— J'ai appris que tu désirais me voir et je suis venu,
Point de réponse.
— Voyons, continue le Père; l'état dans lequel je te trouve me fait compassion; qu'est-ce que tu as ?
— J'ai, répond enfin le malade, que je te défends de baptiser mes enfants et, par ailleurs, laisse-moi tranquille!
Le Père fut un peu surpris de cet accueil étrange ; mais il n'insista pas. Cependant on lui laissa apporter ses couvertures dans ce misérable réduit où, du moins, on lui permettait de passer la nuit. Il sortit pour aller visiter les cabanes voisines.
Un objet qu'il n'avait pas distingué en entrant atiira
son attention. C'était, hélas! un manitokan des mieux coudilionnés, entouré de banderoles de diverses couleurs, et de quantité d'objets plus ou moins bizarres qui lui étaient offerts en sacrifice. Cette vuc l’affligea et il délibéra un instant s’il ne renverserait pas cette idole comme nous avions fait de celle de Wesimat. Il se retint atin de ne pas trop indisposer les gens et commença sa ronde.
Bien qu'il fût fort tard, tout le monde était tenu en éveil par la vue des traiteurs cherchant à acheter des iourrures. Le ère fut reçu partout avec une froideur qui paraissait étudiée. En continuant sa visite, il rencontra Wekimawatchabew, le misérable sorcier dont j'ai raconté les hauts faits à propos du meurtre commis au lac la Truite. li s’'exphqua alors l'accueil glacial qui lui était fait, et sans jugement téméraire il se dit à luimême : fnimicus homo hoc ferit ; car il ne pouvait plus douter que cet arc parfumé (c'est le nom crts du sorcier) n'eût décoché ioutes ses flèches empoisonnées dans le cœur des habitants du hameau, afin d'entraver le mouvement de conversions qui s’y était manifesté, Le Père ue su découragea pas cependant el acheva sa tournée nocturne, annonçant aux gens qu’il la recommencerait le lendemain durant le jour.
De retour à la cabane où son lit avait été déposé, il trouva le malade dans le même état. Déjà la nuit était fort avancée ; il était 3 heures du matin. Le froid n’avait rien perdu de son âpreié ; le vent du nord soufflait sans interruption, et les parois disjointes de la hutte lui livraient partout passage. Aussi faisait-il à l'intérieur presque aussi froid que dehors. Le Père ne put se réchauffer; il s’enveloppa tout tremblant dan: ses couvertures où il grelotta jusqu’au jour sans fermer l’æil une minute,
— Ài0 —
Dès que les gens furent debout, il recommenca ses visites, sermant dans les âmes quelques germes qui pourront lever plus tard. Au moment où il se préparait à partir, on vint le prier de baptiser cinq petits enfants. Hélas! il avait espéré une moisson plus abondante, et quand il me rejoignit, il était à peine convaincu que son expédition fût autre chose qu'un échec désastreux. Aussi en veut-il à ce Wekimawatchabew auquel il promet de livrer de nouvelles batailles. Oh! quelle belle et douce vengeance il en tirera, s’il réussit à le convertir un jour !
Le Père n’était pas encore de retour, et je l’attendais dans la maison de François Auger en donnant des leçons de catéchisme, quand je reçus l’honneur inespéré de la visite du ministre du lac des Esclaves qui se rendait au Wabaskaw à l'appel de son évêque.
Notre entrevue, de courte durée, se borna à quelques phrases de politesse banale et à un échange d'observations impartiales sur la rigueur du froid, l'abondance de la neige et les difficultés du voyage. En reconduisant mon visiteur, je lui dis :
— Vous venez, monsieur, de battre le sentier qui conduit au petit lac des Esclaves; nous vous avons rendu le même service sur le chemin qui va au Wabaskaw. J'espère que nous profiterons mutuellement de ces avantages.
Mes souhaits ne se réalisèrent point. De nouvelles bourrasques de vent ct de neige vinrent tout bouleverser, et j’avouerai franchement que, dans ces fâcheux contretemps, je trouvais une petite consolation à la pensée qu'au moins le ministre n'avait pas plus de chance que nous.
Dans une autre circonstance, le P. Dupé fut encore particulièrement éprouvé.
— Al —-
Le 42 février a été peut-être le jour le plus froid de l'année. Le thermomètre marquait 47 degrés centigrades au-dessous de zéro. Ajoutez à cela un vent des plus malencontreux, Car, à pareille température, un calme presque parfait règne ordinairement, ce qui rend la vie possible. Nous étions fort heureusement dans la forêt, et les arbres nous fournissaient une protection très appréciée. Cependant, ils ne pouvaient empêcher tout à fait le vent de se glisser entre leurs troncs, ni supprimer son influence désastreuse. Le fait est que, pour ma part, j'eus toute la peine du monde, par des frictions cent fois renouvelées, à me préserver le nez et les joues du danger de geler.
Le P. Dupé avait lutté comme les autres, quand, vers la fin de la journée, il parut ralentir sensiblement sa marche, Il était, sans doute, fatigué, et il n’y avait là rien de surprenant. Nous ne tardâmes pas à trouver une place favorable au campement, et nous nous mîmes à le préparer. Je fus étonné de voir le Père, ordinairement très actif, à ce moment-là remuer à peine.
— Vous êtes bien fatigué ? lui dis-je.
— Ce n'est pas tant la fatigue, me répondit-il, qu'un certain engourdissement qui me lie les membres. Je ne puis même plus me servir de mes mains.
TU n'y avait nul donte, il était en train de geler, et s’il eût fallu chercher au loin et longtemps du bois pour faire du feu, comme cela arrive quelquefois, il se serait changé en statue de glace. Mais heureusement, nous en avions là, sous la main, une quantité considérable. Dès qu'il vit la flamme briller, le pauvre Père y plongea avidement les mains, trop avidement même, car il se fit aux doigts quelques légères brûlures.
— Que voulez-vous? disait-il, j'ai envie de vivre!
Petit à petit cependant la flamme grandissant envahit
tout le bûcher, et nous avons enfin un véritable feu de joie qui dissipe toutes traces d'engourdissement. Mais aussi, le F. JEAN-MARIE a-t-il fait une hécatombe d’arbres entiers! Les trembles secs se dressent nombreux à l'entour, et ils tombent en masse sous les coups de sa hache. Plus il en abat, plus il veut en abattre. Il sembie dire au P. DEPé :
— Ne craignez pas, mon Père; tant que je serai là, vous ne gèlerez pas!
Il ne fait trêve à sa fureur de bûcheron que pour préparer le souper; mais c’est pour recommencer ensuite à la lueur de la flamme. Nous avons, grâce à son zèle, un tas de bois monstrueux. Cependant le matin, quand nous quittons le campement, il n’en reste plus que des cendres, car nous n’avons guère laissé le feu s’amortir durant la nuit. Nous nous sommes levés à tour de rôle pour jeter dans le brasier toute cette provision de combustible. Eh bien ! Le croirait-on, à deux pas de distance, nous ne sentions presque plus la chaleur de ec teu, tout ardent qu'il fùt. I faut avouer que le bois de tremble chauffe beaucoup moins que le bois d'épinette, dont une quantilé moindre eût produit un meilleur effet.
Si l'on nous accusait de folle prodigahté en ménageant si peu les arbres de la forèt, Je répondrais tout simplement que nous n'avions aucun scrupule à ce sujet ; les arbres n’en pourmraient pas moins sans profit pour personne. N’est-il pas mieux de les employer à réchauffer d'honnêtes chrétiens comme nous? N'est-ce pas pour cela que le bon Dieu les a faits ?
Il n'y a encore dans ce pays ni lois, ni règlements, ni administration quelconque s’occupant de cette matière. Cependant, il serait fort utile que le gouvernement prit des mesures pour prévenir la destruclion des forêts, non pas en empêchant les voyageurs de se chauffer autant
qu'ils voudront en hiver, maïs en punissant ceux qui, per une négligence coupable, laissent courir le feu en été, ce qui occasionne des incendies effroyables et des ravages dont on ne se fait pas une idée. Je ne saurais évaluer le nombre de kilomètres carrés, dévastés par ces incendies, que nous avons remarqués durant notre voyage. Si encore le mal se bornait à détruire des arbres, je ne le déplorerais pas tant; mais que d'animaux à fourrures ou même de menu gibier périssent dans ces conflagrations périodiques!
l'est temps de clore ce récit beaucoup trop long. Le 17 février nous ramena tous à Saint-Bernard, sains et saufs, bien qu’un peu fatigués. Quelques jours de repos nous prépareront à de nouvelles courses, et nos chiens surtout ont absolument besoin de refaire un peu leurs forces épuisées.