‹ Vicariat de Saint-Albert: Lettre du P. Claude au R. P. SoullierChapitre 1 sur 4 · T. XXI · texte numérisé non relu

T. XXI

Ce qu'on appelait le Fort Calgary était un pelit groupe composé des maisons de la police montée, du magasin sans importance de la Compagnie de ia baie d'Hudson, du magasin d'approvisionnements de la place appartenant à la Compagnie Baker, et de quelques maisons de colons ou métis disséminées çà et là sur les butles ou dans ies bas-fands de la prairie. La Mission se trouvait à un mille du Fort de la police montée et de la rencontre de la rivière du Coude avec la rivière des Arcs, dans la direction du Nord-Est au Sud-Ouest, sur le bord de la rivière du Coude, en face d’une jolie prairie qui s'étend sur la rive opposée. Cette prairie est couronnée de hauteurs ornées de sapins, et le tout forme, sans contredit, un des plus beaux sites de Calgary. La Mission était bien pauvre alors. Vous l'avez vue, mon Révérend Père, cetie pauvre wmaisonnelte de pièces rondes à peine enchevétrées les unes dans les autres, donnant jour à tous jes vents, la plus modeste assurément de toute la place, encore qu'elle eût reçu bien des améliorations à l’arrivée du R, P, LacomBe. Ajoutez-y un petit champ et quelques chevaux et vous aurez une idée de notre richesse.

Jusque-là le pays était sans avenir. Bientôt le bruit courut que le projet de concession de la ligne du Pacifique canadien par Baitleford et Edmonton élait abandonné. Dès lors on conçut l'espérance de voir le chemin de fer traverser nos prairies et donner à Calgary une chance de développement. Cette espérance ne tarda pas à 40 changer en certitude. Bientôt en effet les campements d’ouvrigrs vinrent s’échelonner de mille en mille. Les travailleurs n’svaient fait que passer, semblait-il, et déjà le ligne était prête à recevoir les rails, et chaque jour la locomotive approchait de 4 ou 5 milles. 11 y a de cela juste un an, et bien que la ligne ait exigé de gros travaux à partir de Calgary. les trains se rendent

déjà plusieurs fois par semaine jusqu'à 160 milles plus loin.

Je vous ai parlé de ces chantiers d'ouvriers que l’on compte par centaines et dont les nombreuses et larges tentes forment comme une multitude de villages échelonnés sur la ligne. Pour approvisionner ces campements, il a fallu en créer d’autres destinés aux commerçants et aux spéculateurs de toutes sortes, Ils s'établissent momentanément partout où ils espèrent faire du profit. Calgary devait nécessairement attirer l’altention de ces marchands nomades; là on trouverait, en effet, une pelite clientèle; aussi vit-on s'élever plus de cinquante tentes dans l’espace de huit jours, et peu après quelques maisons. La locomotive traversa la rivière, et l'on vit arriver du Canada, et même de l'Europe, des visiteurs distingués venus pour examiner cette place si agréablement située au pied des montagnes Rocheuses et si favorable à la colonisation. Ils ne firent que passer, mais après eux arrivèrent bientôt des industriels et des colons résolus à se fixer dans le pays. Telle est l’histoire du développement de notre place, Ce n’est plus une modeste ville de toile, mais un bon commencement de ville qui occupe À mille de parcours avec plusieurs rues garnies de maisons d’assez belle apparence.

Voilà un long préambule, mon Révérend Père, mais il était nécessaire pour donner aux lecteurs de nos Annales l'idée da surcroît de travail que ce mouvement de coloaisation nous apporta. J'étais alors seul à la Mission, car le R. P. LacowBe mettait à profit sa présence au milieu des sauvages pour évangéliser les pauvres infidèles et en même temps composer un dictionnaire frangais-pied-noitr, lequel sera d’une grande utilité aux prêtres employés à l'évangélisation de cette tribu. Je ne parlais pas encore anglais, je dus done mettre de côté les langues sauvages

pour me rendre utile aux populations nouvelles qui nous arrivaient, m'occuper de la Mission, où j'avais jusqu'à quatre catéchismes par jour et une école à faire, sans compter deux classes de philosophie, la visite aux campements d’ouvriers et aux tentes des nouveaux colons, tentes qui surgissaient de partout, Je ne suffisais plus à la besogne ; il fallut que le R. P. Rémas vint ici prendre la conduite de la population métisse, tandis que, de mon côté, je m'appliquais à l’élude de la langue anglaise et visitais les postes de blancs établis dans le pays et des camps plus éloignés dans les montagnes, jusqu’à 270 milles Est de Calgary. Là, on compte plusieurs établissements qui ont une population catholique plus ou moins considérable. Ce fut mon travail jusqu’à la précieuse mais trop courte visile que vous fites à notre Mission de Calgary.

Votre départ précipité, rendu malheureusement nécessaire par l'élat de votre santé, nous privait aussi de la présence de notre cher Père Supérieur. Il ne devait nous revenir qu'en juin, après une mission très fructueuse auprès du gouvernement canadien en faveur de nos œuvres.

Entre voire départ et le retour du Père Supérieur j’eus à m'occuper de mes différents postes de Maple-Creek, au sommet des montagnes Rocheuses, sur un parcours de 410 milles, sans négliger toutefois ma petite Paroisse. Vous avez appris sans doute, en Canada, le pénible ministère que je dus remplir auprès d’un pauvre nègre que la crainte d’être dénoncé à la police, pour un vol, porta à commettre un horrible assassinat. Après avoir reçu son abjuration et l'avoir préparé à la mort, je l'accompagnai à l’échafaud le 29 mars dernier. Depuis lors je fas presque continuellement en mission sur les stations du chemin de fer jusqu’à l’arrivée du R. P. Lacomse.

Inutile de vous dire avec quelle joie ce bon Père fut accueilli après une si longue absence. Que de choses à se dire de part et d'autre! Il fallait bien que tous se ressentissent de notre bonheur. Les Pères des autres Missions attendaient avec impatience, eux aussi, le retour de notre bien affectionné Supérieur. Le Révérend Père lui-même désirait ardemment se retrouver au sein de sa petite famille réunie. Il avait donc tout prévu pour appeler ici les PP. Doucer, LEGAL et VANTIGHEN. Un jeune Pêére, le P. Desracues, et quelques Frères venus du Canada avec le R. P, LACOMEE grossissaient un peu notre nombre. Nous pouvions goûler pendant quelques jours les bienfaits de la vie de famille, joie délicieuse dont nous nous trouvons si souvent privés en mission. ‘

Le temps était venu pour chacun de retourner à sa Mission. Je partis le premier pour reprendre mon ministère de l’année dernière dans les campements d'ouvriers, espacés sur une zone de plus de 60 milles. Pour me rendre jusqu'aux premiers tout alla bien, grâce à la vapeur qui m'emportait à loute vitesse jusqu'au sommet des montagnes, Je me délectais à traverser sans obstacle ces marais où je m'étais embourbé l'automne précédent; ces collines que j'avais gravies si péniblement, ma chapelle sur le dos; ces vallons, dont ja rapide descente m'avait valu plus d’une chute; ces pics élevés qui m'avaient si audacieusement menacé de la chute de pierres énormes; ces beaux gazons qui m’avaient servi de matelas quand le ciel d'automne déployait sur mes membres engourdis une blanche couverlure de neige; ces lieux autrefois déserts, aujourd'hui témoins des progrès de la civilisation; ces anciennes places de campement où j'avais essuyé de rudes affronts et aussi vu plusieurs merveilles de la grâce. Mais le passé devait avoir son retour et tout me disait que mes souffrances n’élaient

suspendues que momentanément. Je me résignais d’avance, et avec bonheur, en pensant que les grâces de salut doivent coûter au missionnaire une pleine mesure d'épreuves. J'avais à en goûter déjà les premières amertumes, car au beau temps avait succédé, à moitié chemin, une pluie torrentielle dont je devais désormais recevoir, chaque jour et quelquefois la nuit, dans de pauvres campements, les glaciales averses.

La locomotive crie et s'arrête. La lisse de fer manque sous ses pas et son orgueil doit réprimer ses bouillantes ardeurs en présence des austères et imposantes beautés du lac Kicking-horse (cheval qui rue).

C'est ici mon champ de bataille. Adieu donc, chars rapides porteurs de la civilisation ! Chapelle au dos, bagages sous le bras, il me faut aller en avant ei livrer au démon le premier combat pour lui disputer, au nom du Sauveur, l'empire des âmes. Ministère difficile entre tous que ces missions d’un nouveau genre ! Voyez-vous le prêtre armé de la croix gravir péniblement les raboteux sentiers de la montage, tantôt se frayant un passage au milieu des rochers que les ans détachèrent des plus hautes cimes pour combler la vallée, tantôt passant d’un abime dans un autre, n'ayant pour pont qu'un tronc d'arbre, une corde pour garde-fou et sous les pieds des profondeurs que l'œil n'ose sonder. Ailleurs, il trouvera un chemin coupé dans le roc; mais alors d’autres dangers l’attendent : à défaut de vallée, le sentier se déroule au flanc d'une montagne, tandis que les explosions de la mine couvrent le flanc de la montagne opposée d’une grêle de pierres de toute grosseur, qui causent chaque jour des accidents, tuant, blessant, brisant tout, hommes, chevaux et voitures. C’est au milieu de ces dangers que le missionnaire va d’un camp à l’autre, demandant à Dieu le retour des btebis égarées et se tenant

prêt à porter partout aux blessés ei aux moutants les dernières chances du salut,

Mais au camp où il arrive trouvera-.til au moins un accueil sympathique ? C’est souvent un pêle-mêle de religious et de nationalités diverses.S'insinuer dansles bonnes grâces du patron afin de se ménager une entrevue avec les ouvriers, 8e faire tout à tous pour conihaître les fidèles du troupeau, les grouper autour du pasteur, leur distribuer le pain de la parole divine, les préparer par une boune confession à la communion du lendemain, c’est un travail difficile, qui exige du missionnaire aulant de délicatesse que de zèle, et, des hommes, le courage de s’avouer chrétiens et catholiques en face de compagnons qui ne partagent pas leur croyance.

J'étais un soir occupé à entendre les confessions dans un camp. Au fur et à mesure que mes pénitents rentraient dans la grande tente qui leur servait de commun dortoir, un groupe d'impies les accueillaient de leurs sarcasmes: « Hs peuvent aller aux mines maintenant, disaient-ils, ils sont all right(en règle), les pierres ne les ioucleront plus.» Eh bien! ils sont allés aux inines, mes catholiques qui ont tous bien professé leur foi dans ce camp, ils y sont allés le lendemain et les jours suivants, et les pierres ne les ont point atteints, tandis que deux de ces plaisants railleurs furent peu de jours après mis en pièces par la dynamite. À peine put-on recueillir une partie de leurs membres pour les ensevelir. Piôt à Dieu qu’ils eussent été prêts, eux aussi!

Après avoir confessé une partie de la nuit, Id missionnaire rassemble de nouveau son monde de grand matin, avant la reprise des travaux; il dit la messe sous une tente ou dans un local qu'il s’est procuré dès la veille, et après quelques mots d’encourhgement et de persévérance, il laisse les hommes se rendre à leur

travail. Pour lui, il reprend le chemin de la montagne et se dirige vers un autre camp où l’attendent d'autres âmes et d’autres difficultés.

Que de fois il arrive au missionnaire fatigué d’une course rendue très pénible par des obstacles et des dangers de toute nature, de se présenter, sans le savoir, dans un camp d’orangisies ou de mormons. Ces gens-là abondent, en effet, sur cette ligne. La réception, croyezle bien, n’est pas ordinairement des plus enthousiastes, ni l'hospitalité des plus empressées. Mais dans un tel milieu on ne saurait s’en étonner; et, à iout prendre, il est encore plus pénible de rencontrer des catholiques assez lâches pour refuser la grâce de la mission et même pour ne pas se faire connaître pour tels au missionnaire. J'ai vu plus d’une fois cette grâce méconnue, méprisée par les Enfanis de Lumière, produire d'admirables fruits de conversion dans des âmes élevées au sein de l’hérésie.

Ces missions ne sont pas sans quelque consolation. Elles ont ordinairement pour résultat de toucher quelques cœurs endurcis ct de ramener plus d'un vieux pécheur. C'est une compensation surabondante.

Tel est, mon Révérend Père, le ministère que j’exerce depuis un an au sein des populations ouvrières du Pacifique Canadien. Cet été surtout a été marqué au coin des épreuves. La santé m'a fait défaut pour quelque temps. Le manque d'air dans les gorges étroites de la montagne, humidité, la pluie reçue sur le chemin, la boue dans les camps, le contact journalier avec les malades des hôpitaux et des camps m'ont causé les fièvres de montagne, qui ne sont rien autre chose que la fièvre typhoïde à son moindre degré. Le bruit de ma mort s’est même répandu dans quelques camps.

Enfin, je touchais presque aux derniers de ces camps. Un aimable contracteur m'avait donné un excellent cour-

sier, sans lequel j’eusse difficilement franchi plusieurs mauvais pas. En escaladant une roche qui obstruait mon passage, je m'aperçus que ma selle glissait sur la croupe du cheval; je voulus m'arrêter, mais forcé d'avancer ou de reculer, le cheval se lança en avant, et ses efforts pour atteindre le sommet de la roche me Brent tomber en arrière; au même instant, il rua pour se débarrasser de la sangle qui le gênait et m’atteignit à la tête et en pleine poitrine. Heureusement j'avais alors près de moi quelqu'un qui put me relever et me prodiguer les soins que réclamait mon état; ordinairement je voyage seul, mais je m'étais adjoint cette fois des compagnons pour leur confier ma chapelle et mon bagage. Ce coup dans la poitrine, le seul un peu sérieux, me fit cracher le saug et m’obligea de suspendre mon travail. Ce ne fut qu’au bout de huit jours que je pus reprendre mes missions, et toute douleur est à peu près passée aujourd'hui.

Cependant deux mois s'étaient écoulés et je sentais le besoin de venir me retremper au sein de la vie de famille et d’y prendre quelque repos. D'ailleurs mon vin de messe et mes hosties étaient presque épuisés.

Je me disposais à redescendre ou plutôt à remonter sur notre versant, lorsqu'un nouvel accident vint s'ajouter à tant d’autres que nous avions eus cet été. Une locomotive avait déraillé; un homme avait été tué et trente-cinq autres blessés. Je me hâlai donc de me rendre sur le lieu de l'accident pour offrir à ces pauvres gens les secours de la religion; puis je pris place sur l'engin à côté du mécanicien, et j'arrivai à Calgary le 4 août entre onze heures et minuit.

Je ne fus pas peu surpris de me trouver en face d’une nouvelle maison-église. Elle me parut vraiment imposante avec son joli clocher et ses dépendances. J'étais

attendu avec impatience, je dirai même avec anxiété, car certains voyageurs avaient parlé de mes difficultés; aussi l'accueil fut-il vraiment fraternel de la part de la communauté. Elle n'avait jamais élé aussi nombreuse. Elle se composait du R. P.Lacouse, supérieur, du P. Rémas, des FF, L1TTLE et BouceT, de M. Lhea, précédemment soldat de la police, aujourd’hui postulant convers, et d’un petit jeune homme que le R. P. LACOMBE 8 amené du coliège de l'Assomption, et qui se prépare à devenir Frère convers. Un autre jeune homme nous est arrivé ces jours derniers des montagnes Rocheuses pour faire aussi sa postulance.

Tonte la communauté s'associe à moi, mon Révérend Père, pour vous remercier une fois de plus du bienfait de votre visite, dont nous nous plaisons à rappeler le souvenir, et pour vous saluer avec la plus respectueuse vé-

nération.

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