Vicariate d'Attabaska-Mackenzie [i.e. Athabaska-Mackenzie]: mission de la Providence: Lettre du R. P. Lecorre à une bienfaitrice de sa mission
Me voici enfin dans ma chambrette, après une journée laborieuse, et, tandis que mes Frères vont prendre quelques heures de repos, je vais profiter du calme et du silence de la nuit pour m'entretenir quelques instants avec vous. Voulez-vous d'abord que je vous fasse faire le tour de mon petit appartement? Ce sera vite fait quant aux dimensions; pas si vite, si nous voulons examiner une à une les immenses richesses qu'il renferme et qui sont de nature à exciter votre intérêt ou votre curiosité.
Et tout d'abord : salutet hommage profond à la Croix, qui occupe la place d'honneur sur ma table, La Croix : voilà l'inséparable compagne du missionnaire dans ses voyages, et aussi dans sa solitude, quand surtout il n’a pas le bonheur de posséder par l'Eucharistie Celui-là même qui l’a arrosée de son sang. La Croix : voilà un des signes qui distinguent ici les catholiques des protestants; et, pour le dire sans détour, je suis désolé de n’en avoir plus à distribuer à mes chrétiens. Que de demandes m'ont été faites depuis le printemps dernier, et par combien de refus j'ai dû y répondre! Ces pauvres sauvages, en effet, à courir les bois comme ils le font, perdent souvent leurs amblèmes religieux, croix et cha-
— 48 — pelets, et cependant ils tiennent beaucoup à orner leur poitrine de ces talismans du ciel. je serais donc très heureux, madame, que l'OEuvre Apostolique nous fit un envoi de ces deux articles spécialement, en observant que les croix fussent d’une bonne grandeur et les chaînes solides. Pas de médailles : nous en avons assez, et pour longtemps.
À propos de croix. Je viens de visiter tout à l'heure un vieux sauvage de la tribu des Esclaves, qui est venu se faire soigner auprès de nous. Il s’est presque brisé l'épine dorsale en tombant sur la glace. Eh bien ! vous l'entendriez vous raconter l’accident et vous dire combien il souffre; mais, pas une plainte ni un murmure! Je vais le traiter à l’arnica ; mais, avant tout, je lui fais baiser ma croix d'Oblat et lui fais faire sa prière devant elle : c'est là qu’il trouve force et résignation.
Nous possédons une belle portion de la vrai Croix, dont le culte est une des grandes dévotions de nos Sœurs de charité ; et tous les vendredis je l'expose, au couvent, pendant la messe et le chant de l'O Crux, ave.
Bien peu de nos pauvres sauvages ont l'avantage de dormir à l'ombre de notre Croix de cimetière ; la mort les surprend, la plupart, bien loin de nous; et ainsi, tout ce vaste pays du Nord devient leur cimetière à eux.
À côté de mon beau crucifix, voici une petite image de ma Bonne Mère du ciel; souvenir bien modeste mais bien cher, par la pensée qu'il exprime, de mon dernier séjour en France. C'est elle qui m'a accueilli, qui m'a souri et, plus d’une fois, fortifié dans mon cher petit appartement de Vannes, alors que je passais quelques heures, à peine quelques jours, en famille et que, joyeux et reconnaissant, je déposais à ses pieds les mille et mille souvenirs de bienfaisance ét de générosité recueillis dans mes longues tournées de quête. Voilà pourquoi
j'aime encore à lavoir sous mes yeux, si loin de ma bien-aimée famille et de vous tous, bienfaiteurs et bienfaitrices vénérés.
Oh! si nos voisins les Anglais, si nos frères séparés, pour la plupart si honnêtes et si complaisants envers nous, pouvaient un jour s'associer à la famille de la Mère de Dieu! En attendant, nous avons pu grouper déjà quelques enfants sous sa bannière. Nos filles les plus sages et les plus pieuses sont reçues dans la Congrégation des Enfants de Marie. Espérons que ce petit monde propagera la foi et entretiendra la piété au sein de notre population. C’est dans la chapelle des Enfants de Marie, à l’intérieur du couvent, que j'ai placé la belle statue de Notre-Dame de Lourdes, échappée au pillage des Cris insurgés. Quelle radieuse apparition, même au point de vue de l’art, au milieu de nos contrées désertes, où la femme était auparavant si dégradée! Si vous avez quelques belles grandes images de la sainte Vivrge, veuillez bien nous en consacrer quelques-unes, car nous n’en ayons presque plus.
Puis, vous voilà bien représentées, vous, mesdames, tant occupées de bonnes œuvres, par cette noble dame française dont la photographie orne le premier rayon de ma bibliothèque. Sous l'inspiration du plus généreux dévouement au service des pauvres et des malades, elle est devenue la fondatrice des Sœurs de la Charité en Canada, et son nom est à Rome, en ce moment, pour obtenir l’auréole des saints : c'est madame d'Youville, née de la Jemmerais. Encore une fois, c'est hien le type etle cœur généreux de la femme française! Or, la petite colonie de ses chères Filles, qui partage ici notre apostolat, est tout à fait digne de cette bonne Mère.
Daignerez-vous, maintenant, jeter un coup d'œil sur ma petite bibliothèque, Je dis m4, ce qui est peu reli-