T, XXI
gieux; mais c’est uniquement par opposition à notre grande bibliothèque de communauté. Celle dont je parie est à l'usage particulier du supérieur. I] y a à un peu de tout : de la théologie, de l'histoire, de la médecine, des sciences physiques et mathématiques. 1l y a surtout du dépareillé et du déchiré, qui rappelle la rage destructive des sauvages en révolte ; des tiers et des quarts de volumes, tout souillés de boue et pleins de moustiques écrasés entre les feuillets. Moi qui comptais me délecter et nourrir ma mémoire dans la lecture de ces beaux ouvrâges, collectionnés d'ici et de là en notre cher pays de France, me voilà réduit à considérer avec douleur ma pauvre bibliothèque particulière devenue une vraie ambulance de blessés ct d'amputés, J'ai encore eu le bonheur de retrouver l'autre jour, dans la neige, un de ces infortunés ouvrages, que je croyais au fond de l’eau. Voici son histoire :
Nous étions tous, mes Frères et moi, allés en esquif à la recherche d'une génisse, égaréc depuis l'été dernier. Nous savions qu’elle était dans une des îles du fleuve, et la consigne était de la tirer à balle, si on pouvait l'approcher, car elle était devenue sauvage comme l’animal de la forêt. Pour ma part, au lieu de fusil, j'avais apporté dans mon sac de voyage le bel ouvrage de M Gay, Conférences aux mères chrétiennes; j'avais l'intention de m’asseoir à l'abri de quelque bosquet, et de puiser dans ce riche répertoire des pensées pieuses pour les entretiens de la retraite que j'allais bientôt donner au couvent.
Mais les péripéties de la chasse réclamèrent mon concours, et Ms Gay rentra dans le sac, jusqu’au jour où ia chance me ferait plus de loisir.
Non seulement l'animal échappa 4 toutes nos poursuites et aux balles meurtrières qui devaient lui porter
3 — la mort, mais bientôt nous dûmes songer nous-mêmes à notre propre salut, mis en danger par un ouragan furieux qui s’éleva soudain. Rien n’égale la violence de cette rafale : les arbres morts et les branches vives tombaient autour de nous comme les feuilles d'automne, et l'écume volait en vapeurs à la crête des vagues sur toute la surface du fleuve. Rester dans l'île n'était pas prudent, gagner le rivage dans notre frêle esquif n'était pas sûr.
Cependant, nous n'avions pas de temps à perdre : la nuit pouvait nous surprendre, ct chaque moment de relard aggravait le danger de la situation. Des glaçons flottants, qui s'entrechoquaient dans tous les sens, pouvaicnt nous briser ou nous faire chavirer cent fois, surtout au milieu des ténèbres.
Nous primes donc, un peu précipitamment, le parti de monter en canot et de rentrer à la mission, nous confiant à la garde de Dieu. Nous fûmes, en effet, enveloppés des ombres de la nuit et cernés par les glaces avant d’avoir touché au rivage; mais nous n'en étions plus qu'à 100 mètres, el l’eau, à cet endroit, avait peu de profondeur. Nous descendimes alors sur ce fond mobile et glissant, pour lirer notre embarcation jusqu’à la terre ferme. Pour moi, il était temps! Je crus que mes pieds, engourdis par le froid, allaient me refuser tout service ; je laissai là armes et bagages et jé courus, en trébuchant, chercher un peu de chaleur dans le mouvement de mes membres glacés.
Quand tout fut rentré dans le calme et dans l'ordre, hélas ! M£° Gay n'était plus 1à : le sac qui contenait le précieux volume avait disparu, tombé dans l'eau, sans doute, pendant la manœuvre? Non, heureusement | Un de nos chiens, sc prévalant, peut-être, du droit d'épaves et croyant avoir trouvé un trésor, l'avait ra-
massé sur la grève et mis en lieu sûr, au sommet de la côte, où je l’ai retrouvé plus tard.
Gette aventure m'en rappelle une autre plus sérieuse, qui nous a mis, il y a quelques semaines, à deux doigts de la mort. Laissez-moi vous raconter cette petite anecdote de ma vie de pêcheur; car il s'agit de pêche, noire grande ressource et notre grande préoccupation pour le long hiver de ces froides contrées,
Comme la pêche des environs de la mission menaçait de ne pas nous fournir des provisions suffisantes, nous allämes tenter la fortune en amont du fleuve, à l’embouchure d’une rivière qu'on appelle la Rivière-aux- Castors, affluent du Mackenzie, qui descend de cascade en cascade sur le flanc des montagnes. C’est là que, pour un mois, nous avons planté notre tente : vraie tente d'Israël, où le Roi des rois daignait descendre chaque jour et où les Indiens de passage faisaient une halte pour murmurer un mot de prière. La pêche s'annonça abondante dès les premiers jours, et, grâce au dévouement des deux hons Frères qui m’'accompagnaient, au bout de la huitaine nous avions une charge de grand esquif : 3000 poissons, tant brochets et carpes que poissons blancs. Me voilà donc parti, avec cette cargaison, au courant du fleuve, en roule pour la mission ; deux de mes Indiens étaient aux rames.
C'était à la tombée de la nuit, une légère brise vint enfer notre voile, et l’on chantait. Mais le fleuve, d'une largeur de 2 lieues en cet endroit, ne tarda pas de nous envoyer de grosses houles par le travers, signe précurseur d'une agitation orageuse. La brise, en effet, augmenta; bientôt elle souffla en tempête et la nuit nous enveloppa de ténèbres. Nous n'entendions plus que le hurlement de l’orage; notre direction devenait incertaine; le mât fléchissait et menaçait de se briser; j'avais peine
à maintenir, droit à la lame, le bras du gouvernail et nous commencions à embarquer des paquets d'eau, dont mes jeunes gens ne suffsaient plus à vider l’embarcation. Tout en continuant de lutter contre la fortune, j'essayais de me rapprocher du rivage ; mais les rives du fleuve, en cet endroit, sont plates et hérissées de rochers à fleur d'eau. Presque sans espoir, nous sondions du regard l'obscurité de la nuit, pour tâcher de découvrir au milieu des écueils quelque baie de refuge ; en même temps, nos âmes troublées imploraient le secours du ciel par une prière ardente. Tout à coup une lame énorme déferle par dessus bord, Un seul cri s'échappe de nos poitrines : « Mon Dieu! » L’esquif avait disparu un instant, mais la voile resta pleine et droite. Nous avions de l’eau jusqu’à la ceinture et notre poisson s'en allait au gré du courant. Cependant, grâce au vent qui soufflait dans la voile et qui nous imprimait un mouvement rapide, l'embarcation se maintenait à fleur ; nous travaillâmes à l'alléger en abandonnant à l’eau toutes les broches de poisson encore engagées sous les bancs. Ce travail dura au moins deux heures, et nous commencions à nous geler; il fallait atterrir coûte que coûte. L’esquif venait de toucher sur un écueil et y restait échoué; chaque flot passait par dessus. Je sautai le premier dans le fleuve et l’un de mes jeunes gens suivit cet exemple; nous avions de l’eau jusqu'aux aisselles, et, comme les vagues furieuses nous soulevaient, nous nous donnions la main pour nous soutenir et nous diriger plus sûrement vers le rivage, qui n’était plus qu'à une cinquantaine de brasses, Mais, hélas ! l’eau devint profonde et nous perdimes pied; ni l’un ni l'autre ne savions nager; d’ailleurs ma soutane, devenue d’un poids énorme, eut paralysé tous mes mouvements ; le salut était encore dans l’esquif, et nous pûmes le re-
joindre, transis plus que jamais, mais non découragés : la terre était si près, et le bon Dieu du missionnaire m'avait tant de fois protégé! Un coup de vent plus furieux fit bondir l'embarcation et nous rapprocha encore du rivage. Cette fois nous primes picd définitivement ct laissâmes notre esquif à 20 mètres de la rive, ballotté au gré des flots et des vents,
Mais voici qu’une nouvelle anxiété vint m'assaillir. Comment allons-nous échapper au froid ? Comment faire du feu, nos allumettes ayant pris un bain comme nous et tout ce que nous avions sur nous? La prévoyance de l'Indien nous sauva en cette circonstance. Un de mc: deux compagnons avait eu la précaution de tenir quelques allumettes au-dessus de l’eau, bien enveloppées dans un coin de sa chemise. Un quart d'heure après notreatterrissement, flambait un bon feu, et,tout autour, déployés et suspendus aux branches de saules, séchaient nos habits et nos couvertures, sans en excepter ma soutane. À deux genoux, nous remercièmes Dieu de sa protection toute puissante dans le danger auquel nous venions d'échapper; deux poissonsrejetéssurlagrève firent notre souper, aprèsquoi uous récitâämes le chapelct en commun et la prière du soir.
À peine eûmes-nous fini, que la pluie commença el nous obligea de chercher un abri sous nos couverlures toutes trempées.
Oh! qu’elle fut longue encore pour moi cette nuit passée sous une pluie battante et glaciale, dans uno couverture mouillée, à quelques mètres de notre embarcation que j’entendais se heurter contre les récifs à chaque retour de la vague, l'esprit préoccupé de l'inutilité de nos efforts et de nos fatigues pour la subsistance de nos trente et quelques petits orphelins !
Dès l'aube du jour nous fûmes debout; la pluie con-