VICHY CONSIDÉRÉ SOUS LE RAPPORT INDUSTRIEL
O: a pu se convaincre, en lisant le chapitre précédent, de l'importance des eaux de Vichy sous le rapport médical; nous allons essayer de démontrer celle qu’elles peuvent acquérir sous le rapport industriel.
Outre les bains, les douches et le revenu annuel des fontaines, on exporte, comme tout le monde le sait, une très-grande quantité d’eau naturelle en litres et demi-litres, dont la majeure partie se consomme en France, et dont une portion se vend à l’étr anger. On ne conteste plus maintenant les bi effets des eaux minérales prises en boisson, mais en a-t-on tiré tout le parti possible, et leur mode d'administration ne peut-il pas encore recevoir quelque amélioration ? Nous penchons pour l’affirmative, et voici sur quels motifs nous fondons notre raisonnement. :
Il est bien constaté que les eaux thermales viennent d'une grande profondeur, et qu’elles
( #5 } puisent dans le sein de la terre la chaléur qui les caractérise , et les substances qui leur donnent leurs propriétés.
Les divers principes contenus dans ces eaux peuvent être partagés en deux grandes divisions : les matières salines ou sels divers que. l'on peut retirer par l’évaporation, et les produits gazeux qui s'échappent et qui se perdent dans l’atmosphère, lorsqu'on chauffe le liquide qui les contient.
Tant que ces eaux sont renfermées dans leurs conduits souterrains, l'énorme pression qu'elles éprouvent empêche cés divers principes de se désunir; mais aussitôt qu’elles parviennent à la surface du sol, les gaz qui cherclient toujours à reprendre l’état élastique, s’en dégagent en bouillonnant, et se perdent bientôt dans l’atmosphère, Comme on a reconnu que ces gaz avaient une action très-marquée sur l’économie animale, on a cherché les moyens de les retenir dans l'eau, et pour cela on n’a pas trouvé de meilleur procédé que de recueillir l’eau à sa sortie de la source, et de la placer dans des flacons assez petits pour qu’on puisse prendre leur contenu en une seule fois , et éviter ainsi de conserver en vidange des eaux qui auraient perdu une partie de leurs propriétés.
On conçoit cependant combien ce procédé est défectueux, car l’eau que l’on renferme a déjà perdu la majeure partie de son gaz, et de plus elle a perdu quelques-uns de ses autres principes, qui n'étaient en dissolution dans l’eau qu’à la faveur du gaz: or, une fois que le dépôt d’une substance a commencé d’avoir lieu, il se continue, et tout le monde peut vérifier ce que nous avançons, en examinant des bouteilles pleines d'eaux gazeuses naturelles ; dans toutes on trouvera un dépôt plus où moins abondant, et qui n'aurait pas lieu si l’eau n'avait perdu, une partie de son gaz.
On s'aperçoit surtout de cet effet autour des sources ; il s’y dépose continuellement une partie des principes qui se trouvaient dissous à la faveur de l'acide carbonique, et qui se déposent dès qu'il se dissipe.
Ces faits justifient pleinement l'opinion des médecins qui envoient leurs malades prendre les eaux sur les lieux mêmes, et qui sont loin d'ajouter la même confiance aux eaux transportées; car aux sources seulement, on est certain de prendre la majeure partie des matières actives, qui communiquent aux eaux thermales leurs précieuses propriétés.
Il ÿ a plus, c’est qu'il existe probablément
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dans cette partie gazeuse, qui se dissipe si promptement, quelque principe actif que les chimistes n'ont pas découvert, et qui, comme certains miasmes flottant dans l’atmosphère, n’a pas non plus été reconnu par l'analyse.
Un procédé bien simple remédie à ces inconvénients : il consiste à recueillir séparément, au moyen d'appareils particuliers, l’eau et le gaz au moment où ils s'échappent du sol, et à refouler ensuite, avec l’aide d’une pompe, ce gaz dans l’eau qui le contenait primitivement. L'eau thermale se trouve ainsi dans l’état où elle était à une grande profondeur , chargée de tout son gaz, riche.de tous ses principes, ne déposant plus, facile à transporter, et se conserve indéfiniment si elle est bien bouchée. |
On ne comprend pas qu'un procédé à la fois si simple et si ingénieux soit resté si longtemps ignoré, et que l’on en ait fait si tard l'application, surtout si l'on songe que l’on peut, par ce moyen, dissoudre dans l’eau sept à huit fois autant de gaz que l’eau naturelle en contient réellement à sa sortie, et que par conséquent on peut à volonté en augmenter les propriétés. Ce fut en 1825 que l'on fit les premiers essais, et ils sont dus à un homme auquel presque toutes les bran-
ches d'industrie sont redevables de procédés utiles et d’heureuses applications de la chimie aux arts industriels. MM.Brosson viennent d'exécuter en grand, à Vichy, l’heureuse idée de M. Darosr, et elle a été justement appréciée par les médecins distingués qui sont à la tête de ce bel établissement. Les nombreux.
malades qui, pendant l’année 1855, se sont rendus sur les lieux, ont pu éprouver le mérite réel de ce nouvel agent thérapeutique.
Les eaux de différentes sources ont été soumises à ce procédé, et bientôt dans le commerce, les eaux gazeuses de la Grande-Grille, de l'Hôpital et des Célestins remplaceront les eaux ordinaires puisées aux mêmes sources par les anciens procédés.
IT restait encore une application à faire ; elle n’a pas échappé à MM. Brosson. C'était de profiter du gaz naturel qui s'échappe des sources de Vichy pour saturer de l’eau pure, et fabriquer ainsi des eaux gazeuses ordinaires, celles que l’on consomme en si grande quantité sous le nom d’Æaux de Sellz, et qui, pour la plupart, sont préparées avec le gaz que l’on se procure artificiellement en faisant agir les acides sulfurique ou hydrochlorique sur la craie ou le marbre blanc.
Souvent, pour donner aux eaux de Seltz
artificielles plus de ressemblance avec celles qui viennent réellement de cette localité, on ajoute à l’eau qui doit dissoudre le gaz, un peu de muriate et de carbonate de soude; mais ici on les remplace par un peu d'eau des Célestins, qui ajoute singulièrement à la puissance digestive dés eaux gazeuses, et leur donne une saveur plus agréable que celle des eaux de Seliz fabriquées de toute pièce. La quantité d’eau des Célestins ajoutée à l’eau pure dans la fabrication des eaux gazeuses est telle, qu’elle tient lieu des sels naturels qui existent dans l’eau de Seltz, en sorte que ces eaux se rapprochent autant que possible des véritables par leur nature, et leur sont bien préférables par leurs propriétés, puisqu'elles peuvent contenir huit fois autant de gaz.
Les médecins accordent, avec raison, une certaine puissance médicamenteuse à l'acide carbonique, au point même que souvent ils prescrivent à leurs malades des eaux de Vichy artificielles comme plus actives, sous certains rapports, que les eaux naturelles; mais du moment où ils seront certains d'avoir à leur disposition des eaux naturelles chargées de gaz lui-même naturel, à la pression de cinq à six ätmosphères, c’est-à-dire, en contenant plus que toutes les eaux artificielles, ils devront nc-
cessairement donner la préférence aux eaux naturelles. C’est ce que leur offre Vichy en ce moment; et, lorsque les hommes de Fart auront reconnu eux-mêmes la vérité de ce que nous avançons, nous doutons que l’on emploie encoreles eaux de Vichy artificielles, qui ne rachetaient leur infériorité que par une plus grande quantité d acide carbonique.
Nous pensons que ce qu’on vient de lire sera suflisant pour donner une idée des avantages que la médecine peut retirer des eaux de Vichy gazeuses; on devra , selon toute apparence , continuer à traiter les maladies des voies digestives par les eaux de l'Hôpital, celles du foie par celles de la Grande-Grille, et les maladies calculeuses par les eaux des Célestins; la goutte et les affections rhumatismales ont souvent cédé à l'emploi de ces eaux. Mais ces applications, que nous énonçons ici d’une manière générale, parce que l'expérience les à en quelquesorte sanctionnées, n’empécheront pas, sans doute, MM. les médecins d’essayer si quelques maladies vainement combattues par les eaux ordinaires ne céderaient pas à l'usage de ces eaux gazeuses. On doit rarement préjuger en médecine, mais il est consolant de pouvoir au moins ‘espérer.
Nul doute que cette entreprise n'acquière
(#39 une très-grande importance, et son utilité ne peut être contestée. Les personnes qui habitent Vichy verront avec intérêt les appareils destinés à cette fabrication, et les divers moyens mis en usage pour empêcher le gaz de s'échapper lors de la mise en bouteilles, ainsi que les procédés employés pour les boucher hermétiquement.
C’est encore à M. Darcet que l’on doit un auure genre d'industrie qui prend à présent un trés-grand développement. C’est la fabrication du bicarbonate de soude, et par suite celle des pastilles de Vichy avec un sel pur, et parfaitement saturé avec le gaz même qui s'échappe des sources. S'il m'était permis de faire une observation sur la recette publiée par M. Darcet, je demanderais pour quelle raison On ne saturerait pas de préférence par le gaz des sources, le sel alcalin quel’on obtient par l’évaporation des caux. J’ignore si ces essais ont été tentés; mais il me semble que l’on aurait alors la substance même des eaux de Vichy,tandis que par l'ancien procédé on n’obtient que deux de leurs éléments, à la vérité les plus actifs, la soude et l’acide carbonique.
Quoi qu'il en soit, les pastilles préparées à Vichy le sont avec tout le soin, avec toutes les précautions qu'il est possible de prendre.
( 1229 On peut s’en convaincre soi-même en visitant la fabrique, car il n’y a là aucun mystère.
Le public est admis partout, il peut juger par ses propres yeux. ”
Ces pastilles agissent comme les eaux de Vichy, et peuvent combattre les mêmes affections ; seulement elles paraissent agir avec plus d'intensité sur les voies digestives, et si dans la plupart des autres cas elles peuvent remplacer les eaux, ici elles leur sont préférables.
On exporte maintenant une grande quantité de ces pastilles ; l'Amérique surtout en fait une prodigieuse consommation.
On vient aussi d’essayer à Vichy d’utiliser le dépôt calcaire des eaux thermales, et, comme à la fontaine de Saint-Alyre de Clermont, on a exposé cette année des corbeilles de fleurs incrustées, des branches de petits houx, et divers objets recouverts d’une couche pierreuse qui les rend indestructibles.
IL faut espérer que cette nouvelle industrie bien dirigée, donnera bientôt des produits plus remarquables lorsqu'on appliquera l’action incrustante des eaux à la confection de bas-reliefs et de médailles, comme on l’a fait d'abord aux bains de Saint-Philippe en Toscane, et comme on le pratique maintenant
( 153) avec beaucoup d'habileté aux eaux thermales de Saint-Nectaire en Auvergne.
Il y a encore à Vichy les éléments de nouvelles industries qui se développeront avec le temps, et que nous ne chercherons pas à indiquer ici; mais il est une amélioration d’une grande importance et qu'il serait sans doute possible de réaliser, si le gouvernement voulait y prêter son appui. Peut-être en développant mon idée, déciderai-je quelques spéculateurs à essayer de la mettre à exécution.
La réputation toujours croissante des eaux deVichy,et la grande publicité qu’ont donnée à ces bains les concessionnaires actuels, y attirent un concours immense de malades et de curieux. La paix profonde et la tranquillité dont jouit maintenant la majeure partie de l'Europe, doivent augmenter chaque année cette affluence, et assurent à Vichy un long et brillant avenir. Mais pour que cette réputation se soutienne, pour que cette localité acquière son plus haut degré de splendeur , il faut que les malades: qui traverseront la France entière pour y arriver, y trouvent au moins toutes les aisances de la vie, tout le confortable sur lequel ils comptaient. C’est ce qui arrive en effet pour les premiers
venus; mais bientôt les hôtels sont pleins, les logements manquent, et comme les malades doivent y faire un assez long séjour, un grand nombre d’entre eux n’osent venir, craignant d'être obligés de se retirer dans un grenier, ou de repartir de suite, comme cela est arrivé cette année. ”
Il y a cependant bien près de l’établissement thermal un lieu qui serait admirablement situé pour y placer de nouvelles constructions, et y créer en quelque sorte un nouveau village; c’est l'enclos des Capucins dont l'étendue est de huit arpents.On pourrait y construire, d’après un plan qui offrirait une bonne distribution , plusieurs pavillons élégants, où les étrangers trouveraient des appartements convenablement meublés, où ils pourraient se procurer toutes les jouissances de la vie. L'étendue du terrain permettrait d'isoler les constructions, de joindre à chacune d'elles un jardin particulier, et de conserver pour toutes quelques belles avenues ombragées, où la société de cette petite colonie pourrait se réunir. Îl y aurait à un immense avantage pour Vichy ; mais il y en aurait un bien grand aussi pour les malades qui, outre les agréments d'un intérieur commode, se trouveraient très-rapprochés de l'établisse-
( 25 ) ment, et nese verraient point obligés, commé ils ie sont souvent, de se loger loin des bains, et de perdre pendant Ja traversée tout Le bien qu'ils ont retiré de l'action de l’eau thermale. Les propriétaires des hôtels de Vichy n'y perdraient rien ; car dès que l’on saurait qu'il y a place pour tous, tous ÿ viendraient, et la petite concurrence qui résulterait nécessairement de la construction de ce nouvel établissement , tournerait tout à fait au profit des nombreux étrangers qu’une santé délabrée y attire tous les ans.
Je pense qu’une entreprise de ce genre se:
rait à la fois utile à Vichy, agréable aux malades et profitable à ceux qui voudraient l’entreprendre ; mais j'y vois un obstacle.
L’enclos de Capucins appartient à l’état, et son consentement serait nécessaire. D'un autre côté, ceux qui tenteraient une telle entreprise, voudraient aussi avoir la certitude d’en jouir. Il faudrait alors ou aliéner la propriété, ou la concéder par un long bail; de telle sorte qu’elle rentrât ensuite à l’état, embelliedesesnouvelles constructions. Cettedernière supposition me semble très-raisonnable, et me paraitrait devoir concilier tous les intérêts. Je doute beaucoup qu’un souvernemeut sage et éclairé, comme celui sous lequel
nous vivons, refuse sa sanction à une amélioration aussi importante , et je suis presque certain d'avance qu'il favoriserait au contraire un tel projet, si, comme je le désire, une compagnie voulait le mettre à exécution. Ce serait pour Vichy une nouvelle source de richesse; et il n’est personne qui ne connaisse cet axiôme d'économie politique, que ce qui fait la richesse d’un pays, fait aussi celle de l’état.