‹ Vichy et ses environs, ou description des eaux thermales, et des sites pittoresques quio les entourent; avec quelques considérations sur l'action médicale des eauxChapitre 9 sur 30 · QUELQUES CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR VICHY · texte numérisé non relu

QUELQUES CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR VICHY

S., au lieu d’arriver à Vichy par une belle soirée encore éclairée des derniers rayons du soleil, nous y étions entrés la nuit, nous nous serions attendus à voir le lendemain matin de hautes montagnes, et une ville bätie dans une gorge profonde ou près d’un roc escarpé.

La plupart des établissements thermaux sont dans cette position, et c’est presque toujours au milieu d'une contrée aride et sauvage que la nature a caché l'issue de ces sources salutalres.

Il en est tout autrement à Vichy ; une campagne fertile, un climat doux et tempéré, des prés fleuris, des coteaux couverts de vigne et de riches moissons, en font un séjour tout différent du Mont-Dore, de Barrèges , de Bagnères et de la plupart des lieux célèbres par leurs eaux thermales. La saison des eaux y commence plus tôt et s'y termine plus tard.

La ville n'offre rien de remarquable : si-

(35 ) tuée, pour ainsi dire, à distance égale de Clermont et de Moulins, elle est éloignée d'environ quinze lieues de chacune de ces deux villes. Une demi-lieue seulement la sépare de Cusset.

Le Sichon et le Jolan, deux petites rivières qui descendent des montagnes, viennent passer très-près de Vichy, et l'Allier qui porte ses eaux dans la Loire, anime et vivilie le magnifique bassin où il est placé.

L'établissement thermal est séparé de Îa ville par un jardin qui offre de belles promenades ombragées ; ik est vaste, bien bäti en pierre blanche et calcaire, et contribue singulièrement à l’embellissement de ces lieux. La plupart des hôtels en sont très-rapprochés, en sorte que d'un côté se trouve la vieille ville avec ses rues étroites, tortueuses et mal pavées, sa vieille tour et ses restes de remparts; de l’autre est le quartier neuf où quartier des eaux, avec son jardin, ses promenades et ses hôtels.

Les sources sont disséminées ; plusieurs d’entre elles alimentent l'établissement thermal ; d’autres, de peu d’importance, se trouvent derrière les hôtels, près de la route de Cusser; une des plus belles est située sur une petite place, au bout du jardin et très-près

("36 ) de la vieille porte de Vichy. Elle apparent à l'hôpital.

Nous reviendrons plus loin sur ces sources; nous nous occuperons de leur volume, de leur température et de leur composition ; nous parlerons de leurs propriétés ; nous décrirons l'établissement thermal, et nous essaierons , avec les documens que nous avons pu nous procurer, de réunir quelques souvenirs historiques sur une ville qui fut longtemps sous la domination romaine, et à laquelle les anciens rois de France attachaient une certaine importance.

Nous employämes les premiers jours de notre séjour à Vichy à parcourir un peu les environs , à étudier le sol et ses productions, à visiter avec détail les sources et l’établissement thermal ; enfin, à prendre connaissance des lieux, avant que l’affluence des malades et des curieux vint nous distraire de la partie scientifique de notre examen.

Cependant quelques personnes étaient déjà arrivées , et l’on faisait partout de grands préparatifs pour recevoir les étrangers. On netioyait les chambres, on lavait les carreaux de vitres, on peignait le jardin, et l’établissement thermal , près duquel nous étions logés, faisait aussi sa toilette ; Les chefs de cui-

Kine avaient endossé la veste d’indienne et pris le bonnet blanc. Des voitures chargées de poulets, d'œufs, de fromage et d'une foulé de provisions se succédaient tous Îles jours ; les magasins s’ouvraient , les marchandises étaient étalées , et, à l'instar de la vieille galerie de bois du Palais-Royal, on voyait aussi à droite dé l'établissement une série de barraques occupées par le carrossier , le limonadier et ke pharmacien de l'endroit. Là était aussi le cabinet de lecture et le bureau des dilisences, Celles-ci, engourdies pendant l'hiver, arrivaient d’abord detémps en temps, puis tous les deux jours, et enfin un service réglé et quotidien annonçait l'ouverture de la saison des eaux, qui n’était officielle qu’à l’arrivee des docteurs.

Chaque jour les voitures publiques de Moulins et de Clermont débarquaient de nouveaux visages qui, après s'être considérés attentivement pour savoir s'ils se reconnaîtraient, se casaient daus les divers hôels selon leurs goûts, leurs habitudes, leur fortune ou leur caprice. Bientôt arrivèrent les chaises de poste qui se succédaient rapidement , et devant lesquelles s’ouvraient, comme par enchantement, les portes qui restèrent fermées à notre patache d'Auvergne.

Vichy se peuplait de gens riches et de grands malades. Le service des bains et celui des hôtels étaient en pleine acuvité. Les tables d'hôte qui, peu de jours auparavant, portaient quelques couverts à l'une de leurs extrémités, se trouvaient garnies, dans leur immense longueur, de gens qui commencaient à se connaitre , qui souvent étaient très-liés le lendemain , et qui, un mois plus tard, devaient se séparer pour ne plus se revoir.

Chaque table était composée de gens parlant ou mangeant, à l'exception d’un petit nombre d'individus auxquels leur santé ne permettait ni l’une ni l’autre de ces foncuons, et qui assistaient au repas par habitude ou par distraction. La proportion de ces diverses sortes de convives décidait ordinairement du plus ou du moins de gaieté de chaque table. Il était rare aussi qu'une réunion ne possédat pas un ou plusieurs de ces êtres dont l'intelligence est en partie remplacée par de la vanité, et dont le rôle est d’amuser les autres à leurs dépens. On est heureux d’avoir à sa disposition quelques-uns de ces individus. La gaietéest un des éléments de guérison que l'on rencontre aux eaux, et ceux qui, ayec ou sans connaissance de

cause, peuvent la faire naître , ont des drong acquis à la reconnaissance publique. On peut donc se rendre utile sans le vouloir. Le développement de l'esprit et de l'intelligence n'ayant aucun rapport avec les proportions du corps, chacun occupait sa place à table ; et comme il arrivait chaque jour de nouveaux convives, il fallut allonger les tables. Enfin, on ne put agir de même sur les salles à manger qui devinrent trop petites et les hôtels trop étroits. L’affluence fut telle, pendant la dernière quinzaine de juin et le mois de juillet, qu’il était impossible aux nouveaux venus de trouver un lit, et une place au réfectoire. On campait dans Îles corridors et dans les greniers; on cherchait un abri jusque dans la vieille ville, au point mème que les hôtels de Cusset se ressentirent de l'affluence, et par contre-coup il en fut de même des omnibus du chef-lieu de canton, qui, après le nom et les six sous d'usage, ressemblaient à ceux de Paris comme les barraques dont jai déjà parlé ressemblent à la galerie actuelle d'Orléans.

Vichy avait atteint alors son plus haut degré de splendeur ; il faut l'avoir'vu à ceue époque pour se faire une idée de ces grandes réunions, de ces individus de tous les âges

(2a ) et de toutes les conditions , groupés autour d’une source thermale. Il n’existe en France aucune localité qui puisse offrir le même spectacle.

À peine le jour a-t-il paru que tout est en mouvement dans les hôtels. À cinq heures on voit déjà quelques malades traverser le jardin, et se diriger vers la source de 7? H6pital ou celle des Celestins. À six heures où sépt heures , presque toute la population étrangère est en courses. On voit alors les toilettes du matin , dont quelques-unes ne sont pas sans prétention ; on sé rencontre, on se salue, mais on parle peu ; toute l’attention est dirigée vers les deux sources que j'ai citées tout à l'heure, et où chaque malade peut boire à son gré moyennant la rétribution de cinq centimes par jour. Deux naïades d'un âge mur sont préposées à la garde des fontaines. Celle des Célestins, tranquillement assise près de son filet d’eau, guette de loin le buveur , et lui offre son onde pure et transparente qu'il fait parfois tarir ; tandis que sa rivale, debout près d’un bassin bouillonnant, dont elle écarte continuellement l’écume verte et soluble, puise au bouillon même la boisson salutaire qu’elle distribue avec tant de Lbéralité.

LA

La Grande-Grille, située sous une des galeries de l'établissement thermal, a aussi sa divinité protectrice, ainsi que le petit puits Chomel qui en est peu éloigné. Ces deux sources plus rapprochées des hôtels, abritées par une galerie, auraient souvent la préférence, si MM. les docteurs ne réglaient leurs attributs avec une juste impartialité. Chacun les écoute, se soumet et obéit en silence, et là, pendant quelques mois, se trouve réalisé un des plus beaux principes du saint-simonisme , Le regne de la capacite.

L'usage et les médecins preserivent plusieurs verres d'eau minérale, qui parfois doivent être pris à des sources différentes ; ils veulent que l'intervalle qui les sépare soit employé à la promenade, et l’on se promène.

L'heure du bain succède à l’exercice ; des numéros d'ordre sont destinés à régulariser le service , et des caries de couleur différente indiquent aux personnes de l’un et l’autre sexe l'heure et les cabinets qui leur sont destines. |

Une demi-toiletie et ie déjeuner viennent après le bain , et c'est ordinairement pendant ce repas que l’on calcule les chances de pluie ou de beau temps, et que l’on se dispose à faire quelques promenades dans les environs,

On discute les avantages et le pittoresque de la côte de Saint- Amand , des chäteaux d’Effiat et de Randan, du parc de Lafont, du chäteau de Busset ; on parle même de Billy et du gour Saillant, et l’on se décide ordinairement pour les rives du Sichon , lé saut de la Chèvre ou les Grivats, comme plus rapprochés et plus faciles à atteindre à pied ou sur lesmontures du pays. Nous avons vu, pendant notre séjour, tous les sites dont nous entendions faire l'éloge, et en général nous n’avons pas regretté le temps que nous avons employé à ces charmantes promenades. Nous essaierons plus loin de servir de guide aux personnes qui voudront les répéter.

Entre le déjeuner et le diner se trouvent six grandes heures que chaque malade, ou, pour parler plus exactement, chaque individu peut ordinairement dépenser à son gré ; elles sont partagées entre la promenade, les visites, la toilette ou les causeries de salon: car chaque hôtel a sa’salle de réception assez bien meublée et munie d’un piano, dont le son et la justesse ne se trouvent pas toujours en rapport avec le talent musical des personnes auxquelles il est destiné.

Le diner, quoique ressemblant beaucoup au déjeuner, est en général plus gai. C’est

l'époque de la narration, et, outre les événemens survenus pendant Îles courses, on apprend les noms et qualités des nouveaux arrivés, et l’on se met mutuellement au courant d’une foule de petites scènes que je ne pourrais dévoiler sans compromettre ma posiion d’observateur discret,

À cette époque, les jours sont longs, les soirées sont belles, surtout à Vichy, et les personnes qui peuvent, sans nuire à leur santé , s'exposer à l'humidité et à la piqüre des cousins, profitent de la fraicheur pour parcourir les environs:

Deux promenades se disputent alors les honneurs de la soirée, ce sont les rives du

Sichon et le jardin de l'établissement. Ce dernier obtient la préférence où du moins la majorité. De grandes allées qu'ombragent de vieux tilleuls, des plätanes et quelques ormeaux , limitent des tapis de gazon entourés de plate-bandes fleuries. Le rosier à cent feuilles, le Lys et la verge d’or s'y mélent aux groupes de scabieuses pourprées, et dominent les épis violets des delphinium et les fleurs soufrées des onothéres. Plus tard, des buissons d’aster leur succèdent, et des passeroses aux fleurs omnicolores annoncent l’automne et le départ. Au mikieu, se trouve un

(24) bassin, éntouré de sorbiers aux tleurs blanches et aux grappes éclatantes. Cinq avenues principales divisent le jardin, mais une seule, celle du milieu, recoit les habitans des hôtels voisins ; Les allées latérales semblent appartenir à une autre contrée : tout y paraît mystérieux, on y parle à demi-voix, on s'y promène pour fuir la foule; elles sont pour les confidences de vraies succursales des bords enchanteurs du Sichon. Dans celle du milieu, se pressent les flots d’une foule élégante qu'un mouvement ondulatoire transporte sUCCessivement d’une extrémité à l’autre de l'avenue. Là, se trouve reunie l'élite des maladeset des curieux, sorte. de bigarrure dans laquelle chaque partie de la France et chaque pays de l'Europe se trouve représenté. Vichy rappelle alors ces grandes villes maritimes, où toutes les nations viennent se confondre et se mélanger pour leurs intérêts commerciaux. Là aussi, un intérêt commun les rassemble, c'est celui de la vie ; ils viennent échanger la richesse pour la santé, échange inégal si souvent tenté, et que la réalité ne vient pas toujours couronner de succès. Là , apparaissent en quelques jours aux yeux du philosophe, ces contrastes frappants qu'une vie entière n€ pourrait saisir dans l'isolement. Personnages

(25) de tous les pays, de tous les âges, se pressent eu se confondent ; figures colorées et embellies de sante, près de visages étiolés dans les villes, et jaunis par l’ennui ou le chagrin ; femmes jeunes, belles, élégantes, tandis que d’autres , ridées et chancelantes, n'ont conservé de leur jeunesse que l'esprit et la bonté qui ne seffacent jamais, et dont le souvenir ne s éteint qu à la mort de leurs amis. Quelle différence d'opinion entre tous ces hommes réunis sous le même ombrage, et dont plusieurs sont sincèrement séparés par le présent, du passé qu'ils regrettent où de lavenir qu'ils attendent! Quelle distance entre les hautes fonctions du magistrat, la vie errante et capricieuse de l'artiste, les habitudes réglées du rentier, et celles du vieux guerrier auquel ses blessures rappellent des souvenirs de gloire! Combien de grands noms, combien de célébrités mélangées dans ce petit espace, et qui, un jour, seront soumises au grand triage de la postérité !

C’est le dimanche qu’il fautarriver à Vichy, pour voir cette réunion brillante qu’embellissent encore les jolies femmes de Cusset et des environs. C'est un rendez-vous général auquel viennent souvent assister des beautés de Moulins et de Clermont. Des chaises dis-

( 26 ) posées sous les arbres, ajoutent au petit rapprochement que l’on a déjà pu faire de cette promenade du dimanche avec Le mercredi et le vendredi des Tuileries. Ce n’est pas ici une parodie, car les mêmes acteurs ont souvent figuré sur les deux théâtres,

Cette longue avenue où tant de grands noms et de nullités viennent se confondre, aboutit d’un côté sur la petite place où est située la source de l'Hôpital, et de l’autre à l'établissement thermal dont la galerie centrale lui fait suite. Une autre galerie latérale fait face au jardin, et s'ouvre par dix-sept arcades qui décorent la facade du bätiment.

C’est là que se rassemblent ordinairement les gens de la campagne et une partie de la population de Vichy. La danse qui, dans la plupart des pays, est un amusement, est pour les habitants du Bourbounais un objet de première nécessité, et l'on peut s’en convaincre en pénétrant sous les arcades.

On ytrouvera ordinairement deux groupes, présidés chacun par une vielle ou une cornemuse. Les deux instruments sont, comme les deux groupes, complétement indépendants l’un de l’autre, et forment , en jouant des airs différents, une harmonie dont toute la longueur du péristyle ne peut affaiblir l’äpreté.

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