‹ Vicissitudes de l'Église catholique des deux rites en Pologne et en Russie, ouvrage écrit en allemand, par un prètre de la congrégation de l'OratoireChapitre 11 sur 19 · JUSQU'AU RÈGNE DE L'IMPÉRATRICE CATHERINE II · texte numérisé non relu

JUSQU'AU RÈGNE DE L'IMPÉRATRICE CATHERINE II

L'Eglise ruthénienne prétend, comme toutes les autres, remonter jusqu'au temps des apôtres. D'après une ancienne tradition, saint André aurait prêché TÉvangile sur les bords du Don , dans la Çhersonèse et aux environs de Kiew. Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que le Christianisme s'est répandu de bonne heure dans quelques-unes des contrées méridionales de la Russie. Origène, Tertullien et les saints Pères de l'Eglise, Chrysostome, Jérôme ctThéodoret, rapportent avec uuc joie unanime, que pourla plus grande gloire de la croix , la doctrine de Notre- Seigneur avait déjà pénétré dans les régions habitées par les Scythes et les Sarmates : or, les témoignages réunis de Strabon ' et de Tacite - nous portent à croire que sous cette dénomination générique doivent être compris les Roxolans, c'est-à-dire les Russes d'aujourd'hui.

Toutefois, ces faibles germes d'un Christianisme naissant furent emportés par la grande tourmente qui, pendant le v' elle VI* siècle, poussa les peuples du Nord vers le Midi ; tous ces peuples retombèrent l.ieutôt dans l'idolâtrie, et ce ne fut qu'au ix*" siècle que l'IOvangile comincnra à

• (;co(;r., H, i i .'). — MliM., I. 7.J.

s'implanicr en Russie. Cette conversion, faible dans son origine, définitivement accomplie dans la seconde moitié du X* siècle , est due aux efforts des évéquqs catholiques de rÉgli*e grecque. L'honneur n'en saurait être attribué à Photius, homme impie et orgueilleux, qui, de simple capitaine des gardes de l'empereur, devint ministre tout puissant, et dan^Tespaqe de cinq jours, au mépris de toutes les lois de l'Eglise , se fit sacrer moine, lecteur, diacre, prêtre etévéque, par Grégoire Asbesdas de Syracuse, évêque diëposé et çorrqinpn , mais bien pu patriarche Ignace , qui , lié intimement avec le chef de l'Église romaine, envoya vers l'an 867 les premiers apôtres de la foi en Russie '.

A peine l'Église grecque fut-elle affranchie de \a tyrannie de ce misérable et obscur intrigant dont les SS. Pères du Vlir Concile général disent eux-mêmes qu'il fut né pour le crime conwie jamais homme ne la été ^, qu'ausitôt se rétablit l'ancienne harmonie des deux églises grecque et latine. Pendant que l'infâme patriarche, puni de ses méfaits parle mépris du monde entier ot la malédiction des Eplises d'Orient et d'Occident, terminait en 891 sa misérable carrière dans l'obscur couvent Arménien de Rordi, l'Église grecque s'efforça noblement de se laver de la souillure du schisme et de revenir avec le secours de l'Église romaine et

» L'empereur Coniilamin PorpliyroQénèle, historien contemporain delà première conversion dei Ruises au christianisme, raconte ce fait sans se laisser arrêter par U plui léger doute. Vitagui Dasilii Macedo, I. 99, p. i| i. Inter script, rer. Byiant. ppttThcopb. Paris i685. Voyez aussi pour le même fuit Siylitzes Cnropalatai, p. 44, Cedrenus, p. 58g, et Zonaras, p. 1^3. Les liistoriciit russes modernes s'efforcent jk tort d'attribuer la première conversion des Russes à Photius, uniquement par la raison qu'il «'on aitrihue lui même l'honneur. Photius ne reculait devant aucun moyen de calomnier et d'injurier rK'jlisc de Rome elles cvêfjuctdeGrèccet d'Orient qui lui étaient restc's atlachés. Il alla racme jusqu'à s'attribuer la yloirc d'avviir converti les Bulgares et les Slaves, tandis qu'il est notoire que cette conversion est due aui efforU des deux frères Cyrille et Méthode, que le pape avait envoyés au nord à cet effet. 11 i^'csl j.asjusr-u'k Michel, roi des Bulgares , baptisé par Méthodius, que le patriarche de Constanlinople n'ait voulu revendiquer comme le plus beau titre de sa gloire, et corair^e son véritable fils spirituel. Epist. i, ad .Michaelcm Buiirar. rcgem, éd. Rich. Moniacucius. Londini i65i, fol. p. 3 sq.

» Act. II. Collect. nmplissima concilior. cd. Mansi, 1. XVI, p. 38. sq.

du saint-siége à ses anciens principes de sainteté et d'apostolicité. Ce pienx déôir se manifesta avec éclat lors de l'élection d'Etienne, successeur de Pliotins et malheureusement sacré diacre parlai. Les Pères du huitième concile œcuménique avaient déclaré schismatiques et nulles toutes les ordinations conférées parPhoiius et refusé d'entretenir toute relation spirituelle avec ceux qui eussent été ainsi ordonnés. Le pieux Etienne, fils de l'empereur Basilien Macedo, et frère de l'empereur Léon, ayant été appelé en 892 à occuper le siège patriarcal de Con8tanlinople,Ie sage Léon craignit d'essuyer quelque opposition delà part du clergé et convoqua à cet effet tous les ecclésiastiques, à Constantinople. Là , il leur conseilla d'écrire au pape pour le prier d'accorder une dispense à ceux qui auraient été ordonnés parPhotius. < En vertu de mon pouvoir souverain, » — dit ce sage monarque aux évéques et aux prêtres rassemblés ' , — « et après mûre réflexion , j'ai précipité le criminel Photius € de son siège et je vous ai affranchis de sa tyrannie. Je ne € veux pas vous obliger contre votre conscience à continuer « vos relations avec lui, je réclame seulement de votre € piété d'ctre encomnuinion avec mon frère, afin qu'il n'y € ait qu'un troupeau, et un bercail. Ne voulez-vous pas « obéir à mon frère sans l'autorisation de Rome qui a in- « terdit Photius, eh bien! écrivons au pape et supplions-le € de lever toutes les interdictions qui pèsent sur les prêtres « ordonnés par Photius. > Conformément à cette sage proposition du pieux empereur, le noble et savant évéque de Néo-Césarée, Stylianus, écrivit la lettre suivante au pape Etienne I, au nom de tous les évé(pjcs, j)rétres et moines du patriarchat de Constantinople-. » L'Église catholique f et apostolique de N.-S. confond toujours ses adversaires c et ses agresseurs. Car il est écrit : i3icu anéantira ses ad- « versaires, et quiconque agit contre l'Eglise, est un enc nemi de Dieu. Comuje nous savons que c'est ton siège

• Voy.l.e Qnien ord. ff. prxilicalor., Orinisriit i^iianiM. T. l, p. a.'o. P.îrïsiii i^go m- — ' Voyc7 Maosi Collecl. conrilinr. T. X\l, p. 4 ') !"|

nposloliqnc qui nous gouverne et nous dirijije, nou<; supplions Ta Sainteté par cet humble ccrit d'accorder pardon et miséricorde au peuple qui s'est rendu coupable par sa communion avec Photius. Il était juste et équitable que tu aies, dans ta haute sagesse, condamné Photius, qui fut schismatique dès le commencement, que des schismatiques ont ordonné en dépit des lois sacrées de rÉglise, et qui depuis a entassé scélératesse sur scélératesse. Nous te supplions de nous accorder pardon et miséricorde afin que TÉglise de Constantinople puisse participer de nouveau à la paix. Nous t'en supplions, saint père, prends ce malheureux peuple en pitié. Saint Pierre, dont tu occupes la place, se joint à nous, lui qui a appris de notre pasteur commun qu'il fallait pardonner septante fois sept fois à ceux qui ont sciemment péché. Exauce nos prières afin que toi aussi tu obtiennes la grâce et la miséricorde de Dieu, et gouvernes le plus long-temps possible rÉglise catholique et apostolique par l'intercession de la sainte Mère du Sauveur, des esprits célestes, des apôtres, des prophètes, des martyrs , des confesseurs et de tous les bienheureux. > A partir de cette époque et pendant plus de i6o ans, les successeurs de Photius restèrent dans l'union la plus intime avec l'église de Rome et son chef jusqu'au turbulent Michel Cérularius qui, reprenant l'œuvre déplorable commencée par Photius, ne craignit pas de la contiuiior et de la consommer. L'Eglise compte quatre saints parmi ces vertueux patriarches : ce furent Etienne {-[ Sg3), Antoine JI, surnommé Gauléas (-{- 896), Tryphon (1' 933) et Polyeucte (-]- 970). L'immense science et la sainteté du dernier lui valurent le surnom du second Ghrysostome de l'Eglise grecque. Cérularius lui-même resta uni à l'Eglise de lîomc ])endant les premières années de son patriarcat, qu'il occupa en T043, après être sorti du couvent Studium ou il avait été détenu depuis io35, pour avoir trcn)j)é dans une cons.piration contre reni|)creur Micliel V|. Les l<'i;;its du

saiiit-siége venus à Cunstantinople en io54 pour rétablir la paix troublée entre les deux Églises d'Orient et d'Occident trouvèrent la ville toute catholique *. Ce qui prouve irrécusablement l'unité des deux Églises jusqu'en io54, époque où Gérularius avait déjà répandu ses erreurs, c'est que cette année-là même on trouve encore les noms des papes romains sur les diptyques des patriarches d'Orient, et qu'on les mentionne pendant le sacrifice de la messe. Gérularius s'en plaignit à Pierre, patriarche d'Antioche, lui fit là-dessus d'amers reproches , et lui enjoignit non seulement de ne plus continuer à le faire à l'avenir, mais encore d'effacer les noms des papes de ces listes respectables. Ce prélat, homme d'un caractère doux et conciliant, désapprouva énergiquement celte basse vengeance de Gérularius , et lui rappela que l'Église grecque avait constamment suivi cette sainte coutume. « Je suis témoin irrécu- « sable, » disait-il, dans la lettre qu'il adressa, en io54, à cet indigne prélat-, « et une foule d'hommes distingués « dans la science peuvent l'attester avec moi , que sous « Jean de sainte mémoire , patriarche d'Antioche , le nonce K du pape également appelé Jean ( 8' de nom, 872 — 882) « fut inscrit sur les diptyques avec ceux des autres pa- « triarches d'Orient, et quand je fus à Gonstantinople il y « a 45 ans (c'eit-à-dire en 1 009), j'entendis sous le patriarche « Serge II, de sainte mémoire (f en 1019), mentionner à la « messe le nom du pape régnant avec ceux des autres pa- « triarches. » Pierre lui donne ensuite le conseil de se réconcilier avec l'Église de Rome afin de ne pas augmenter la scission et d'éviter sa ruine et sa propre chute.

La véritable conversion de la Russie coïncide précisément avec l'intervalle de temps écoulé entre Photius et Gérularius, époque où l'on ne trouve pas de trace d'un schisme quelconque. Il nous semble donc que l'Église

» Rapport du légat du naint-sicgc au pape Ixon IX, de rjiintr irt,"i4- — Voyez Mu«si,l. c.,t. XIX, p. ^78. — *Dans Joh. iJapl. (Jotclcrii , lÀclc». (;ra.i.u nioniiiiiciu.t Lut. Par. 1C81, iu-4», t. Il, p. i46 et i48.

Russe porte un sin{;ulier préjudice à la saintelé de sa foi, lorsque, pour légitimer sa soi-disant orthodoxie d'à présent, elle prétend , au mépris de toute vérité historique, et poussée par une haine si contraire à la charité contre l'Église de Rome sa sœur aînée, avoir accepté ses premiers mission» naires d'un homme savant, il est vrai, mais qui n'était, après tout, qu'un soldat grossier, corrompu , souillé de crimes et plein de cruauté, comme l'était Photius, tandis qu'Ignace était un homme de mœurs douces et saintes et l'un des plus beaux ornements des Eglises d'Orient et d'Occident '. Nous manquons de renseignements qui puissent préciser les progrès des premiers missionnaires d'Ignace; toujours est-il que la première église, fondée par eux à Kicw en 867, fut en 879 arrosée du sang de deux martyrs, Askold et Dir. La religion chrétienne persécutée et luttant avec peine, ne paraît pas avoir pénétré dès le commencement dans Tintérieur du pays, et le fameux traité conclu en 911 entre les Russes et les Grecs nous montre les premiers plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie. Ce fut sous le règne de la pieuse et sage grande duchesse Olga que l'on vit poindre l'aurore du christianisme. Son époux, le grand duc Igor (912-94^), avaittraité les chétiens avec beaucoup de douceur; à la mort

' Karamsin se trouve lelleaicni embarrasse |>.tr les ilocitmenis qui clal)lis5cntiruiic maDière incontettable que c'est I(;nace qui envoya les premiers prédicateurs de la foi en Russie, qu'il en est réduit A supposer deux missions successives, l'une en 866, sous le patriarchat de Photius, la seconde plus tard , sous celui d'Ignace, et attribue la première k Photius comme à l'homme le plus IcKrc de son temps. Or, tous les annalisies anciens ne parlent que d'un seul envoi de missionnaires en Hiissie pendant le IX* siècle : soit qu'ils nomment expressément Ignace, soit qu'ils ucgligcnl de meutionoer son nom. L'hypothèse de Knramsin n'est donc ])as souicnahle , bieu qu'elle soit adoptée par le savant Sirahl dan^ :on Histoire de rFglise Russe, t. 1, p. 45. Comparei l'excellent ouvrage de Joscphi Simon. Assemanni Origines Eccles. slavon., p. 11, cap. i : Hnssi ad Christi fiilein sub Bmilio Mncedone imprr. convcrtunlur, et a S. Ignntio patriatxhn episcopum accipiiint. Knlciidaria Ecctcsim universoe. Rome 1754, P- 2^7-265. Ue plus les savants Jésuites d'Anvers : De conversiotw et Jide Russoruin DisiCiiatio, dans les Aria sonctor, seplemli., t. II, p. 27 Anlvtrpicc, 1748, et particulicriment rexccllcnt opuscule dusa\uut et pieux prélat romain monslgnor J. Viccardelli, Diacitolio de ry,i<jit\c Chiistiona: rclfjiono in Hussid. Roina 183'», m -S".

de ce prince, elle prit en maing les rênes de l'État et gou* verna jusqu'en f)55 , pendant la minorité de son fds Swatoslaw. Gepriùce étant monté sur le trône « elle se rendit àConstantinople, fut baptisée par le saint patriarche Thëophiiacte (933-g56),quifut élevé à cette dignité par le pape Léon VII *, changea son nom d'Olga pour celui d'Hélène, en l'honneur de la mère du grand Constantin, et h son retour enmena un prêtre à Kiew, où elle s'occupa activement à répandre lé christianisme. Le Vénérable Nestor dit en parlant d'elle*, a qu'avant-coureur du christianisme elle était comme l'é- R toile du matin qui précède le soleil , comme l'aurore qui « annonce que l'astre du jour va paraître dans tout l'éclat « de sa gloire. Elle brillait comme la pleine lune dans « une nuit obscure, comme un diamant dans la fange. » Olga éleva, en 966, une ôglisc à Kiew en l'honneur de .saint Nicolas ; mais en vain s'efforça-t-elle de convertir le grand duc son fils. Elle mourut en 969, en odeur de sainteté.

La religion chrétienne ne s'établit défi litivement en Russie que sous le règne de Wladimir-le-Grand, surnommé l'Apostolique (980- loi 4)- Longtemps idolâtre, après avoir fait fumer les autels de ses dieux du sang des victimes humaines, il se convertit en 988, reçutle baptême des mains de l'évêque deCherson ou Korsun, ville chrétienne de la Tauride, et depuis lors , aussi zélé pour la foi chrétienne qu'il l'avait été pour le culte des faux dieux , Wladimir brisa partout leurs images et les fit livrer aux flaniincs. Perun', le dieu principal de ?i Russie, celui que Wladimir avait le plu» honoré, et dont les statues, à la tête d'argent , s'élevaient sur les montagnes saintes, au milieu même de Kiew et de Nowgorod-la-Grandc, près du palais des souverains, Perun* fut renversé de son piédestal. Attaché à la queue d'un cheval tandis que douze hommes le brisaient à coups

' Le Qiiicti, Crions (;liri>t., t. I, ji 35< m(. — ' Liliiioii il.- Sililoz^r, I" ji^rC , 11.38. — ^ Dieu (le la fouille. (iVii»c </» Tifiduilcui.) — i Ibidem, p. f*', '^i 1 Histoire de Russie par Karinuin, ti a<l allcni., I" pari , p. t-f^.

de massue, il fui pronieno au milieu des populations ctounées, et précipité dans les flots du Dnieper. Le peuple pleura d'abord amèrement la chute de ses dieux; alors parut une proclamation qui enjoignait à tous les habitants, riches ou pauvres, seigneurs ou esclaves, de se rassembler tel jour, au matin , sur les bords du Dnieper, pour y recevoir le baptême, sous peine d'être déclarés ennemis du prince. Cette proclamation ébranla les consciences des Russes, ils commencèrent à regarder comme sainte et bonne la nouvelle religion que le grand-duc et les boyards embrassaient en dépit de leurs dieux, et coururent sur les bords du fleuve au jour indiqué , attendant avec anxiété l'arrivée du prince. Le pieux duc parut bientôt entouré d'un brillant cortège de boyards et de prêtres ; à un signal donné tous entrèrent dans le fleuve pour y recevoir le baptême. Nestor nous a laissé une touchante description de cette auguste solennité, « que le ciel et la terre, » s'écrie-t-il dans Tenthousiasm" de sa joie, « célébraient ensemble en ce jour. Les plus grands, « dit-il, entrèrent dans l'eau jusqu'au col, d'autres n'en « avaientque jusqu'à la poitrine ; les plus jeunes se tenaient « près du rivage, les mères tenaient leurs enfants entre « les bras, tandis que les prêtres assis dans des barques « récitaient les prières du baptême. Wladimir à genoux sur a. le rivage priait. Grand Dieu! disait-il, créateur du ciel «et de la terre, jette un regard de compassion sur ton « peuple, bénis tes nouveaux enfants, donne-leur la lu- « mière qui leur fasse voir en toi le vrai Dieu, afm qu'ils a t'adorent comme les chrétiens. Affermis la foi en leurs « cœurs et soutiens-moi contre les tentations du mal. Je « me confie en toi et avec ton secours je sortirai victorieux « du combat avec l'enfer. »

La conversion de la Russie accomplie d'abord en la personne de la grande duchesse Olga, puis dans celle du grand duc Wladimir, enfin dans le peuple tout entier, ol uniquement, comme ou le voit^ rœuvrc des prêtres catholiques de rÉglibC grecque de Couï-lanlinoplc, et nous le

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répétons , elle fut accomplie à une époque où les liens de lamitié la plus étroite unii;saient les Églises d'Orient et d'Occident. C'est là un fait incontestable, et le célèbre évêque de Crémone, Luitprand, nous en fournira au besoin une preuve éclatante. L'empereur Othon 1" l'avait envoyé, en 969, auprès de l'empereur Nicéphore Phocas pour demander la main de sa fille Anna. Après avoir fait un grand éloge de saint Polyeucte, qui dirigea le siège patriarcal de Constantinoplr avec tant de sagesse, de g56 à 970, et après avoir donné sur l'union des deux Eglises une foule de renseignements précieux et intéressants, Luitprand continue en ces termes ' : « Mais pourquoi m'étendrai-je « davantage sur cette union? L'Église de Constantinople « n'est-elle pas soumise en tout à notre sainte Eglise catbo- « lique et apostolique de Home? et ne savons-nous, que « dis-je, ne voyons-nous pas que l'évéque de Constanti- « nople ne bC servit jamais du pallium sans la permission « de notre saint père? »

C'est dans cet esprit d'harmonie et de paix entre les deux Eglises, que les grands ducs et les premiers métropolitains de Kiew travaillèrent à répandre et à affermir la foi chrétienne dans leur pays. Les métropolitains Michel I"(988-992), Léontias (992- 1 008), Jonas ou Jean ( 1 008-1 o3 5) et Théopemt (io35-io5i). (C'est sous ce dernier, et pendant le règne du grand ducJaroslaw, que la cathédrale de Sainte-Sophie à Kiew fut construite sur le modèle de la cathédrale du même nom à Constantinople, et élevée à la dignité d'église métropolitaine en loSy). Tous ces métropolitains, (rrecs de naissance et venus de Constantinople, restèrent aussi étroit jment unis à l'Eglise romaine que les patriarches de Constantinople jusqu'à l'avènement du malheureux Cérularins. Il est jncme constaté que l'Eglise russe resta plus longtemps fidèle à TEglise romaine que sa sœur l'Eglise grecque. Le cinquième métropolitain de Russie, liilarion (i(>5 1-1072),

' Lcjaiio cjiis ail Niicjiliunim IMiocam apiul Murdtnri î>cri|iloreî rrriiiu i(al;«arum, p. Il, i.I, p. ./|8t?.

rendu par le métropolitain Ephraïiu( 1090- 1096). Il prescrit de ce'lébrer dans toute Tliglise russe ', comme un jour de fête j 1 anniversaire de la translation des reliques de saint Nicolas, faite de Myra en Lycie à Bari, dans la Basse-Italie. L'Eglise grecque n'avait point adopté cette fête instituée par Urbain II, et encore aujourd'hui, on ne la célèbre que dans l'Eglise latine et les Eglises russes unies et non unies. L'introduction de celte fête en Russie s'explique facilement. Les moines russes faisaient de fréquents pèlerinages au tombeau de N.-S. à Jérusalem, plusieurs d'entre eux assistèrent probablement à la translation des reliques de saint Nicolas, et il se peut que l'évêque Théodose, envoyé par le pape Urbain II, en 1091, auprès du grand duc Wsevvolod , pour l'engager à prendre part à la première croisade, eût contribué à faire adopter cette fête dans son pays.

C'est encore à cette même époque d'union entre les deux Eglises qu'il faut rapporter la rédaction de tous les î vies qui ont servi et servent encore aujourd'hui au culte en Russie: or, on n'y trouve pas la moindre trace d'esprit scliismatique. La plupart d'entre eux furent rédigés par des hommes intimement unis à l'Eglise romaine et sous son influence directe. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, le grand Menœum de l'Eglise russe, l'im des principaux livres du culte public, contenant les cérémonies, les prières et les hymnes pour tous les dimanches et les fêtes de l'année, a été composé par saint Cyrille, frère de saint Méthode, qui tous deux prêchèrent l'Évangile aux Slaves, et viinent mourir à Rome. Ce furent eux qui traduisirent en langue slave l'Octoïque, célèbre collection des hymnes de l'Egliserusse; la traduction slave de la Bible, adoptée par l'Église russe, est encore leur ouvrage. Tous les livres de liturgie, rédigés par des Slaves catholiques, furent approuvés par le sainl-siége. L'Église russe s'en est servie exclusivement dans les premiers siè-

' I>e là le bel acrosiiclic du Mcn;euiii i;u»jf :

Virloris Cflrhri^, diim fil iiHiulalio sacra, Jure suo Riis>i , muir vcncMiitiir cuni.

clés de s©n existence, et, aujourd'hui , une bonne partie de la liturgie catholique y est encore en vigueur '. Saint Wladimir et son successeur le grand duc Jaroslaw (1008^1 o3 5) mirent un grand zèle à faire traduire les livres d'église en langue slave; une société de savants prêtres s'occupait à Nowgorod de ce travail, par ordre spécial du grand duc Wladimir ^.

A l'appui de ces faits déjà si concluants par eux-mêmes, en viennent d'autres également importants : tels sont les relations d'amitié des souverains de Russie avec les princes catholiques de l'Occident et les successeurs de saint Pierre, et les nombreux mariages contractés dans les x', xi* etxii* siècles entre les princesses russes et les princes de l'Occident. Ainsi, Wladimir maria son fils Swatopolk (ioi5 — 1019)3 une fille du roi Boleslas Ghrobry de Pologne (992 — 1025). Ce fut le pieux Reinbert, évêque deColberg, qui accompagna le jeune prince dans son retour à Kiew, et y séjourna quelque temps, entouré du respect du grand duc et de la considération que lui valurent su science et ses vertus '. Casimir, sorti du couvent de Quny pour monter sur le

' II est difficile d'imaginer les motifs sur lesquels s'appuient de nos jours les auteurs russes et les écrivains polonais déviiués à la Paissic pour prouver que, nonseuleraent la Russie, mais encore la Pologne, et tous les peuples slaves, c'iaienl tchismatiques grecs à une e'poque où personne ne pensait dans l'Eglise grecque à se séparer de l'Église de Rouie. Le plus extravagant de tous est Maciejowski. Nous renvoyons nos lecteurs à l'excellente réfutation des opinions erronées de cet auteur, faite par notre ami Parlholomée Kopitar, })il)liotliccaire de l'empereur, ;i Vienne, qui s'est A jamais illustré dans la littérature slave, et nous saisissons cette occasion de le remercier de l'envoi qu'il nous a fait de son livre : llcsychii Glossoqraplii discipu'iis et Russus in ipsn Coiistaniinopoli Sac. XlI-XIIl, e Codice Vindnbonensi, etc. Vindobonae 18^0 , pag. 5C-58 et passim. On consultera avec autant d'intérêt une lettre du même auteur à la Gazette universelle, insérée dans le n° 1H9 du 8 Juillet iSSy. C'est une réjwnse à la notice qu'avaient publiée les journaux russes sur l'union de IKglise ruthcuienne avec l'Église de Rome au i6« siècle. Voyez Climel, Pannonischer Ursprung der .Slavischen Liturgie, publié à Vienne en l838, qui prouve que l'Église grecque n'a rien fait pour que les Slaves adoptassent le rite slavon.

' Voyez Evcr Dcitrxgc zur Kenntniss Russiands und seiner Gcschicbte.

î D. Ditnuirii% Mcrscburgcns.clironic, lib. IV, siil'fiiu', npud Lcibuit^, Scriplor. rcr. Drunswicens. t. I , p. 35; sq.

Irone de Pologne (1042 — io5, épousa en io43 Marie^ sœur du grand duc Jaroslaw; le fils de ce dernier, Isaslaw 1'^* (io54 — 1077)» épousa à son tour la sœur du roi Casimir. Jaroslaw avait épousé la pieuse et sage princesse Ingegard, fille d'Olof, roi de Nor>vége (1024), que TÉglise compte parmi ses saints. 11 en eut six fils et trois filles : la première, Anastasie, fut mariée à André, roi de Hongrie (1 046— 1 060); la seconde, Elisabeth, épousa le roi de Norvvége Garald IV, surnommé le Sévère (1047 — ïo66):, la troisième enfin, Anna, fut mariée à Henri 1", roi de France (io36 — 1060). Le célèbre évêque de Meaux, Gauthier 1", surnommé le Sage, et le comte Vascelin de Ghalnico, furent chargés d'aller chercher la jeune princesse à Kiew. Reçus et fêtés en Russie avec une pompe inusitée, ils ramenèrent Anna en France, où, couronnée reine en io5i ', elle sut gagner Tamour de ses nouveaux sujets, par sa piété fervente et une rare sagesse ^. La riche dot que lui donnèrent son père et son époux lui servit à fonder à Senlis, en 1069, un magnifique couvent consacré en l'honneur de la sainte Trinité , de la sainte Vierge, de saint Jean-Baptiste et du martyr saint Vincent. Son fils, Philippe, en confirma les privilèges en 1069'. Devenue veuve, elle épousa en secondes noces, en 1062, le fameux Paul, comte de Valois, et retourna en Russie, en 1076, après la mort de ce dernier. Des deux filles du grand duc Swatopolk, Tune, Byslawa, épousa, en 1T02, Boleslas I", roi de Pologne; la seconde, Preslawa, fut mariée à Goloman , roi de Hongrie (109:") — 1 1 14)-

Mais le plus remarquable de tous est le mariage de la pieuse Agnès, nommée aussi Praxèdc ou Adélaïde, fille du grand duc ^Vsc^volod I" (1078—1095), avec l'empereur Henri IV. Cette vertueuse fenune, peu faite pour vivre

' Clironicon vctiis ab an. 98G-1109, ail n. 1047 apuJ Diitliesi'c, Scriptores hist. Fianconnu, t. IV, p. 9-,

' Gdltin cliristiima , opcra et sliullo monacliuriini coii,'^rc;^alioiiis S. Mniiri oriliiiis S. Pxncdicii , ctl. allpia. Paiisiis \-/\'\, fol. i. VIH, p. xGo'è.

Vi.yc/. Galliit clnistinna, t. X. In^truinoiita ccrlisi;f Silvaiirinii^is , n" 3, \>, 20 (. Voyez aussi p. 1 Vj^.

avec un prince aussi corrompu, lui reprocha bientôt ses honteuses débauclies et sa conduite déréglée. Henri, irrité, hii fit subir les traitements les plus grossiers, et finit par la jeter en prison à Vérone. La margi-ave Mathilde, si célèbre dans l'histoire par «on ardente piété et sa haute sagesse, Tune des plus illustres femmes de son temps, et qui, dévouée aux intérêts de l'Église , protégea si noblement le pape Grégoire VII; la margrave, informée du sort d'Agnès, envoya un détachement pour la déliver et la recueillit dans son château de Ganossa. Mais Agnès, impatiente de se justifier des calomnies que Henri avait répandues sur elle, se rendit aux conciles de Constance et de Plaisance tenus en 1093 et 1095. Ce dernier, l'un d'.'s plus brillants de l'époque, était présidé par Urbain li; on y comptait plus de deux cents évêqucs, quatre cents abbés, quatre mille religieux ettrentemillelaïques. Le concileaccueillitavecbonté les plaintes de l'infortunée princesse; Urbain H confirma la sentence des évoques allemands qui rompait son mariage avec Henri IV, la releva de tous les péchés que lui avai|: fait commettre l'inconduite de son époux , et lui conseilla de passer le reste de ses jours dans un couvent '. Agnès suivit ce pieux conseil. Revenue en Russie et accueillie avec amour par le cl(irgé et le peuple , elle prit le voile et devint abbesse du couvent fondé en Thonneur de saint André par la reine Anne de France. Se vouant h la propagation de la foi, elle s'occupa avec ardeur à répandre, parmi les filles des nobles russes, les bienfaits de Téducation, et mourut en 1 109, bénie du ciel et vénérée de ses compatriotes, dont la pieuse reconnaissance lui conserva jusqu'à nos jours le nom de mère de la patrie '-.

Or, nous le demandons, toutes ces alliances auraientelles pu se conclure si d'anciens liens ne rattachaient l'Eglise russe à l'Eglise de Rome?

• Voyez Mansi CoUcct. concilior., i. XX, p. 800. Baroiiius adanii. 1093, S 4; n»)», s:^, et 1095, S 2.

' Taiitïclieff. Histoire d-' Hussio, T put . p. i.lS, u'<, jT(. IliiJ., 3«p3ri.. |i. iii.

Mais c'est surtout dans les relations purement politiques de la Russie, que se manifeste Tuuion et la concorde entre les deux Eglises. Sans discuter ici rimporlancc du traité conclu entre la grande duchesse Olga, Tempereur Othon l" et le pape Jean XU, en 960, et de celui signé parle grand duc Jaroslawet le papeBenoît VIIF, en 1021, dans le même but de demander des évoques catholiques, qu'il nous suffise de rapporter en peu de mots comment le grand duc Jsasla^v demanda aide et protection au pape Grégoire VU, contre les empiétements de son frère Wseslaw. Il envoya son fils à Rome pour implorer la protection du saint père, et donner l'assurance qu'il était prêt à reconnaître sa suzeraineté spirituelle et temporelle , et le pape daigna s'interposer entre le grand duc et ses sujets révoltés. Grégoire accueillit sa demande avec la chaleur qui distinguait ses moindres actes. Un légat envoyé par lui en Russie et en Pologne, rétablit la bonne harmonie entre Jsaslaw et son frère, confirma le grand duc dans la possession de ses États, et, de plus, lui assura l'alliance de la Pologne. Ce résultat aussitôt obtenu, le pape l'annonce au grand duc dans une lettre toute paternelle, datée du 1 5 avril 1075, et lui octroyé, au nom du prince des apôtres, la souveraineté de la Russie *. Le puissant roi de Pologne , Boleslas 1" reçut en même temps une lettre du pape, où celui-ci lui demande de vivre en bonne intelligence avec le grand duc de Russie, de respecter ses Etaùs, et de lui restituer tous les biens dont il l'avait dépouillé -.

La Russie est donc, dans tonte l'acception du mot, un fief du saint-siége. Nous doutons que le grand duc Jsaslaw eût osé implorer la protection du pape, si le pouvoir du saint-siége n'avait pas été reconnu en Russie, et s'il n'y avait pas eu entre les deux Eglises paix et union durable. Cet événement remarquable établit donc incoiitcsiablement

' Voyez Mansi CoUcclio concilior., t. XX, p. i83, •. ii, cpisi. 7J. ' Lil). Il, epijt. 73, sub Gncin, i. c, p. i8i.

qii'à cette époque l*E[;lise russe n'entrait pour rien dans le schisme qui désolait l'Orient.

L'union des deux Eglises se continua à travers de nombreuses vicissitudes jusqu'au XV* siècle. Le schisme s'y fait voir quelquefois, mais rarement, et sur des points isolés. Beaucoup de personnes en Rucsie, distinguées par leur savoir et leur haute position dans le clergé et l'Etat, se sont constamment efforcées de faire remonter le schisme deleurEglise aux temps les plus reculés; mais leurs preuves sont controuvées, fausses ou reportées à une époque bien postérieure à celle où la haine qui anima l'Eglise grecque contre l'Eglise latine se fut en effet propagée en Russie. Le schisme n'avait pu s'y maintenir avant, car l'origine de l'Eglise russe coïncide précisément avec l'époque de la plus étroite union entre les Eglises grecque et latine, car l'Eglise russe ne prit aucune part à l'audacieuse révolte de Cérularius, et qu'enfin à la mort de ce patriarche, en 1069, les relations d'amitié entre les sièges de Rome et de Constantinople furent en partie rétablies *. Ce fut pendant les troubles plutôt politiques que religieux qui agitèrent cette Eglise que le grand duc Jaroslaw parvint à détruire toute influence du patriarche deConstantinopIe sur l'Eglise russe, en élevant au siège métropolitain de Russie, lors du concile de Kiew en io5i, le savant et pieux Hilarion, natif du pays. Il est certain qu'on ne saurait indiquer aucune trace de scission entre les deux Eglises qui fût antérieure à l'année II id. Le premier document qu'on puisse y rapporter, est une disposition ou mandement rendu par le métropolitain Jean, dit le Prophète. Nous le devons au célèbre Herberstein , ambassadeur de l'empereur Maximilien, qui, en ayant découvert l'original en langue slavonne, le traduisit en latin et l'annexa à sa dépêche officielle -.

' Nom en voyons la preuve dans l'acciicil ainic;il f|itc fit Conslaiiiinople nu U'i^ai Pierre, évêfjuc (l'Ann[;ni, et dans la jirolcction (lu'oftVit Urbain U à rcnijicreiir Ak-xis Comnènc, — • Ilcrnni moscovitaruni Basilic.x, i">5ri, p. ?itj. Fraiicof. ad .M. iGou, p. î4.

Les auteurs riisscî?, et après eux les auteurs allemands, attribuent ce mandement à Jean F', métropolitain de Russie (1080- 1089), aussi distingué par sa piété que par son savoir et que ses contemporains avaient surnommé le prophète du Christ. Or, voici comment s'exprime sur ce vénérable prélat, Nestor, moine du célèbre couvent des Catacombes (Peczery), à Kiew, justement regardé comme le père de l'histoire de Russie, et qui, né en io56, mourut en 1 1 t6. « Homme d'un immense savoir, il se dévoua à l'instruction du clergé; affable envers tout le monde, sans distinction aucune, il compatit surtout aux malheurs du pauvre, en le consolant de ses paroles et le soutenant de son aumône. » Le mandement dont il s'agit n'est point conçu dans un esprit de conciliation et de bienveillance, car il interdit aux Russes toute communion avec les catholiques latins, défend auji souverains de marier leurs filles à des princes latins, déclare le baptême des catholiques de Rome nul et sans valeur; il les appelle Tartares, qu'il faut convertir à la vraie foi, et s'élève avec indignation contre la vie déréglée des moines, auxquels il défend d'assister aux danses et autres réjouissances nuptiales. Pour ce qui regarde la défense d'entretenir des relations spirituelles avec les catholiques latins, elle ne s'accorde nullem.ent avec ce que nous avons dit des relations d'amitié qui unissaient pendant si longtemps les Eglises russe et romaine. L'interdiction de mariages enlre princesses russes et souverains d'Occident est tout aussi inadmissible, car jamais ces mariages ne furent plus fré(juents que vers la Hn du xi'^ et le commencement d«i XII'' siècle; or se peut-il que les princes russes osassent braver l'influence des métropolitains et transgresser leur commandement? Mais ce qui prouve le mieux que ce commandement faussement attribué au métrojiolitain Jean, dit le pro[)hètc du Christ, est encore bien postérieur, c'est l'indignation qu'éveille dans lànie du soi-disant réformateur la vie déréglée des moines. La manière dont il on parle fait supposer une époque où l'inslituliou monastique aurait d;;jù 1. 2

poussé de profondes racines; or, du temps du métropolitain Jean, il n'y avait que bien peu de monastères en Russie. On ne trouve, vers l'an loio, qu'un seul couvent, c'est celui d'Abicibam à Rostov,'. Le monastère do Peczery à Kiew, fondé en io5o, n'acquit quelque célébrité que vers la fin du siècle. C'est de son sein que sortirent tant d'bommes célèbres par leur piélé et leur savoir; c'est le monastère qui, égalant en reuommée les fafilTeux couvents de Monte-Cassino , de Westminster, de Tours , de Fulda et de Saint-Gall , fournit au vénérable Nestor une des plus belles pajjes de son histoire. Le soi-disant mandement parle de Tartares. Celte assertion acbève de démontrer sa fausseté. Au temps du métropolitain Jean, les bordes barbares étaient entièrement inconnues aux Russes; les Tartares, conunc le dit Kararr\sin lui-même ', n'apparurent qu'après les vingt premières années du XIII* siècle. Ce mandement n'est donc point l'œuvre de Jean 1" ni de Jean II, car à cette époque, comme nous l'avons vu, jamais l'union des deux Eglisea n'avait été plus intime et plus étroite ; il ne peut être attribué ni au pieux Ephraïm, qui introduisit en Russie la fête de la translation des cendres de saint Nicolas, instituée par Urbain II, ni au métropolitain Jean 111(1164-1167), que nous verrons bientôt en correspondance active et amicale avec le pape Alexandre III. Ce mandement n'a pu être écrit qu'au xiii'" siècle, et nous ne concevons pas que Karamsin - et que le savant StrabP lui-même ayenl persisté à l'attribuer au métropolitain Jean V\

Sans nous arrêter à examiner d'autres documents de ce genre, également fabriqués après coup, comme celui du discours du métropolitain Léontias contre les Latins (99 *•- 1008), dont deux manuscrits se trouvent à la bibliothèque synodiale de Moscou et où il s'appelle métropolitain de Perejaslaw , tandis que ce vicariat ne fut fondJ qu'en 1070 ,

• Iliitoire de Russie, 3» part., p. iH, iioiei. — ' Ihitl., a' i)arl., p. 8J. ^ — Illbloire lie l'ilj^liie n ï»e, p. 1 14-

discours plein de mcnsonj^es , de calomnies , dirigés contre l'Eglise romninc, — bornons-nous à dire que la première trace de schisme se fait voir d.ms une épître du métropolitain Nicépîiore I" (noG- 1 120), adressée au grand duc Wladiinir H Monomali (ni3-ii25) et portant pour litre < de l'Eglise latine et de sa séparation d'avec les autres Eglises d'Orient ', » Nicépîiore, Grec de naissance, avait été sacré métropolitain de Russie en 1106, parle patriarche de Constantinoplc. Nourri de la haine que le clergé de cette ville commençait déjà à porter à TEglise de Rome, témoin de Tanimofiité des empereurs d'Orient contre les croisés , il n'est point étonnant qu'il ait appporté avec lui en Russie cet esprit de haine et de discorde. — Mais le clergé russe ne se laissa pas entraîner. — Les prêtres latins continuèrent à exercer paisiblement leurs fonctions; des évéques la ins recevaient Taccueil le plus amical à leur arrivée à Kiew, et l'Eglise russe célèbre encore aujourd'hui, le 6 août de chaque année ^, la mémoire du moine Antoine, surnommé le Romain, qui, venu de Lubeck, fonda à deux verstes de Nowgorod, sur les bords du Wolchof, le monastère d'Anlonius sur le modèle de celui de Peczery à Kie\v. Ce saint homme travailla sans relâche à répandre la religion chrétienne dans sa nouvelle patrie, jusqu'à sa mort, advenue en I r47- Son monastère existe encore de nos jours et Ton y montre de précieux vases d'argent couverts d'inscriptions latines, qu'il avait apportés d'Allemagne. Sa dépouille mortelle fut exhumée en 1097 et renfermée solennellement le i" juillet de la même année, dans un cercueil enrichi d'argent. Six siècles plus tard, l'impératrice Elisabeth Petrownant placer, le 6 août 1747, ses reliques dans un cercueil de cyprès également enrichi d'argc nt. iîainte Eu|)hrasine, fille du prince de Polock, est honorée par les deux Eglises grecques en Russie. T'n svnode, teini à Zamosc en 1720, en

• Reijnprinu' ilnns le inciiiirr vohimr des Mémoires «le \.\ .'^oiiiii'- liislorinue «le Moscou. Moscou , i8i;'>. lAlr.nii «le Karamniii , 2- p.iri., ji. iH8. ' À\srintinui C)i'n\'lci. iirl<<. iiiiii'rr.^ I. \'l. |i. .^if) m| ("I <'[.

«huroia le culte. Elle avait foiulr, en ii jo, tlans lo «intljé «le I*olock qui , eu 1 1 1 3 , Fut érigé en éveclié par Wladimir II Monoinah, le monastère de Jésus et Marie. Elle y prit le voile avec sa sœur Goreslava et sa cousine Svenislava, et en devint abbesse. Emportée par sa piété , elle entreprit le pèlerinage de la Terre-Sainte et mourut le 28 mars 1 1 78 , dans le couvent grec de la sainte Vierge à Jérusalem. Des moines du rite ruthénien-uni, de Tordre de saint Basile, transportèrent son corps à Polock vers la fin du xvi*^ siècle, et le déposèrent solennellement dans Téglise des Carmélites. Le synode de Zamosc avait également décrété le culte de saint Wladimir et de ses deux fils, les martyrs Boris et Chleb, massacrés en ioi5 par des Russes païens.

On ne trouve nulle trace de scbisme dans les nombreuses questions que le moine Cyrille adressa à Niphont , évéque de Nowgorod (i i3o-i i56), sur une foule de matières dogmatiques et disciplinaires, ni dans les réponses de ce dernier '.Le savant et pieux métropolitain Jean III (11G4- 1167) entretint une correspondance amicale avec le pape Alexandre III (i 160-1 181), circonstance d'autant plus importante que le méti'opolitain était Grec de naissance et avait été sacré en 1164, par le patriarclie Lucas Chrysoberges (i 155-1169). Sa lettre au pape respire la douceur, Tamour et le respect ; oii y voit partout le vif désir de cimenter Tunion des deux Eglises; il y mentionne tous les sujets de dissension qui les sépare notamment en matière de discipline , prie humblement le pape de mettre fin à cette déplorable querelle et le conjure de s'adresser à cet effet au patriarche de Constantinople , à tous les métropolitains de l'Eglise d'Orient. Il déclare qu'il s'estimerait heureux de recevoir une réponse du saint-père et termine en le priant d'agréer les humbles salutations des évoques , du clergé, du grand duc, des boyards et grands du royaume -.

• Asscnumnilnc. cil , t. IV. |i. 386 sq. — ' Se trouve iliiiis llcrhcrslciii, Jt. ^1. I.c U'xte slave a clé public- à Moiittni par RahiyJ. nnick eu 18^1. — ' Voyez Hcilnr^liin irr, A/ovroi'., p. '"iO.

Encore une preuve de l'union des deux Ejjlises : le vertueux duc de Sinolensk Roman Rotislawicz fonda dans la capitale de son duché, en î 174» une école destinée à renseignement des ecclésiastiques. Cet enseignement s'y faisait dans les deux langues grecque et latine. Les ouvrages de saint Cyrille , évêque de Turow^, mort en 1 182 , ne contiennent pas le moindre vestige d'espri»: schismatique. Cyrille 1* fut un des plus grands saints de la Russie ; nouveau Stylitc, |i il suivit l'exemple que ce dernier avait donné dans les déserts Ç de la Thébaïde; sur la fin de ses jours il s'enferma dans une »; cabane, passant tout son temps à jeûner, prier et méditer rj sur les vérités éternelles. Premier prédicateur de son peuple, i: il mérita et acquit le nom de Chrysostome Slavon *. ,.

Pendant le siècle suivant et jusqu'au xv' inclusivement, j-

1 Église russe continua se? rapports d'amitié avec le saintsiége. Soumise à la hiérarchie de Constantinople, par suite T;

de l'adoption du rite grec, elle ne partagea en aucune ma- ^

nière les erreurs, l'hérésie et surtout la haine aveugle des Grecs contre l'Église de Rome. Celle-ci apprécia la modération des Russes, et, tout en les considérant comme sortis du sein de la véritable Eglise, elle s'efforça longtemps, et avec un zèle infatigable, de les faire rentrer dans l'unité »i

qu'ils avaient rompue. Ainsi voyons-nous le pape Clément III (i 188 -ï 191) engager le grand duc Wsewolod III Gregorowicz (i 176 — 1212)3 prendre part à la troisième croisade. La lettre pastorale du pape trouva quel- ; que écho parmi les prélats russes, et bon nombre de moines s'enrôlèrent avec les fidèles de Nowgorod dans l'armée des croisés et marchèrent à la délivrance de Jérusalem. Nous ; voyons également le célèbre pape Innocent III (1198 — 1216) tenter de nouveaux efforts en Russie, après avou' réussi à ramener dans le sein de l'Église l'empereur Alexis et le patriarche de Constantinople Jean Lomaterus (i 199-

• Voyez l'ouvrage i)uhlie aux frais du comte Homan/off , (hancclicr iuiiu'ri.il , sous ce litre : Tableau de la litlcraturc russe au xii" siècle. Mosioii , iSjj, iii î^.

J204)- « J'ai eu la douleui de vuir, » — disait le pape dans sa lettre adressée, le i" octobre 1209, de Viterbe au clergé russe *, — c qu'enfants prodigues, vous avez quitté le sein « de votre mère, et pourtant je ne puis me dépouiller des I sentiments paternels qui m attirent vers vous. Dieu, qui c ma conBé la conduite de son troupeau , malgré mon in-

< dif;nité, me commande de ne point me lasser à vous € exhorter, à vous conjurer de vous réunir au chef de 1 .b-

< glise. Qu'Ephraïm se réunisse à la Judée, que Samarie f se confonde avec Jérusalem. » Pour leur prouver la suprématie de l'Église romaine, Innocent III leur rappelle les paroles que prononça le divin Sauveur, lorsque voulant, dans son amour pour rhumaniié, assurer à jamais le triomphe de son Église sur les ténèbres de Tcnfer, il la confia à Pierre, qu'il désigna comme son successeur. 11 engage les Russes à se rattacher à ce centre de l'unité, qui, d'après les innombrables témoignages de l'Écriture sainte et des Pères de l'Église, ne peut être ailleurs qu'à Home, unité que l'Église grecque doit compléter par sa soumission au saint-siégc. 11 les prie enlia de ne voir dans sa démarche que son zèle pour le service de Dieu et le violent désir qu'il éprouve de les voir rentrer dans le giron de 1 Église, cette arche de la nouvelle alliance. « Ainsi donc, » continue -t-il, < si de si « nombreux témoignages, qu'il ne vous convient pas d'it gnorer, prouvent invinciblement l'unité de l'Église, ne c vous étonnez pas si, successeur indigne de tous ces saints t pontifes et chargé par notre divin Sauveur de la garde de € son troupeau, je m'efforce de ramener des brebis ég;uées « au bercail, aûn qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un « seul pasteur, N'imitercz-vous pas l'exemple de l'Einpire et

< de rtiglise grecque, et convient-il qu'un membre se déc tache du corps pour faire unité à part. Qui sait d'ailleurs

< si sa désobéissance et sa rébellion n'attireront pas sur lui « un châtiment terrible, nBn que le malheur éclaire son

» Lib. X, rpijt, i?8, jiag. 78, tom. Il, cd. .'^iq.h. fidliizii : rarisiif «««Sj, fwl.

« intelligence et que l'infortune lui fasse comprendre ce « qu'il a méconnu dans l'orgueil de sa prospérité? C'est « pourquoi, mes trcs-chers frères, nous vous envoyons « notre cher fils le cardinal Guillaume, homme plein de « savoir, de noblesse et de vertus, et qui, par ses émiit nents services, a su se concilier l'amour et le respect de « tous les chrétiens. Cest à Itn que je confie le soin de « réconcilier la fi.îe avec sa more, et de rattacher au corps « ses membres épars et dispersés. C'est à lui que je donne « plein pouvoir de renverser et d'édifier, de déraciner et « de planter, de faire en un mot tout ce qu'il jugera favort rable aux intérêts de l'Eglise. »

Le pieux et savant Guillaume, évêque de Modène et plus tard cardinal-évêque de Sabine^nort en odeur de sainteté pendant le concile tenu à Lyon en i25"^, avait déjà été envoyé par Innocent IIÏ en qualité de légat auprès de l'empereur Frédéric, et par Honorius IH en Prusse et en Livonie, de 121 3 à I22I, pour y arranger les affaires des chevaliers de l'ordre Teutonique. Il est jirobable que ce fut la lettre du pape qui décida les grands ducs de Russie à s'adresser à lui pour opérer, par son intermédiaire, leur réunion à l'Église de Rome, dont ils ne s'étaient séparés, disaient-ils eux-mêmes, que par ignorance et faute de prêtres et de prédidicateurs '. Honoré III les engagea, par une lettre du 27 janvier 1227, à persister dans leurs bonnes résolutions -. Jaroslaw Wladimirowicz, duc de Pskow, paraît s'être réuni à l'Eglise latine. Le pape Grégoire IX •* l'avait sommé d'accorder aux catholiques latins le libre exercice de leur culte : il y consentit, et légua à la cathédrale de Dorpat, qui appartenait à l'ordre des chevaliers teutoniques, la moitié de ses biens et du duché de Pskow *. La mère de ce vertueux prince était fille du duc Dietrich et nièce du saint évêque

' Fcrd. Uplielli, Italia sncra , t. II, j». i23. Veticiiis i-j-yj s<|. — * R^ynaMi ad an. 1117, S 8. — * Voyez 1.1 Ifltrc lie Gn'goirc, (latcc de Rictijdu 18 juillet 13^1, ilans llayiialJi ad an 1127, S j^, t. II , |> 4^., td. Maus^i. — ♦ Arnt. Cliruniiiuc de LInonie, I. II, p. };.

Albert, apôtre de la T.ivonie et fondateur de l'évcché de Riga. C'est à peu près à la même époque que saint Hyucinlbe Odrowonz, un desprenaiers disciples de saint Douiinique et le plus grand thaumaturge de son siècle, travaillait avec tant d'ardeur à répandre la foi catholique en Russie. Kiew laccueillit avec amour, ainsi que ses collègues Godin, Florian et fiénédict. II y séjourna pendant quatre ans (1222 — 1227), et y bâtit le magnifique monastère delà Sainte- Vierge, dont Florian devint abbé à son départ. L'éclat de ses paroles et de ses miracles attira à Kiew un grand nombre de prêtres, et les décida à prendre Thabit de l'ordre, qui rendit par la suite d'éminents services à l'Église *.

Le respect des grands ducs pour le saint-siége et leur désir de se réunir à l'Eglise romaine, ne firent qu'augmenter et se manifestèrent d'une manière plus vive encore pendant les dix années suivantes. Le brave et entreprenant duc de Halitz, Daniel Romanowicz, fit les plus nobles efforts pour opérer cette réunion. Le saint-siége avait envoyé plusieurs moines de Tordre de Saint-François en Tartarie, pour tâcher de convertir au christianisme le grand khan de la horde dorée. Ils se dirigèrent par la Masovie, la Vol-

' Anno igilur MCCXXil venit Jazcho cura sua societate, id est paire Godlno et patre Floriano et pâtre Benedicto in Kylow, verbumvitae disscmiuando et muliisprodigiis etmiraculis corruscando in eadem civitate conventuoi in hoDore Virginis gloriosx patrum praedicaioruia recepit, ibique quatuor anuis niorani fecil et nunicrosam multiiudinem sacerdotum ac clericoruin ad ordineu recepit. Qiiinto vero anno inchoante versus Cracoviam arripuit , demisso quoque paire Godino in Kyiow, vcnit in Gedansk, ubi verbam viix fructifère disseniinans et miraculis quam pluriniis confirmans pluret ad ordinis ingressum provocnvit, relinqoensque eis fratrcoi Benedictom, et conventu fi-atrum prardicatorum in eodeni loco reccpto , in Cracoviam cuin fratre Floriano reversa est. i Ainsi s'exprime l'historien contemporain, mais inconnu, de la vie de ce saint. Ce manuscrit du xiv* siècle, se trouve dans la bibliotlicque du prince Cbigi , à Rome (f. iv, 90). Il avait d'abord cti- au couvent des Dominicains , à Cracovie, vers la fin du xvi* siècle ; les évéques de Pologne l'envoyèrent à I\ome pour servira la canonisation de ce saint, qui eut lieu le 17 avril 1594. 11 est à reçrciter que les Hollandistes n'en aient point f.iit mention. Ad iC< Aug. , t. III, pag. 3o<j-37<). — Nous devons la connaissance de ce prctienx ni.uuiscrit au bibliothécaire du prince Chigi , le sieur C.irl l'ca , digne neveu du pliilu!<igiic abbé Fca.

hynie, et séjournèrent à Wladimir, résidence du duc, avec lequel ils eurent de nombreuses conférences. Daniel et les évéques du pays se montrèrent tous disposés à reconnaître le pape pour leur chef spirituel , et l'annoncèrent au pape, qui s'empressa d'y envoyer le pieux et savant mineur Jean de Piano Carpino '. L'archevêque Albert de Prusse fut également chargé de pleins pouvoirs pour porter aux évéques de la Russie méridionale les encouragements du saintpère 2. Daniel et son frère Vassilko se réunirent définitivement à l'Eglise latine. Le premier fut conduit en grande pompe par le légat du pape, l'abbé de Mezzano, à Drohiczyn, où, entouré d'un brillant cortège de boyards et d'évêques, il fut couronné roi de Halitz. Innocent IV confirma dans une lettre adressée aux évéques les cérémonies et rites de leur église , sous la condition expresse qu'ils ne seraient pas contraires aux dogmes de l'Eglise romaitie ^. Le pape autorisa le prince Vassilko à épouser Dobrawa, fille de George, duc de Susdal, sa parente au sixième degré. Le célèbre grand duc de Russie, Jaroslavv II( 1 238- 1 257), suivit l'exemple de Daniel, et fut ramené dans le sein de la véritable Eglise parles soins du frère mineur Jean Carpino. Son zèle ne s'arrêta point là : il s'efforça d'entraîner son peuple, quand une mort violente vint détruire ses projets. Innocent IV s'adressa aussitôt à son fils Alexandre Newsky, le plus grand héros de son siècle, et le conjura, par une lettre du 1 2 juin 1248, de continuer l'œuvre inachevée par son père, f Notre « divin Sauveur'Jésus-Christ, le père de l'éternité, le prince « de la paix, et l'auteur de toutes les bonnes résolutions, « dit le pape *, a répandu sur votre père, de glorieuse mé- « moire, la rosée de la grâce divine. Ce prince à l'âme si « haute, sut apprécier cet inestimable bienfait, et se hâta

• Cf. Vincent. Bellovacen». specul.liistoriale Lih. xxxi,ca|). 3g. Nirol. deCurliio, Vila Iiinoccntii p. iv, apiul S. Daliizitim Misccllan., t. VU, pig. ^Cxj. I.iit. l'ar, 1715. ' Voyez Hjyiialdi ad an. lî.jC, S :!8-3i, et 1247, § 2S. ^ Voyez Hnynaldi ad an. 12^7, 5 -'J' *• "1 !'• ^^~^- — ^ Voyez !>dynal<li od ar..

M de rentrer dans lu route de l'unité, qui seule pouvait le « ramener au divin bercail dont il est resté si longtemps « séparé, errant dans le désert comme une brebis égarée. Il « jouit de sa récompense au milieu des bienheureux, sa- « vourant la félicité éternelle qui brille d'un éclat si pur, u que l'espace ne peut embrasser, que les ténèbres ne sau- K raient obscurcir. Légitime héritier de son royaume, venez « prendre part à sa félicité éternelle. Semblable à cette « sainte de l'Evangile qui alluma sa lampe pour chercher « une pièce de monnaie perdue, je m'efforce de vous en- « gager à suivre les traces de votre père qui fut l'honneur « de son siècle , et n'hésita pas à se soumettre à la véritable « Eglise. Pais comme lui, quitte la route de la perdition, la « route qui mène à la mort éternelle, et réunis-toi h l'Eglise « qui seule peut, par ses sages conseils, conduire ses en- « fants au salut. » Nous ignorons quelles furent les conséquences de cette lettre. Quant à Daniel, il paraît d'après une lettre du pape, datée du 1 3 janvier 1257 '' qu'il était retombé dans le schisme, mais son exenjple ne fut point suivi par son frère et plusieurs autres princes russes. Le pape Grégoire XTI en nomme plusieurs dans la bulle du 5 mars 1272, qui ratifia l'alliance conclue entre le roi de Hongrie, Etienne V (1270-1272), et Ottocar II, roi de Bohême (1253-1278)'^. Il y fait mention expresse do Jaroslaw III (1263-1272), et de Vassili I" (1272-1276), fils et successeur du grand Alexandre Newsky.

Les métropolitains russes de la même époque paraissent égalenîent avoir vécu dans les meilleurs rapports avec l'Eglise de Rome dont ils n'étaient séparés que par la différence du rite. On voit même l'empereur Michel Paléologue et Jean Vecius, patriarche de Constantinople, travaillant de toutes leurs forces au concile tenu à Lyon en 1274, à réunir définitivement l'Eglise grecque à l'Eglise romaine.

' Voyez Rjyn^iIJi ad au. 1257, S 26-2B. — ' Voyci Sbaraica , Dullariinii frauriscaiitiiii , 1. III. |>. 181 , IkiniiC* 1 -fi.îi . fi>l.

Les rives inhospitalières du Nord n'effrayèrent point les hardis et entreprenants Génois , qui remontant les hords de la mer Noire et de la mer d'Azow jusqu'à l'embouchure du Don , y fondèrent dans la Tauride d'importantes colonies, |

parmi lesquelles se distingua surtout Caffa, la Théodosie des \

anciens. De pieux missionnaires, entraînés par l'exemple de il

ces intrépides marchands, n^hésitèrent pas à les suivre dans leurs expéditions aventureuses; inaccessibles à la crainte et infatigables dans leur zèle, on les voyait répandant les Ji

lumières de l'Evangile parmi des populations à moitié païennes ou corrompues par l'hérésie et le schisme. Ce .

fut en Russie qu'ils reçurent l'accueil le plus bienveillant : '

grands ducs, boyards, clergé et peuple, tous écoutaient avec respect ces vertueux étrangers qu'animait l'esprit de j

Dieu. Le nombre des fidèles augmenta si rapidement , que le pape Jean XXII se vit obligé de fonder, sur les confins de 1,1 Russie , un nouvel évcché latin. La bulle d'érection j

est du 25 février i3i2. L'évêché s'étendait de la Bulgarie au Volga, et de la mer Noire jusqu'au pays des Ruthéniens '. La religion romaine y prenait de plus en plus racine à mesure que la ville de Caffa augmentait en richesses jusqu'à mériter le surnom de seconde Constantinople. Ce fut à cette époque qu'une grande partie des possessions primitives do la Ruthénie tombèrent au pouvoir de l'indomptable héros Gedimin,duc de Lithuanie. Rien qu'idolâtre, ce prince accorda aux chrétiens des deux rites le libre exercice de leur culte, et admettait en sa présence frères miueurs et franciscains, qui en profitèrent pour enseigner et catéchiser, sans éprouver la moindre opposition de la part du clergé national russe. Gedimin alla jusqu'à exprimer au pape le désir d'embrasser le christianisme. Jean XXII s'empressa de lui envoyer, munis de pleins pouvoirs, l'arche- f vêque de Riga, l'évêque d'Aleth Bartholomée et Bernard abbé du couvent de Saint-Théofredus à Annecy, en Savoie,

' Rcimpiimc [nr WadJinc Annales fratnim rainoriim , i. VI. I(c(;i«(r. Poiiliti- 'iiiin, 11. 8< , |>.if;. 5)8 , RoiJi;r i ySS , fol. Unyiialtli ad aiuiuni ilia , S j*).

et les chargea d\mc leUre dalée d'Avignon, en 1824 '• Bien que les invasions des chevaliers porte-glaives Tciissent détourné de ses bonnes résolutions en le frustrant de ses espérances d'agrandissement, il n'en contin a pas moins ses bons rapports avec le saiot-siége et permit à ses deux fils Olgerde et Lubart de se faire baptiser. L'établissement du «iége métropolitain à Kiew, advenu sous Pierre ( i3i8 - 1326) et sous Théognoste ( 1826- 1 353), alliés, sinon unis, à l'Eglise de Rome, fut un des événements qui contribua le plus à répandre l'influence latine en Russie et à rattacher son église à Rome. A partir de cette époque jusqu'au milieu du xv* siècle, les métropolitains furent plus ou moins unis à l'Eglise de Rome. Le pieux Alexis, successeur de T4iéognoste (i 354-1378); est honoré comme saint dans les deux églises russes , le saint-siége ayant confirmé les honneurs du culte que lui avait accordé le synode de Zamosc*. On peut rapporter à la même époque la réunion de plusieurs églises d'Orient à la véritable Église. L'empereur Jean Paléologue II et les patriarches d'Orient, Philothée de Constantinople (i363-i376); Niphon d'Alexandrie ( 1 365- 1378) et Lazare de Jérusalem, mort en 1887, entrèrent dans le giron de l'Eglise latine et envoyèrent au pape Clément VI leur profession de foi . que celui-ci approuva par une lettre du 6 novembre 1367 ^*

L'union des deux Eglises russes fut troublée par Pimen, usurpateur du siège métropolitain. Le métropolitain Michel, mort en 1879, n'avait occupé le siège que pendant quelques mois. Pimen le disputa à saint Cyprien (i 880-1406),

■ Raynaldi ad an. 1824 , S 4^-5o, et iSiS, S ao. Le pape Jean y parle du contenu de la lettre de Gcdimin , dont voici un passage :

Subnectit, quod prxdicatonim et miaorum ordinum fratres tccum habes, quibus commikicti et licentiam dedisti liberam, ut baplizent, prsfdicent, et informent christianum populum , et etiam infidèles , ut ad omnipotcnicm Dcnni et Dominum convertantur.

> Assemanni Calend. Ecclcs. unÏTcrs., tom. VI, pag. i.Iq. Le Qaicn,Oricns Christ. . tom. 1, pag. Il sq., et les Bollandisics , De S. Alezio nietiopolita Kiovicnsi in Rusnia, dans Acla sanctoruin, ad 13 felir. , t. Il, pag. 689-641 •

^ Voyez ilaynnidi ad an. 1J67 , S ' >• Le <Jiiicn , 1. c, t. 111 , pag. 5i2.

jusqu'à ce que, désavoue solennelleuient dans un concile par le clergé et le peuple tout entier, il eût été, en iSSq, jeté dans une prison où il termina ses jours •. Cyprien se montra ami zélé et respectueux de l'Eglise romaine: sa sagesse , sa libéralité et ses vertus lui avaient concilié Tamour de son troupeau. C'est de son temps que tous les évéques ruthéniens de la Lithuanie se rallièrent à l'Eglise. Dans la tournée pastorale qu'il fit en 1 4o4 , il f^t reçu avec respect et vénération par le grand duc Vitold de Lithuanie. De retour à Kiew, il châtia sévèrement plusieurs ecclésiastiques qui avaient embrassé la cause impie de Pimen , et se rendit en i4o5 dans la Russie méridionale, où, réuni au célèbre Jagellon , roi de Pologne, et à Vitold, dans la ville de Miliubin, ils avisèrent en commun aux moyens de rattacher définitivement l'Eglise russe au saint-siége -. La mort vint malheureusement le saisir au début de l'œuvre cjui devait l'immortaliser. Cyprien avait été de plus le restaurateur des sciences en Russie. Retiré dans sa délicieuse campagne de Golenischtchewo, près de Moscou, il consacra ses moments de loisir à la traduction en langue slavone des Ecritures saintes et des Pères de l'Eglise, qu'il avait fait venir de Servie, sa patrie. Les manuscrits slavons que l'on voit encore aujourd'hui à Moscou sont dus pour la plupart à ses soins infatigables ^

La mort de Cyprien donna le signal des troubles dans l'Eglise russe. Les semences de schisme répandues par Pimen, et que les nobles efforts de Cyprien avaient seuls empêché de germer, commencèrent à pousser de profondes racines. L'avènement au siège métropolitain d'un Grec ambitieux et intrigant, vint y contribuer encore. Cet indigne prélat, nommé Photias, s'était servi des plus honteuses manœuvres pour parvenir à ce poste élevé. Rusé, entreprenant, ne reculant devant aucun moyen, pressurant le clergé et le

' Ut clironiqiic de Nikon , .\' paît. , iiag. J'^ , Sl-l'cicrsbomg 1788 , in-4". — ' Alhcrl. Kojaluwicz , de Scliisniale Gr.vco-IUisso dans ses Misiell.iiica I.itli(i:ini:i', Viliia- i(>")i>, |). tn7 sq. — ^ Vovcr Str.tlil , la Hiiissic éclaircc , |)a|;. 70-7-.

peuple pour grossir ses trésors, il voua une haine mortelle à Rome, et se déchaîna surtout contre Vitold pour sa soumission au saint-siége. Le grand duc, poussé à bout, convoqua à Kiew, en i4 14, tous les évoques, les boyards et les grands du royaume, qui proclamèrent la déchéance de Photias, et élurent à sa place le sage et savant Grégoire Zamblak. Celui-ci se rendit à Constantinople, exposa au patriarche les justes plaintes des prêtres et du peuple, et lui demanda, ainsi qu'à l'empereur, l'institution canonique. Leur refus ne découragea pas le clergé russe. Réuni une seconde fois à Novgorod, en i4i^» il* contirmèrenl l'élection de Grégoire , bannirent Photias ', et exposèrent leurs motifs dan> un écrit du i5 novembre 1415.

« Tous les biens nous viennent d'en haut, et c'est du

« Père des lumières que nous recevons toutes les grâces

« {Epistol. Jacobiy i, 17). Dieu a daigné tourner ses regards

K sur nous et nous envoyer sa giace, à nous évêques de

« Russie, flores et amis en le Saint-Esprit, nous Théodose,

«t humble archevêque de Polock et de Lithuanie; Isaac,

« évêque de Tschernigow ; Denys, évéque de Luck ; Gera-

« sim, évêque de Wladimir; Sébastien, évêque de Smo-

cc lensk; Chariton, évêque deChelm, et Euthemius, évêque

a deTurow; nos âmes ont été pénétrées de douleur ù la

« vue de l'abandon où est tombée l'Eglise de Kiew, la pre-

« mière de toutes les églises russes. Elle n'a plus de pas-

« teur, car le métropolitain Photias a déserté son troupeau;

« il n'a voulu ni le conduire, ni veiller sur lui; il s'est borné

« à jouir de ses revenus, emportant à Moscou avec lui

o toutes les richesses que l'église de Kiew possédait depuis

« si longtemps. Touché par la grâce du Tout-Puissant,

« Alexandre Vitold, grand duc de Lithuanie et prince de

« beaucoup de provinces ruthéniennes, déposa Photias et

« demanda un autre métropolitain à l'empereur et au pa-

' Vovc/ Siralil , Histoire tic l'i'glisp lU'isi', j),i(j. 435 ff. , la Iloviic Iriiiicstrirllc tic Tuliiiigcn, iSî'i, :i« lir. , pap;. ^35, rt Cliroulcjiir de Niknn , ".' p.ni,, p:i({ 'i.

(c triarclie. Aveuglés par un déplorable amour du gain, ils « ont rejeté nos prières. Alors, réirJs par ordre du grand « duc à Nougorod, nouvelle capitale de la Litliuanic, K dans le temple de la mère de Dieu, et sous l'invocation « du Saint-Esprit, comme le recommande l'Apotre, nous, w évetpies, princes de Lithuanie et de Ruihénie, boyards, « archimandrites, abbés et prêtres, avons élu à Nowgorodek, u nouvelle ville de la Lithuanie, pour chef de Téglise ru- « thénienne, un nouveau métropolitain du nom de Grén goire;nous avons dépouillé Photias de sa dignité, nous « en avons exposé les crimes au patriarche, afin que le « monde ne pût pas dire que le prince Vitold est d'une « autre religion que la notre, et qu'il ne s'intéresse pas à « l'église de Kiew, mère de tontes les églises, comme Kiew « est la mère de toutes nos villes. Nous avons eu le droit « de déposer notre métropolitain , car les Bulgares ont éga- 0 lement leur pasteur, car les Serbes, dont le pays ne peut a être comparé aux possessions d'Alexand re Vitold, ni pour « son étendue ni pour sa population, usent également de « ce droit. Les méchants pourront-ils dire qu'il faut se sé- « parer de nous qui nous sommes séparés de l'Eglise grcc- « que? Non, car nous avons conservé les traditions du u saint-père; nous condamnons l'hérésie., tout en respectant « le patriarche; nous avons la même foi et les n^émes espé- « l'ances, mais nous protestons contre les eujpièlemema de « l'empereur qui s'arroge le droit de nous imposer nos « métropolitains. Qui peut nier que le choix que Ht l'i^mpe- « reur Manuel des métropolitains Cvpricn, Pimen et 1 »enys, « n'ait donné lieu au plus grand scandale ; qu'il n'ait (;ngt?n- « dré la rébellion, le meurtre, et, ce (pu plus est, ra\ilis- « sèment de notre métropole * il est souverai'iement injuste « qu'un pr;m;«" tcninorel, im cmp<Mcur, t"a>so {iniic des di- « fjnités spirituelles, et voilà pourquoi nous avons, îiprès « mûre réflexion, élu de notre chef un autre métropolitain. « Le i5 novembre 141^) de l'année de l'indiction 6()9./\. » Hicntôc après le siège métropolitain 1 utliéuien se uior-

Cela en deux métropoles, celle de Kicw et celle de Moscou. La première embrassa les exarchats et les évechos du Sud ; ceux du Nord appartinrent à la seconde.

Cet heureux résultat prépara l'union de l'Eglise ruthénienne au xvi' siècle. Les métropolitains de Moscou tentèrent, il est vrai, de ramener la métropole de Kiew sous leur pouvoir, mais tous leurs efforts échouèrent contre la protection des rois de Pologne et des grands ducs de Lithuanie. Au siège de Kiew, vinrent se rattacher les évêchés de Bransk, Smolensk, Premysl, Turow, Luck, Wladimir en Volhynie, Polock , Chelm et Halitz, et tous, comme nous le verrons plus tard, restèrent fidèles à l'Eglise romaine jusqu'en 1620. Vitold(i 392-1430), ou Vitowt, grand duc de Lithuanie, et son frère Ladislas 1", roi de Pologne (i 386-1 434), travaillèrent avec constance à répandre le christianisme dans leurs États. Ils furent puissamment secondés par le pieux et sage Grégoire de Zamblak , et tentèrent même d'arracher à l'impie Photias(-]'le 8 juillet i43i) les évèchésduNordquilni étaient restés fidèles.

Manuel II Paléologue (1391-1425), empereur de Bysaiice, et le savant Joseph, patriarche de Constantinople, se montrèrent à cette époque assez disposés à accéder à l'union projetée. Grégoire de Zamblak se rendit auprès d'eux par ordre de Jagellon, roi de Pologne. L'Union fut décidée et solennellement conclue au concile de Constance en i4i8. — Le pape Martin P', voulant témoigner sa bienveillance à l'empereur, lui fit cadeau de plusieurs vaisseaux armés, et maria ses deux fils à deux princesses latines. L'nn d'eux. Jean Paléologue, épousa la fille du duc de Montferrat; le second, Théodore, s'unit à la duchesse d'Urbino. En récompense du zèle qu'avaient déployé en cette affaire le roi de Pologne et son frère Vitold , le pape leur accorda, par une bulle du i3 mai i4>8, le titre de vicaires du saint-siége, dans leurs Etats respectifs et notamment dans toutes les provinces ruthéniennes ^ Il paraît que (Grégoire s'était pré-

' Voyei Raynaldi ad an. i4ift, S 33, cl ad nu, l'nGjiJ^'j.

valu (le sa coopératioji au ralliement de TEglisc grecque pour amener l'accession des éveques du Nord à l'union générale ; malheureusement la mort suivit de près son retour au siège de Kiew. Son successeur, Gérasim, ancien évêque de Smolensk , continuait l'œuvre de Grégoire quand une mort violente vint le saisir au milieu de ses nobles efforts. La Lithuanie était alors en proie à de sanglantes divisions. Gérasim, accusé injustement d'avoir conspiré contre le prince Swidrigailo, s'était réfugié à Vitepsk en i433. — Fait prisonnier pendant l'assaut que livra ce prince, frère du roi de Pologne Ladislas,il fut bn'ilé vif, victime des passions politiques.

L'union des Eglises d'Orient fut retardée jusqu'à l'époque du concile de Florence par suite des troubles qu'avait suscités l'invasion des Turcs sous la conduite de l'aventureux Amuratli IL La réunion de l'Eglise rntliénienne à l'Eglise romaine est due principalement à la vacance des deux métropoles à la suite de la mort de Pbotias et de Gérasim. Le patriarche Joseph saisit cette occasion avec empressement. Un pieux et savant prêtre, Isidore, natif de Thessalonique, avait long-temps dirigé en qualité d'archimandrite le célèbre couvent de Démétrius à Constantinople; plus tard il avait consacré ses services à rarchevéque d'iilyrie. — Joseph le nomma, en 1437, patriarche des deux métropoles. Le siège métropolitain de Moscou se trouva donc réuni à celui de Kiew, et certes c'était déjà un grand pas vers l'union générale. Reçu à Moscou avec tons les honneurs dus à son rang et à ses mérites, Isidore essaya de déterminer le grand duc Vassili IIlVassi]ie\vicz(i425-i462) àaccéder àl'union et lui demanda la permission d'accompagner l'empereur rt le patriarche de Constantinople à Ferrare, pour assister au concile que devait enfin parfaire cette œuvre si longtemps désirée. « li'Eglise ruthc'nieuiie, rlont je; suis le chef, peut- « clic rester orpheline, disait-il au grand âuc'^ ne dois-je pas « défendre ses iiitcréts? Pouvons-nous rester étiangers à « cette gloiieuse assemblée ins^pirée du Siunt-Fsprit: où tous n. :]

ôi

« k"J Pères de ri'!(>]isc clueiit'imo contereroiit sur les ar- « licles (le la toi, el travailleront à rendre la paix à TE- « glise? » Le yrand due accorda sa permission , Lien qu'à contre-cœur. — Isidore quitta INIoscoii le 8 septembre 1437 et partit accompagné d'un brillant cortège de prêtres, boyards et grands du royaume au nonibre de cent personnes. Il arriva à Ferrare le 18 août i438 et y trouva déjà l'empereur, son béritier présomptif, le patriarcbe de Constantinople et une foule d'ecclésiastiques de baut rang; tous lurent reçus avec pompe par le pape, l'empereur Albert et les bauts dignitaires de l'Eglise. — Le concile commença le 8 octobre. — Transporté bientôt à Florence, à cause de la peste qui ravageait la llaiite-Italio , il rouvrit ses séances le 26 février 1439 et finit le 2G juin de la même année. L'union des deux Eglises y fut définitivement accomplie. TiC célèbre cardinal Bessarion, arcbevéque de iSicée, et le métropolitain Isidore, y avaient le plus contribué. Pour célébrer cet beureux événement par une solennité qui en consacrât à jamais le souvenir, le décret de Tunion fut proclamé 1 le jour de la fête des saints apôtres saint Pierre et saint Paul. Le pape présida lui-mcme à cette magnifique cérémonie, et lorsqu'elle fut terminée, lorsque les prières que l'on adressait au ciel pour raccomplisscment de l'union se furent cbangées en actions de grâces pour Tlieureux dénouement du concile, le cardinal Jules Césarini, évoque de Sabine, lut le décret en latin, tandis que Bessarion le lisait en grec. Le 6 juillet il fut signé par le pape, l'empereur, 'ous les évoques et prêtres, à l'exception d'un seul, de l'audacieux Macarius , arcbevéque d Eplièse. Le saint patriarcbe de Constantinople, gravement malade , y envoya son adhésion par écrit et mourut le même jour, emportant avec lui dans le séjour des bienbcu.'eux la récompense de ses nobles efforts'.

' Sa iIé]H>iiille mortelle fi:t ilcposee en graiiilc poriipc j);ii tous Icn Pùici du concile dans l'eglisc de Saiiii-Doniiiiiqne; Bessaiinn v lit pljccr IV'iiitnpIie «uisanic :

Ecclesiae aniistes rncr.iin qui nî.ijnns Fofi*,

« Que le ciel se réjouisse. » s'écrie le f/npe ' « et qnc la « terre retentisse de nos cris d'allégresse! !«! division qui 0 sépar.iit les deux l'^glises n'existe pins; la paix et la con- « corde sont venues visiter le teni])le du Christ qui a daigné «' réunir les membres épnrs du même corps et maintiendra « à jamais Tunion si longtemjîs attendue. La brillante « étoile de Tunilé s'est enfin dégagée des sombres nuages « qiii l'avaient voilée; elle est sortie du sein des épaisses « ténèbres qui l'obscurcissaient pour briller maintenant de « l'éclat le plus pur! Notre sainte mère rilglisc entonne son « cantique de joie, car ses enfants étaient égarés, et elle les « voit réunis; car les pleurs qu'elle a versées sur eux se « changent en allégresse pour célébrer leur retour. Que « tous les fidèles se réunissent pour célébrer cette grande « joie, et que tons ceux qui portent le glorieux nom du K Christ prennent part an triomphe de leiu- mère l'Kglise «< catholique. Voyez-vous ces vénérables Pères de l'Orient « et de l'Occident, fatij>ués d'une longue et fatale division « et poussés par un pieux désir, ne reculer devant aucun (« danger ef accourir pleins d'cspéi*ancc et de joie pour « rétablir la sainte unité détruite! — Leiu's espérances n n'ont point été déçues; leurs pénibles travaux, leurs pa- « tients efforts ont été couronnés du plus heureux succès ; « le Saint-Esjirit les a conduits au gnuid but de leur ambi- « tion. Q.ii refuserait d'en rendre grâces au Seigneur? qui « n'adnu'rerait l'incommensurablo miséricorde de Dieu?

Hic jarpo , in.ij'jnris rclijjioiic .!oiCj)li. Une iiiiiini npt:ibani niiro itifl.iuinintiis anioro,

L'nus m Kiiropa' culiii^ cl tiii.i iiJe:;. Itali.ini |M'iii, fct-iliis |iciciissiiiiux iiiiiiiii :

Jiiiu'(;if]iic Runi:iii:v i-si me Jiicc Gr:i'c'a liilc-: , Nec morj (leci;liiii : niiiic ir.r I"l<iiriilia scimi ,

Qiia tiinc conciliiiiii (Inrnit nrlic snn uni. l'rlii qui lanta tloiiarcr, immcic \ivciis, Qui niorprcr voii roinpos rt iif^i' nui , Dr.^sni iiiii.

Dans I,*» Qiiirn, Driciis Cliiiai.iii:is, turn. I, jiaj. .''07, s ( . ' Pan? Muiisi ( f.llcci. (.oiinl. T. XXXl, |ia;;. \OHi

« qiwil esl le cœur, iiit-il de bronze ou de 1er, qui ne se « sentirait ému à la vue de tant de bienfaits? Oui, c'est « bien là une œuvre de Dieu, car la faiblesse de riiomme « n'y pourrait suffire; acceptons-la donc avec le plus pro- « fond respect; c'est à toi , ô Christ, source de tout bien, « c'est à toi qu'il faut rendre honneur et gloire ! c'est à toi « que l'Église ton épouse doit cet immense bienfait! cha- 0 cun de nous le reconnaît, nous t'en remercions avec vé- « nération et amour, glorieux d'avoir vu accomplir une « œuvre que tant de saints hommes ont si longtemps im- « plorée en vain! »

Cette sainte joie présida au départ de tous les membres du concile. — Le pape Eugène employa toutes ses ressources personnelles et vida le trésor de l'État pour subvenir aux frais d'une si brillante réunion. — Il alla même jusqu'à engager sa précieuse tiare au duc Cosimo. Voulant reconnaîti'e les éminents services d'Isidore, il le nomma, par une bulle du 17 août, légat à lalere pour la Lithuanie , la Livonie et la Ruthénie, et lui envoya au mois de décembre le chapeau de cardinal. Bessarion l'avait également obtenu'. Isidore quitta Florence le 26 septembre, à la suite de l'empereur Jean Paléologue. Arrivés à Venise, ils se séparèrent : l'empereur s'embarqua pour se rendre à Constantiiiople, tandis qu'Isidore se dirigeait à travers la Dalmatie et la Croatie, vers Bude, d'où il adressa une lettre pastorale aux évèques de la métropole du Sud. Elle mérite la peine d'être rapportée.

Isidore, par la grâce de Dieu, métropolitain de Kiew et de toute la Ruthénie, et légat apostolique, à tons les cluétiens et à chacun d'eux en particulier, salut, paix et bénédiction !

' Nous devons ces détails sur la vie d'Isidore, .'i la cliroiiiqiic di> Nikoo , 5' p.n i., l)ny. 1-21; ;i riiisioiic du concile d<' l'Iormcc, jiar le i»rc-ue 8inirno\N , l'cirisliniiii; ISOi, et .■( rcxccllciil lurfiioirc de Sirald , i)OH;mt \>o\\ï tinc : Dn riii.->i'i( lu- nuirnjudit Isidiir mid scia Vci sucli , die russi>cli-;;rifiliis(liC kirtlic mit dcr iîoiniscli- Katliolisdirii ?.u vcrcincn. Voyez la I\t.viic li imcstrullc de Tut.m;, ISiM. I" jiv., liai-.. /»(;.

c Kéjouisscz-voLis dans le Seigneur! car 1 église de lioinc el Téglise d'Orient ont à jamais consacré leur union. Chrétiens de Constantinople, de Ruthénie, de Serbie et de Valachie, vous tous qui vous glorifiez du nom du Christ, célébrez cette sainte union avec recueillement et joie. Vous êtes maintenant les véritables frères de l'Église romaine. Il n'y a plus maintenant qu'un seul Dieu et qu'une seule Église; puissent l'amour et la paix régner éternellement parmi vous! Mais vous, chrétiens de l'Église latine , ne vous détournez pas de vos frères grecs que Rome a reconnus pour de vrais chrétiens; priez dans leurs églises comme ils prieront dans les vôtres , confessez-vous indistinctement aux ministres des deux Eglises, et recevez d'eux le pain de la vie, qu'il soit azyme ou non. Ainsi l'a décidé notre mère commune l'Église catholique à la séance du concile général tenu à Florence le 6 juin 1439, après longue et mûre méditation des saintes Kcritures. >

Isidore s'était rendu dans le courant de la même année à Kiew, où le peuple, le clergé et les grands de Pologne et de Lithuanie l'accueillirent avec joie. L'union ne rencontra aucune opposition parmi eux. Il n'en fut point ainsi dans la métropole de Moscou; à peine arrivé dans la ville, il se rendit à l'Église de Saint-Vierge du Kremlin, où l'attendaient avec anxiété clergé , peuple et boyards. Le service divin fini, un diacre monta en chaire et lut le décret d'union signé à Florence. Les assistants l'entendirent en silence, et sans donner aucun signe de mécontentement ou d'approbation , s'en retournèrent chez eux tout troublés. Isidore ne s'arrêta point là; il adressa au grand duc la lettre autographe du pape, conçue dans les termes les plus amicaux, dans laquelle il l'engageait à accéder h l'union, à bien accueillir le métropolitain et à lui rendre l'exercice de ses droits légitimes. Cette démarche n'eut point l'effet qu'en attendait Isidore. Arrêté par ordre du grand (hic, il fut en. fermé dans le monastère de Tschudow avec deux autres ,

Athanasc cl Gré(joirc», et ne seii échappa que le i5 septembre 1443. Arrive à Rome, ii tâcha encore de réunir son Eglise au saint-siége, et mourut patriarche de Constantiuoploù Rome, le 27 avril i463. 8a dépouille mortelle fut solennellement inhumée dans l'église de Saint-Pierre*.

La fuite d'Isidore avait enti-aîné après elle la séparation des deux métropoles récemment réunies. Son successeur et compagnon inséparable, Grégoire, consacré par le [«ape Kugène IV à Rome, en i444> vint à Kiew en qualité de métropolitain de toute la Ruihénie, chargé de lettres du pape pour Casimir IV, qui venait de monter sur le trône de Vologne(i445-ï49t>)> et pour le grand duc de Lithuanie Casimir II {i4iO'i^g'2). Ces deux princes firent d'incroyables efforts auprès du grand duc de Moscou pour le déterminer à confirmer le choix du pape. Vassili HI Vassiliewicz fut inflexible, et les évéques de la métropole du Nord rassemblés par son ordre à Moscou, élurent pour métropolitain, le 25 décembre i447> Jo»as, archevêque de Rezan. Le pape Calixte III et le pape Pie II tentèrent inutilement de le ramener à l'union. Jonas n'en tint compte et persista dans le schisme. 11 mourut le 3i mars 1461. Ses successeurs. Théodose (1461-1465), Philippe (1467-1473), Kerontias (i473- 1 490), Zosime ( 1 490- 1 494) , Simon ( 1 496- 1 5 1 1 ) et Warlaam (i 5 1 1-1621), suivirent son funeste exemple. Ils lancèrent i'anathème contre les évéques unis, les déclarant apostats et déserteurs de la foi. Leur impiété fut contagieuse, et le commencement du xvi' siècle vit le siège métropolitain de Kiew renoncer à l'union, et se séparer définitivement de l'Eglise de Rome.

Grégoire 11 avait dirigé la métropole de Kiew avec sagesse et douceur pendant trente ans. A sa mort, Michel, évéque de Smolensk, occupa le siège métropolitain. En 1 476, il porta à Rome l'hommage de fidélité de tous les évéques

' Histoire abrcgcc de la vie d'Isidore dans Alplionsi Ciaco;;ii ord. |ii.Tdicaior. , vt Augusiini Oldoini , Soc. Jcsu : Viia; cl rc> gcsiw l'oiiiilicum Hvinanorum cl S. U. V.. Cardiualiuiu, T. Il, j). λ03-P0>. — Hpiilt l(J77, fol

unis. La capitale de la chrétienté fit une telle impression sur lui, qu'il demanda et obtint du pape la permission de prêcher le jnbilé en Russie. 11 mourut, en odeur de sainteté, le 28 mai i 489 *-

L'union paraît avoir fait quelques progrès dans le nord de la Russie, malgré l'opposition furieuse des métropoli- ]

tains de Moscou. Elias, cvéque de Tver, mort en 1460, et ;

Euthemius, archevêque de Novvgorod , amis et défenseurs )

d'Isidore, se firent sacrer par le métropolitain de Kiew. Les j

grands ducs de Moscou ne partagèrent pas non plus l'nnimo- j

site des métropolitains de Moscou; Iwan III Vassilicwicz j

envoya à Rome, en i^'ji, une députation de princes et de |

boyards, afin de négocier auprès du pape Sixte IV son mariage avec la fille de Thomas Paléologue, prince du Pélopon- l nèse et frère du dernier empereur de Constantinople, et qui s'était réfugié à Rome avec toute la famille impériale, après la prise de la capitale grecque. Les apîbassadeurs moscovites, admis en la présence i\i\ pa[)e, lui rendirent hommage ! au nom de leur maître, et protestèrent de son désir d'opérer ' la réunion de leur Eglise. Le pape consentit au mariage, présida aux fiançailles qui furent solennellement célébrées le i^'jtiin «472, dans la basilique de Saint-Pierre, et combla , le grand duc et son épouse de faveurs et de riches présents. Le 12 juin , les envoyés moscovites introduits dans l'assemblée des cardinaux, renouvelèrent leur promesse d adhésion etprirent congé du pape. — Lepape les fit accompagner d'un légat , de l'évêque Antoine, qu'il chargea de travailler à l'accomplissement de l'union -. Ariivés aux portes de Moscou , Antoine demanda et obtint du grand duc d'entrer dans la ville, revêtu de ses ornements épiscopauxet précédé de la croix latine. L'orgueilleux métropolitain s'y opposa formellement '. « Vous pouvez , disait-il , rendre au léj^at les t « honneurs dus à l'envoyé d'un prince de l'Eglise , mais les

' Kojalowicz, Anpales I,itliiiaitiiL' , |i.i(;. iii sq. :

- Itayn.ilili , Annales Kcilcs. ail a. liT-J, n. i^ Pt il», tt l i70, n •'. * (ilirnniqiic (k- Nikon , <>' jiari.. pa;^ ."lO.

iO « dogmes des deux Eglises sont trop différens pour qu'un « représentant de Rome prétende à un témoignage officiel € quelconque. Premier pasteur de 1 Eglise moscovite, je € sortirai de la fidèle Moscou , si le grand duc permet qu'un c légat du pape y entre. » L'évêque Antoine ne put se joindre au cortège qu'en simple particulier, et quitta bientôt Moscou dans Tintérét de ses jours.

Ainsi disparut tout espoir de réunion des Eglises non unies , grâce à l'opiniâtreté et à l'intolérance des métropolitains de Moscou.

La conduite du grand duc avait été toute différente. Il avait un penchant manifeste pour l'Eglise catholique. Des artistes italiens, appelés par lui, vinrent bâtir et orner les Eglises. Le célèbre architecte romain , Aristote Fioravanti , construisit , de 147^ à i479> ^^ magnifique église de l'Assomption , au Kremlin de Moscou , chef-d'œuvre d'architecture. — On y voit encore aujourd'hui le palladium de la Russie , la miraculeuse image de la sainte Vierge de Wladimir, peinte par saint Luc , connue sous le nom de Notre- Dame d'Ephèse. L'empereur Manuel el le patriarche Lucas Chrysoberges (iiSS-iiôg) l'avaient donnée, en 1161, à la grande duchesse Euphrasine. Déposée par celle-ci à Wladimir, elle fut transportée solennellement, en 1895, à Moscou.

Le métropolitain Philippe, qui avait si mal répondu aux bienveillantes avances des papes Eugène IV et Sixte IV, ne se montra pas moins disposé à l'égard des fidèles de Novvgorod, lorsque , de concert avec leur archevêque , ils voulurent accéder à l'union. Transporté de colère en apprenant leur pieuse démarche, il leur adressa une lettre pastorale, les menaçant de tous les supplices de 1 enfer s'ils osaient accomplir leurs desseins, et allant même jusqu'à dire que la prise de Constantinoplc, par les Turcs , n'avait été qu'un juste châtiment de l'union opérée au concile de Florence. « J'ai appris « votre rébellion et votre apostasie, leur écrivait-ii ' ; je sais

' Slialil., Histoire de l'Kylise lUissc, [t. 4HJ 11.

« que vous voulez abandonner la foi de vos ancêtres et vous « réunira TEglise latine. S'il est désolantde voir un chrétien K isolé quitter la voie du salut, que dire de la désertion de « tout un peuple ? Eh quoi ! vous pourriez vous laisser enu traîner par le pape sans craindre un supplice éternel ! « vous oseriez rejeter les enseignements de Dieu et désobéir « à ses saintes lois ! Craignez la colère du Tout-Puissant , « afin que le glaive dont parle le prophète Zacharie ne € tombe pas sur vos tôles. Que ses coups frappent ceux qui « veulent vous égarer et vous perdre î Ne quittez pas le sen- « tier qu'ont suivi vos ancêtres; imitez leur piété, et* vous « jouirez de leur bonheur! Hélas! qui peut prévoir les c suites funestes de Tabandon de votre antique foi ! Songez « à cette parole de l'Ecriture sainte : il faut fuir devant le « péché comme devant un ennemi , il faut éviter la tenta- « tion comme la rencontre d'un serpent, afin que votre c âme ne soit atteinte de son souffle empoisonné! Vous c n'ignorez pas d'ailleurs, mes chers fils, le sort malheu- « reux et la ruine de tant de puissants royaumes qui ont « osé enfreindre les commandements de Dieu et se sont € montrés rebelles aux enseignements des prophètes et t pères de l'Eglise. Gonstantinople , cette ville naguère si « puissante et si pieuse, n'est-elle point tombée au pouvoir € des Turcs en punition du crime qu'elle a commis, lorsque « désertant la foi de ses pères, elle céda aux séductions de « Rome? »

Les rois de Pologne contrecarraient , autant qu'il était en leur pouvoir, les indignes manœuvres des métropolitains de Moscou. En i48o, Casimir IV défendit aux sujets ruthéniens de ses Etats, qui avaient renoncé à l'union, de bâtir de nouvelles églises et de réparer celles qui tombaient en ruine *.

A Michel succéda, sur le siège de Kiew, Jonas 1*"" -. Ce

' Viia s. Casimir!, Poloiiix rcgis filii, in legciu lIuny.Tria' clecli , caj). 2 , $8, |iag. 349. Acta Sanclor. ad 4 Mariii , t. I. — 'Le savaiil pcrc Daniel PageJ)rocli , induit en erreur par les calendriers russes, ran^e ce nic(ro|iolitain au nombre des sainlii : Uc S. Jona Tliauniaiurijo , inetropulila Kiovicnsi lu Hiissia ad là juiiii Acta

prélat, mort en i4î)o, avait été ami intime du roi de Pologne. Son successeur, Macluirie T', abbé du couvent de la Trinité à Wiina , ne réfjna qu'un an ; il fut remplacé ])ar Joseph Soltan , gentilhomme lithuanien : tous deux restèrent intimement liés à l'Eglise romaine.

Bien qu'après la chute d'Isidore tout rapport eût cessé entre les deux métropoles et le patriarcat de Constantinople, et que les rois de Pologne et les grands ducs de Moscovie nommassent eux-mêmes les métropolitains, Josepli n'en crui pas moinsdevoir s'adresser à Niphon , palriarcbe soumis au saintsiége, pour lui demander quelle devait être sa conduite à l'égard de l'union. Niphon lui répondit le 33 avril 1 492 V en l'exhortant à persister dans l'union avec Rome et à se soumettre entièrement à cet égard au décret du concile de Florence. Ce concile œcuménique n'a pu être rejeté, dit-il, que par d'orgueilleux ecclésiastiques, ennemis jurés de l'Eglise latine. Selon lui, le r«înoncement à l'union est la source de tous les maux qui ont fondu sur l'Eglise grecque et sur Constantinople. 11 rengage à vivre en paix avec les catholiques romains de son pays , à prier avec eux , à célébrer le service divin dans leur église, tout en observant le rite grec, comme il le fait faire par ses prêtres réfugiés à Venise, et lui recommande de se réconcilier avec les prêtres et évêques ruthéniens,afin d'obtenir d'eux docilité et obéissance.

Un grand nombre de princes lîuthcniens paraissent s'être détachés de l'union à celte époque. Cela s'explique facilement. 11 suffisait d'entrer dans l'Eglise schisniafique pour être aussitôt relevé de tout péché. Un moine, Augustin de Wilna, convaincu de plusieurs crimes, se réfugia à Moscou en 1492. Ue grand duc raccueillit aussitôt, le combla de présents et l'élevaà plusieurs dignités éminentes.

Sancioruiii , t. II, pay. IIOU sij. — Ce Jouas ( y le.'Jl mars 1-4(>1), ennemi implacable ei peiscciiiciir acharné d'Isitlorc, pour cctic même aison , c; ionisé par les Rîisscs.

• Celle iniércssanlf' letlre se iroiivc dans les .tinialcs I.illiuniiitc ilc Léon' Creusa , arcliiniandritr ilc Wilua ; (lan> Punnaldi a*l a. IiM<>, n" »>-J , n dans !. chilien. <*rici:5 cliiislianus, f. I.|>. l'271 sq.

■jf;

l Le misérable Michel Gliiiski, gentilliomme polonais, accuse

' de haute trahison en Pologne, obtint les bonnes grâces de

Vassîli en renonçant h la foi de ses pères '. i Quoi qu'il en soit, Joseph, encouragé par le patriarche

I Niphon, se dévoua entièrement au service de l'Eglise unie.

}: Il rassembla en 1609 à Wilna tous les évoques de son diocèse

i dans le but de réformer les mœurs corrompues du clergé

j et la discipline religieuse. La mort vint malheureusement

i neutraliser ses efforts , et le siège de Kicw retomba dans le

schisme ^.

La propagation du schisme dans la métropole de Kiew doit être attribuée principalement au mariage d'Alexandre II (1492- i5o6), alors encore grand duc de Lithuaiiie, avec Hélène, fille d'Iwan III Vassiliewicz (i462-i5o:)), surnommé le glorieux. Alexandre avait espéré par là prendre de l'ascendant sur la Moscovie; mais le temps vint bientôt détruire son espoir. Son épouse ne persista pas moins dans la foi de son père, tout en devenant grande duchesse de Lithuanie, et chercha par tous les moyens possibles à répandre le schisme dans sa nouvelle patrie^ Arrivée à Wilna,

' Herberstein, Reruiu moscovitaruin, p. 18 sq. Clironiqiic ilc Nikon , G' parlie, paj. 132. — » Sopliisciie Kronik , partie 2 , pag. 2G1 ; Stralil, liistoirc tic ll^^jiisc russe, p. 533; Kojalowicz, MisccHanc» I.ithuan.x- , p. IJ,) s(j. Il est tliflidlc de comprendre comment le savant Strald n pu copier aveuglément le verbiage absurde et diffaoïatuire des ëerivains russes qui osent affirmer que le mciropolitain de Kicw, Joseph, dut ton surnom de sultan à la rigueur des persccuiions qu'il cxcn/a sur les fidèles non miis. L'ancienne famille des Soltun existe encore atijoiiririini en Liiinianie. Au commencement du xvj* siècle, lorsque les persécutions coniie les cailioliques unis devinrent de plus en plus cruelles , cette famille adopti le rite latin , et , depuis, plusieurs prélats de ce nom , pleins de piété et de savoir, furent élevés au siège cpiscopal de Kiew.

^ Comment aurait-il pu en cire autrement, lorsque Ivan lui ilonnaità son départ des ordres aussi sévères que ceux-ci (p. 508) : qu'elle ne devait alivi- visiter inie église latine ou un couvent que par curiosité, une fois ou deux fois au plus; qu'elle ne devait jamais suivre sa bcllc-mèrc à l'église , mais l'accompagner scnlcment jusqu'à la porte; qu'elle «levait le déclarer liaulcnieni en se mari.."'.l , et quitter son mari si tes devoirs de religion l'exigeaient. Nikon, Clironik, partie t» , pag. HO; Karainsin, partie 6», pag. 197 sq. Aleiaudrc n'avait obtenu de se marier avec ll(-lènr qu'après s'être engagé pai serment (pi'i! tenterait tous 1rs nin\eiis pour la Idire entier dans le !>cin de l'F.glijc (■alh"lii|ii< . pluv tard , il >e (it rrlcver de ce srriuciu

suivie (l'un nombreux cortège d'ecclésiastiques de tout rang, elle dédaigna ouvertement le service divin des catholiques romains. Entourée de prêtres grecs que le grand duc avait secrètement chargés de propager la fausse doctrine en Pologne, elle ouvrit aux schismatiques Taccès des plus hautes dignités de l'Etat, leur accordtî la permission de bâtir des églises grecques, et eut soin de nommer aux évêchés grecs des hommes ennemis déclaiés de Tunion •. Toutes ces manœuvres assurèrent la suprématie des schismatiques en Lithuanie, et forcèrent les adhérents de TEglise catholique à se déclarer pour le rite latin. Le nombre en était considérable; on peut en juger par la bulle d'Alexandre II, du 23 août i5or-. Le pape adresse à Tévêque de Wilna, ainsi qu'aux dominicains et aux franciscains de Lithuanie, des instructions fort sages relativement à la réception des Ruthéniens dans le sein de l'Eglise latine. Il leur annonce que, d'après les décisions des conciles de Lyon et de Florence, le baptême conféré par l'Eglise grecque devait être considéré bon et valable. Le schisme marchait donc à pas de géant, tandis que l'union fut dissoute, ainsi que le déclara le célèbre archevêque de Gnesen, Jean Laski, au concile œcuménique deLatran, le 5 avril i5i4"*.

La Pologne elle-même ne tarda pas à ressentir les suites fâcheuses de ce mariage. La princesse Hélène s'étant plainte à son père des difficultés qu'Alexandre opposait à l'exercice de la religion grecque, Iwan jeta les Tartares sur les bras du roi de Pologne, l'attaqua lui-même et lui prit Smolensk et plusieurs autres places importantes*.

par Julc» II, tout en restant dans l'obligation de ne négliger aucun moyen de convertir HéUnc. — Aucun enfant ne naquit heureusement de ce mariage. — Voyez lettre de Jules II à Alexandre, du l8 mai 1505, dant R.iynaldi ad h. a, n. 3i et 32.

' Herbersicin, Rer. moscovit., p. 10- — ' T/nns UnynaUi ad ati. 1501, n" 37 sq, — * Dans Raynaldi ad an. 1514, n. Gl-ol.

< Contultez l'écrivain contemporain Jodocli Ludwig Dezins , secrétaire du roi Si^ismond I : De Sigisumudi régis tcnip» rihiis, pag. :V22 , in Joli. Fistuiii, Poloiiic.T historié corpus, b.c. l'oloni» arum rcnini latii • rcccniioii> et velcrcs scriplorcs. Basile^: 1582, t. II, fol.

Les règnes de Sigismond V (iJoG- ir)4<S) et de Sigismond-Augnste (1548-15^2) ne lurent ])as moins favorables aux progrès du schisme. La faiblesse et la négh'gence de ces deux princes ouvrit, on ne peut le nier, les portes de la Pologne à rhérésie. La Pologne devint le refuge de tous ces chefs d'hérésie violents et audacieux que Genève, Wittemberg, léna, Oxford et Cambridge bannissaient et que leurs sectateurs eux-mêmes croyaient devoir proscrire. 11 fallut la main puissante et ferme d'Etienne Bathory , roi de Pologne , pour opposer enfin une digue contre ces désordres , et sauver la Pologne d'une aussi honteuse dégradation. La Pologne s'éleva sous ce prince au plus haut degré de gloire en religion comme en politique; c'était la dernière fois que le sort de la Moscovie se trouvait entre les mains de la Pologne.

Etienne , animé d'un saint zèle pour la religion, posa les bases du glorieux retour de la métropole méridionale, qui s'effectua sous le règne de son successeur Sigismond III. Ce furent son amour pour l'Eglise et son respect pour le saint-siége qui l'empêchèrent de replacer la Moscovie sous le joug dont elle venait de s'affranchir. L'hypocrite et rusé grand duc Iwan IV, surnommé le cruel (i536-i584), ayant protesté de la résolution de se soumettre au saint-sii'ge avec son peuple, Etienne arrêta le cours de ses glorieuses conquêtes et fit ia paix avec lui.

Antoine Posscvin , membre de la société de Jésus, fut envoyé à Moscou pour donner suite aux intentions apparentes du grand duc. La relation de son séjour en Moscovie prouve la noblesse de la conduite que tint le saint-siége en cette occurrence '. îJien que tous ses efforts n'eussent point obtenu

• Ce même ?o«scvin n'.i pas moins bien iiuiiii- de l'Lglise jiai- sa inissioi en Snùdf; , où les p.'-jies Grégoire XUI et Sixie V l'einovircru en qualité de ndtice.

Consultez li-.)';ssui Au(5ii»lin Tlieiner : Tenlatives ei efforts du saint-siérj pendaui les trois dciiiifrj siècles jtour rain.-ner les peiijilfs luréiifjues et >elii5iuaii(|n('s du Nonl dans le îcin de TK^lise. Vi;l. I, jirciuière et deuxi-^me paitie. — La Suède rt SCS rapports avei le saiut-si.',';e sous Jean III , Sigijinond III et Charles IX, Am(js- Imnra 18:}S et 1S;5!'. ' \ <•!.

le résultat désiré, le nonce du pape parvint nt^iininoin^ h faire accorder le libre exercice de leur culte à tous les catholiques qui voudraient s'établir dans les États d'Iwan '.

Posseviu fonda à cette époque plusieurs collèges en Liihuauie et sur les frontières de la Moscovie. La jeunesse lithuanienne formée à ces écoles, fournit de vaillants champions ù la cause de l'union : il avait également fondé à Wilna un séminaire spécial pour de jeunes Moscovites , qui , abjurant les erreurs de leur nation, se rallièrent à la véritable Eglise. Grégoire XÏU affecta de grands revenus à l'entretien de ce séminaire. Les collèges de Braunsberg et ddmutz que Grégoire Xlll avait fondés en faveur des Suédois, par l'intermédiaire de Possevin, élevèrent dans leur sein un gi^nd nombre déjeunes Moscovites ^

Une nouvelle voie s'ouvrait donc pour le retour de la Rutliénie polonaise à Tuniou. Elle ne devait s'accomplir que parla force delà persuasionetla toute-puissance delà vérité, car ni les rois de Pologne, ni les évêques catholiques, n'avaient fait intervenir leur autorité, et si les troubles politiques y contribuèrent aussi , on ne doit les attribuer qu'à la profonde corruption des Eglises grecque et moscovite, con'uption qui, d'ailleurs, hâta cette même conversion. •

Il n'y a, dans toute la chrétienté, pas un siège épiscopal qui ait été souillé par les pasteurs , comme le fut le patriarcat de Constantinople , centre et base de t ue i'Eglise d'Orient. A partir de Cérularius, et à l'exception de quelques patriarches qui restèrent unis au saint-siége sous les pontificats d'Innocent 111 , de Honorius III , Innocent IV, Grégoire X, Honorius IV, Eugène IV, Nicolas V et Iimocent VIII, tous les patriarches de Gouslanlinople furent

' Grégoire XIII adressa des mincrciemenls au grand duc à celle occasion. Lettre du 1" oclol)re 1582; la dernière de l'ouvrage Moscovia du père Possevin, png. llj. Coloni» 1587, fol.

' Voyez dans l'ouvrage de Tlieiner, cite plus liant, la Iclirc des écoliers élevés par les pères jésuites dans les deux colU'(;cs callioliqiies de Uraunsherg et Oliuulz , 2f partie , n. 3G et 38, pag. .]}:, et IMI .

des hommes corrompii!» et niéj)risabIo;>. Lorsque Constantinopic lomba au pouvoir des Turcs , tout caractère de dignité sacerdotale s'effaça dans le premier pasteur de l'Eglise grecque. Elevés sur le siège patriarcal , au moyen de l'intrigue et grâce à la protection des sultanes favorites, ces indignes prélats ne s'y maintenaient qu'à force de scélératesses. Le Saint-Esprit ne présidait certes pas à leur choix; le mal augmentait de jour en jour, le siège patriarcal échéait au plus offrant, et le nouveau patriarche confirmé par le sultan, venait lui baiser la main et lui payer le tribut en or qu'on appelait jjesccsiuu.

Tel fut l'abaissement profond où tomba l'Eglise grecque en se séparant de Rome.

La dégradation deà Eglises d'Orient amena l'union des Eglises ruthéniennes. Ce qui la décida, ce fut principalement l'érection du patriarcat de Moscou, due à Jérémic II, patriarche de Constantinople.

Jérémie II se vit disputer le siège patriarcal, en 1572, parle grossier Métrophane, son successeur, et les misérables Pachomius et Théolept. Tous les quatre tombaient et s'élevaient tour à tour, ballottés par l'influence du liai em. La mort de Métrophane, survenue en i58o , paraissait devoir assurer quelque tranquillité à Jérémie; il n'en fut rien : Théolept, neveu de Métrophane, s'étant fait sacrer diacre, prêtre et métropolitain de Philippopolis , dans l'espace de peu de jours, et ayant accusé Jérémie du crime de lèse-majesté auprès du sultan, Jérémie fut déposé et jeté immédiatement dans les fers. A peine sorti de prison, grâce à l'intervention des ambassadeurs de Erance et de Venise, il se vit de nouveau exilé dans l'île de Rhodes et remplacé par Pachomius, moine obscur, qui avait acheté l'évêché de Ternow. Ce misérable, reconnu patriarche par les métropolitains de \

Cyzique et de Chalcédoine, ne jouit pas long-temps du fruit de ses menées. Théolept le précipita du siège patriarcal, s'y j

assit lui-même par l'inHuence du harem et des patriarches H

d'Alexandrie et d'Antioche , et le céda définitivement ù l

Jcréinie, moyennant la pension annuelle de 500 durais. Pareille pension avait été également payée par lui à Pachomius.

Le premier siège de TEglise grecque était devenu ainsi l'occasion du plus honteux scandale et Tobjct de la risée et du mépris des infidèles eux-mêmes.

Le trésor patriarcal s'était ressenti de ces honteuses querelles. Son dénuement étant venu au point de ne plus pouvoir fournir aux dépenses qu'occasionnait la célébration du service divin, Jérémie s'adressa de toutes parts en réclamant des secours; il envoya Théolept en Géorgie, Pachomius en Egypte, et se rendit lui-même à Moscou, accompagné de Dorotheus, évêque de Monembasia , et d'Arsénius, évéque d'Elisson. Reçu magnifiquement et comblé de présents, il céda aux instances de lioris Godunow, favori du czar, et conféra, en i58i, la dignité de patriarche à Hiob, métropolitain nouvellement élu, et instrument aveugle du grand duc.

II est à remarquer que ce fut le grand duc qui s'acquitta dans cette cérémonie des fonctions qui , d'après les lois de l'Eglise, revenaient naturellement à Jérémie. Après que celui-ci eut consacré le nouveau patriarche dans l'église métropolitaine du Kremlin , le czar s'approcha de Hiob, lui passa au col , de sa propre main , la chaîne d'or qui soutenait \e pùiiagion , le revêtit du mandyas en satin , orné de perles et de pierres précieuses, lui mit sur les épaules un omophore de la plus grande richesse, lui posa la mitre blanche sur la tête et lui mit entre les mains la crosse patriarcale en prononçant les paroles suiv:intes: « Très-saint Père, très-digne « patriarche. Père de tous les pères, premier des évèques « de toute la Russie, patriarche de Rpssie , Wladiniir, « Moscou, etc., je te donne le pas sur tous les évèques , te c confère le droit de porter le manteau de patriarche, la t calotte d'évèque et la grande mitre (klabuk), et ordonne t qu'en tout mon pays tu sois reconnu et honoré comme « patriarche et frère de tous les patriarches. > 11 paraît que

cette condescendance de Jcrémic coûta des sommes im menses au grand duc.

Le chef de l'Eglise grecque avait donc vendu pour de l'or son droit de suprématie sur l'Eglise moscovite. Tous les ecclésiastiques de tout rang qui avaient suivi Jérémie dans son voyage , gagnés par l'argent moscovite, signèrent l'acte qui changeait le siège métropolitain en patriarcat , à l'exception des deux métropolitains de Monembasie et d'EIisson. Godunowne s'en contenta pas. 11 fit promettre à Jérémie de confirmer solennellement le nouveau patriarche. Jérémie tint parole. A peinederetour àConstantinople, il convoqua, en février 1693, un synode où. il proclama de la manière la plus solennelle l'érection du nouveau patriarche. Malgré la vigoureuse opposition de la plupart des évéques, le patriarcat moscovite fut confirmé, grâce à l'influence de l'ambassadeur du grand duc, du puissant prince Grégoire Athanase et des menées de Mélétius, patriarche d'Antioche et exarque (vicaire) deConstantinople *.

Jérémie mourut l'année suivante , et son successeur Théophile alla à Moscou pour y confirmer une seconde fois la nouvelle institution, moyennant des secours qui lui furent accordés. C'était la seconde fois que la Moscovie achetait son patriarcat-.

' Nous avons consulté 1 ouvrage du célèbre Dorothée, mélropoliiain de Monembasie, pour exposer les dissensions qui ont agité le patriarcat de Jérémie II, et pour l'érection du patriarcat inosco"ite dont Dorothée a été témoin oculaire. Il nous a laissé un journal intérCiant de son voyage à Moscou , écrit en j^rcc moderne, et un tableau synoptique des évcnecients contemporains jusqu'à la mort de Jérémie. Cet ouvrage, composi avec talent , impartialité et indulgence, fut imprimé à Venise, en 1676, in-4*, par le? soins d'un prêtre du rite grec , Auibrosius Gradenigo. Il paraît que Dorothée prévit la sépai uon des métropoles, et surtou: la séparation complète de l'Église russe d'avec l'Égnse grecque; car le motif qui le [torta à s'opposer à l'érection du patriarcat moscovite , ce fut la crainte d'introduire !t schisme dans l'h^iise grecque , et il ne se trompa point.

* Les écrivains russes fout natnrellenirnt tous leurs rfforis pour déniotilrcr que rc fut par la grâce de Hicu <|uc fui éri{;é leur patriarcal; aussi ué.-^liiieni-ils d'indiquer la source la jilus vériiiiqiic sur ces lircoust.n.» es , c'ost-.'î-iiiro i'oiivritro de Dorothée de Moucmhasic. Strnhl n'eu parle pas da\.Th!,ijc et ne parait |>.?s le counailrc.

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