AVANT-PROPOS
La traduction et le texte original de ce voluine sout tous deux l'œuvre d'une main étranojère ! il faudra donc excuser ce qu bu trouvera d'imparfait et de bizarre dans la forme de l'ouvrage , en considération de l'extrême importance du sujet qui y est traite, et des graves enseignements qu'il renferme.
Il se passe aujourd'hui en Europe une chose cruelle et dont la cruauté nous paraît avoir peu d'exemples même aux époques les plus funestes de l'histoire du monde. On procède de sang-froid , en pleine paix , et malgré une publicité chaque jour plus développée, à la destruction méthodique d'une nationalité ancienne, illustre, et qui devait être sacrée aux yeux de tous les peuples chrétiens, par le souvenir des bienfaits cju'(;llo leur avait conférés.Après avoir arraché à la nation polonaise toutcsses garanties politiques, civiles et sociales, le
maître quelle a re^u de la colère du ciel travaille, avec I. a
un rare luclanj^e d'adresse, d'audace et de suceès, à extirper de son sein la religion catholique *.
Pour continuer cette œuvre déjà bien avancée, comme pour achever la ruine de rindépendance politique du royaume que les papes avaient décoré autrefois du nom d'orthodoxe , l'empereur de Russie foule aux pieds les traités les plus solennels, conclus non-seulement avec sa victime, mais avec ses alliés, avec l'Europe entière, en 1 768, en 1 778, en 1 8 1 5 ; et, dans la marche triomphante de soi:\ système,. il ne respecte ni l'humanité, ni la pitié, ni la justice, ni la parole jurée, ni les plus intimes secrets de la conscience, rien en un mot de ce qui ennoblit l'homme et de ccqui le purifie.
On s'était figuré qu'après avoir écrasé l'insurrection polonaise en i83i , le czar s'arrêterait respectueusement devant les droits de la religion : on s'était plu à faire une distinction , réprouvée d'ailleurs par l'histoire de dix siècles, entre l'existence delà Pologne comme nation indépendante , et la sécurité du Catholicisme dans l'est de l'Europe. Il s'est même trouvé en France une certaine espèce de catholiques , dont le nombre diminue heureusement chaque jour, qui , entraînés par leurs sympathies politiques, ont placé sur la Russie leurs
* Il ne Caut pas oublier que lorsqu'on parle des catholiques en Rassief il s'agit uniquement des Pdonais. On compte bien dans quelques grandes villes de l'empire Russe de petites colonies catholiques formées par des marchands Italiens ou Français, qui sont venus s'y établir pour y faire ]• commerce : il y a eu aussi un petit nombre de conversions dans les rangs de la noblesse russe ; mais ces deux catégories de catholiques , dont le nombre ne se monte certainement pas à 20,000^ ne sufliseni pas pour constituer ce qu'on appelle l'Eglise catholique en Russie. A vrai dire, il n'y- a point de caihoUquet nisses; il n'y a en Rassic d'autres caibolêques que lesPolonais : et il y en a encore au moins huit millions : ▼oilà ce qu'il faut savoir, cl ce que le langage employé dans plusieurs d«i pièces diplomatiques qu'on va lire , semble destiné à faire oublier.
espérances pour îa régénéi'ation religieuse et s<)ciale du monde moderne. L'empereur Nicolas ^cst ch^r^é de démentir jusqua lombre de ces distinctions futiles et de ces espérances coupables.
Tout au contraire , on a vu se vérifier cruellement la prédiction du f];rand pape Clément XIII, qui, au mi-> lieu des expressions de la plus vive tendresse pour sa trèS'chère république polonaise *, et en bénissant avec amour cette nalion orlliodoxe, si glorieuse jxir sa foi \ déclarait dès 1767, que la sécurité et Cinté(jritë<ie la religion catholique étaient unies au maintien de [étal politique de la Pologne ^ ; et, n ayant pas lui-même de troupes a envoyer au secours de cette libre et orthodoxe république^, exhortait en même temps l'empereur d'Allemagne, les rois d'Espagne et de France à défendre leurs frères catholiques de Pologne , qui combattaient pour la gloire du Seigneur Jésus-Christ. ^.
Ce n'était donc pas seulement l'Euroj^e occidentale avec sa civilisation et sa liberté, c'était encore l'Église qui trouvait dans l'existence de la Pologne une barrière que rien ne remplacera contre les envahissements de la
* Florentissimi rcgni mbitque earisùmi.,. Inclyla Polonorum orih^doté natio... carissima iioslra Pobnorum retpublica. Bref au roi Stanislas et à l'arcbevcque de Gnesen, du 10 avril 1767.
* Orthodoxœ Polonorum genti ob egregiam religionem et fidem gloriotiidmœ et inclytœ , intitm nostri cordi* affectu aposloticam benedictiih nem peramanter imperlimur. Bref du 10 avril 1767.
' Dolemus maxime in tantxun adduci periculum polomci recnï statdm
ET PORîlAM, CLM QOA I1»SIUS CATHOLICF. RELICIOMS INCOLCMITAS CONJUNCTA
EST ET iirrECBrrAS. Ibidem.
* C'um nuUa nobis sit militiœ Hliui geniis adjuvandœ copia,,., libéra et orthodoxa respublica. Bref du 30 avril 1767 à rempereur Joseph II.
» Ad sublevandos tuot in Christo fraires pro gloria dimicante* ejusdem Chritti Domini Jcsu. Bref do 29 avril 1767 au roi d'Espagne Charles III. Tous ces brefs se trouvent en entier parmi les documcnls du volume II. Voir les numéros ix , xir, xiii, pagos 28, 31, ZH, 30.
barbarie et de Terreur. Gette nation hcroïque, qui avait déu2c fois sauvé la chrétienté au prix deson sang, d'abord aumoyen âge contre les T^rtares , puis en 1 685 sous les *. murs de Vienne contre les Turcs; cette nation a été immolée par les trois grandes puissances du Nord , à la suite d'une série de crimes qui mériteraient à coup sûr Ja première place dans la réprobation des hommes , si Dieu n avait pas permis , à peu près vers le même temps , que la république française , par des forfaits plus afBcleux encore, obtint en. quelque sorte le monopole de la crainte et de l'horreur du monde.
Il a donc succombé sans que sa chute ait été encore vengée ou même comprise , ce peuple vraiment orthodoxe et religieux, dont la vie tout entière pouvait se résumer par cette magnifique parole d'un de ses chefs: « Moi... qui aime la liberté plus que tous les « biens de ce monde, et qui aime la foi catholique plus « encore que la liberté '. »
On a commencé par lui arracher sa liberté, et maintenant on «efforce de déraciner la foi catholique de son sein avec un zèle que le succès semble justifier. La violation des droits du Catholicisme, sous prétexte de protéger les schismatisques, avait été, comme on le verra dans cet ouvrage, le premier prétexte de l'usurpation russe : l'abrogation définitive de ces droits, sous prétexte de fintervention de l'élément religieux dans la dernière insurrection , mettra prochaiiaement le sceau à la plus grande iniquité de Thistoirc. Trois millions d'à mes volées à l'Église par un trait de plume, dans la comédie récente du retour des Grecs-Unis au sein du
• Manifcslc du couiic Charles Clireplowicz , uiartchal de la conlédéralion de Bar, du Ifiavi-a 1708. Ou uouve celle pièce en cniier, vuluuie 11, nnnx^ru xiu, page S'i.
schisme autocratique, annoncent sufBsammént'à ce qu'il reste de catholiques en Pologne, le sort qui les attend , et qui, selon toutes les prohabilites humaines, ne saurait manquer de les atteindre. « Voilà qui est bien ^quant aux Uniates, » aurait dit dernièrement sa majesté impériale; u maintenant procédons aux Latins. »
Et pour comble de douleur, ces choses se passent au milieu de l'indifFérence ou de l'ignorance générale. La moitié de l'Europe, celle que gouverne la diplomatie monarchique, n'a pas troublé par la moindre réclamation le respect servi le qu'elle professe pour labsolutisme moscovite. L'autre moitié, dominée par les passions démocratiques, se tait aussi quand elle n'applaudit pas ', en présencedes actes par lesquels le pluspuissan t des déspotes modernes témoigne de son instinctive sympathie pour les théories révolutionnaires, en ce quelles ont d'hostile à l'Église. Ici , comme ailleurs, comme partout, s'est manifestée l'union intime, logique et universelle des deux grandes forces anti-sociales, de la tyrannie populaire et de' la tyrannie monarchique , qui ne sont à vrai dire que deux formes à peine différentes de la révolte victorieuse de l'orgueil humain contre la vérité et la justice.
Ah ! si autrefois, dans ces siècles que les précurseurs et lef historiographes de ces deux tyrannies ont nommés ténébreux et barbares, si un potentat, quel qu'il fût, eût attenté d'une telle façon à la conscience et à la dignité humaine, la chrétienté tout entière se fût levée en armes pour sauver ses frères et châtier leur oppresseur. Aujourd'hui nous sommes plus prudents et plus calmes.
' Plusieurs journaux soi-disant libéraux en Fraucc , en Belgique cl on Esi>agne, oni excuse et approuvé les mesures prises par l'empereur Nicolas contre l'Église , les spolialions des couvents , etc.
Une société où régnent le progrès, l'industrie et les lumières moJernes, ne se dérange pas pour si peu. Sans doute, si quelque voyageur politique, oumêmequel- •y qu« histrion en renom, quelqu'une de ces danseuses, par exemple, qui vont promener de temps en temps leurs appas sur les bords de la Neva , avait été enlevée et jetéedaus une forteresse inconnue, commel'a été l'évéque de Podlachie, nous eussions vu les nombreux journaux qui distillent parmi nous les eaux du fleuve des progrès sociaux, s'émouvoir à l'envi, raconter avec la plus vive sollicitude tous lesdétails d'un pareil attentat, et se liguer pour mettre la Russie, comme ils disent, au ban de la ci^ vilisation. Mais quoi! il s'agit de prêtres, de moines, d'églises, de la conscience, de la prière, de la foi des ancêtres, de Dieu! Encore une fois, l'Europe éclairée eu sait trop long pour s'agiter sur de tels sujets. Pas un journal sur cent n'en entretiendra ses lecteursj pas une puissance, pas une seule f n'en exprimera ni indignation, ni douleur. Ne faut-il pas d'ailleurs que le commerce puisse continuer tranquillement ses expéditions pour la Baltique et la mer Noire? Ne serait-;! pas dommage que les cercles diplomatiques des royaumes constitutionnels et autres sentissent le vide que laisserait l'absence de plénipotentiaires russes? et de quoi s'ctonnerait-on, d'ailleurs, quand on voit la seule des anciennes monarchies catholiques qui soit restée debout, gouvernée par les neveux de Rodolphe de Habsbourg , s«mvéo par Sobieski , et fière encore du titre d'Jposlolique, l'Autriche, en un mot, envoyer un de ses archiducs pour orner de sa présence les pompes matrimoniales du plus implacable ennemi de l'Église!
Ainsi donc , il faut bien qu'on le saclic , si l'Église succombe en Russie et en Pologne , ce sera moins encore
sous les coups de la politique moscovite, que çrâcc à' llndifférence et à la trahison de l'Occident catholique.
Pour nous , qui écrivons à la hâte ce peu de lignes , nous n'avons ni mission, ni force, pour défendre la foi et la justice indiffnement violées en Pologne; mais, dans d'autres temps, nos pères eussent été forcés de les secourir l'épée à la main , et nous nous croirions déchus de leur foi et de leur antique honneur, si nous négligions la moindre occasion qui se présente à I notre faiblesse pour servir de si augustes malheurs.
Le livre que l'on offre au public catholique^ forme corps avec celui qui vient d'être publié sous lé titre de Persécution et soujfrances de tÈc/Use en Russie*^ dont il est le préliminaire et l^î compagnon nécessaire, Tous deux feront connaître à fond cette Russie, objet" de l'adulation des uns , de l'ignorance des autres , de la terreur instinctive de tous, et que nous n'hésitons pas à proclamer l'ennemie suprême de tout ce qu'il nous reste à sauver dans la société chrétienne. On verra dans l'un/ etl'autre de ces ouvrages par quelle série d'inhumanités, . de bassesses et de perfidies , les monarques russes , de- / puis Pierre I" , et la grande Catherine, si idolâtrés par les régénérateurs philosophiques du dernier siècle, ont donné pour base à leur grandeur la double ruine ^ du Catholicisme et de la Pologne. On frémira à la vue des dangers dont nous menace l'appui infaillible que doit trouver cette puissance monstrueuse dans les maladies sociales de notre temps. On contemplera à sou aise, dans cette lamentable histoire, l'homme dépouillé de toute dignité et de toute conscience, réduit à n'être
* Ouvrage appuyé de docuuiootb iûcdil!?. Paris, i vol. in-S°.
qu^ne machine sous la main du souverain, enorgueilli de cette dégradation, et incapable de rêver une autre destinée, tant les situations sont précaires, tant les conditions de la force et de la grandeur dépendent uniquement des caprices ou des violences du moment , tant les derniers vestiges de toute indépendance traditionnelle, de toute influence héréditaire , de toute résistance aristocratique et ecclésiastique ont disparu, pour ne laisser, comme dans nos démocraties modernes, que des individus et des instruments; mais avec la différence si redoutable qu'établissent en faveur de l'absolutisme^ Tunité monarchique et la persévérance des vues et des opérations que comporte cette unité. Au profit de la monarchie russe, la ruse et la servilité proverbiales des Bysantins se sont accouplées avec le formidable génie de la force matérielle et militaire. Qu'on juge des fruits que promet cette union à la liberté de l'Europe occidentale, déjà si décrépite dans sa jeunesse étiolée!
Chaque page du récit qu'on va lire montrera , en outre, que la Russie ne reculera devant aucun des moyens que peut fournir cette union de la ruse et de la force; et qu'elle sait indifféremment prêcher la liberté et l'égalité, comme en 1766 parla bouche de son ambassadeur Rcpnin ' , et laisser pendre par ses cosaques à la même potence un noble, un moine, un juif et un chien, pour mettre cette égalité en pratique *: ou bien invoquer comme aujourd'hui les droits exclusifs du pouvoir royal, et même, au besoin, rappeler à Rome, pour obtenir la déposition d'un évéque resté pur, l'intérêt qu'elle prend nu maintien de la tranquillité dans les Légations, et la part qu'elle s'arroge dans le
• Voir volume I , page 90.
• Voir volume I , page 112.
rétablissement de l'autorité temporelle du pape*. La plus simple réflexion suffirait, ce semble, pour démontrer l'incompatibilité radicale d'une puissance ainsi constituée, avec la liberté et la prospérité de la reliffion catholique. La Russie a lonfîtemps affiché la tolérance: elle a pu l'exercer en effet à l'égard des protestants et des juifs ; elle ne l'a jamais fait et ne le fera jamais à l'égard des catholiques. Et pourquoi cette exception flagrante? Parce que seule entre toutes les institutions religieuses, l'Église catholique ]iar sa doctrine et par sa constitution , comme par les ineffaçables antécédents de son histoire, met un frein à l'omnipotence du pouvoir humain. Ce frein est parfois invisible, parfois oublié, parfois bien relâché; mais partout où il y a un prêtre catholique fidèle à ses devoirs, ce frein existe, et il est inviolable.
. C'est là ce qui aigrira, ce qui soulèvera toujours l'orgueil des hommes qui ne font pas remonter au vrai Dieu l'origine de leur pouvoir. Quels que soient les efforts qu'on ait faits, de part et d'autre, pour souder le catholicisme à des pouvoirs temporels, il y a toujours eu, en fin de compte, quelque endroit par lequel il s'est échappé pour reprendre son orbite naturel. Et c'est l'éternel honneur de TÉglise catholi(|ue, que les tyi^ans d'ici-bas, quelle que soit leur espèce, ne peuvent se résigner à la laisser vivre librement à côté de leur trône éphémère. En cela , comme nous le disions plus haut, la démagogie est tout à fait d'accord avec l'absolutisme : et c'est pourquoi d'une extrémité à l'autre de rEuro|>e actuelle, l'anarchie dictatorialcdeMadrid répond fidè-
• Voir la Icllrc de l'empereur Nicolas au pape, du 3 décembre ISIO, volume II , pnge 38-2.
lit.
leiticnt par ses froides et cruelles persécutions à la haute jwlitique de sa majesté l'empereur de toutes lesRussies. Seulement, il faut l'avouer, le pouvoir absolu, plus habile et plus durable que sa rivale, quand il devient ennemi de l'Église, la persécute avec plus de perfidie et plus de succès. C'est ce que démontrent la conduite de la Russie, et les récits qu'on pourra lire dans ce volume. Depuis (jue l'Église de Jésus-Christ a été fondée sur le calvaire, ses persécuteurs semblent avoir employé trois méthodes diverses pour amener sa ruine. Les uns ont procédé par la voie du sang et des supplices; tels les empereurs romains, et les monarques sauvages qui aujourd'hui encore envoyent chaque jour de nouvelles recrues à la glorieuse armée des martyrs. Les autres ont usé de la voie des
j)i spoliations violentes; tels les protestants en Allemagne,
dans la Scandinavie et dans les Iles Britanniques. D'autres, enfin, ont préféré ce que nous appellerions volontiers la voie diplomatique, la pire et la plus sûre de toutes , celle qui consiste à se placer au sein de l'Église même , ou sur son seuil sacré, pour étudier sa faiblesse, trouver des complices dans ses ministres prévaricateurs, et la déchirer plus sûrement, sous lesappa-
'J, renées d'une sollicitude mensongère. Julien l'Apostat
„ii- '"! Philippe-le-Bel semblent avoir tous deux entrevu le parti qu'ils pouvaient tirer d'un système pareil : mais l'un et l'autre sont restés à mille lieues en arrière des perfectionnements qu'y ont apportés Catherinell et son petit-fils, l'empereur Nicolas. Il était réservé à ces augustes autocrates d'instituer un collège de prêtres catholiques pour en faire l'exécuteur docile et persévérant de leurs complots contre le catholicisme: il leur était réservé d'inveutcr des procédés minutieux pour pcuélrcr jus-
qu au fond du secret des consciences , et de se placer en tiers entre les confesseurs et les pénitents *. Avant eux, il est vrai , on avait fort bien su dépouiller l'É{»lise des richessesquelaçénérositédesprincesetdes peuples fidèles lui avait confiées; mais on n avait pas eu l'heureuse \ idée de proclamer que la confiscation de ces biens provenait du désir <fc (/^c/iarj/er te clergé de soins incompatibles avec son état, et en même temps de lui assurer une/ position plus lucrative ^. Avant eux, il est vrai, on avait su prodiguer les décorations et les récompenses aux apostats et aux traîtres; mais nul n'avait imaginé, que je sache, de faire subir à un évêque une enquête médicale sous prétexte d'examiner si la résistance du prélat aux trames de la persécution n'était pas Veffet de H abaissement de ses facultés intellectuelles ^, Quel pays et quel système que celui où l'accomplissement des plus saints devoirs n'apparaît aux yeux du pouvoir que comme un acte d'incompréhensible folie , et où ce pouvoir ne craint pas de parler ainsi de l'autorité épiscopale au chef même de l'Église! Et que dire db ces hommes qui , en France ou ailleurs, après avoir* eu connaissance de faits pareils, osent encore, tout en se disant catholiques, s'appuyer sur la Russie pour travailler au triomphe de leurs opinions politiques? Un mot maintenant sur une autre leron qui sort tout naturellement des vicissitudes de cette Église mal heu-
* Voir Persécution de l'Église en Russie , page iV6 , cl les mesures rcceoteg contre les DomiDicaiDS de Saint-Pclcrsbourg.
* Voir l'ukase du 2o déccinbre 1841 , n* 82 des docuincnls publics par le Sainl-Siége, volume II, page 408.
* Ce sont les expressions textuelles cl deux fois répétées de la noie du ministre russe au sujet de Mgr Guikowaki, cvcque de PodlacLie, en date du 17 mai 1840, n« 58 des documenls publics par le Sainl-Siégc , volume U , page ZQ6.
reuse. Elles nous donnent le moyen', quand nous combattons nos jansénistes , nos parlementaires d'autrefois, et lenrs successeurs actuels, encore si nombreux et si acharnés, de leur montrer dans l'état où est tombé l'É- (];lise schismatique, et dont app.^che chaque jour davantage riLglisc latine eu Russie ', un type accompli du [ système que les successeurs des légistes de Philippe-le-
I Bel ont d'âge en âge essayé, mais en vain, d'introduire
! en France. L'immixtion permanente de l'autorité civile
! dans l'administration des sacrements; l'organisation ex-
j clusivement gouvernementale de l'instruction publj-»
j que, et spécialement de l'enseignement théologique; la
prééminence universellement rcconnuf; de l'autorité j /-, • ^ ' " r impériale en cas de conflit, l'assimilation constante du 1, ' r^ ^ V pontificat romain à une puissance étrangère ; ce sont là ;' . autant de caractères parfaitement reconnaissables aux
t- yeux de tout homme qui a la plus légère connaissance
des tentatives ourdies contre l'Église pendant le der- . nier siècle dans l'Europe occidentale. Ils se retrouvent
[ d'ailleurs, moins agglomérés et tempérés par divers
obstacles, mais encore trop fréquents, dans toutes les législations modernes des royaumes catholiques. Et pour que rien ne manque à cette similitude remarquable, en Russie comme ailleurs, les pouvoirs ennemis de l'Eglise n'ont jamais eu de peine à trouver, pour instruments de leur perversité, do soi-disant catho-
' Le collège eccUsiaslique catholique , dont nous parlions plus haut, est [ évidemment prédestiné h jouer dans l'œuvre de celle funeste assimila-
tion de servitude , le rôle du synode russe substitué par Pierre I" à l'ancien patriarchat schisniaiique. Seulement, on a donné la charge de commissaire impérial auprès de ce collège à un schismatique de l'ordre civil, M. Bloudoff, qui passe pour ôlre le plus implacable ennemi de l'Église, tandis qu'un aide-de-camp général, le comte Protassoffi représente la personne impériale au sein du synode.
liqiies toujours prêts à trahir les devoirs de Jour foi pour le culte des volontés du maître.
11 faut bien lavpuer, du reste, dans cette funèbre histoire des maux de ITilglise depuis l'extension de la puissance russe en Europe, la faiblesse du bien a presque toujours été complice de l'audace du mal. Pourquoi faut-il qu'on ait presque toujours consenti à reconnaître pourraétropolitains,enPolo{j^ne,deshommcschoisisavcc un tact merveilleux par les oppresseurs, pour concourir par la trahison à l'œuvre de démolition? Ainsi Podoski, préconisé en 1767 sur les instances de Catherine, au milieu des larmes de tous les amis de la patrie et de la religion, et qui ne justifia que trop cette double crainte'; Wolodkowicz qui, de i 762 à 1 778, rerapht le même rôle à l'égard de l'Eglise grecque unie ; et surtout Sieslrzencewicz , dont la nomination fut arrachée par Catherine II au même pape qui eut la faiblesse d'accorder à la puissance temporelle la destruction des jésuites; Siestrzencewicz qui , pendant cinquante-^ quatre années de pontificat, a miné d'une façon irréparable la foi et la liberté ecclésiastiques dans cet immense empire! Pourquoi faut-il qu'au sein des contrées ravagées par ces prévaricateurs, le seul prélat qui semble avoir rempli consciencieusement sa mission , M. Gutkowski, évêquc de Podlachie, au moment où il est prisonnier pour la loi, soit réduit par l'invitation même du souverain pontife, à se démettre de son apostolat?
Pourquoi faut-il donc que les catholiques ignorent leur force? Ne voit-on pas à chacpiepagc des annales de l'Eglise, depuis saint Ambroisc jus(|u'à rinimortcl archevêque de Cologne, que la résistance légitime des
yVoir volume I , pape lOG.
pontifes envoyés de Dieu porte bonheur au cathcilicisme , et que c'est leur faiblesse seule qui a amené et encouragé le crime. De notre temps surtout, malgré ses infirmités et ses misères, rien ne saurait être plus vrai que cette magnifique parole de Fénelon : « Nulle puisu sance humaine ne peut forcer le retranchement im- M pénétrable de la liberté d'un coeur *. »
Mais, hélas! au milieu de cette dépréciation générale de tout ce que les hommes estimaient et recherchaient naguère, titres, décorations, couronnes, rien n'est descendu aussi bas que le caractère.
Les hommes de cœur et de -conscience, armés de courage pour une cause sainte, n'apparaissent plus que de loin en loin, comme les rares débris de ces races perdues du Nouveau-Monde, qui vont s effaçant peu à peu devant les envahissements d'une civilisation matérialiste. J
Peut-être de nombreux et héroïques dévouements ont-ils signalé la résistance si difficile et encore si peu appréciable du clergé des provinces polonaises à d'odieuses lois. S'il en est ainsi, ces dévouements auront resplendi d'une gloire d'autant plus belle devant Dieu, qu'ils ont été plus obscurs devant les hommes ;'niais comment ne pas s'étonner que, jusqu'à présent, un seul nom, celui de l'évêque de Podlachie, soit parvenu jusqu'à nous!
Enfin, le chef de l'Eglise catholique a élevé la voix, le Pèi*e commun des fidèles a dénoncé au ciel et à la terre les îictcs ([ui menacent la foi dune portion si nombreuse de ses enfants \ Quelques-uns ont pu désirer
* Sermon pour le sacre de Tarcbevéquc de Ciologne.
' On iDuvrra à ^a fin du volume H l'allocuiion du Souverain Ponlifc, du 1 1 juillet 1842, l'exposé de la secrciaireric d'ftiat du inôine jour, cl les quatre-vingt dix documents qui coniplèlenl celle publicaiionofliciellc.
qu'il eût parlé plus tôt et avec plus d éner(i[ic encore; qu il ne se fût pas abstenu de toute expression de pitié et de sympathie pour les malheurs d'un peupleque Clément Xni avait qualifié de champion de la gloire du Christ; et surtout qu'il neût pas semblé sacrifier pour le bien de la paix et au profit de la Russie les droits imprescriptibles de la nationalité polonaise. D'autres , au contraire, ont trouvé cette accusation contre l'empereur Nicolas d'autant plus accablante qu'elle est plus modérée. Mais nul n a nié l'importance vitale qu acquiert aux yeux de l'Europe une cause plaidée par cette grande voix qui ne se fait jamais entendre en vain. Au milieu de cette prostration (générale de l'Europe, sous l'influence moscovite, quand la maison de Habsbourfj s*humilie devant celle de Romanow, comme nous le disions plus haut; quand la France, naguère si susceptible sur le point d'honneur national, subit patiemment de la part du czar des procédés puérilement insolents; quand la fièrc et puissante Anf^leterrc (^arde la plus prudente réserve à l'encontre du rival (|ui menace et compromet sa rrrandeur asiatique, de quel saint cl. légitime orgueil les catholiques ne doivent-ils pas être pénétrés, en voyant le Vicaire de leur Dieu, sans armées, sans trésors, sans appui quelconque ici-bas, s'avancer seul au combat contre le plus redoutable adversaire que la vérité ait rencontré de nos jours!
Quelles que doivent être la durée et les vicissitudes de cette lutte aujourd'hui flagrante, son issue ne saurait être douteuse pour î'ame fidèle. Elle a été écrite, il y a trois mille ans, en caractères infaillibles. Aux pasteurs infidèles, aux évcqucs prévaricateurs', rcs-
(1) On sait que la mort a déj;\ délivre l'Église dos dangers qu'elle pouvait redouter de la part du méiropoliiaiii l'aNvicTski , dont la no-
ponsabics de toutes les âmes qu'ils ont vendues, de toutes les consciences qu'ils ont torturées, il a été dit : Fœ
paatoribus Israël y qui pascebant semelipsos Vivo ego,
dicit Dominus Quodfacli sunt grèges mei in rapinam ,
et oves meœ in devorationem omnium besliarum... ecce ego ipse requirant oves meas et visilabo eas\ Aux pontifes courageux et fidèles, comme aux victimes héroïques de la plus sainte des causes, il a été léjjué une promesse et une consolation immortelles : Projustilia agonizare pro anima tua, et uscjue ad morleni certapro justitia, etDeus expugnabii pro te inimicos /uos\ Enfin, quant aux monarques aveuglés par leur toute-puissance terrestre, et sourds à la voix la plus auguste et la plus désintéressée qui se fasse entendre dans le monde, leur arrêt est déjà promulgué, et il est sans appel : Si exaltatus fueris ut aquila,et si inler sidéra posueris nidum tuum : INDE DETRAHAM TE, dicit Dominus\.., De REGIBUS TRIUM-' PHABIT, ET TYRANNI RIDICUU EJUS ERUNT\
Sachons maintenant attendre le jour des justices du Seigneur. Tôt ou tard les injures de l'Église sont vengées; par les hommes quelquefois, par Dieu toujours.
Le Comte de Moktalembert.
minailon orfrail de si fuDCSics analogies avec celle de Sicsirzejicewicz , soD prédécesseur de déplorable mémoire (voir volume I, pag. 191-190, et volume II, pag. 233 et 23 i). Celle mon, rapprochée de la caïaslrophc subiie qui a lenniné les jours de Tagcnt diplomaiique Furlimann , au moment où il venait de signer un tissu d'jriiûc eux mensonges en réponse aux plaintes du Saint-Siège (voir Documents, volume II, page 589), annonce sufdsammenl aux plus incrédules que le brns qui frappa Ananic et Sappbire aux pieds de saint Pierre u*esi pas raccourci.
* Kzéehiel , c. xxxiv.
• Eccii., c. IV.
' Abdias, c. i. Dieu mettra fin à votre gouvernement , avait déjà dit l*évôque de Podlacbie, et c'est le seul grief articulé qui a inoiivé sa cap. livité. (Voir Documents, volume 11, page 3G8.)
< Uabacuc, c. i.