Vico et l'Italie
En parcourant la Science Nouvelle , on éprouve un double sentiment d’admiration et de peine. On est fasciné par la nouveauté et la hardiesse des principes, et l’on est re* poussé par de monstrueuses aberrations
Nul livre moderne ne renferme un plus grand nombre d’idées étonnantes et d'erreurs pitoyables.
Nous ne voulons pas exposer ni développer les principes de Vico. Notre but est de faire la généalogie de la Science Nouvelle , de
montrer l’origine historique de ses erreurs et de ses vérités, de mettre tout lecteur en état de connaître cette logique irrésistible qui a poussé Vico à ses innovations. La méditation du génie est un spectacle magnifique : c’est là que s’avance l’histoire de la science, que les systèmes se succèdent et que l’on prend sur le fait la dynamique de l’esprit humain ; car là se réunissent la force des idées et l’action des facultés intellectuelles. En général , il est difficile de pénétrer dans l’histoire idéologique des grands hbmmes : les littérateurs acceptent les découvertes comme des miracles ; les savans les mettent à leur place dans la tradition des connaissances humaines , et le génie se confond si bien avec l’histoire de l’humanité qu’on
finit par oublier son individualité. Mais la marche de Vico a été longue, lente , pénible , opiniâtre; il a réorganisé à plusieurs reprises ses idées pour les asseoir sur de nou-
veaux principes } il s’est élevé tout seul , par ses propres forces, et, en topchant à une hauteur exceptionnelle, il s’est trouvé absolument isolé parmi ses contemporains. Ses ouvrages présentent les divers états par lesquels a passé successivement son intelligence. L& Science Nouvelle n’est qu’un dernier résultat > isolément considérée , elle est souvent, incompréhensible } si on la sépare de ses antécédens, elle n’est qu’une anomalie obscure et inexplicable dans l’his- .tpire^de l’esprit humain.
Il nous a paru nécessaire de diviser en trois parties nos études historiques sur Vico.
i* Tout génie représente son époque:
cependant il y a des anachronismes quand toutes les nations ne sont pas au meme ni-
veau , et quand il y a des masses arriérées qui ne peuvent pas oublier la grandeur d’une époque précédente. C’est ce qu’on voit chez Vico : pour le bien comprendre , il faut in-
terroger les traditions de son pays et remonter jusqu’au xvi» siècle, puisque la Science Nouvelle puise sa sève et sa vie parmi les contemporains de Machiavel. L’Italie , depuis le xvi* siècle, est un pays d’exception ; elle se modernise en même temps qu’elle déchoit; elle réunit un reste de traditions nationales à l’influence étrangère, à la force des municipes. Les historiens se sont toujours trouvés dans l'embarras en voulant suivre les évéttemens politiques de la Péninsule , comme si elle était une nation ; les littérateurs se sont arrêtés à là surface du mouvement poétique italien , parce qu’ils ne l’ont observé que comme la continuation de l’unité classique du xvi* siècle; les historiens de la science n’ont remarqué que les rapports qui existent entre les penseurs italiens et les progrès de l’esprit humain. Pour se rendre compte d’une individualité comme celle de Vico, il faut pénétrer plus avant
dans le travail et la complication des idée* nationales , municipales et étrangères ; c’est de là que sortent la 'grandeur exceptionnelle de quelques Italiens après le siècle de Léon X, et ces aberrations étonnantes ida-
posées par la fausse logique d’une nationalité vieillie.
î' L’histoire de Vico , une fois placée au milieu des traditions italiennes , se réduit à la succession des problèmes qu’il s’est posé. Les a-t-il indiqués? presque jamais.Où familles prendre? dans ses ouvrages. En les rapprochant les uns des autres , on peut en remarquer les différences, démêler les problèmes et les transitions quelles impliquent, et dérouler toute cette succession d’idées intervertie,' intercalée ou effacée par les inversions synthétiques, et par l’OrdCe démonstratif des ouvrages de Vico. Ce travail est rude : aussitôt que Vico donne la solution d’un Problème, il se hâte d’efïàcer les traces
de sa recherche; il l’incorpore tout de suite à l’ensemble du système. C’est parfois dans une note, dans quelques mots échappés à sa plume qu’il faut saisir ces doutes, ces difficultés qui l’ont tenu en haleine pendant trente ans. Mais ses données sont si bornées , sa situation est si exceptionnelle, ses progrès sont si variés, ses convictions si mobiles, en même temps il est si logicien qu’à la fin on peut entrevoir, malgré ses synthèses, la véritable route qu’il a parcourue avant d’arriver à la Science Nouvelle. — Vicoa écrit sa vie avec l’intention d’expliquer l’histoire de ses conceptions ; mais elle finit précisément où elle aurait dû commencer, c’est-à-dire où commencent ses innovations : d’ailleurs , elle se borne au récit de ses lectures, récit tout-àfait inutile,, parce qu’on n’avait pas besoin de l’aveu de Vico pour savoir qu’il avait lu Grotius etqu’il venait après Bacon. En outre, il juge toujours ses lectures d’après le sys-
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tème qu’il n’avait pas conçu lorsqu’il les fit , 'et il ne cite pas même Leibnitz, qui lui a donné le véritable point de départ de la Science JSouvelle.
3* Une critique directe et minutieuse des idées de Vico serait h présent inutile : se* qualités et ses défauts ressortiront nécessairement de son histoire. Quand on verra qu’il ar nié le sens littéral de X Iliade et de X Odyssée pour y trouver les origines de Rome , on saura à quoi sien tenir sur la plus grande partie de ses recherches sur Homère; quand on saura que l’histoire idéale n’est que la généralisation d’une foule de faux rapprochemens pour réduire la Grèce au type de l’histoire romaine, on lui assignera sa véritable place parmi les théories des écoles modernes. L’histoire posthume des idées de Vico est bien plus intéressante qu’une simple critique. Il s’est élevé contre le criticisme de Grotius et de Descartes , et un siècle plus
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tard sont venues les réactions des écoles historiques contre le criticisme du xvm* siècle. Il a fait de l’histoire une science , sans avoir plus d’érudition que Machiavel , et c’est à peine si l’on ose faire la science de l’histoire, k présent que l’on domine la marche de toutes les nations de l’Orient et de l’antiquité. Il a fait une nouvelle critique d’Homère, de Tite-Live; et Wolff et Niehbur
sont entrés dans la même voie comme si
Vico n’avait pas existé. Il a transporté les idées platoniques dans l’histoire, comme l’ontologie allemande y-'a depuis transporté ses abstractions. Tous les principes de Vico se reproduisent avec des différences et des ressemblances frappantes sur un nouveau cycle d’expériences qu’il ne pouvait pas même soupçonner. Quels sont donc ses rapports avec la science moderne? Résoudre ce problème, c’est juger Vico et confirmer % son histoire idéologiqde*. %
L’influence de l’Italie surVico, l’histoire de la Science Nouvelle et ses rapports avec les systèmes postérieurs , voilà les trois objets de cet ouvrage. Nous avons publié une édition des Œuvres complètes de Vico; elle est disposée par ordre chronologique, et commentée de manière à faire ressortir en détail les progrès de chaque idée de ce philosophe. Là donc se trouvent les monumens et les preuves de l’histoire de la Science Nouvelle. Ici nous avons résumé nos études. Cependant les notes de la seconde partie pourront servir de contrôle pour vérifier dans le langage, *et avec les développemens de l’auteur, ce que nous avons réuni , indiqué ou abrégé dans le langage plus rapide de notre époque.
YICO ET L’ITALIE.