‹ Vico et l'ItalieChapitre 2 sur 26 · LE SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE SEIZIÈME SIÈCLE

Au seizième siècle l’Italie offre un mélange étonnant de grandeur et de corruption , de luxe et de barbarie , de poésie et de crimes. On y voit des politiques capables de fonder une royauté , des princes qui n’osent pas défendre leurs états , des artistes qui improvisent des chefs-d’œuvre , des académies pédantes où l’on n’écrit que du latin. C’est f’époque des bigarrures et des contradictions ; rien n’y manque , ni les miracles du moyen âge , ni des papes comme Borgia , ni l’Arétin qui espère le chapeau de cardinal. Tous les principes s’étaient donné rendez-vous sur le sol de la Péninsule , tous y coexistaient , tous s’y conservaient, depuis la commune jusqu’à la théocratie, et l’on y trouvait les souvenirs de la civilisation romaine mêlés aux principes d’une révolution européenne.

Pour comprendre ce magnifique désordre de l’Italie, il faut oublier notre civilisation moderne et retomber au milieu des circonstances qui ont inspiré la poésie de l’Arioste et la science de Machiavel.

Toutes les républiques italiennes avaient marché dans la même voie, mais avec une vitesse inégale, et au seizième siècle le drame du moyen âge présentait toutes ses différentes scènes dans les trente états de l’Italie. Les phases de la commune, les factions qui se combattent sur la place publique , la famille du grand seigneur qui enveloppe la ville dans son patronage , la cité qui domine une autre çité , la seigneurie qui absorbe les communes, l'aristocratie qui s’organise contre les peuples et les rois , la royauté qui se dégage des liens du féodalisme , toutes ces formes politiques étaient échelonnées dans les gouvernemens qui régnaient sur les différentes parties de la Péninsule. Saint-Marin , Sienne , Pistoie , représentaient la vieille commune indépendante, le point de départ de l’Italie ; Pise offrait le spectacle d’une ville sous la tyrannie d’une ville ; à Gênes , l’ancienne république orageuse des Capulletti et des Montecchi vivait toujours dans les Doria , les Fieschi , les Frégoso. A Venise , l’aristocratie la plus artificielle avait triomphé de manière à rendre impossibles la liberté et la royauté. Eu Toscane, le patronage des Médicis

enveloppait l’état dans le double réseau de ses relations politiques et commerciales ; il déjouait l’éloquence de Savonarola et la conjuration des Pazzi ; désormais la seigneurie desMédicis n’était plus un hasard , mais une institution. La Romagnc était le théâtre de ces principautés qu’on créait d’un coup d’épée ou qui sortaient du bon vouloir d’un pape , et qu’on perdait par un coup de poignard ou par une nouvelle élection de conclave. Vitelli , Orsini , Oliverotto , Borgia , passaient avec une rapidité effrayante ; personne ne pouvait tenir devant l'anarchie des barons et les manœuvres de la cour de Rome. Les Gonzague d’Urbin et de Mantoue , les Baglioni de Pérouse , les Estenses de Ferrare , étaient parvenus paisiblement à la principauté municipale , fondée sur l’oubli des privilèges et sur l’affection des peuples. Les ducs de Milan visaient à la royauté ; ils touchaient à Gênes par leurs intrigues , et ils faisaient trembler Florence par leurs mercenaires. Naples offrait le spectacle presque anglais d’une race normande superposée au sol par la conquête, et dirigée par un roi. Au milieu de tous ces élémens surgissait la papauté , encore puissante en Europe , formidable en Italie , et faible à Rome, où elle craignait toujours les^ivalités des grandes familles.

Le condottiere avait prolongé son existence nomade jusque dans cette époque qui résumait

le moyen Age ; il ne pouvait pas manquer au seizième siècle , lui qui avait résolu tous les problèmes de la méfiance nationale. Les peuples , les nobles , les princes , s’étaient désarmés réciproquement, parce qu’ils ne pouvaient pas marcher ensemble ; partout le condottiere avait été accepté comme une garantie , et il avait fini par détacher l’état militaire de la société. Au seizième siècle les condottieri étaient déchus. Un coup de main comme celui de François Sforza , qui s’emparait de Milan, était impossible; mais ils avaient toujours le monopole de la guerre , et ils pouvaient rançonner les états et menacer les princes. Florence avait dû renouveler sur Vilelli la vengeance qu’un siècle auparavant on avait exercée sur Carmagnola ; Louis-le-More fut trahi par ses Suisses; peu s’en fallut qu’ Alphonse d’Este ne fût massacré par ses mercenaires. Toute la politique se ressentait de l’influence du condottiere; on craignait la bataille, on spéculait sur la faiblesse réciproque , on s’habituait à réaliser tous les projets par la ruse , et l’on préférait aux hasards du combat ceux des traités et des conspirations. Depuis que le condottiere avait pris le monopole du courage , les princes n’estimaient plus que la finess<^qui savait tourner la force et la rendre inutile. Ils étaient téméraires dans les intrigues, et lâches sur le champ de bataille. Louis-le- More osait provoquer l’invasion française , puis

il tremblait à l’approche du duc d’Orléans; il était dans sa capitale de Milan , mais il courait chez l’ambassadeur de Venise pour chercher un asile. Décidément la guerre pour le prince italien était quelque chose de brutal , livrant trop au hasard des affaires qui étaient du ressort de l’intelligence.

Il n’y avait pas de principe , pas de but qui pût entraîner cette cohue de républiques , de princes et de condottieri. La féodalité gibeline avait été brisée par les communes ; la liberté municipale était comprimée entre les murs de cinq ou six villes excentriques ; la royauté n’avait pas dépassé les bornes de la seigneurie ; la papauté voulait se faire un état, et avait renoncé depuis long -temps à sa mission guelfe. Il n’y avait plus qu’un besoin de commander, une fièvre d’ambition qui s’emparait de tous les princes , et l’égoïsme dans toute son impudeur était le dieu de la politique italienne. Tout était barbare , la société et les institutions ; une mort subite ou le triomphe d’une faction pouvaient changer la face des affaires. Il fallait donc maîtriser par la ruse et par la force ces élémens légués par le moyen âge : les trahisons et les coups de poignard étaient devenus des moyens de politique. Tout prince se voyait obligé de tremper dans les conjurations de Florence , ou de pactiser avec les mercenaires de l’ennemi , ou de s’allier à une

famille turbulente de Gênes , ou d’assister par un chargé d’affaires aux méfaits d’un Borgia. Malhedr à celui qui manque à cette politique ! Voyez Borgia : il est tout-puissant le jour où il fait égorger quatre princes à Sinigaglia, et il perd ses états le jour où il ne peut plus intriguer, parce qu’iLest confiné dans un lit. Baglioni perd la vie et son état en se rendant à Rome sur un sauf-conduit de Léon X. Trois papes meurent empoisonnés; une foule de princes arrivent au pouvoir par la voie du crime. A la vérité les efforts de tant d’ambitions avaient fini par ébaucher une espèce d’équilibre politique , tous les jours on allait écarter les violences ; Venise , Rome, Naples et Milan pouvaient devenir les données fixes du système italien. Mais les tumultes de la Romagne , les révolutions de Florence, les élections du conclave, étaient une source continuelle d’agitations, et le mouvement irrégulier de la politique, circulante travers tant de gouvernemens, faisait éclore toutes les combinaisons de la ruse et du crime. L’individualisme italien se reproduisait toujours dans les cabinets, dans les sénats; l’ancien esprit municipal n’était que déplacé il profitait à l’état, mais il ne se souvenait plus ni de l’honneur chevaleresque „■ des nations féodales, ni de la probité civique des anciennes républiques.

A l’intérieur la société tenait encore à son

moyen âge : partout il y avait des corporations, des divisions, de petits centres; les villages, les villes même , se faisaient de petites guerres ; c’étaient des tournois populaires qui entretenaient de profondes inimitiés. L’aristocratie, ralliée aux cours était une société à part; elle servait dans les mercenaires , elle tenait le pouvoir à Venise et à Gênes , elle formait des factions à Naples et à Milan ; partout elle déployait un luxe qui s’alliait aux arts, et elle se trouvait presque nationale par ses idées, par ses relations et par ses. voyages. Les nobles étaient divisés du peuple sans être impopulaires ; les gentilshommes descendaient de cheval pour lutter avec des paysans; de grands seigneurs mettaient toute la canaille dans la confidence de leurs amusemens. Presque partout on était en adoration devant la force matérielle. Qu’un noble s’avisât de commettre unp injustice, les hommes sensés du peuple disaient qu’il n’était pas grand seigneur pour rien.L’Arétin se plaignait que le pape n’avait pas puni un jeune homme qui avait tenté de le tuer : Le pape est un pape , lui disait Berni, et tu n’es qu’un vaurien. En effet , le meurtre , l’empire de la violence , n’avait rien d’extraordinaire dans l’ordre général des événemens. On sait que lorsque le cadavre du duc de Candie fut jeté dans le Tibre, la police de Rome reprocha à im spectateur de ne pas avoir

dénoncé le meurtre. Cet homme répondit qu’il avait vu jeter une centaine d’autres individus dans le même endroit sans qu’on y fit la moindre attention , et qu’il n’avait pas cru que la chose pût avoir la moindre importance. L’assassinat était une espèce de duel. 11 figure dans les biographies de Cellini , Molza , Albérico Longo, Achille délia Volta , Scipione Ammirato , etc. Le duc d’Urbin poignardait le cardinal de Pavie en plein jour dans les rues de Ravenne. Le cardinal d’Este , protecteur de l’Arioste , mettait presque de la poésie dans ses exploits. Une dame lui avait préféré les beaux yeux du fils naturel du feu duc : le cardinal attendit le jeune homme dans une chasse , et lui fit arracher les yeux par les gens de sa suite. L’infortuné demanda justice, et ne fut pas écouté ; il conspira, et passa cinquante ans dans une prison.

La religion subissait l’influence des mœurs; elle éblouissait par des formes splendides, mais on voyait dans le ciel Fombre de cette aristocratie qu’on adorait sur la terre , on se dévouait à une madone comme on se serait dévoué à Un grand seigneur. Le pape tenait 'les clefs du Paradis , et les prêtres semblaient lire les secrets de l’autre monde. Un jour Savonarola allait sur la place publique de Florence pour annoncer que l’âme de Pico de la Mirandola était en Purgatoire ; un autre jour c’étaient les magistrats de

Florence qui consultaient les prophéties de Savonarola sur le passage de Charles VIII. Quelquefois les moines promettaient des miracles , la réapparition du Christ , et même la bénédiction avec un Christ vivant cloué sur sa croix , et le peuple se ruaitdans leséglises, toujoursprêt à continuer les légendes du moyen âge (i). Au-dessus

(I) Voici un passage de la chronique inédite de Burigozzo, charcutier de Milan, 1532. •Carême. « Predica uno frate carmclita de Saut Giovan-Baptista e vegio homo el quai frate corne quello che desidera audientia granda feze parola de mostrare uno Cristo vivo quai era stato messo in croce, e l'havevano inchiodato, solo restava da inchiodare li piedi , et poi disse di certe sinagoghe quai se fazevano verso santo Ambrosio si de omeni corne de donne si mandate corne da maridare, la quai sinagoga era in gran ruina di questa citade, et menagava con questi moti ed altri che fu la prima domenicadeQuaresima. La settjmana seguente comcnzo a dolerse di quello l’aveva ditto , zoè de quella sinagoga digando delle cattive e non delle buonc, taliter che commenzo à laudare questa compagnia che ho ditto de sopra; et più esorto questi tnlî insiemc con le donzelle et li puttini a andare in procession vestiti de sacho con la corda al collo, et li puttini vestiti di bianco. Et cosi fu fatto che si trovavano in domo allora e cridavano misericordia uno pezzo. Questo fu uno venere all’hora che Cristo spiro tanto che vedendo la promessa de mostrare el Cristo in croce, et li era andalo quasci tulto Milano per vedere d’onde che la buttô in niente , la volto col dire de farla vedere con li ogi (occhi) spirituali che l’eva in croze ; cioè de cattivi omeni in bestemmiarlo. (Livre îv, page 87, du manuscrit de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan.)

de ces croyances populaires il y avait un clergé corrompu , des abus énormes , la vente des indulgences, de grands alliées qui jouissaient philosophiquement de la crédulité du monde catholique, et Léon X , dont a pu dire qu’il donnait sa bénédiction à la terre en murmurant tout bas : Quot commoda dat nobis luec fabula Christi!

Littérature.

Les cours étaient les petits centres qui ralliaient tous les artistes de l’époque; c’est par leur entremise que les grands hommes se nationalisaient ; elles donnaient aux artistes des inspirations et un public. Jamais le génie italien ne fut plus suborne qu’au seizième siècle. Michel- Ange, Cellini , Leonardo da Vinci, se révélaient en même temps , êt réalisaient leur pensée par le langage de tous les arts à la fois. Il semblait que chacun d’eux réunit en soi plusieurs grands hommes. La religion, les pompes sociales, le luxe des cours , la variété des populations , la vivacité de l’imagination plébéienne, encore capable d’enfanter des miracles, la hardiesse de l’athéisme politique, tout contribuait à surexciter l’intelligence des grands hommes , et la littérature résumait toutes les inspirations et réunissait la splendeur de tous les arts.

La nouvelle de Boccace était encore le roman de l’époque ; elle pénétrait dans l’intimité de la vie, elle charmait par les satires et les scandales. C’était un libertinage de critique sous le masque de la bouffonnerie. Le conte mettait en scène ces grands niais qui confiaient leurs femmes et leur fortune aux astrologues ; puis venaient de longues histoires de moines surpris en llagrant délit ; puis on apprenait une foule d’anecdotes amoureuses , les mœurs de l’Orient et les aventures de Saladin telles que les concevait le marchand italien ; c’étaient ensuite ces juifs qui revenaient de Rome persuadés de la vérité du christianisme, puisqu’il durait, par un miracle continu, malgré les turpitudes des papes. Caricatures, contes obscènes , aventures touchantes , propos graveleux , tout était entassé pêle-mêle dans la charmante pédanterie du Dccameron ; la société y trouvait son image et sa critique , et les écrivains le renouvelaient toujours progressivement dans une foule d’imitations .C’est le génie de Boccace qui a dicté les Joyeuses Nuits de Strapparola, les Amusemens de Parabosco, les Soupers du Lasca , les Recueils deBandello',Erizzo et de plusieurs autres. Les maris trompés , les paillardises d’artistes, les moines qui vivent comme des épicuriens, les miracles bouffons, les farces et les drôleries du Déca * mer on, reviennent toujours dans les nouvelles du xvt* siècle. La licence du modèle se reproduit

dans toutes les copies ; mais peu à peu on supprime la licence du langage ; Erizzo laisse de côté la satire, il aborde le champ de l’histoire , il dénature son modèle. Cinzio Giraldi s’en détourne entièrement, en faisant servir son recueil à la gloire de l’Église et à l’édification des fidèles.

Le théâtre italien ne pouvait pas s’élever à la hauteur de la tragédie : les événemens de l’époque étaient sanglans , mais non pas tragiques ; ils ne se rattachaient pas à la moralité d’une cause, ils n’étaient que l’œuvre de passions égoïstes ou individuelles. La comédie se trouva donc plus en rapport avec l’inspiration de l’époque ; Térence en donnait un modèle conforme aux mœurs de la cour, et la nouvelle de Boccace passa sur la scène avec ses plaisanteries et ses aventures. Bibbieua , L’Arélin , l’Ariosle et Machiavel sont les auteurs comiques de l’Italie ; ils mettent toujours aux prises la ruse et la niaiserie : souvent ils dénouent l’action par le triomphe d’une supercherie.

Des femmes qui demandent au confesseur si leur cousin est en Purgatoire , des prédicateurs qui vendent l’absolution à prix d’argent, des comtes espagnols trompés par des voleurs ; des pédans , des fils de famille , des courtisanes , des entremetteurs, voilà les héros principaux de cette comédie italienne , qui roule sur des aven-

tares de taverne, et qui laisse entrevoir au fond de la scène une justice de sbires et l’influence d’une petite cour sur les tracasseries de la ville.

L’épopée italienne avait commencé avec le poème religieux du Dante , qui ne trouvait pas d’imitateurs. Un siècle plus lard , elle divaguait dans l’époque héroïque des croisades. Mais il y avait une divergence entre les mœurs italiennes Jet la chevalerie , et le premier Florentin qui se trouvait vis-à-vis des légendes de Charlemagne ne pouvait plus garder son sérieux. Rien dç plus étrange que ’e poème de Pulci ; c’est un long éclat de rire , c'est une plaisanterie qui transforme la croisade en une incroyable farce de nécromans , de monstres , de magiciens , de géans et de héros doués d’une force surhumaine. L’Arioste est l’IIomère de cette poésie ; il fait oublier ses devanciers. Les combats, les vicissitudes , les guerres , les aventures , se succèdent dans son poème avec l’éclat et la lucidité de l’art italien; magicien incrédule, il réalise dans ses chants les rêveries les plus aériennes. Il est impossible de mesurer la création de l’Arioste ; c’est une combinaison de plusieurs mondes; il y a là un monde magique, un moyen âge' fantasque, des mondes allégoriques; on s’y perd , on n’arrive pas à trouver la fin de cette géographie idéale, parsemée de palais enchantés, de mœurs pastorales, avec des guerres chevale-

resques, et toutes sortes d’anomalies. Le poème de l’Arioste inspira un grand nombre d’imitateurs ; cependant le Berni est le seul qui n’ait pas été oublié par la postérité.

Trissin s’efforça de ressusciter la grande épopée de Y Iliade ; absolument dépourvu d’instinct poétique, il choisit pour sujet la gloire inutile de Bélisaire , le triomphe passager de la vieille société byzantine sur les invasions des barbares. Dans l’Italie délivrée , il y a un choc continuel entre les mœurs héroïques empruntées à Ylliade , et la décrépitude de la cour de Justinien ; l’imitation de Trissin porte toujours à faux, et rien de plus froid et de plus stérile que cette pédanterie qui décalque l’histoire héroïque de la Grèce , pour transporteries aventures des dieux d’Homère dans le palais de l’empereur. Cependant , l’effort ne fut pas tout-à-fait inutile , il indiqua une tendance de l’art , et le génie du Tasse trouva plus tard la combinaison échappée au talent deTrîssin. Le Tasse s’empara dé la poésie variée et fantastique qui faisait l’apothéose de la force , sans croire à la chevalerie ; il la régularisa par les formes de l’épopée classique ; il transporta les croyances du Dante dans le grand événement de la croisade , et il finit par fondre la poésie chevaleresque du moyen âge et le mouvement solennel du poème d’Homère. Le Tasse fut rappelé à la réalité historique parla teneur des années mu«

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sulmanes, par les réactions catholiques ; il abandonna donc le cycle fabuleux des guerres de Charlemagne ; il remplaça l’ironie par le sentiment religieux ; il exploita les miracles et la magie sans se livrer aux gigantesques exagérations de l’Ariostc ; enfin , il civilisa les héros de son prédécesseur, et il substitua la sagesse de Godefroi aux fureurs de Roland. Le poème de l’Arioste est la plus sublime des créations féeriques ; «elle du Tasse est la plus sublime des combinaisons poétiques.

La poésie lyrique , déjà fixée par Pétrarque, fit éclore au seizième siècle une myriade de sonnets et de chansons. Les princes, les grands seigneurs, les dames, toutle monde, étaientravis par la mélodie du canzoniere. La langue italienne se prêtait avec une facilité inouïe à l’éclat des images, à l’harmonie des vers ; et tous les poètes, tous les savans , s’empressaient de tirer quelques sons de cette musique qui était à la portée du premier venu. L’Italie regorgeait d’académies, de sociétés poétiques ; tous écrivaient en vers , tous faisaient du Pétrarque ; le sonnet et la chanson étaient une espèce de compliment dans cette société où toute forme était splendide ; et on y prodiguait les soins les plus minutieux. Michel Ange , le Dante des peintres , analysait un sonnet de Pétrarque ; Varchi dissertait sur un sonnet de Michel Ange ; Caro publiait Une chanson sur la

maison royale de France, et à ce sujet il éclatait une polémique qui divisait toute la littérature, et se prolongeait dans le siècle suivant. Cependant l’idéal du sonnet ne su disait pas à cette société d’artistes ; on voulait oublier tout ce qu’il y a de vulgaire dans la vie , et l’on se réfugiait dans le pays imaginaire de l’Arcadie , dans les rêves de l’âge d’or, dans les mœurs pastorales de l’antiquité classique. Sanazzaro fut le premier à trouver cette forme à l’inspiration ; il s’y livra dans sou Arcadie; il mêla ensemble le roman, la chanson , le dialogue , et il produisit un nombre immense d’imitateurs etde disciples. Plus tard, le Tasse , ce puissant architecte de formes , prolongea l’idylle des anciens ; il dramatisa l’Arcadie de Sanazzaro , et il en tira la magnifique combinaison de l’Aminte. C’est une création aérienne, animée par la fièvre de l’amour, travaillée avec l’élégance la plus exquise ; elle résume tout ce qu’il y a de plus beau dans cette plèbe idéale de bergers qu’on trouve dans le Roland furieux et la Jérusalem délivrée.

C’est ainsi que le génie italien , par verve nationale ou provoqué par l’imitation, abordait toutes les formes de l’art; il les arrangeait, les enchevêtrait , les divisait , sans jamais se troubler ni se confondre. Après s’être épuisé dans les poèmes , dans les pastorales nouvelles , il trouvait encore -la force d’ajouter à ses ri-

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chesses d’autres genres de productions excentriques. II faut compter dans ce nombre les petits poèmes héroï-comiques des nains, des géans, qui étaient des parodies de la parodie chevaleresque , et tenaient à l’Arioste comme la Batrachomyomachie tenait à Homère ; — la poésie beyiiesque, qui prenait son nom du plus illustre fainéant de l’époque, et défigurait tous les objets de la naturé par de joyeuses grimaces ; — enfin les poésies de Vida, Sanazzaro, F racastoro, qui représentaient tout une littérature latine posthume où se croisaient deux religions et deux civilisations. La poésie était dans l’époque, dans les mœurs , partout ; on la rencontrait également dans le libertinage, dans le crime, et dans la dévotion. Cellini , l’Arioste de la prose, était dans l’impossibilité de ne pas être artiste ; il était poète par les croyances, par les aventures, par tout ce quil faisait. C’était un vaurien qui ciselait des vases prodigieux , et donnait avec la même facilité des coups de poignard ; il évoquait les diables , et il lisait , avec componction les livres de Savonarola ; il volait l’argent du pape , mais il allait lui en demander l’absolution. Le jour où il lui passa par l’esprit d’écrire ses mémoires , il se trouva grand écrivain. En le lisant , on devient complice de ses forfanteries ; il est impossible de se détacher de lui , ni quand il combat contre sa patrie par gratitude , ni quand il se promène dans

les rues de Rome avec son arquebiise , tournant bien large au coin des rues pour éviter les 'guetà-pens : on le suit à la cour, dans ses voyages ; on partage même son indignation contre les princes qui l’avaient emprisonné , lui qui n’avait commis qu’un petit meurtre pour se défaire d’un pnnpmi ! Inimitable fanfaron , ciseleur unique , écrivain sans pareil , Benvenuto Cellini est le type du bandit et de l’artiste : il résume cette vie du seizième siècle , si pleine de passion et de laisseraller, de grandeur et de force. Cellini ne se doutait guère de toute son élévation ; mais les poètes, qui se trouvaient ainsi élevés par le mouvement du siècle, étaient dans l’ivresse; et, en voyant l’imprimerie qui doublait leur puissance, ils posaient la souveraineté de leur génie vis-à-visde la souveraineté de la cour. L’Aréliu rançonnait les princes par la terreur de ses satires : Giovio, d’une autre manière, se croyait l’arbitre de la renommée ; il disait qu’il avait deux plumes, l’une de fer pour ses ennemis , l’autre d’or pour ses amis ; ses ennemis étaient ceux qui ne le payaient pas , et il escomptait à poids d’or les quarante-cinq livres de YHistoria sui temporis. La préoccupation de la forme, l'influence de l’art, étaient telles, qu’il croyait possible d’alfubler des héros de l’habit de paillasse, et de les faire passer à la postérité comme des arlequins.

La science.

Pendant le quinzième siècle , la raison avait déjà fait des progrès ; de nouvelles découvertes avaient dérangé les vieux systèmes , le goût littéraire avaiCdéjà repoussé les formes de la scolastique, et, sans s’éloigner de l’autorité religieuse, on commençait à s’en passer, en s’appuyant sur la philosophie des anciens. Pétrarque avait modernisé l’ascétisme chrétien par le stoïcisme de Sénèque : il se livrait à une foule de considérations empiriques sur les illusions de ce monde, sur le bonheur de la solitude ; mais il substituait la méditation , les lectures , les émotions généreuses , à la solitude monastique de saint Augustin. Bessarion avait essayé une conciliation entre le christianisme , Aristote et Platon ; il voulait démontrer la théologie par la philosophie : c'était déjà mettre en présence des choses qui s’excluaient. Gémiste transporta toutes les questions religieuses sur le terrain de l’école alexandrine : il entoura l’Être suprême de dieux et d’esprits secondaires; il soumit la destinée des esprits à une harmonie providentielle, et , mêlant ensemble les souvenirs de Sparte et la philosophie néoplatonicienne , il annonça 'une nouvelle religion (pii devait remplacer celles du Christ eide Mahomet. Ficin, plus positif, plus savant, plus

logique , resta sur le même champ entre Platon et les néoplatoniciens. 11 résolut une aune toutes les questions sur l’àme , les idées , les génies , les sphères; il déduisit toute la réalité extérieure de l’univers du monde invisible des idées , et , par d’infatigables recherches sur l’origine du mal , sur les peines et les récompenses de l’autre vie , il fonda tout une religion en dehors de la religion. Selon Ficin , Dieu , de son centre immo- ' bile , communique le mouvement , la lumière , la vie , aux douze sphères qui l’entourent ; les âmes appartiennent au inonde des intelligences, et, suivant le cours préétabli par l’ordre étemel , elles descendent dans les corps à un instant prédestiné. Assujetties par la vie matérielle aux attaques du mal , elles peuvent choisir entre le . vice et la vertu ; et , à la mort , par la puissance d’une loi intérieure, elles vont se placer dans une sphère correspondante à la moralité de leur vie. Picode laMirandola porta unealleinteplusdirecte au christianisme en prétendant l’expliquer. Adonné à la cabale , il voulut chercher dans la Genèse de Moïse l’histoire des quatre mondes physique, céleste, intellectuel et humain. Par là , il commençait à entamer le sens littéral de la Bible, et il ébranlait la foi. Le pape en fut alarmé , et Picoful alterné de sa propre témérité. 11 rebroussa chemin ; il tourna sa hardiesse contre l’astrologie , mais à sa mort on eut quelque peine à ne

. Si

pas le croire condamne au feu de l’enfer. Au quinzième siècle, la philosophie était ainsi revenue à l’école alexandrine , au point de départ du christianisme , à la philosophie qui avait exploité la science ancienne pour rallier les croyances brisées du polythéisme. Au seizième siècle on s’éloigna de l’école alexandrine ; on trouva impossible de refaire la religion avec le raisonnement, et on se mit à développer la science sans trop se soucier de la' foi.

Pomponaee est le génie positif de l’époque. En commentant Aristote, il arrive au résultat de nier comme philosophe ce qu’il admet comme chrétien. Il ale mérite d’avoir porté partout une logique ferme et sévère ; ses déductions ne sont jamais superficielles , même quand elles n’arrivent qu’à des conséquences négatives, Par exemple, lorsqu’il aborde la question du libre arbitre, il met en présence les oppositions antithétiques entre la liberté et la nécessité. 11 concevait très bien qu’en admettant l’indéterminisme absolu il interrompait la chaîne des causes , et qu’en admettant la fatalité il supprimait toutes les idées d’ordre et de possibilité hautement attestées par la conscience. Pomponaee a articulé contre la religion toutes les objections capitales qui la détruisent dans ses fondemens; il a mis Mahomet, le Christ et Moïse sur la même ligne , et il a multiplié ses attaques en se retranchant toujours der-

rière une foule de discussions historiques sur les diverses opinions des auteurs anciens. Incapable de nier le miracle, Pomponace l’expliquait en supposant que les astres, pendant qu’ils préparent les grandes révolutions de la société , influent d’avance sur l’imagination de quelques hommes privilégiés. A chaque grande révolution sociale, et à l’origine des religions , il y a toujours des miracles; mais le rôle de thaumaturge se borne à la prédiction; il ne fait que voir d’avance cette liaison qu’il y a entre le mouvement des sphères et les événemens de la terre. C’est ainsi que l’astrologie guidait le fatalisme , tandis que le mysticisme s’alliait à la magie.

Thélèse voulut bannir toutes sortes d’abstractions de la philosophie , et la ramener à la physique. Il expliqua l’univers par les principes de la chaleur, du froid et de la matière. La chaleur et le froid sont les deux grands antagonistes ; ils se combattent, agissent et régissent ; la matière, noire , inerte , invisible , est le champ de leur combat. La chaleur réside dans le ciel ; le froid, au centre de la terre. De ces deux sièges opposés, ils se livrent le combat éternel qui enfante tous les phénomènes de la nature. Les étoiles, les sphères , les corps , la mer, ne sont qu’une combinaison de ces deux principes. L’homme n’est autre chose que le résultat du froid et de la chaleur, et ce n’est qu’après sa formation qu’il

reçoit une âme immatérielle. Thélèse combattait les forces occultes , les entéléchies , les abstractions d’Aristote ; mais il tombait dans les mêmes principes en posant les deux forces immatérielles du froid et de la chaleur. 11 va sans dire que son système ne résiste pas à la moindre critique : il exprime cependant deux choses , le besoin de chercher des lois simples et générales , et l’existence de nouvelles données qui appellent déjà une révolution dans la physique.

Bruno est le plus grand philosophe du seizième siècle; il représente la science sous la forme la plus grandiose du panthéisme. Tout pour lui se réduit à une substance unique et indivisible qui soutient et engendre tous les phénomènes extérieurs; l’univers n’est que la création , ou plutôt le mirage , l’irradiation de cette unité centrale et indivisible : tous les phénomènes tiennent à cette cause suprême ; le mouvement, la vie, la variété de l’univers, sortent d’une transformation continuelle de formes ; tout procède d’un état antécédent qui remonte à Dieu , sans que jamais la chaîne des phénomènes soit brisée. L’unité indivisible est le centre de la perfection, de la lumière, de la chaleur, de la rie , de la beauté l’opposé de ces qualités n’existe pas ; il n’y a ni ténèbres , ni froid , ni laideur, ni méchanceté ; ce sont autant de négations. La mort est une négation de la vie. Tout ce qui existe

est vivant. Ce n’est pas que la vie soit égale dans tous les êtres , mais elle est latente partout ; elle attend toujours l’instant où elle pourra se manifester ; elle circule toujours avec ces transformations d’où sortent le mouvement et la variété de l’univers. Quand on veut s’expliquer la nature, il faut approcher de la cause de toutes les causes. L’unité indivisible ( minimum ) est la source de toutes les idées, comme elle l’est de tous les êtres : loin d’elle , il n’y a que des négations , le philosophe s’égare quand il fixe le centre de ses méditations dans la pluralité, dans les ombres, dans les antithèses qui jaillissent du contraste des apparences. La pensée n’embrasse l’univers que parce que les idées partant du point central peuvent faire une évolution parallèle à celle des phénomènes de la nature. Les choses ne sont que des transformations successives de la même chose; la nature tire tout de scs antécédens par une succession de métamorphoses ; l’intelligence doit également tirer tout de tout, parce que les idées ou les signes se transforment successivement comme les choses. Par- cette double évolution , Bruno touchait presque au panthéisme de Schelling ; mais ne pouvant déduire toutes les transformations de la pensée que par l’art de Raymond Lulle, il faisait circuler toutes ses idées à travers les complications d’une mnémonique immense fixée sur neuf catégories. Dieu , l’ange , le ciel ,

l’homme, l’imagination, la faculté de sentir, celle de se nourrir, le matériel , l’organique ; voilà l’échelle des êtres sur laquelle il faisait passer toutes les métamorphoses de l’univers. Bruno développait son système avec une verve étonnante ; il entraînait ; il expliquait rapidement une foule d’opinions de Platon, de Pythagore, de Parménidc , etc. Presque tous ces systèmes devenaient entre ses mains comme une des mille faces de la vérité. 11 ne manquait à Bruno ni une audace d’esprit qui dépassait déjà la réforme de Calvin , ni l’enthousiasme de la découverte dé Copernic , qui grandissait son idéalisme en montrant dans tout astre un soleil , dans tout soleil le centre de plusieurs mondes. La philosophie de Bruno était une irruption de tout ce qu’il y avait de grand dans l’époque ; elle prenait toutes les formes de la poésie , de l’allégorie , du conte , de la plaisanterie : le génie de ce Napolitain se jouait de toutes les entraves de ses classifications , et il arrivait toujours au sublime à travers toute sorte de bizarreries.

Bruno, Thélèse et Pomponace sont les plus grands penseurs de l’Italie ; ces deux derniers ■ eurent beaucoup de disciples , cependant ils ne dominèrent pas exclusivement . Cremonini , Césalpino, sans les égaler, donnèrent à la philosophie des variantes remarquables. Patrice représenta encore au seizième siècle cette philosophie néo-

SC

platonicienne qui avait fleuri dans le siècle précédent. En général , la philosophie italienne avait peu de liens qui pussent la mettre dans une communication de tradition et de polémique; la multiplicité des centres favorisait le développement des individualités ; les philosophes ne manquaient ni de génie ni de hardiesse , mais ils manquaient d’ordre, d’cnsemhle et de continuité dans leurs attaques.

Machiavel exprime la pensée politique de l’époque : secrétaire de la république de Florence , spectateur officiel des trahisons de Borgia , conspirateur sous les Médicis , plus tard conseiller de leur tyrannie, il avait l’observation et la pratique de son siècle, et il put en enregistrer l’expérience. Dans ses livres , on voit , d’un côté , la liberté populaire , ses crises, ses ressources, ses dictatures, ses garanties , scs coups d’état et ses derniers efforts dans les conjurations ; d’un autre côté , on voit le prince , scs moyens de parvenir, et tout ce qu’il peut l’aire contre la république, ou dans une province nouvellement conquise, ou dans la fondation d’un état. Tous les problèmes de Machiavel reçoivent une double solution , l’une à l’avantage du prince , l’autre à • l’avantage de la république. Sa science est un double labyrinthe de combinaisons enfantées par ces deux puissances qui se sont cherchées et eom- . battues pendant six siècles dans tous les coins de

l’Italie. Machiavel a développé ses idées en commentant Tite-Live ; il a mêlé partout l’histoire ancienne et la moderne, mais il n’a vu dans l’antiquité gréco-romaine que ce qu’il y avait d’ita- )ien et de florentin. Romulus pour lui est un Borgiadoué d’une bonté fantasque, il tue Rémus et Tatius , parce qu’il faut être seul à fonder un état ; quand il n’a plus de concurrens , il divise le peuple et la noblesse , et Rome grandit par les dissensions des deux castes. Numa est un Savonarola incrédule et armé ; il trompe les Romains pour les guider à la vietoire par les augures. Brutus est le type du conspirateur italien : il feint la folie pour se dérober aux persécutions de la cour ; il se sert de la violence , parce que la corruption n’a pas gagné l’état ; il tue ses fils , parce qu’cn fondant la liberté il faut être logique , il faut exterminer tous les principes contraires. César est le type du prince italien ; il est l’homme fatal qui détruit toutes les libertés anciennes : Machiavel le déteste et l’admire; il en devient enthousiaste quand il pense à ces princes italiens qui ne savent pas vaincre dans une bataille, et à ce prud’homme de Soderini , qui ne peut être ni bon ni méchant , ni patriote ni tyran.

Machiavel croyait à la toute-puissance du génie individuel ; il y rattachait la fondation des états , l’origine des religions , la réforme des nations :

mais en mettant en présence le prince et la république , il s’apercevait qu’il y a des époques où les choses entraînent les hommes, et où les peuples semblent poussés à commettre toutes les fautes qui sont nécessaires au triomphe de la tyrannie. Machiavel voyait même sa propre volonté anéantie, paralysée, par l’état de l’Italie ; il se demandait donc : «Où commence-t-il l’empire de la fatalité? > Ici , il faisait une espèce de science de l’histoire , et il plaçait la tyrannie dans une époque de corruption , et la république dans une époque de probité. Qu’est-ce que la corruption? C’est ce qu’on voit dans l’Italie du seizième siècle, qui perd ses dernières libertés ; c’est ce qu’on voit en France , en Espagne , en Allemagne ; c’est un état de faiblesse, do violence d’incrédulité, etd’oisiveté littéraire ; c’est l’âge où les hommes se laissent énerver par les richesses , et où la puissance anarcliique des gentilshommes se développe partout. L’époque de probité est celle des républiques du moyen âge , de l’ancienne Grèce , des anciens peuples de l’Italie, et, par exception, de quelques villes libres de l’Allemagne. Là , tout est réglé par des lois , il y a des mœurs , de la crédulité , et tous les élémens dont on peut tirer d’immenses ressources en toute occasion. La Grèce, Rome , l’Italie , l’Europe , tous les peuples passent par ces deux époques de probité et de corruption ; tous les gouvcmemens tournent continuellement

entre ces deux formes de la république et de la principauté. On commence par la domination d’un homme éclairé, comme Romulus ou Thésée : quand ses successeurs deviennent des tyrans , on les chasse ; il ne tarde pas à se former une aristocratie tyrannique, eton la dépouille du pouvoir par une nouvelle révolution. La liberté à son tour devient tyrannique par l’anarchie, etalors il nemanque jamais de surgir un homme qui s’empare de l’état à la tète d’une faction, et ramène les peuples à leur point de départ , la monarchie (1). Toutes les nations tournent dans ce cercle ; le monde est toujours en mouvement ; mais depuis 4,000 ans il offre constamment le même spectacle, puisqu’il a renouvelé quatre fois la même histoire, en Assyrie, en Grèce, à Rome et en Italie. Le politique ne peut pas lutter contre cette fatalité ; son rôle n’est que temporaire , il peut hâter ou retarder la marche des événemens , jamais la changer. Quand la corruption se manifeste , pour rendre la nation à ses principes, il peut employer la violence ; si la corruption s’est déjà répandue, il doit temporiser et prêcher la réforme ;

un coup d’état serait une faute , ce serait hâter la principauté. Quand celle-ci s’est établie, U faut

(t) * En définitive, tous les états, toutes les souverainetés, qui ont et qui ont eu autorité sur les hommes , ont été et sont des républiques ou des principauté. • (Le Prince. Voyez la note suivante. )

l’étendre et l'agrandir : la monarchie est le dernier salut des peuples ; elle les ramène à leur point de départ : voilà la tâche du politique. Personne ne peut renverser cet ordre qui réunit la probité à la république, et la corruption à la royauté.

Étroitement renfermé dans son cercle italien , Machiavel méconnaît tout ce qui en sort. La monarchie moderne ne trouve pas de place dans son système. Il considère vaguement la féodalité comme un désordre, comme une anarchie populaire avec des châteaux forts et des juridictions (1). Pour lui le christianisme est une répétition du polythéisme : on doit mémô regretter les sacrifices sanglans, qui allumaient les passions des anciens ; certes, l’abnégation chrétienne a humilié les hommes. Il convoitait ces moyens énormes de la politique ancienne, qui pouvait se permettre la décimation des armées.

On a dit que le Prince de Machiavel est la satire des tyrans : c’est méconnaître tout une moitié

(1) « On appelle gentilshommes tous cenxqoi vivent sans rien faire du produit de leurs possessions , et qui ne s’adonnent ni à l'agriculture, ni à aucun autre métier de profession. De tels hommes sont dangereux pour toute république et dans tout état. Plus dangereux encore sont ceux qui , outre leurs possessions en terre , ont encore des châteaux où ils commandent à des sujets qui leur obéissent. * { Discourt tur Tite-Live. )

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de ses théories. Quant à la morale , le secrétaire de Florence ignorait qu’elle pût exister ; il indiquait aux princes l’exemple de Borgia ; il souhaitait aux républiques ces dictatures romaines créées exprès pour tuer des hommes innocens. Trahir pour ne pas être trahis, voilà sa devise ; et il avait un incroyable mépris pour les hommes à partis mitoyens, pour les politiques ni ambitieux ni républicains, et surtout pour les princes qui se laissent effrayer par l’idée de commettre un grand crime. Il ne comprenait pas l’honnêteté , il ne la pardonnait qu’à l’héroïsme. Parlant de la foi des traités , il disait que la parole a été donnée à l’homme pour tromper ses semblables (1).

Machiavel écrivit sur la politique , et il fut le premier politique ; il écrivit une histoire, et son histoire est le modèle inimitable dans son genre municipal ; il écrivit sur l’art de la guerre , et il

' (1 ) Dovete dunque sapere chc sono due generazioni da conibattere, l’una ton le leggi, l’altra ton le lbrze. Quel primo modo è degli nominl , quel secondo è dclle bestie... Faecia un principe conto di viyere e mantenere lo stato , i mezzi saranno sempre giudicati onorevoli e da ciascuno lodati ; perché il volgo ne va sempre preso con queHo che pare c con lo evento delta cosa e net mondo non è se non volgo e gli pochi hanno luogo quando gli assai non hanno dove appoggiarsi. Alcuno principe di quesli tempi il quale non è bene nominare, non prcdica mai altro che pace e fede , e l’una e l’altra quando l’avesse osservata gli avrebbt più volte^toUo lo itato et la riputaaone. < Le Prince.)

devança lesauteursdu sièclesuivant ; sescomédies sont rangées parmi les meilleures du théâtre italien ; il s’essaya dans d’autres genres de poésie, et partout i 1 laissa l’empreinte de son génie . A tant de spontanéité, à son égoïsme politique , à la finesse avec laquelle il apprend à frapper ces grands coups qui changent le sort des nations sans s’aventurer au combat , à sa sympathie pour tous les triomphes du vice et de la vertu , on reconnaît en lui l’homme qui résume la honte et la gloire de l’Italie.

Caractères généraux.

L'antiquité était encore vivante au seizième siècle. On venait d’en découvrir les philosophies, et on s’alliait avec enthousiasme aux anciens ennemis du polythéisme pour fronder la religion du moyen âge. Un mouvement analogue s’était déjà opéré dans la science du droit : les jurisconsultes italiens avaient reproduit le droit romain , et on continuait ce travail de libre reconstruction pour achever la victoire sur le droit féodal. La langue de l’antiquité était parlée encore par les théologiens et les savans ; elle méditait encore des réactions contre ritalien. On retraduisait en latin Guichardin et Boccace, comme pour les rendre à la langue de l’aristocratie littéraire. Amaséo invoquait formellement la persé-

cution du pape et de l’empereur contre ceux qui en écrivant se servaient de la langue italienne. Pour résumer les caractères de l’époque , on n’a donc qu’à fixer l’attention sur ces deux élémens de l’italien eL du latin. Pétrarque et Boccace sont les véritables précurseurs du seizième siècle. Le premier écrivait dans scs momens perdus quelques vers en langue vulgaire , et il jetait à son insu les fondemens de la lyrique italienne. Boccace composait le Décaméron pour plaire à une maîtresse, et sans le savoir il était le fondateur de la prose italienne. Tous deux espéraient l’immortalité de leurs efforts à restaurer les anciens, à les imiter : Pétrarque se croyait sûr de passer à la postérité avec son poème latin de l’Afrique; mais la postérité témoigna l’admiration pour la grandeur de ces génies en développant les nouveaux élémensqu’ilsavaientinitié àleur insu. Au quatorzième siècle la tradition italienne était honteuse dé sa vulgarité, elle ignorait sa force, elle était humiliée, confuse devant l’autorité imposante des traditions latines; au seizième, elle arriva à la conscience d’elle-même, elle se posa en face de l’antiquité classique, et, repoussant la tyrannie du latin , elle profita de son alliance pour avancer vers l’avenir. La rencontre ei la fusion de l’antique et du moderne est le phénomène qu’on observe dans l’art , dans la science, dans les idées et

jusque dans la langue du seizième siècle. La comédie de la foire rencontrait la comédie deTérence, et il en sortait le théâtre italien; lepoème chevaleresque de l’Arioste et le poème classique de Trissin subsistaient en même temps , et cette double poésie se fondait dans l’épopée du Tasse. Albérico Gentile traçait un nouveau droit public sans oublier le droit romain. L’antiquité n’étouffait pas le génie moderne. Machiavel pouvait méditer l’histoire de Rome sans perdre de son originalité ; Guichardin suivait les mille détours de la politique italienne tout en méditant Tite-Live; Pomponace commentait Aristote en dédoublant la science de son maître ; Bruno fondait une science moderne tout en donnant la main aux philosophes de l’antiquité. Enfin la langue, en se constituant en Italie, ne faisait autre chose que communiquer au patois de Florence le mouvement , les tournures et la régularité de la langue latine. C’est par l’entremise du latin que la langue florentine s’est dénaturée , mais ce n’est que de la sorte qu’elle s’est nationalisée; le florentin y perdit toute sa naïveté, mais toutes les provinces de l’Italie conquirent le droit de la parole. On voit par la langue le rôle et la justification du classicisme italien. Sans doute l’antiquité altéra un peu le génie moderne : elle favorisa la médiocrité ; elle peupla la Péninsule de pédans, et.

supprimant les traditions municipales , elle dé* tourna la poésie des héros et des exploits de l’Italie. Mais le peuple italien n’existait pas , il n’y avait que des Vénitiens, des Romagnols, des Lombards, et il fallait à l’Italie une littérature impersonnelle et classique pour se faire accepter de tout le monde. La science ancienne avait été utile pour combattre la barbarie du moyen âge ; l’art ancien, par le même mouvement, devint nécessaire pour écarter les idiotismes des peuples barbares. Songez qu’en Italie on ne parlait que des patois , que Florence ne pouvait pas jouer le rôle de capitale là où il y avait trente capitales ; songez en outre que les municipalismess’agitaient toujours sous la poésie nationale jusqu’à sa- Ur les chansons du Dante , et à obliger le Tasse à refaire son poème : vous verrez par là que la régularité classique était indispensable pour supprimer les barbarismes sans nom qui auraient surgi du fond des municipalités italiennes. En définitive le classicisme a été utile à l’Italie. En pouvait-il être autrement dès que l’antiquité était la passion des grands hommes? Les génies et les partis savent connaître leurs ennemis ; ils ne les épargnent pas, mais partout les grands hommes de l’Italie cherchent l’alliance des anciens. C’était donc un mouvement vital et puissant , que celui qui se fondait avec l’élément ancien ; ce n’était pas l’effet d’un moqceau de vieux

liv res qui jetât dans le délire les plus libres penseurs de l’ilalie moderne. S’il y avait des peuples qui eussent le droit d’être romains , c’étaient leurs successeurs du seizième siècle.

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