CONCLUSION
Le dix-huitième siècle a détruit la moitié des théories de la Science nouvelle ; le dix-neuvième les a dépassées : nous allons voir ce qu’il reste des théories de Vico ; elles peuvent se diviser en trois parties : la philosophie, l’histoire idéale et l’histoire proprement dite.
Philosophie.
La métaphysique de Vico est fondée sur l’être : Bruno disait que quand on regarde un homme on n’aperçoit pas une substance en particulier, mais la substance en particulier. Vico disait la même chose en afïirmanlque Dieu seul est , tandis que les choses existent. Pour lui , la matière et la pensée n’étaient que des existences ; il re-
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prochait à Descartes sou axiome Cogito , ergo sum ; il devait dire Cogito, ergo exixto. Voilà la conséquence la plus logique de la raison ; ne pouvant pas légitimer la loi de causalité , elle la cherche dans l’identité, et ne trouve plus que l’être au fond de tous les phénomènes. Mais Vico n’allait pas au-delà de Bruno et même de Leibnitz ; et , sous ce rapport , c’est à peine s’il mérite une place dans l’histoire de la philosophie. Sa théorie des points métaphysiques est visiblement inférieure à celle de Leibnitz ; c’est en eux qu’il trouvait la cause des existences, c’est-à-dire de l’extension et du mouvement dans le monde de la nature, et de la volonté dans le monde des intelligences ; mais : 1 8 il n’osait ni séparer définitivement l’àme du point métaphysique, ni l’y confondre; 2“ par conséquent il supprimait tout ce qui fait le mouvement progressif delà vie et de la pensée dans l’univers. 11 va sans dire que le point métaphysique ne résiste pas plus que la monade de Leibnitz à la critique de Kant ; c’est une hypothèse qui sort arbitrairement du moi pour créer une myriade de mondes latens dans les molécules de la nature.
Vico explique l’homme et l’histoire par une double théorie physique et métaphysique. Les idées de Platon figurent dans la partie métaphysique ou spiritualiste ; elles sont les causes du droit , de la morale et de la vérité. Mais l’école
de Locke les a anéanties au profit de la sensation ; l’école physiologique de Gall les a réduites à des instincts ; celle de Reid , à des sentimens ; l’école allemande, à la liberté, à la conscience, à l’idée ; et , dans toutes ces quatre hypothèses , la théorie spiritualiste de Vico tombe sous la critique matérialiste et rationaliste du dix-huitième siècle. La théorie physique est mieux développée ; elle accepte l’induction de Bacon ; elle suit le jeu des analogies et de l’imagination jusqu’à s’expliquer les origines de la religion et de la poésie. Dans le Droit universel , l'origine et l’histoire du droit sont développées d’une manière toute politique , et l’utilité matérielle est près d’y rendre raison de toutes les lois des Pandectes. On ne pourrait exiger plus d’un homme du dix-septième siècle; mais enfin Vico ignorait toute l’influence du langage sur la pensée ; son empirisme manquait d’analyse, et il le laissait paralyser ou achever par la théorie spiritualiste.
L’harmonie préétablie est le lien qui unit les parties opposées du système de Vico, et , par une transition admirable , elle transporte dans l’histoire les lois psychologiques, et considère le droit romain comme la réalisation historique des idées de Platon. Ici encore les erreurs de la philosophie leibnitzienne se reproduisent avec un développement de grandeur et de contradiction. La théorie physique prédomine , elle explique la
plus grande partie de la jurisprudence, tout ce qui échappait au rationalisme de Grotius; elle va jusqu’à construire les idées platoniques par un mécanisme tout sensuel. Mais de l’autre côté, la théorie spiritualiste tyrannise to.ute l’histoire ; elle impose son image platonique à tous les états de la société , et l’on ne voit pas pourquoi la physique , après avoir dessiné les droits des philosophes , doive céder le pas à un miracle métaphysique qui supprime en même temps l’histoire et la science de Vico. Certes , tous ces embryons que l’on trouve dans la sagesse poétique de la Science nouvelle , cette triade platonique que l’on rencontre dans les augures , le mariage et l’agriculture du premier père , cette prescience du langage primitif qui conçoit l’essence dans l’action de manger et la substance dans l’attitude de rester debout , sont autant d’enfantillages philosophiques. On peut croire que le monde primitif a renfermé en puissance toute l’humanité , que la poésie à préludé à la métaphysique , qu’il peut y avoir une tradùction historique de ce grand axiôme d’Aristote ; Niliil est in intèllectu quod ■ prias non ftteril in sensu ; mais je défie d’en trouver six applications raisonnables dans la Science nouvelle. Quand même Vico aurait annoncé une grande vérité , il l’aurait complètement faussée et souvent ridiculisée par la puérilité de ses conjectures. Ajoutez que l’humanité, pour Vico, était
la philosophie de Platon et le monde gréco-romain , et vous verrez avec quelle tyrannie cette lueur de vérité devait peser sur les mythes du polythéisme et sur la poésie d’Homère.
Histoire idéale. „
L’histoire idéale n’est que la généralisation de l’histoire romaine : tant que Vico est l’historien de Rome, il est sublime ; aussitôt qu’il sort de là , il y a peu de ses généralisations qui, prises à la lettre , ne soient des erreurs. Faut-il remonter du palriciat à l’état de nature , H fait l’histoire du sauvage qui se marie , et improvise la religion, la société , l’agriculture, à l’instant même où il a peur de l’orage. Il dit que les femmes fuyaient les hommes , et qu’il a fallu les attacher dans les cavernes pour en faire de bonnes mères de famille ; il suppose que la première religion, sortie de l’animation de la nature , comprimait les passions des hommes avec toute la force des idées platoniques. Pour créer le premier gouverne- » ment , il imagine que les hommes , restés dans l’état de nature, et fatigués de la vie sauvage, vont se soumettre à la tyrannie des familles établies et cultiver la terre pour des maîtres. Il n’y a pas une ligne de toute cette hypothèse qui ne soit une absurdité. Comparez-la aux théories deCondillac, de Condorcet, dolloulangcr, deDa-
vid Home , et de tant d’autres , vous la trouverez inférieure à tout ce qui a été écrit sur l’histoire de la société et de la religion. Si l’on veut un événenement pour enfanter la religion*, l’on a avec Boulanger un cataclysme qui porte l’épouvante dans le genre humain , et frappe l’imagination des peuples par les souvenirs d’un malheur d’où découlent les religions de l’Asie , les mythes de la Grèce, les cultes astronomiques et les mystères de toutes les nations. Si l’on veut que l’imagination ignorante sulïise pour animer la nature par des dieux invisibles , David Hume et d’autres indiquent comment la mythologie a surgi dans l’imagination des premiers hommes, par quelle transition , suivant les progrès des castes et des législations, elle a dirigé les sociétés, et comment enfin la conquête, en subjuguant les dieux étrangers, a préparé la domination de cet Être sur lequel médite la philosophie théologique. Quant à l’état sauvage , il est en guerre permanente avec l’état de civilisation ; celle-ci n’a aucun attrait pour les hordesnomades ; les dieux du désert partagent la haine du sauvage pour les peuples sédentaires, et ce n’est, qu’à la dernière extrémité qué l’homme de la nature se soumet à labourer la terre, ce qu’il considère comme l’excès du travail et de l’esclavage. La théorie qui suppose que les -peuples pasteurs sont dans une époque de transition entre l’étal sauvage et l’état agricole, a sur
l’hypothèse deTico l’avantage de respecter l’opposition immense qui existe entre les sociétés fixées à la terre et celles qui les précèdent.
Quelle est l’origine de la ville? La fédération des pères contre l’émeute des serfs : aussitôt que la révolte éclate , ces familles qui , au dire de Vico, ne se connaissent pas ; ces Grecs qui , plus tard , suivant lui , ne peuvent pas même songer à une confédération pour repousser le brigandage des Troyens ; ces Espagnols qui , plus lard encore, ne savent pas se confédérer pour résister à la conquête romaine ( durn singuli pugnant cuncli vincuntur) , eh bien! tout ces gens isolés dans l’époque la plus barbare , se réunissent , calculent leurs intérêts, et se bâtissent une capitale comme s’il n’y avait pas un débat immense entre le fief isolé et le sénat héroïque qui se centralise. 11 est clair que Vico, persuadé que la famille , la propriété , l’hérédité, le servage, la religion, sont les premiers fondemens de la société , s’est empressé de les transporter aux origines, au milieu des sauvages. On peut lui reprocher ce vice dont il accusait tous les savans , savoir, d’expliquer les origines de la civilisation par la civilisation déjà réalisée, de ne pas se soustraire aux habitudes de l’époque humaine pour comprendre les nécessités primitives des héros et des plébéiens. .
Une fois arrivé au patricial de Rome, Vico re-
couvre tout son génie ; il dédouble la science de Machiavel et de Sigonius; il arrive à cette grandeur traditionnelle dans l’école des jurisconsultes italiens ; mais quand il généralise la marche de la démocratie romaine, il nefaitquesaisir ces caractères qui se reproduisent à la surface de toutes les luttes sociales. Comme Machiavel, il indique quelques ressemblances entre Sparte et Venise , entre Auguste et les rois modernes, entre la critique ancienne contre le polythéisme et la critique moderne contre le christianisme ; mais tout le travail intime de la civilisation est méconnu ; toute l’histoire est faussée , môme niée par l’histoire idéale. Elle ne comprend ni les castes de l’Orient et de l’Égypte , ni les religions philosophiques , ni les conquêtes qui ont propagé la civilisation , ni les luttes nationales et religieuses de l’antiquité. L’histoire idéale ne sort pas de la nation ; elle se réalise d’une manière isolée, aborigène , chez chaque peuple ; elle est au genre humain ce que Rome est à l’histoire universelle. Vico ne voit pas que la religion chrétienne a substitué l’association universelle à l’association de la cité ; il ne compte pour rien la tradition des arts et des sciences , les grandes découvertes de la boussole, de l’imprimerie ; toutes les innovations progressives qui ont changé la face de la terre ne produisent pas une seule inflexion sur l’histoire idéale. U est inutile de répéter qu’il ne comprend
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pas le féodalisme , la mission des papes , les monarchies modernes. Machiavçl expliquait Moïse par Savonarola, Numa par Grégoire VII, Athènes par Florence ; il transportait sa grande époque italienne dans le monde ancien. On dirait que chez Vico la science de Machiavel s’est pétrifiée ; il fait de la philologie sur le monde moderne , sur les vivaüs ; il comprend le moyen âge et le christianisme par le patriciat et le polythéisme ; enfin il ne voit daas la critique qui a commencé avec Luther que la polémique alexandrine et la philosophie de Crisippe.
Histoire ,
Vico considéra toutes les traditions comme autant de poésies. La première religion , dit-il , est la poésie des peuples, qui enfantent les dieux, qui président à la civilisation ; ensuite la religion barbare se corrompt , les poètes libertins l’altèrent par les histoires galantes d’Hélène, de Jupiter, de Vénus ; plus tard les philosophes altèrent de nouveau les traditions pour y trouver les emblèmes de leur sagesse ; enfin les nations achèvent de les défigurer quand , mêlées par le commerce et par la civilisation, on simplifie en une seule tradition toutes les innombrables traditions autochtones des diverses religions. La tâche de Vico est de rétablir la religion
primitive. Ce programme est sublime, mais ce n’est que l’inversion synthétique des altérations successives qu’il a fait subir à toutes les traditions de l’antiquité pour les soumettre à Rome , pour les isoler et les faire marcher d’après le type de l’histoire romaine. Ainsi toute l’herméneutique de Vico est une falsification systématique de l’histoire universelle. Dan6-la Science nouvelle la mythologie ne rappelle que l’histoire du fief isolé et des luttes patriciennes , au point que le caducée de Mercure représente le /ns bonilarium et Q uirûarium, et que les cent yeux d’Argus s’y trouvent être autant de terres défrichées. Solon , Dracon , sont des caractères poétiques, parce qu’ils possèdent une philosophie incompatible avec les origines barbares du droit romain; Ésope est le Ménénius Agrippa d’Athènes; Pythagore et ses disciples sont les patriciens de la Grande-Grèce. Vico est près de nier l’existence de Cong-Fou-Tsé, qu’il met cependant au même niveau d’Hereule , d’Hermès , de Zo* roastre et autres héros barbares plus tard devenus les symboles de la sagesse philosophique, la critique de Vico sur Homère est admirable < car il a très bien compris la puissance poétique des traditions ; mais elle est redressée et dépassée par Wolf, qui n’a pas besoin de trouver les brigandages héroïques dans Y Iliade, ni les réactions patriciennes dans YO(tijssce. Les conjectures de Vico
sur l’histoire romaine sont profondes, son analyse de Tite-Live est un chef-d’œuvre ; mais tout est refait et surpassé par Niebuhr, qui n’est pas paralysé par l’étrange préoccupation de chercher les traces du fief isolé , et les transfuges de l’état de nature dans l’histoire d’une ville née au milieu de la civilisation étrusque.
Dans le moyen âge il y a les traditions chrétiennes, espèce de polythéisme surchargé de saints et de héros qui passe sur les traditions barbares et les fausse à son profit. Cette poésie populaire atantde verve qu’elle arrive jusqu’aux pièces sacrées de Caldéron , malgré l’opposition du clergé, indigné de voiries miracles multipliés et llottans au gré de la fantaisie d’un poète. 11 y a aussi les légendes chevaleresques , immense poésie sociale , d’abord sévère et héroïque , ensuite galante et faussée par les nouvelles mœurs , enfin attaquée par la satire moderne de Don Qui chotte. Ces légendes recèlent la véritable histoire du moyen âge ; elles ont eu leurs Tites-Lives qui les ont rédigées sans les comprendre , et qui écrivaient tantôt avec la naïve crédulité de l’époque encore chevaleresque , tantôt avec une critique ignorante qui tenait aux traditions classiques. C’est là que Vico aurait dû appliquer son interprétation poétique , mais il ne cherchait dans le monde moderne que le patricien , ses mariages , ses tombeaux et ses augures, et il a fait une pitoya-
ble philologie romaine sur toutes les institutions et la poésie du moyen âge. Il n’a compris la grandeur barbare de Dante que d’après les souvenirs d’Homère. Si l’on avait démontré à Vico que le moyen âge ne reproduisait pas l’époque héroïque de la Grèce , il n’aurait pas apprécié la poésie immense «le la Divine Comédie, car il croyait que la véritable poésie devenait impossible au milieu de la civilisation.
U y a peu de grands hommes qui aient eu plus de génie que Yico ; il y a peu d’hommes qui aient systématisé un plus grand nombre d’erreurs ; les plus sublimes vérités de la Science nouvelle se trouvent enveloppées d’absurdités. C’est ce qui devait arriver à une individualité attachée aux souvenirs du siècle de Léon X , voyant l’Europe à travers une nationalité vieillie , et se trouvant seule, sans mission et sans contrôle.