Chapitre iii
L’iTAHE AU XVIIIe SIÈCLE.
11 n’y a presque pas d’événemens dans l’histoire italienne du dix-huitième siècle ; la décadence de la nation est visible partout, quoiqu’elle se déguise / sous une apparence de calme et de tranquillité. La république de Gênes exerce des tyrannies d’une autre époque sur la Corse , elle n’est plus assez puissante pour la tenir dans sa dépendance , et se voit forcée de la céder à la France. Venise a acquis la conscienc'é de sa faiblesse , et n’ose plus agir de crainte de se perdre ; intérieurement elle est minée par la démocratie qu’elle ne peut ni comprimer, ni satisfaire ; en dehors elle est enveloppée par l’Autriche qui commence à ne plus la respecter. Les papes perdent leur dernier reste d’influence ; ils sont privés de l’appui des jésuites ;
la philosophie a gagné jusqu’aux souverains, et c’est en vain que le souverain pontife fait son voyage à Vienne pour éclairer Joseph II sur les véritables intérêtsde la royauté. Alberoni, si hardi en Espagne , de retour en Italie se déshonore en s’efforçant de soumettre St.-Marin par une intrigue qui n’est pas même couronnée de succès. A Florence, la race des Médicis s’éteint au milieu des courtisanes , des favoris et des moines , et le dernier duc italien voit de son vivant les puissances du Nord qui disposent de sa succession , comme si l’Italie n’était à personne. Les petits princes de Mantoue , de Mirandola , n’ont pas même la force d’exister; au passage- de l’armée impériale, ils sont chassés , et vont ajouter une bigarrure de plus au Carnaval de Venise. Désormais l’Ilalie ne figure plus que comme une terre de compensation dans l’équilibre européen, et elle ne trouve ses dernières ressources que dans les liens qui l’unissent à l’Europe. C’est à la diplomatie européenne qu’elle doit l’émancipation de Naples ; c’est à l’Autriche qu’elle doit le gouvernement de Léopold , les réformes de Joseph II ; c’est à la France qu’elle doit toutes les idées qui ont provoqué les améliorations de Tanucci et de Dutillot.
Nous avons laissé l’Italie à la fin du dix-septième siècle : alors la littérature italienne flottait entre les municipalismes , l’influenee française et
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la restauration de l’ancienne poésie italienne ; la science était divisée entre les réminiscences de l’école de Machiavel, les souvenirs individuels du seizième siècle et les idées de l’Europe moderne- Au dix-huitième siècle , l’influence française redouble , et les individualités italiennes , les munieipalLsijnues littéraires se présentent sous une nouvelle forme. Voici les phénomènes les plus remarquables de cette dernière crise.
I. Au milieu de cette lutte où )e vieil esprit national va disparaître devant la puissance des idées étrangères, les grands hommes se trouvent dans une pénible alternative. Il s’ouyre inévitablement deux voies à tout homme de génie qui paît en Italie : i} faut qu’il suive Ja France, qu’il en médite les écrivains, qu’il s’appuie sur la puissance logique des masses françaises , qu’il se dégage des traditions arriérées de la Péninsule, ou qu’il lutte contre les idées étrangères , ët que, tout en méditant sur les problèmes de l’Europe , il en cherche la solution dans les traditions italiennes pour arriver à celte hauteur exceptionnelle que pouvait atteindre l’individualité dç Çampanella. L’alternative est triste; le génie qui suijr le' mouvement étranger subit le joug de l’imitation ; il doit être disciple ; il renonce à son originalité nationale; jl se rallie au centre d’une civilisation étrangère qui lui accordera le rôle subalterne de développer une théo-
rie étrangère. Filangeri ne dépasse pas Montesquieu ; Beccaria n’est pas supérieur aux. encyclopédistes ; Carli ne fait que rajuster les théories archéologiques de Bailly, ha logique, la hardiesse de ces novateurs ne se trouvent pas dans les pages de ces illustres Italiens ; ce ne sont pas des iuventeurs , ce sont de grands propagateurs de la science. De l’autre côté, qu’est-ce que cette originalité exceptionnelle qui ne trouve ni sympathies ni contrôle dans la nation? C’est du génie qui rêve au lieu de penser, qui aborde hardiment des problèmes dont il n’a pas les données, au risque d’arriver à une solution fausse. Voyez Ortes , un des meilleurs économistes de l’Italie ; il est à la veille d’une grande découverte ; il dit avant Smith que c’est au peuple , aux indi-' vidus , êt non pas aux gouvernemens à diriger l’industrie ; il attaque les monopoles , les loi? prohibitives du système anglais ; mais au lieu de suivre le principe de liberté qu’il annonce , il va faire l’apologie des fiefs , jet paralyse lui-méme toute la puissance de son génie. Ce n’est pas en Angleterre , en France , au milieu d’une nationalité active, que celte contradiction eût été possible. Smith ne pouvait pas s’arrêter devant le mouvement qui réclamait la révolution de la libre concurrence ; il devait poursuivre les conséquences de son système sous peine de le voir achevé par d’autres. En Italie, Smith eût pu s’é-
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garer à loisir sans que personne fit attention à lui pas plus qu'à Ortes ou à Vico.
11. La niasse des Italiens n’éprouve que faiblement les besoins de l’époque ; elle se laisse entraîner par les idées étrangères , mais en se laissant guider elle perd la force de se diriger et quelquefois le droit de juger ses écrivains. Ceuxci , nationalistes ou francisés , se trouvent trop souvent séparés de la nation , et ils ne jouissent plus de cette influence qu’on voit chez les écrivains de l’ancienne Italie ou des autres nations modernes. Paris exerce le rôle de capitale italienne; Voltaire est tout-puissant en Italie ; les meilleurs écrivains du pays, trompés par des admirations de province , se prosternent devant quelque médiocrité française : Beccaria est enthousiaste d’Helvétius et du baron d’Holbach. Le sentiment d’infériorité envers les étrangers augmente tous les jours, il est frappant dans les biographies , dans les journaux , dans les correspondances littéraires, où l’on tient compte de la moindre louange échappée à la plume d’un journaliste français ou d’un savant d’Allemagne. Le malheureux Vico envoyait ses livres dans toute l’Europe : un jour il reçut des remcrcîmens et qu(tques éloges de Leclerc ; ce fut le plus beau jour de sa vie. 11 les publia de nouveau, les commenta dans la première Science nouvelle, les reproduisit dans son Autobiographie, les réimprima vingt-
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quatre ans plus tard à la tête de la seconde Science nouvelle , et il remercia Leclerc de lui avoir donné l’immortalité. Ce n’était pas un enfantillage de Vico : après sa mort Finelti n’estimait l’auteur de la Science nouvelle que sur ce témoignage unique de Leclerc. Le journal de Leipsick annonça la première Science nouvelle en disant qu’elle était un ouvrage arriéré dicté par la servilité catholique. Rien n’égale l’exaspération de Vico contre cette annonce de six lignes : il y répondit par une longue brochure , où l’on voit que le jugement du journal étranger avait passé pour un arrêt sans appel chez ses compatriotes de Naples. A Milan, Beccaria devait sa réputation aux éloges qui lui venaient de la France. Goldoni montrait quelques billets de Voltaire avec la naïveté d’un enfant qui reçoit sa croix d’honneur.
III. La forme extérieure de la pensée en Italiese ressent de l’anarchie des idées italiennes et étrangères. La pensée française y est délayée dans de longues explications, ou disposée par syllogismes, ou mêlée à des élémens hétérogènes ; au dixhuitième siècle, lesllaliens se méfient toujours de celte rapidité du style moderne qui se dégage du’ fardeau de l’érudition ; ils ne peuvent pas se persuader qu’on puisse traiter avec tant de légèreté les idées les plus graves de la civilisation. Le style, la langue même des Italiens, semblent se re-
fuser à la logique moderne. Accablée par les richesses poétiques du seizième siècle, n’ayant pas une capitale pour se développer, réduite au purisme contesté de Florence , elle se trouve séparée delà pensée, envahie par toute sorte de gallicismes , et encore elle n’aborde les idées qui lui arrivent de l’étranger que par des périphrases et des tours d’adresse. H y a une foule d’objets les plus indispensables à la vie qui n’ont pas de nom en italien. Par conséquent la généralité des écrivains manque d’entraînement, de vivacité ; ils n’ont jamais l'abandon de la causerie; même quand ils s’expriment bien on les v5it rarement maîtres de la langue , on s’aperçoit toujours que ce n’est pas là une langue parlée. D’un autre côté, il y a une classe d’écrivains qui se font un métier de dompter les difficultés de la langue, de lui conserver la pureté , les allures du seizième siècle; ils n’ont ni génie , ni idées ; ils ne sont ni poètes , ni penseurs : ce sont des prosateurs , souvent d’une trivialité repoussante, mais qui parviennent à la célébrité par cela seul qu’ils possèdent le secret de cette langue qui n’est pas parlée. Ainsi les écrivains se distinguent des penseurs, et ceux-ci, fatigués par les exigences d’une langue morte , tyrannisés par les phrases d’une autre époque , ou ajoutent à la corruption de la langue par la négligence de leurs ouvrages, ou se forgent un style individuel bigarré par une
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terminologie arbitraire ; et dans les deux cas Us n’ont ni la force , ni la vie de Machiavel , ni le laconisme élégant de Montesquieu et des philosophes français. C’est pourquoi Filangeri îtioulait ses périodes sur la prose de Rousseau , Slellini écrivait ses quatre gros volumes in-4° sur l’éthique dans la belle latinité de Cicéron , et Vico se créait une langue énergique mais factice, quelquefois ingénieuse mais toujours individuelle , obscure et absolument arbitraire.
IV. Au dix-septième siècle , la faiblesse de la littérature italienne avait déjà permis aux patois de s’insurger avec leurs poésies municipales ; au dix-huitième , Venise et la Sicile produisent de grands poètes. Melli résume dans ses idylles la délicatesse des rêveries siciliennes; toujours inspiré par Théocrite et par les souvenirs de son pays natal , profitant du travail traditionnel de la poésie sicilienne , il naturalise dans sa belle patrie , et dans le langage le plus mélodieux de l’Italie , cet amour de la nature qui sort de l’épuisement delà civilisation, et qui éclate dans les , pl us belles pages de Bernardin de Saint-Pierre. Venise, à sa dernière heure, produit ses plus grands poètes : Critti , Baflb , Lamberti , Goldoni ; c’est le plus charmant pêle-mêle de scandales et d’épigrammes, de mœurs chinoises, orientales , vénitiennes ; c’est la dernière apparition de Pantalon , ou de Marco-Polo revenant de l’Orient et
contemplant l’Europe à travers sa civilisation italo-byzantine. Dans les autres parties de l’Italie , la poésie populaire a moins de vivacité ; elle se ressent de cette réaction classique appuyée par la France; mais cette fois l’influence française en aidant la nation lui enlève quelques écrivains : Galiani écrit en français ; Riccoboni et Goldoni , après avoir imité la France , finissent par devenir français.
V. Nous avons remarqué que les poètes du seizième siècle appartenaient à l’Italie , et non pas à leur ville natale ; que le'classicisme effaçait les municipalités ; au dix-huitième siècle ils subissent presque tous l’influence de leur province. Parini n’est que le peintre de la société milanaise , sa satire ne sort pas de Milan ; Goldoni et Charles Gozzi sont deux poètes vénitiens , ils se servent souvent de leur patois; les meilleures pièces de Goldoni sont écrites en vénitien ; tous deux ne font que peindre ou idéaliser la société de Venise. Leur théâtre n’est rien moins qu’un théâtre italien , il n’est que la rédaction rapide de cette comédie vénitienne ou impromptu qui , au dix-septième siècle , résumait les poésies populaires de l’Italie. Goldoni représente la partie citadine de cette comédie , il est le successeur de Calrno ; Gozzi en représente la partie héroï-comique, comme Flamminio, Scala et Andreiui, il mêle toujours les masques italiens et la satire des
mœurs vénitiennes aux héros de l’Espagne et aux merveilles de la féerie. En se modernisant la littérature italienne se localise. Nous bornons nos considérations au dix-huitième siècle ; mais si nous voulions les étendre au dix-neuvième , . nous n’aurions qu’à indiquer que les premiers essais de romantisme en Italie ont été proclamés sous le titre d’école lombarde.
VI. L’influence française, à force de s’étendre en Italie , devait bien réveiller l’indignation des nationalistes. Les railleries , les satires , les épigrammes contre la France commencent au dixseptième siècle : Marini ne trouve rien de si bouffon que ces Français qui le comblaient de bienfaits. Vers la moitié du dix-huitième siècle la médisance devient systématique; tous les préjugés du despotisme et du catholicisme se réunissent à la nationalité pour lutter contre les idées françaises. Plus tard , le parti national est encore plus froissé , il est presque anéanti , et il éclate en reproches , en invectives sans suite ; il ne sait plus ce qu’il veut , il a toute la folie des partis faibles, et il se laisse représenter par le pitoyable recueil du Misogallo. Alfieri y montre à son insu le vieux génie de l’Italie municipale , ferme dans son individualisme , et ne comprenant plus rien à l’Europe qui l’entraîne. De quoi accuse-t-il la France? de ce qui fait sa grandeur ; il l’accuse d’être une nation , c’est-à-dire de comprendre
ses grands hommes, de les suivre, d’être une par une étroite uniformité d’idées et de passions. Pour Alfieri cela n’est que la dégradation de l’homme ; il veut les individualités indisciplinées ; il dit que les Français sont des singes. II ne comprend pas non plus la révolution française , la logique de l’insurrection , l’ordre au milieu d’une crise violente ; il veut l’émeute des esclaves , un peuple de Brulus , les exploits de Charlotte Corday , les vengeances de famille , et il accuse les Français d’être des lâches parce qu’ils n’assassinent pas Robespierre. Easuite il se moque de la légèreté française i c’est l’immobilité qui fait la satire du mouvement, c’est l’homme des vieilles institutions qui juge le progrès rapide d’une révolution d’après les formes séculaires de la monarchie , c’est la lenteur qui accuse la logique et la promptitude françaises. Le Misogallo est profondément déconsidéré en Italie ; s’il était accepté il montrerait qu’un peuplé d’hommes comme Alfieri, pourrait écrire de très beaux vers, mais ne parviendrait jamais h se constituer en nation ; car on ne peut pas obtenir la liberté quand on déteste les causes qui la produisent. — Vico ne pouvait pas aimer la France, l’iufluence française était la cause de son isolement ; Descaries pour lui était le grand corrupteur de l'Europe moderne. 11 se gardait bien dé transformer la science en une polémique de na-
tionalité , mais en voyant que Descartes et Gassendi fascinaient les esprits , qu’ils détournaient tout le monde de l’érudition et de l’élude des anciens , en voyant que le siècle se faisait léger et superficiel, pour les suivre, il ne pouvait s’empê» • cher de flétrir par le nom de mode ce mouvement critique dont il ne comprenait pas la raison historique.
VII. Ajoutons une dernière remarque : le Misogallo a été composé par un écrivain qui a subi toute l’influence française du dix-huitième siècle. Comment s’expliquer celte contradiction ? Encore par cette union de la décadence et de la modernisation de l’Italie. Les gloires de la Péninsule étaient liées à toutes les causes arriérées , les Italiens suivaient les idées françaises les yeux tournés ve^rs le passé , dans l’espoir de reconstruire une seconde époque comme celle de Léon X ; mais souvent ils se trouvaient dépassés , foudroyés par ces principes dont ils ignoraient la portée. Les républicains de Venise voulaient régénérer la république , et ils la voyaient anéantie par leur réforme ; on détestait le gouvernement du pape, et la capitale du monde catholique devenait une ville française. Alors on se jetait dans l’opposition; tout homme dépassé par le mouvement français redevenait italien , quelquefois jusqu’à se réconcilier avec l’inquisition , et nous croyons
qu’Alfieri à son* insu a exprimé une de ces apostasies aussi folles que contradictoires.
En résumant les caractères de la science italienne , il est facile de voir le sort que devaient subir les idées de Yico en Italie. Vico débuta avec de la prose et des vers , il fut apprécié en cette double qualité de poète et d’orateur, il se trouva rangé parmi les faiseurs de phrases , et on lui confia la charge d’écrire des panégyriques et des discours académiques. Plus tard on s’aperçut que sa prose renfermait quelque chose qui n’était pas seulement du style ; alors il eut l’honneur d’une poignée de main d’Aulisio , uue des célébrités municipales du royaume. Plus tard encore quand il écrivit son traité métaphysique, se déclarant contre l’innovation cartésienne , il fut attaqué par les plus avancés , on le considéra comme un homme qui voulait faire de la scolastique; personne ne s’aperçut que le Leibnitz de rilalie venait de naître ; ses amis Doria et autres philosophes ne l’honorèrent pas même d’une citation. Enfin Vico se manifesta dans sa grandeur, il annonça qu’il voulait élever la philologie à l’état de science ; on crut que c’était la prétention de tout savoir, on éclata de rire , on le compara ironiquement à Pico de la Mirandola, qui défiait l’Europe savante avec ses neuf cents
thèses de omni rescibili, et dès lors Vico fut complètement déconsidéré. A la publication de la première Science nouvelle on le voit seul, repoussé par tout le monde , sans libraire , sans Mécène pour lui faciliter l’impression de son ouvrage ; il l’envoie en cadeau à tous les savans , à tous les professeurs de Naples ; plusieurs l’évitent dans les rues, et détournent la tête pour ne pas le remercier; Capasso le croit complètement fou. Ce n’est qu’à force de démarches, de soumissions, de prévenances, qu’il arrache quelques complimens à des lettrés de second ou troisième ordre , et encore Solia son ami intime , son biographe, lui écrivait naïvement qu’il préférait son petit discours sur la mort de Angiola Çimini à tous ses autres ouvrages , i y compris la Science nouvelle. C’était un supplice affreux pour Vico déjà accablé parles maladies, par la misère, par toutes sortes de malheurs; il étouffait. Cependant quelquefois il se faisait illusion ; dans sa Biographie il s’efforçait de secouer la profonde indifférence de ses concitoyens parle témoignage insignifiant de quelque savant ; mais dans ses lettres son désespoir éclatait ; il cherchait à s’expliquer cette terrible destinée qui pesait sur son génie : tantôt il l’attribuait à son manque de fortune , tantôt à des légèretés de jeunessse qu’on lui reprochait toujours , tantôt à la corruption du siècle , à la décadence des lettres, à l’orgueilleuse superfi-
cialité de Descartes. Cependant chez quelques individus il passa à la fin pour un érudit ; sa grande révolution qui plaçait l’histoire au rang des sciences n’y était pour rien , mais il y avait de la prose , du latin , bon nombre de citations dans ses livres , et sans le mettre à côté de Mazzochl , ôn le déclara savant dans la plus vague acception du mot. Alors il dut essuyer les réfutations de qui l’attaqua dans des brochures insignifiantes , l’accusant de fausser l’histoire de Rome; plus tard ce même individu disait que Yico avait propagé l’hérésie et l’irréligion, et il conseillait de déterrer son cadavre et de jeter au vent ses cendres. Concina, qui avait peine à comprendre les choses les plus claires de la Science nouvelle, qui n’avait la force ni d’en réfuter, ni d’en admettre les principes, fut pourtant le premier à reconnaître qu’elle fourmillait d’aperçus ingénieux , et il la cita pêle-mêle avec les livres de Grotius , de Leibnitz, de Doria, de Puflendorff, etc. , pour dire que la science du droit doit découler de la métaphysique. Ce n’est qu’après sa mort (1744) que Rogadei, l’éditeur de Cujas, et d’autres l’honorèrent d’une de ces citations qu’on fait pour étaler de l’érudition.
AvecDuni, Filangeri et Steüini, on va jusqu’à s’emparer de quelques unes des conceptions de Vico. Duni aexploité le Droit Universel dans deux ouvrages , l’un sur le droit , l’autre sur l’histoire
de Rome; ce ne sont que des compilations, souvent des paraphrases ; il fait tout son possible pour piller son auteur sans que cela paraisse. L’histoire romaine de Vico entre ses mains n’est plus qu’une suite de conjectures ingénieuses ; il réduit le génie de son maitre à un simple bon sens, il né voit que les faits , la critique des événemens , et cette philosophie platonique se dégageant de là famille patricienne par les luttes du forum et par la révolution impériale, est un spectacle tout-à-fait perdu pour lui. Dans son Essai sur le droit, il ne suit jamais la haute conception de ce droit physique qui doit atteindre au droit métaphysique à travers les révolutions de l’histoire ; il est trop préoccupé des accessoires des formes qui masquent l’originalité du Droit Universel , et il và pointiller avec Finetti sur la distinction entré verum et certum. — Filangeri saisit avec beaucoup d’adresse quelques idées de Vico, mais avec autant de mauvaise foi que Duni. Dans sa Science de la législation on trouve des aperçus sur le féodalisme sauvage de la famille primitive, sur la révolution des serfs et sur la victoire patricienne qui s’organise dans la ville ; on y voit aussi la mythologie expliquée par les luttes de6 pères pour dompter la terre et les hommes ; ce sont des emprunts faits à Vico. Mais Filangeri n’alla pas plus loin ; le disciple de Montesquieu ne comprit ni le fatalisme , ni l’enchainement dés
révolutions sociales , et malgré ses lectures de la Science nouvelle, il laissa le législateur en dehors du peuple , les philosophes en dehors des masses, et il livra le genre humain à la merci de quelques intelligences privilégiées. — Stellini appliqua le mouvement historique de la Science nouvelle au développement des mœurs et de la morale ; mais il a noyé ses idées dans l’interminable bavardage de quatre volumes in-4°, et il ne vit plus que dans la préface de son livre, la seule partie de l’ouvrage qui soit encore lue et appréciée.
Genovesi et Cuoco faisaient beaucoup de cas des ouvrages de Vico , sans toutefois profiter nullement de ses idées historiques , et sans savoir précisément ce que c’était que la Science nouvelle. Ce fut à Pagano , Janelli et Romagnosi qu’il appartint de pénétrer jusqu’aux principes de Vico. — Pagano l’accoupla d’une manière étrange avec les idées françaises du dix-huitième siècle. Dans ses essais politiques le Status exlex de Vico commence au milieu des données archéologiques de Bailly , supposant ainsi une civilisation savante, primitive , brisée par un cataclysme , et dispersée dans les divers états de l’Asie ; les histoires solitaires, qui se développent par les forces intérieures de chaque nation pour suivre le cours invariable de l’histoire idéale, setrouventdans l’ouvrage de Pagano transportées d’une manière maladroite au milieu des hasards
de la nature physique et morale , et elles se croisent et se confondent parmi des accidens , des guerres, des conquêtes et des colonisations. Cette histoire des fiefs isolés , réunis dans la ville pour lutter contre l’émeute des cliens , y est mêlée à des idées plus vastes, mais contradictoires, sur les mœurs des sauvages, sur les origines des peuples chasseurs , pasteurs , etc. Enfin la décadence des nations et leur régénération successive à travers la crise d’une dissolution générale , y sont expliquées par les idées de Rousseau et de Mably sur la décadence de la civilisation européenne. Au reste Pagano en exploitant la Science nouvelle n’acceptait pas la métaphysique de Vico , il n’en prenait que cette partie qui pouvait s’allier au matérialisme de son siècle ; ainsi il ôtait à la Science nouvelle toute sa grandeur, il supprimait cette magnifique réalisation des idées platoniques dans l’histoire , et il atteignait rarement à la hauteur de son compatriote, Janelli se rallia à Vico en antiquaire par le besoin de s’expliquer les traditions , de remplir les lacunes de Thisloire , de reconstruire par la pensée les civilisations dont il ne reste que des débris et des souvenirs défigurés. Pour Vico la Science nouvelle sort des ressemblances des civilisations, elle est une haute justification historique des lois des religions barbares , des révolutions plébéiennes , des dominations impériales. L’application
archéologique , le nouvel art critique pour remplacer ou rétablir l’histoire positive, ne sont que des accessoires de la Science nouvelle. Elle a ' pour point de départ la nécessité de concilier la sagesse des peuples avec la sagesse des philosophes. Elle arrive à la solution de ce problème en montrant dans les histoires autant de réalisations progressives des idées platoniques. Janelli a reproduit bien des idées de Yico , il a même conservé le cercle éternel de l’histoire idéale , mais il a tout détourné au profit de l’arçhéologie , et ne voyant plus la science de l’humanité que dans l’investigation des événemens qui se sont passés chez les diflêrens peuples de l’antiquité , il a fini par dire que la science de l’histoire n’avait que l’intérêt d’une simple curiosité littéraire. — Romagnosi , plus logique que Pagano , et plus élevé que Janelli , a fondu dans * ses ouvrages les idées de Bonnet , de Montesquieu , de Bentham , de Locke et quelquefois de Leibnitz. Comme les philosophes du dix-septième siècle, il faisait dériver les droits de la société de la modification des droits de l’état de nature ; comme Bentham il expliquait le droit civil et pénal par la théorie de l’utilité , qu’il masquait sous le nom de nécessité ; comme Montesquieu il se rendait raison de l’état de la civilisation considéré d’une manière stationnaire dans l’histoire de Rome, de la Grèce et de l’Inde; comme les
philosophes du dix-huitième siècle il livrait l’histoire au hasard de l’intelligence individuelle et du climat. Pour lui la civilisation commençait par le fait d’un peuple primitif qui avait improvisé les sciences ,. les arts , les gouvernemens , les avait transplantés chez les autres peuples, et, à la manière des Incas ou des Brahmanes , avait naturalisé la civilisation même dans les lieux où le climat n’aurait jamais pu l’enfanter ou l’avancer. Romagnosi la comparait au maïs qui ne croit spontanément nulle part, mais qui semé artificiellement germe dans tous les pays de la terre. Quand Romagnosi, dans sa vieillesse, se trouva en présence des idées historiques du dixneuvième siècle, il disposa dans une certaine succession savante ces tableaux historiques qu’il s’était expliqués à la manière de Montesquieu , et par un singulier mouvement dialectique il les résuma dans un type abstrait d’art de la civilisation dont il considérait Rome , la Grèce , l’Inde comme des pièces de construction que les peuples avaient successivement posées sur le sol de l’Asie, de l’Italie et de la Grèce, Le reste était pour lui à peu près un égarement ; il ne pardonnait pas même au christianisme d’avoir détruit la science païenne , et il concluait en disant que le progrès était possible , mais non pas nécessaire. On voit par là que Romagnosi est en fait d’histoire audessousde Condorcet et de Turgol, et qu’il devait
attaquer de toutes sesforces l’œuvre de Vico quand le siècle en commençait la réhabilitation en Italie. Quel rapport y a-t-il donc entre Romagnosi et la Science nouvelle? Celui de la polémique la plus éclairée , ou du moins la plus systématique , la plus franche , même la plus vandalique qui soit sortie du dix-huitième siècle pour combattre la réputation encore douteuse de Vico. Au reste , sans arriver à la distinction nette entre le droit historique et le droit philosophique, Romagnosi s’emparait de presque toutes les idées de Vico sur l’histoire et sur la jurisprudence de Rome , et il exploitait le Droit Universel avec cette réticence qu’on rencontre dans Duni et Filangeri , et qui est commune à quelques philosophes italiens.
Jusqu’ici les idées de Vico se trouvent mêlées aux convictions italo-françaises du dix-huitième siècle; enfin, après 1820, elles arrivent sur le sol de la France ; elles se trouvent en conctact avec les idées historiques, françaises et allemandes. Cousin , ce grand historien de la pensée philosophique , les réhabilite et les place entre les deux systèmes de Bossuet et deHerder. M. Michelet traduit la Science nouvelle dans une langue logique et populaire , dans un style éclatant de clarté et de poésie. M. Ballanche régénère les théories de Vico dans la poésie philosophique , avec cette bonne foi et ce talent qui s’élèvent à
un rang si éminent parmi les écrivains français. En Allemagne , M. Weber donne une autre traduction de la Science nouvelle , et Yico , classé définitivement parmi les plus grands génies de l’Europe moderne , se trouve connu précisément à l’instant où il n’a plus rien à nous apprendre.