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Victoire a rouge [par] Georges de Peyrebrune

Les Jameau, fermiers aa Grand-Change, eurent besoin d'une petite servante pour garder les bêtes. Ils en demandèrent une à l'hospice de la ville, où l'on élève les enfants trouvés.

Renseignements pris par la supérieure, les Jameau étaient d'honnêtes gens. On leur confia, moyennant vingt écus par an, une petite malheureuse inscrite, voilà treize ans

et demi, sur les registres do Tliospice sous les noms prétentieux de Marie-Eugénie-Yictoire. La Mère supérieure se débarrassait ainsi d'une non-valeur, d'une sorte de propre à lien, qui n'avait pu apprendre à lire, ni ajuster deux points réguliers l'un près de l'autre sur les chemises que l'on confectionnait pour la clientèle et le commerce dans les environs du couvent.

Victoire n'était point idiote, cependant, mais lourde, comme on disait.

— Le grand air la dégourdira, déclara la Révérende Mère.

— Bien certainement, répondit la femme •Tameau, interloquée par la cornelte de la religieuse au point de n'oser refuser, comme elle en avait bonne envie, la laide petite fdie qu'on lui présentait.

— En voilà une bête, pensait la fermière en poussant devant elle le paquet de cliair qu'on venait de lui livrer.

Et elle examinait cette drôlesse mal éqiiarrie, courte, large, crevant de graisse, avec de la poitrine plein son corsage et des hanches plein ses jupes. Cela sautait à chaque pas lourd.

Elle lui demanda d'un ton bourru :

— Quel âge as-tu, petite?

Celle-ci se tourna, leva les épaules et répondit :

— Je ne sais pas.

Son visage était grêlé comme une écumoire; ses petits yeux bleus, très-doux, clignotaient, bordés de rouge. Il lui passait sur le front de grosses mèches courtes de beaux cheveux fauves et drus, que le bonnet ne pouvait retenir.

Jameau avait mené des porcs pour les vendre. Quand ils furent vendus, on retourna au Grand-Change. Le fermier et sa femme sur la banquette de la carriole, la petite fille derrière, dans le parc où les

porcs s'é (aient roulés dans leur fange. Il n'y avait point de siège; elle s'accroupit, ses jupes dans le fumier. Le nez en l'air, riant des cahots qui ballottaient sa chair, elle ouvrait les narines et trouvait que la campagne, « ça sentait bon ».

A peine débarquée, on lui fit installer ses nippes dans un coin de la chambre occupée par la fille des Jameau. Il y avait deux lits avec des rideaux, de grosse toile à carreaux bleus et blancs. On lui en donna un. Puis on la fit descendre manger un morceau sur le pouce, et vite on l'expédia aux cliamps.

— Sais- tu toucher les bêtes? lui demanda la Jameau.

Elle répondit, psalmodiant :

— Non, ma chère mère.

— Dis donc, appeîle-nioi plutôt Catissou, riposta la fermière mécontente. Tu n'as pas de « mère » ici. Allons, file. Il y a douze brebis. ^ïène-lcs droit devers le bois, le long

des prés; Faraud t'apprendra. Ici, Faraud! Mais va donc, grosse bète.

Victoire suivit les moutons.

Elle marcha derrière eux, docilement, s'arrêtant lorsqu'ils s'arrêtaient, courant dès qu'ils prenaient la course. Elle trouva cela très-amusant et pas difficile.

La saison était bonne, en juin, par là; il y avait de l'herbe plein les fossés de chaque côté de la route nationale qui coupait en deux le village du Grand-Change. Les bêtes dévalaient le long des talus avec des sauts de croupe joyeux et des tortillements du cou qui faisaient s'esclaffer Victoire. Elle tapait dans ses mains et levait la jambe pour se faire voir comme les moutons dansaient.

Mais Faraud jappait alors et happait sa jupe, comprenant bien qu'il avait une bète de plus à garder.

Quand ils atteignirent le bois, les moutons s'éparpillèrent, cherchant l'herbe fine

et les pousses tendres. Quelques-uns se couclièrent à l'ombre. Le chien s'aplatit, le museau allongé sur ses pattes, se reposant, et ne veillant plus que d'un œil.

La Yicloiie se coucha tout de son long dans les fougères molles et s'endormit. Gela fit que deux jeunes brebis plus étourdies que les autres, tout en jouant à cabrioler l'une devant l'autre, s'égarèrent dans les bois.

Et quand le troupeau s'en revint le soir à la ferme, la Jameau, comptant ses bêles, du premier coup vit qu'il en manquait deux.

Elle cria en gémissant qu'elle était bien malheureuse; puis, se retournant sur Victoire, elle lui coucha la tête d'un soufllet.

La drôlesse poussa un beuglement comme si on l'eût assommée, et, tirant son mouchoir, s'enfonça les yeux avec, braillant, sulToquant, trempée jusqu'au ventre des larmes qui ruisselaient de ses yeux et de son nez.

— Mouche-toi donc! cria furieusement la Jameau. Et marche devant.

On \<\ fit courir plus vite qu'elle ne pouvait, grosse et lourde comme elle était, pour retourner à l'endroit du bois où les moutons s'étaient perdus.

Les gens de la ferme suivaient, portant des lanternes, car il faisait nuit maintenant, et une nuit sans lune. Ils maugréaient tous et ils injuriaient la Victoire, parce que cela retardait le souper.

Le chien, qui avait reçu pour son compte quelques coups do trique, retrouva les deux bêtes, blotties l'une contre l'autre, dans un fourré et les mordit à belles dents, à son tour. On revint plus gaiement, la Victoire derrière les autres, n'osant se montrer.

A la table du souper, où elle s'assit encore toute morveuse, chacun se moqua d'elle, excepté la fille Jameau, qui souriait sans rien dire. Une joHe fille de quinze ans, près

de qui les garçons Tenaient déjà faire la veillée.

11 en vint deux ce soir-là, et on leur exhiba Victoire. Elle amusa tout le monde. C'était très drôle, les réponses qu'elle leur faisait, en chimaillant, sur ce qu'elle savait, ce qu'elle faisait avant, et d'où elle venait. Cela ne ressemblait à rien de ce que disent et pensent les autres filles de son âge. Le bon Dieu avait tout fait, elle comme le reste; elle ne connaissait que le bon Dieu : c'était son père et la Sainte Vierge sa mère. Elle n'aimait rien, personne ne l'aimait. Elle ne comprenait même pas bien ce que ça voulait dire.

— Mais tu aimes bien la soupe? lui dit le père Jameau en éclatant de rire, car il faisait allusion à la graisse qui la boursouflait.

Elle rougit et baissa la tète sans répondre. C'était là son grand péché, et on l'avait deviné tout de suite : elle était gourmande.

Si gourmande, qu'elle avait chippé, en trôlant vers la chemini'e, des pommes de terre qu'on faisait cuire pour les porcs; elle en avait garni ses poches.

Il lui sembla qu'on les voyait à travers : elle n'osait plus bouger.

Mais dès qu'on ne s'occupa plus d'elle, elle se glissa dehors et les dévora à pleine goulée.

Puis elle rentra sournoisement et s'accroupit dans un coin, où elle ne fut pas longue à s'endormir.

Elle n'avait point de chagrin.

Tout lui était indifférent, pourvu qu'elle pût se tasser quelque part à ne rien faire et le ventre plein.

Cependant, elle apprit à garder les bêtes : le soufflet delà mère Jameaii lui avait révélé ses devoirs.

Maintenant- elle tricotait en marchant derrière le troupeau, un peu déhanchée par son énormité, le ventre gros qui faisait lever sa jupe. On lui avait montré à serrer ses cheveux dans un fichu de couleur tortillé autour de sa tête. C'était plus propre, mais ça l'enlaidissait. Elle s'en moquait bien, et riait maintenant plus fort que les autres, et tant qu'on ne voyait plus alors ses petits yeux enfoncés dans sa face bouflfie et grêlée.

Pour sûr, elle était contente de son sorl et n'imaginait pas une vie plus heureuse que la sienne.

Toute la belle saison, elle fut employée dehors; le matin bêchant les vignes ou sarclant les blés, à l'aise dans sa jupe écourtée, ficelée lâche au-dessus des hanches où bouffait sa chemise de grosse toile bise, qui fermait en rond autourde son cou. Les bras nus, les jambes nues, les pieds chaussés de boue, larges, écartés pour la tenir d'aplomb. Elle suaitet râlait, faisant secouer sa chair à chaque battue lourde du bigot, qu'elle relevait assez vivement en le serrant dans ses deux poings.

Le soir, elle flânait, poussant ses bêtes le long des champs des voisins, où elles broutillaient toujours un peu en passant, comme il est d'usage. Et l'on entendait la Victoire crier, de temps à autre :

— Ici, Faraud; là, là, tourne, pique, pique...

Et tandis que le chien courait, elle remuait ses aiguilles dans la grosse laine brune dont le tricot lui pendait entre les doigts, et, le nez en l'air, elle traînait ses sabots.

Sous le chemin parfois s'allongeaient des branches d'arbres avec des fruits au bout. La Victoire lançait son sabot dans le tas, et cela dégringolait. Elle n'était pas longue à emplir ses poches, et tout le temps ensuite elle croquait, le poing sur la bouche, les dents voraces.

Quelquefois, elle s'accotait avec d'autres enfants qui gardaient ou bien une vache, ou quelques douzaines de dindonneaux glousillant, haut perchés sur leurs pattes minces, ou bien des oies toutes petites et jaunes comme des serins, qui cancanaient en se déhanchant pour courir sous la touchée de la gaule.

Et, tous ensemble, ils s'en allaient loin des

fermes, en quelque endroit abrité où ils pouvaient se divertir à leur façon. C'étaient des marrons qu'ils faisaient griller sous une ramassée de fougères sèches et de pommes de pin. C'était un nid qu'ils grimpaient décrocher pour manger les petits. C'étaient des histoires qu'ils se racontaient, non point naïves, mais remplies des propos grossiers qu'ils entendaient dire un peu partout, en allant derrière les garçons et les filles faites, ou des choses qui se passaient dans les logis étroits où les pères et mères ne se gênent point. Victoire apprit ainsi comment elle était venue au monde, et cela la surprenait bien un peu tout de même, malgré que ce sujet la divertit plus que tout autre; elle avait comme un })laisirà penser que ces choses lui arriveraient sans doute un jour. On eût dit même que cela l'aidait à se dégourdir. Elle devint tout à fait vaillante en passant ses quatorze ans, qui s'en allaient finir.

Le dimanche, à l'église, elle parut bientôt moins grotesque; elle attacha mieux ses jupes, et les allongea pour cacher ses jambes en forme de grosses bûches toutes droites. Elle regarda à la coiffure des autres filles et fit des efforts pour que sa crinière rouge lui tombât proprement en bandeau sur le front, à deux doigts de son fichu de coton toujours lavé et bien tortillé autour de sa têle,avecuncoin qui pendait sur la droite, comme une oreille d'âne rabattue.

Elle étendait son mouchoir par terre pour s'agenouiller dessus pendant la messe, car il eût fallu payer sa chaise un sou et deux sous pour les bonnes fêtes. Et elle s'affalait, posant sa croupe sur ses talons, sa grosse poitrine levée par la brassière de futaine, sous le petit châle croisé dont les bouts rentraient sous son tablier. Elle répétait tout le temps : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce )), en faisant couler les grains de son

chapelet, qui lournait ainsi tant que durait la messe, môme pendant le sermon auquel elle ne comprenait rien. Elle regardait tour à tour, pour se distraire, les cierges allumés entre les belles fleurs dorées de l'autel, la chape du curé qui allait et venait, et dont elle guettait la retournée vers la foule, en ouvrant et fermant les bras, pour faire rapidement un grand signe de croix qui était toute sa participation au service divin. A Vite, missa est, elle se relevait lourdement et secouait son mouchoir avant de le remettre dans sa poche. Puis elle se mouillait le front de sa main trempée d'eau bénite, et, comme elle avait accompli ses devoirs, ainsi que tout le monde, elle sortait pour s'arrêter sur la place de l'Eglise avec les autres filles, attendant si quelque galant viendrait la trouver et lui tirer son fichu, comme elle voyait faire aux autres. Elle regardait autour d'elle, de ses petits yeux

bêtes et doux, jusqu'à ce que la Jameau lui criant :

— Hé, la Victoire, faudra-t-il une corde pour te faire suivre?,.. Elle se mettait à trotter, toute rebondissante par la lourdeur de son pas pressé.

Le soir, on dansait au village du Grand- Change. Dans une auberge, sur la route, une vaste salle s'emplissait de toute la jeunesse des communes environnantes; même des hommes et des femmes mariés, quelques-uns traînant avec eux leurs mioches, venaient là passer la veillée.

Les hommes buvaient, les femmes se donnaient tour à tour leurs nourrissons à garder, pour s'en aller lever le pied à tricoter quelques polkas, que deux violons, perchés sur une estrade, jouaient et marquaient assez proprement. On disait bien qu'il se passait de vilaines histoires dans le retour de ces nuitées dansantes. Les maris grisés de vin et

les femmes de plaisir ne revenaient pas toujours ensemble; et bien des filles avaient dansé sans musicjue en traversant trop tard les taillis mousseux qu'ombragent les chênes. Mais le bal n'y perdait rien de sa vogue et de sa clientèle; au contraire. On s'y })ressait comme à l'entrée du paradis.

La Victoire y vint comme les aulres. Elle s'accota au mur, un peu honteuse, ayant l'air de regarder danser. Mais dans ses jambes çalui piquait comme si elle eut trépigné dans un fourré d'orties. Elle avait acheté des souliers, et elle s'était tricoté des bas blancs, tout exprès pour cette aventure. Ensuite, la fille des Jameau s'étant mariée, on lui avait passé quelques défroques. Et la Victoire s'était plantée sur le haut de sa poitrine énoi-me un beau ruban rouge, en forme de nœud, dont les deux bouts pendaient.

Devant elle, les couples se trémoussaient dans la poussière montante, sous la clarté

de deux lampes à pétrole ajustées au mur. Des filles lestes valsaieut avec des airs de demoiselles de la ville, la tête nue et une rose dans les cheveux. Les garçons tournaient autour des plus coquettes, et cela faisait des rires qui accompagnaient le son clair des violons et le battement énorme qui faisait trembler le plancher.

Entre chaque danse, la foule s'éparpillait, et dans l'auberge où la grosse commère accorte versait à boire aux filles qui se faisaient régaler, et sur la route où fiânaient les curieux qui ne dansaient pas, et, un peu plus loin, sous les arbres où l'on s'embrassait.

La Victoire demeurait seule, appuyée au mur, aucun garçon ne s'étant soucié d'elle. Elle pensait que la mère Jameau avait eu raison de lui dire :

— Qu'est-ce que tu veux aller faire là-bas, ma fille? C'est pas les vendanges; on ne fait pas encore danser les tonneaux.

Alors elle devint encore plus honteuse.

Cependant, vers la fin du bal, elle n'y tenait plus, et il lui passa dans l'esprit de leur faire voir qu'elle sauterait tout aussi haut qu'une autre plus fine qu'elle... Alors elle prit sa jupe à deux mains, et, toute seule, pendant qu'on jouait une scottisch, elle se mit à sauter, pointer, cabrioler, lever son pied et taper son talon, en tournant brusquement, comme elle avait vu faire, tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre.

Et sa jupe sautait par bonds jusqu'à ses jarretières; ses hanches sautaient, et aussi sa poitrine et son chignon, qui lui dévala tout à coup sur les épaules. Sa crinière rouge, lâchée par le fichu, enfla autour de sa lôte. Elle suait, elle soufflait; mais il semblait qu'elle fut possédée, qu'elle eût, comme on disait, le diable fourré dans ses jupes, car d'autant plus elle sautait. Et malgré qu'on fit des cris de rire autour d'elle, elle ne lâcha

pas que les musiciens, qui se tordaient, n'eussent raclé, tout de travers, la dernière mesure.

Alors la Victoire s'arrêta, trébuchante et tendant les mains pour se retenir de tomber ou de tourner encore. Mais tout le monde s'écarta pour le plaisir de la voir s'aiïaler, ce qu'elle fit. Mais elle fut tôt ramassée, et elle prit sa course si vite, malgré sa graisse, que les mauvais gars qui lasuivaientpourla huer, ne virent plus rien quand ils furent dehors, et beuglèrent aux étoiles le méchant sobriquet dont ils l'avaient baptisée; ils l'appelaient : la Rouo;e!

Celte fantaisie de ressembler aux autres filles et de faire comme elles faisaient, qui était poussée chez la Victoire avec ses quinze ans, lui passa quand un peu de raison lui fat yenue. Elle comprit qu'elle ne devait point compter comme celles qui n'étaient point bâtardes, élevées à l'hospice, et qui avaient une famille, des gens qui s'intéressaient à elles.

Jamais personne ne lui avait encore dit le plus petit mot d'amilé, au contraire. On l'appelait « grosse lourde, fille de rien, fleur de fumier ». Quant à lui rappeler qu'elle

n'avait ni père ni mère, aucun n'y manquait, et elle ne courait risque de l'oublier.

Les Jameau, plus bienveillants que les autres, se contentaient de la nommer « la Rouge ", lorsqu'ils se fâchaient. E(, peu à peu, le nom lui en était resté, môme quand on lui parlait sans colère. Et Victoire y répondait fort bien, sans être offusquée. Au reste, rien ne lui faisait de peine.

Elle pensait que tous les mauvais traitements lui étaient dus, puisqu'elle était née comme cela, dont elle avait seulement un peu de honte.

Elle se faisait ce raisonnement que les chevaux ne se plaignaient pas des coups de fouet, ni les bœufs des coups d'aiguillon, ni les chiens des coups de pied, parce que leur sort était de recevoir tout cela, comme elle, qui était (piasiment comme les bêtes, lesquelles n'ont point de famille et sont trop heureuses de servir les gens qui les font

manger, sans quoi elles mourraient de faim.

Et Victoire éprouvait un sentiment vague de reconnaissance pour les Jameau quand elle s'endormait, le soir, alourdie et pleine à crever de la nourriture dont elle se gavait.

Aussi elle ne se ménageait pas, et les Jameau eussent été bien empêches, si cette fille, la meilleure servante qu'ils eussent jamais fermée chez eux, se fût avisée de les vouloir quitter. Mais cette pensée ne pouvait venir à Victoire.

En sortant de l'hospice, elle était tombée là, et bien qu'elle eût tout à l'heure dix-huit ans, et qu'elle fût demeurée à ses premiers gages, on l'eût bien surprise en lui disant qu'elle pouvait trouver de l'avantage à se louer ailleurs. Elle trimait, faisant tous les ouvrages à la maison comme servante, aux champs comme un véritable ouvrier.

Elle tenait pied aux deux garçons de ferme; elle poussait comme eux la charrue,

elle montait sa rangée dans les vignes, à l'époque du binage, ne se laissant pas dépasser d'un cep même par le plus vigoureux des deux. Un solide compagnon, cependant, grand, large et trapu, noir et mauvais comme un Calabrais, qu'il était bien du reste, et qui mettait son plaisir à la pousser, à se presser lui-même pour la voir s'éreinter à le suivre. Lorsqu'elle était blême de fatigue, ruisselante et étranglée de sa respiration, Périco riait.

Et elle était contente de le faire rire. Cela lui faisait un plaisir d'orgueil, d'abord, et puis aussi autrement, car elle ne pouvait lâcher de regarder briller les dents blanches du Calabrais entre ses fines lèvres rouges, sous sa moustache toute petite et noire comme un trait de charbon.

Les petits yeux de Victoire clignotaient en regardant cela, comme elle eiJt fait en regardant le soleil; cela les mouillait. Mais elle mettait une gloriole à lui montrer

qu'elle était aussi forte que lui, plus forle même; car un jour que Périco faisait le lâche au travail, disant qu'il n'en pouvait plus, elle lui donna une bourrade pour le coucher par terre, et elle fit le travail du Calabrais, après quoi elle acheva le sien, sans avoir pris le temps de souffler. Mais elle manqua en mourir. Et Périco ayant dit qu'il lavait fait exprès, toute la maison s'égaya sur la vanité de la Rouge.

Cependant Victoire avait gagné quelque chose à cette activité sans relâche. Elle avait grandi, elle s'était quelque peu dégrossie. Le temps aussi avait effacé les trouées de son visage, où le printemps de ses ans mettait la grâce accoutumée. C'était encore une grosse fille, mais elle éclatait de santé, de fraîcheur, d'une sorte de sève de vie qui devait être son attrait pour l'homme des champs. Une taille ronde au-dessous de la saillie robuste et dure de sa poitrine, sa peau de

rousse très-blanche aux endroits où le soleil n'avait pas traîné, les mèches drues de ses cheveux flambants, qui passaient, malgré tout, sous le ficlui, se tortillant sur la nuque, derrière l'oreille, sur le front, presque au ras des yeux bleus très-doux. Sa bouche sensuelle donnait faim. Ses membres forts, les bras musclés, hâlés, veloutés de poils blonds, et ses jambes solides, également duvetées, lui donnaient l'aspect d'une vigoureuse femelle, bâtie à point pour l'amour robuste et la vaillante fécondité. Elle avait les senteurs fauves de sa couleur violente, mêlées à l'âpre fumet de la terre qu'elle retournait sans cesse et à la senteur des heibes et des fenaisons, des blés nuu's et des menthes sauvages qui tapissent les fossés où s'endorment parfois les filles de labeur.

Cependant, pas un galant ne rôdait autour de ses jupes. On l'avait vue laide, lourde, grotesque; on ne s'aperçut pas qu'elle avait

changé. Ensuite, comme elle ne possédait rien, et qu'elle venait on ne sait d'oii, pas un garçon n'eut l'idée de songer à elle pour la mettre dans son ménage. Elle-même ne pensait plus à cela. Depuis l'âge de quinze ans, elle avait renoncé à cette fantaisie de plaire, qui met en folie toutes les filles. Et n'ayant jamais été recherchée, elle se crut absolument repoussante. Les fatigues du travail aidant, elle en prit son parti comme du reste.

Maintenant elle se croyait vieille et elle le disait. Et pourtant elle fut toute retournée un jour où Périco lui conta qu'il s'en reviendrait au pays, aux alentours de Noël, pour épouser sa promise. Elle ne savait pas ce qui lui était tout à coup tombé sur l'estomac et qui l'empêchait de souiller. Mais quand elle eut pleuré, elle alla mieux.

Depuis ce temps, elle demandait souvent à la Jamcau combien il y avait encore de jours d'ici la Noël.

Celte année-là fut une mauvaise année pour les vendanges. Le raisin n'en finissait pas de mûrir. Tout Tété les pluies avaient coulé, sans laisser presque voir le soleil. Aussi les Jameau, qui possédaient en ferme un beau vignoble sur un coteau, pas plus loin qu'à une journée de marche des premières côtes du Bordelais, les Jameau poussèrent la levée de leur récolle jusqu'à la première quinzaine d'octobre. Ils firent bien. Les autres avaient ramassé du verjus, eux trouvèrent des grappes mûres.

Mais la vendangée fut abominable par le

temps qu'il fit tous les quatre jours de la cueillette. Celait une fouettée continuelle de pluie qui dégringolait d'un vihiin ciel gris terne. Celait un vent raide qui vous collait cctie pluie dans le dos ou sur la face. 11 fallait toute la belle humeur de la jeunesse abattue sur le vignoble comme une nuée de grives, pour trouver le goût de rire et de chanter en coupant la grappe sous la feuillce qui dégoulinait.

Il y en avait trente, quarante, filles et garçons, les uns toujours trop près des autres, qui, tous ensemble, montaient ou descendaient chacun sa rangée de vignes, traînant de place en place le panier d'écorces tressées qui, à chaque pas, devenait plus lourd. Et les gourmandes grapillonaient, mordant à même le grain le plus gros et se mouillant le nez et les joues, et les lèvres qui luisaient, rouges du jus. Elles allaient, se baissant et se levant, les jupes trempées, et parfois

clianlant toutes, à grande gueulée, une naïve chanson dont les deux ou trois notes, mélancoliques et traînantes, balancées sur un ton de plain-chant, longtemps s'entendaient par delà le coteau, promenées par l'écho sonore des bois.

Par instants, quand l'ondée devenait trop lourde, on se réfugiait dans la cabane dressée comme un pigeonnier tout au beau milieu du vignoble. 11 y avait là, pour siège, une litière de sarments de vigne secs et liés, roulés en bottes.

Bientôt la cheminée fumait Une cheminée vaste où Ton fourrait un fagot tout entier. La flamme crépitait avec une montée d'étincelles. Cela faisait se dégourdir les filles qui ne se gênaient point à sécher, comme elles pouvaient, toules leurs guenilles ruisselantes, qu elles tordaient à pleins poings. Puis, dans ces vapeurs et ces senteurs de bête humaine, chaude et mouillée, le goijter

circulait. C'était une craquetoc de dents blanches dans la mastication lente et à bouche ouverte du paysan du Midi. On parlait quand même, et de grands rires s'étranglaient au travers.

Les plaisanteries crues ne faisaient pas rougir les filles, sinon de plaisir. Et, dans l'équivoque d'un mot, c'étaient elles qui trouvaient le sens graveleux. Beaucoup d'entre elles, cependant, et même le plus grand nombre, étaient des filles chastes, au moins de corps. Mais la vie des champs, plus que toute autre au monde, déflore vite l'âme des vierges.

La Victoire riait plus large que pas une, avec des secouées de grosse bête qu'on chatouille.

Pourtant elle ne s'arrêtait guère en ces flâneries et ne prenait point le temps de sécher ses nippes. Mais là, comme ailleurs, elle trimait. C'est elle (jui aidait les honmies

à bouler le grain dans les comportes avant de verser dans les fuis. C'est elle qui soulevait les barriques pleines pour les hisser sur les charrettes. Et le plus gros poids lui était toujours laissé; ce qui la flattait, d'ailleurs. Même que Périco faisait semblant parfois d'échapper le tinon qu'ils portaient ensemble par les deux bouts d'un gros bâton passé dans les oreillettes, afin qu'elle en eût toute la charge, et par surprise, ce qui la faisait trébucher lourdement. Les rires des autres encourageaient Périco. Il imaginait sans cesse quelque bon tour dont la Rouge était la victime.

Elle était devenue le jouet de toute la ferme, grâce aux inventions du Calabrais. Quelquefois les Jameau voulaient s'interposer, mais Victoire s'empressait de dire :

— Bah ! laissez-le faire, ça l'amuse et ça ne me fait point de peine.

En effet, dès qu'elle avait bronché sur

quelque pi^'ge tendu par Péiico, elle le regardait en souriant de ses petits yeux tendres, et levait doucement les épaules, comme elle eût fait pour une malice d'enfant. Pourtant une fois, elle trouva dans son chemin, à hauteur de son visage, une grosse branche rugueuse qu'elle n'y savait pas. Toute sa joue fut écorchée, son front saignait.

Elle s'en vint trouver Périco et lui dit :

— Je sais bien que c'est pour rire; mais il ne faudrait pas recommencer; voyez, j'ai manque me crever un œil.

— Ehbienl dit-il, cela t'aurait fait changer de nom : au lieu de t'appcler la Rouge, on t'aurait appelée la Borgne.

Puis, une nouvelle méchanceté lui poussant dans la tête, il ajouta :

— Allons, donne que je t'embrasse pour la peine.

La Victoire essuya sa joue très-vite, et.

toute rouge de plaisir, elle la tendit à Périco. Mais lui allongea dessus une bonne claque et s'esclafTa dans un rire mauvais qui montrait ses fines dents blanches.

Et Victoire s'en alla, toute pleurante celte fois, d'un mal qu'elle avait moins sur la joue que dans le cœur.

Le quatrième jour des vendanges, vers la fin, et comme on flânait un peu, n'ayant plus grande besogne, en attendant les bœufs qui devaient emmener les charrettes chargées, Périco imagina d'enfermer Victoire dans la cabane du milieu des vignes. Elle était seule, il lira la porte et tourna la clef. Puis il s'en alla.

Elle demeura bien environ une heure, appelant par le croisillon, mais sans être entendue. Les autres étaient loin, tout au bord du chemin, et la nuit qui venait empêcha qu'on remarquât son absence. Cependant, au bout d'une heure, les bœufs étant là, Jameau chercha sa servante.

Alors le Calabrais, qui craignait d'avoir sou compte, s'en vint délivrer Victoire. Comme il approchait, il vit la lumière aux fentes et la fumée au toit, en même temps qu'il entendait la Victoire (}ui descellait la porte à grands coups de pierre. Elle s'était éclairée pour faire ce travail. Et comme elle cognait rude, elle avaitjeté son fichu d'épaules, et celui de sa tête était tombé. Elle tirait sur la porte de toutes ses forces, et Périco l'entendait râler de l'effort. Tout doucement, il tourna la clef, et Victoire, qui tirait d'un bon coup, s'en alla rouler sur les sarments épandus, tout étendue et les bras en croix. Elle geignait, suffoquée, et se relevait, les cheveux pris dans les brindilles du bois. Des cheveux magnifiques, roux comme de l'or à cette flambée de l'àtre, et si longs, si épais, qu'ils l'ensoleillaient toute. Avec cela qu'elle n'avait au cor])s que sa chemise et sa jupe écourtée,

et que sa peau blanche se voyait un peu partout.

Périco, qui la regardait sans rien dire, eut une pensée soudaine qui lui fit refermer la porte derrière lui. D'abord, il pensait que c'était un bon tour à jouer à la Victoire. Et puis, une tentation l'allumait.

Comme elle allait se remettre debout, il la rejeta brutalement par terre.

Maintenant les attelages s'en allaient lentement, lourdement, de çà, de là, trimballant les fûts pleins où pointait la vendange. Ils descendaient le chemin, chacun poussé, piqué par l'aiguillon du conducteur.

Les unes derrière les autres, toutes les charrettes suivaient, avec le grincement de leurs essieux et le craquement des roues sur les pierres rencontrées qui soulevaient la voiture par un coin et faisaient brusquement chavirer les fats, dont le vin coulait.

La pluie tombait plus rare; mais le ciel élait noir, et, pour éclairer la marche, les vendangeurs précédaient chaque attelage, portant haut une boltelée de sarments allumés. Les uns aux autres rallumaient par instants leur torche dont la flamme couchée par le vent s'éteignait sous la pluie. Et cette clarté intermittente tombait tantôt sur une travée de vignes dont les feuilles tachées de pourpre apparaissaient tout à coup comme un champ de fleurs éclatantes, tantôt sur un taillis où trahiaient des bois abattus semblables à des serpents noirs monstrueux et qui rampaient dans le jeu des ombres.

Chaque flaque d'eau devenait un miroir de feu. Les feuilles et les herbes mouillées étincelaient au bord avec leurs gouttes secouées qui tombaient.

Et d'un bout à l'autre du chemin rempli par cette caravane, des fumées montaient, à travers lesquelles rampaient les dos roux

des bœufs énormes, lentement balancés. Et les vendangeurs, en pleine lumière, groupés autour des chars qui les grisaient de leur odeur de vin doux, scandaient leur marche alourdie en criant longuement leur même et éternelle chanson. Ils arrivèrent ainsi à la ferme. Derrière les autres, la Victoire tirait une charrette à bras où l'on n'avait mis qu'un fût plein, avec ceux qui revenaient à vide. Il manquait un cheval, elle s'était attelée.

Les bras tendus derrière elle, la croupe soulevée, elle allongeait le corps et, la tète basse, elle tirait.

Périco l'éclairait d'abord, portant une bottelée comme les autres. Puis cela l'ennuya. Il sauta dans la charrette à cheval sur un tonneau vide. Et Victoire tirait plus fort. Seulement, parfois, elle retournait la tète, et ses yeux épeurés et tendres le regardaient d'en bas ardemment.

Ils entrèrent ainsi dans la cour où, des

feux groupés, jaillissait une grande clarté joyeuse et chaude. Cela faisait comnae une Iriompliale illumination à cette fête de Bacchus. Et Périco, pour faire son plaisant et divertir les autres, se fit traîner, avec des poses, et tout un moment, au milieu des rires et des cris, en frappant d'une gaule sur les reins tendus de la Victoire. Et il lui sifflait comme à ses mules en faisaant claquer sa langue ;

— Eh! hop! la Rouge! Eh! hop!...

Lorsque arriva le mois de mai, après un hiver si neigeux et refroidi que la rivière en demeura prise pendant près de six semaines, la Victoire, qui avait cassé les glaces en bonne route pour que les chevaux pussent marcher quand on menait vendre les porcs gras au marché de la ville, la Victoire, un peu fatiguée, tout de même, et qui commençait à traîner ses jambes, eut une émotion qui lui redonna des couleurs par toute la figure. Le curé vint la demander pour chanter les litanies de la Vierge, pendant le mois de IMarie, avec les autres filles de la sainte confrérie,

dans laquelle il voulait l'admettre. Et le droit jour de la Fcte-Dieu, non pas à l'octave, elle devait être reçue et porter la bannière blanche en tête de la procession.

La fermière Catissou ronchonna bien dans ses dents qu'elle n'avait pas loué la Rouge pour lui faire brailler des litanies, mais elle n'osa pas dire non au cure; et la Victoire s'en alla tous les soirs faire son service à la chapelle.

La clochette sonnait un bon quart d'heure, tout doucettement, pour donner à chacune le temps de changer son tablier et détrousser ses jupes; puis les cierges s'allumaient tout au fond de l'église, dans un coin oii il y avait une Notre-Dame avec son petit Jésus dans les bras, une couronne d'or sur la tête, et des fleurs de la saison dans des pots.

Alors, on entendait un grand tapage de sabots qui claquclaient du haut en bas des

marches de pierre : c'étaient les filles de la confrérie qui accouraient.

Le curé en surplis se tenait devant l'autel, et il battait la mesure sur le dos de son bréviaire.

Après un temps, il entonnait le cantique en latin, et toutes les filles poussaient du haut de leur tête ïora pro iiobis plusieurs fois répété. Cette clameur s'envolait sous les voûtes qui en frémissaient, faisant pousser des cris aux oiseaux nichés dans les trous des fenêtres, et qui s'enfuyaient, éperdus, après avoir tournoyé plusieurs fois.

La nuit entrait par ces fenêtres en ogives tout en haut. La nuit était partout épandue, excepté dans le petit coin où luisaient les cierges. L'encens fumait, endormant les filles dans un embaumement mystique. Et puis, dans le silence, la voix du prêtre s'entendait sourde, monotone, comme un ronflement d'orgue soutenu et voilé par le registre bas.

46 VICTOIRE LA KOUGE.

Ensuite, une prière, et les cierges, un à un, s'éteignaient.

Alors le cliquetis des sabots revenait vers la porte, et les filles n'étaient pas dehors qu'elles s'éveillaient.

Sous le porche, guettaient les amoureux. On s'éparpillait, chacune tirant vers chez elle, par les chemins noirs qui tournaient çà et là, dans la bonne odeur des champs nouveaux, des fouillées fraîches, des lilas éclos et des haies recouvertes de leurs blanches robes du mois de mai.

La Victoire s'en revenait seule, n'ayant point de galant. Mais des visions lui tenaient compagnie. Elle revoyait longtemps la Vierge toute brillante avec son petit sur le poing, et ça l'attendrissait.

Elle s'attardait à marcher lourdement, les mains croisées sur son ventre, le visage triste et les yeux vagues. Et sa pensée obtuse faisait des eiïorts pour comprendre le rappro-

chement que le prêtre venait de faire entre la vie de la Sainte Vierge, dont il leur proposait l'exemple, et sa pauvre existence à elle, qui ressemblait mieux à celle d'une bête de somme.

Les subtilités de cet enseignement lui échappaient. Et quand vint le jour où le curé lui passa au cou le cordon bleu des Enfants de Marie, la Victoire n'avait pas encore compris le symbole angélique de cette décoration.

Néanmoins, elle s'empara docilement de la bannière lorsque toutes les cloches carillonnaient la sortie de la procession. Et elle marcha devant, suivie par quatre petites filles juponnées comme des ballons dans des robes de percale blanche, couronnées de roses jusqu'aux oreilles, et qui la tiraillaient par les quatre rubans de la bannière qu'elles cramponnaient de leurs doigts rouges.

Tout le village suivait, et le dais fermait

la marche. Ce dais portait des panaches et il était frangé d'or. Deux mauvais gars morveux et pillards en semaine, propres et petits saints les dimanches et jours fériés, velus de surplis, balançaient l'encensoir et, marchant à reculons, jetaient en l'air des poignées de roses.

Le prêtre élevait l'ostensoir, et les glands du dais s'écartaient pieusement aux quatre coins entre les mains de quatre notables du bourg, dont l'un au moins passait pour un fieffé coquin, ladre et méchant payeur, détourneur d'héritage et accapareur du bien d'autrui, hypocrite et sournois, qui trompait le bon Dieu lui-même et aurait vendu son àme pour un écu.

Plus d'un autre, comme lui, et plus d'une aussi parmi les dévoles confites, la lèvre en avant, le chapelet dans les griffes, l'œil de travers pour compter les absentes et surveiller les autres, ne valaient pas le diable et

VICTOIRE LA ROiJGE. 49

juraient à voir, dans la suite du Dieu de miséricorde comme des chiens galeux dans la meute d'un roi. Mais le ciel était si bleu, si haut, avec sa lanterne d'or, rayonnante, éclairant la campagne fleurie, verte et embaumée! L'air chaud avait de tels frissons de vie et d'amour! Il y avait une si douce et si naïve poésie dans ce tableau tout grouillant de couleurs intenses, le blanc des robes, l'or des bannières, le rouge et le bleu des bonnets sur les têtes des jolies filles parées! Les bonnes femmes, le dos voûté, priaient d'une si confiante ferveur ; les paysans gauches portaient à la main leur chapeau avec un respect si grave, que la procession passait comme une fête dans le plaisir et le recueillement de tous.

Elle montait à la croix du chemin, oii le reposoir avait été dressé. La croix était enguirlandée : de loin, de haut, elle ouvrait ses bras chargés de fleurs. La montée était rude.

On ralentissait. La Victoire était toute pale, et le bois de la bannière lui tremblotait dans les mains.

La Jameau, qui gardait le reposoir avec d'autres femmes, la voyant venir, se frotta les yeux, pensant avoir mal vu. Puis, elle attacha ses yeux sur la Rouge avec une fixité terrible, et la fermière devint blanche comme sa coiffe. Ce qu'elle voyait, et elle ne voyait plus autre chose maintenant, c'était le ventre de la Victoire. Un ventre énorme, effrayant, qui lui tombait sur les jambes et lui remontait jusqu'à la gorge. Et ce ventre s'avançait portant la bannière des vierges.

Au pied de la croix, il y avait une table avec un linge blanc, deux vases dorés pleins de lys et des cierges.

La foule était agenouillée maintenant; l'encens fumait, les chantres criaient le Tantum ergo, et, loin, jusqu'au bout de la procession, les fidèles répétaient le chant sacré.

Puis, dans le silence, le prêtre éleva l'ostensoir. La sonnette de l'enfant de chœur tintinabulait, et l'on entendait dans les arbres siffler les merles et chanter les fauvettes.

La Victoire mit une main par terre pour se relever, et son visage suait malgré qu'elle fût très-pâle. Elle aperçut la Jameau qui la regardait, elle tira sa jupe par devant. Mais la jupe levait presque jusqu'à mi-jambes. Alors elle se tint penchée en avant pour le retour. Mais elle se méfiait; et elle vit des gens qui riaient, d'autres qui s'indignaient en la regardant passer, menant ainsi le troupeau des vierges.

En rentrant à la ferme, le soir, elle souffrait par tout le corps et avec une peur qui la bouleversait.LaJameaul'attendaitsur le seuil.

Quand elle la vit près d'entrer, elle lui saisit le bras rudement et lui cria une grosse injure. Victoire ne répondit rien, regardant devant elle, l'air hébété.

Alors, la Jameau s'emporta, lui montrant le poing, lui disant qu'elle avait porté la honte dans sa maison et qu'il fallait qu'elle fût une bien cfTrontée coquine pour avoir osé promener ainsi son infamie par tout le village. Puis elle lui demanda depuis combien de temps elle était grosse.

— Depuis les vendanges, répondit la Ronge.

La fermière ne disait plus un mot sans apostropher Victoire des noms les plus infâmes, comme elle fit pour lui demander quel était son galant.

Et la Rouge, baissant la tète, murmura qu'elle n'en avait pas.

La fermière demeura saisie. Comment, elle n'en avait pas? Elle se livrait donc au premier venu, comme cela, sans savoir?

Alors elle ne savait pas qui l'avait mise en cet état? Mais quelles horreurs avait-elle donc commises?

VICTOITxE LA ROUGE. 53

Et la Jameau, hors d'elle, la souffleta en criant :

— Répondras-tu?...

— C'est Périco, gémit la Victoire qui sanglotait.

— Périco ! mais il est marié depuis les fêtes de Noël! Et il était accordé quand il vint chez nous. Il n'a pas pu te promettre le mariage. Alors pourquoi l'as-tu écouté? C'est donc par vice, parce que tu es une vaurienne, une coureuse comme ta mère, dis, dis?...

— Je ne savais pas... balbutia Victoire, la (ête dans son mouchoir, étouffée de ses larmes qui lui gonflaient la gorge.

— Tune savais pas! Tu n'avais pas la force de te défendre non plus, pas vrai?

— J'ai pas pu, j'ai pas pu... recommençait toujours la Rouge, qui semblait vouloir s'expliquer; ellemarmotait des mots. Enfin, elle dit :

54 VICTOIRE LA ROLGE.

— C'est pas la force qui m'a manqué, au contraire, c'est que je voulais pas lui faire de mal, parce que, voyez, avant lui, personne jamais ne m'avait embrassée !

Jamais... Et alors, ça m'a tourné le cœur; il m'aurait tuée que j'aurais pas pu me défendre.

On eût dit qu'elle se souvenait, à la voir regarder par terre, devant elle, avec un air doux, attendri, de ses petits yeux devenus rêveurs.

Mais laJameau la réveilla.

— Eh bien, dit-elle, te voilà un enfant sur les bras, maintenant, c'est du propre! Que vas-tu faire?

Ces mots ramenèrent dans la pensée de Victoire le souvenir de ses visions des soirs de mai. Elle répondit naïvement, etavec une sorte de plaisir :

■ — Un enfant! comme la Sainte Vierge.

— Misérable! cria la fermière indignée.

Oses-tu bien te comparer à celle que tu as outragée!

— Mais, reprit Victoire obstinée, elle a bien un enfant aussi, elle?

C'est tout ce que la Rouge avait compris de plus rapprochant à sa situation, quand le prêtre lui proposait l'exemple des vertus de Marie, et qu'elle l'écoutait, les yeux levés pendant des heures sur cette douce figure de femme vierge, couronnée d'étoiles, qui portait son enfant dans ses bras.

Aussi, lorsqu'elle pleurait sur les remontrances et les reproches de la Jameau, c'était plutôt ses nerfs, tendus par la fatigue de la grossesse, qui la rendaient sensible, que le sentiment d'une honte réelle pour une faute dans laquelle elle ne comprenait pas bien quelle était sa part de responsabi- Hté.

La Jameau lui déclara, avec le dernier mépris, qu'elle finirait mal, mais qu'elle ne

56 VICTOIRE LA ROUùE .

voulait plus entendre parler (Uelle. Et, sur l'heure, elle lui fit son compte.

La Rouge n'avait jamais pensé qu'elle pût quitter la ferme.

Quand elle se vit chassée, elle beugla et se jeta par terre si rudement, qu'elle se fût sûrement blessée, si elle eût été moins endurcie. Mais rien n'y fit : la Jameau était têtue, et de plus très-regardante sur le chapitre de l'honnêteté, sans la moindre charité, ni pitié pour quiconcpie avait failli.

Bon gré, mal gré, elle obligea la Victoire à ramasser SCS hardes. El, bien que la nuit fût arrivée, elle jeta dehors la fille avec son pacpiet et son ventre énorme qui la tourmentait parce qu'elle avait faim et qu'on oublia de la faire souper.

— Où vais-je aller? criait-elle, s'accrochantà la porte.

— A l'hospice, d'où tu viens, répondit la

Jameau ; c'est là où les vicieuses comme loi vont poser leur paquet. Bonsoir.

Et, sur elle, on barra la porte.

Victoire se délibérait de demeurer là, cou cliée entravers, jusqu'au lendemain. Elle ne bougea d'un bon temps, essayant d'endormir sa faim.

Mais voilà qu'une chose étrange se remua en elle, qui la fit souffrir à crier. Elle ne dit rien, mais se mit debout et prit, sur-lechamp, la route par le côté qui menait à la ville, à l'hospice.

Elle comprenait que le temps pressait. Et maintenant la peur la tenait d'accoucher là. Non peur pour elle, mais pour le petit qui arrivait. Il y avait bien une bonne heure de chemin, à pied et lourde comme elle était.

Le dos courbé sous le faix de ses hardes, elle quitta le village et s'engagea sur la route, déserte à cette heure, toute blanche de pous-

sière sous le ciel frès-étoilé, avec sa bordure de peupliers qui la rayent par le travers d'ombres égales.

En s'en allant, la Victoire pensait que sa mère, (ju'ellc n'avait jamais connue, avait dû l'enfanter ainsi, un soir, chassée aussi peut-être, et elle se demandait obstinément, avec un effort de sa pauvre cervelle étroite, quel mal elle et sa mère avaient donc fait.

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