‹ Victoire a rouge [par] Georges de PeyrebruneChapitre 2 sur 3 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Pendant vingt ans, M. et madame Maleyrac avaient vendu du fer avec la quincaillerie qui est jointe à ce commerce. Parmi les négociants de la petite ville de Ribérac, on les tenait pour notables.

Madame aidait à la vente les jours de marché; mieux que personne elle avait la langue qu'il fallait pour entortiller les paysans. Les plus madrés n'en réchappaient pas sans y laisser leurs gros sous.

Le dimanche, elle s'habillait avec de la soie, du velours, des plumes; elle conduisait

sa fille Élise à la grand'messe, et, sous le porche de l'église, elle ne manquait guère de s'arrêter en rond avec d'autres bourgeoises de la ville pour faire des révérences, se rengorger, se donner des airs cossus et parler du renchérissement des choseset des méfaits de ses servantes.

Il y avait là quelques femmes d'avoués, des petites rentières, un monde fier enfin, qui prenait des façons distinguées pour se dire combien l'on était malheureux d'être obligé de se faire servir aujourd'hui, car ces filles avaient tous les vices. Chacune avait son histoire à raconter, et elle la disait très-haut pour être entendue par les petites bourgeoises qui passaient, très-vexées de n'avoir i)as de servantes dont elles pussent se plaindre.

Ensuite, madame Maleyrac organisait dans a son salon » de petites sauteries le dimanche soir, sous le prétexte de faire amuser son Élise, mais en réalité pour faire du

genre, faire parler de ses « soirées » et attirer chez elle les femmes de notaires ou d'avocats, la crème enfin, et qui venaient là parce qu'elles avaient des filles à marier.

M. Maleyrac, ayant gagné environ deux cent mille francs, vendit sa boutique et devint rentier.

Désormais, madame Maleyrac ne fréquenta plus que la haute bourgeoisie et porta sa robe de soie tous les jours.

Cependant, son ambition n'était point satisfaite : il lui fallait posséder une « campagne ». On acheta « les Andrives SjUne terre à vignobles, mais qui n'était pas bâtie. Tant mieux, on se ferait bâtir à son gré. Et ce gré se traduisit par une façon de château genre Louis XIII, défiguré par une belle pierre blanche, aux endroits où la brique rouge était indispensable, mais qui ne parut à madame Maleyrac ni assez « riche » ni assez » comme il faut ».

Le bâtiment leur coûta cent mille francs net. Quand il fallut le meubler, l'ancien marchand de fer jura comme un païen qu'il n'y mettrait pas un liard. Et pour cause : les IMalcyrac se trouvaient à demi ruinés.

On répartit cl\ et là les vieux meubles de la ville, et cela parut tout à fait piteux aux invités qui vinrent pendre la crémaillère au château des Andrives.

Les chambres, très-bien peintes et tapissées, quelquefois n'avaient pas de chaises, ou bien c'était la table qui manquait. On \ oyait un pot à l'eau sur le marbre blanc d'une cheminée, ou bien encore le bougeoir reposait sur un vieux fauteuil qui servait de table de nuit. Les fenêtres sans rideaux montraient leurs vitres claii es.

Cependant le salon paraissait moins vide grâce au grand vieux i)iano carré, avec ses supports énormes d'acajou massif, qui remplissait tout un coin. A l'autre bout le canapé,

tout aplali par un long usage, et dont le reps Yert montrait la ficelle de sa trame à ses deux bras. Il y avait au mur la Promenade de Bélisairey portant son casque à la main pour mieux montrer qu'il était aveugle, et aussi' une peinture représentant M. et madame Maleyrac quand ils étaient nouvellement mariés; lui en cravate blanche, elle une rose à la main.

Mais mademoiselle Maleyrac datait ses lettres sur papier rosé du « château des Andrives ».

I! fallut toute l'économie habituelle de madame Maleyrac pour joindre les deux bouts avec les revenus qui leur restaient, et le train de réceptions qu'elle s'obstina à mener. Ces économies portaient naturellement sur le nécessaire. On mangeait mal, on s'habillait de loques quand on était seul, et les domestiques, toujours mauvais parce qu'on les prenait à bas prix, étaient traités comme des

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chiens, peut-être moins bien encore. Aussi ils défilaient comme une procession chez les châtelains des Andrives. Quand ceux-ci eurent épuisé la contrée et qu'il ne resta plus à vingt lieues à la ronde une fille mal famée qui n'eût fait ses huit jours au service des Maleyrac, l'ancienne marchande prit le train et s'en alla, au chef-lieu du déparlement, chercher une servante à l'hospice.

— Précisément, lui dit la Mère supérieure, nous avons en ce moment une fille qui a toutes les qualités d'une bonne domestique. Seulement elle a besoin d'être surveillée.

— Oh! chez moi, répliqua madame Maleyrac, les servantes sont gardées au doigt et à l'œil. Comme je leur dis : Je vous passerai bien des choses; mais i)our la conduite, si l'on vient à broncher, à la porte.

La Révérende Mère baissa plusieurs fois le menton d'un air grave et satisfait. Puis

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elle dit à la Sœur lourière de faire appeler Marie-Eugénie Victoire.

En l'attendant, on débattit le prix; et madame Maleyrac fut très-agréablement surprise d'en être quitte pour cent trente francs par an, ce qui commençait à n'être plus que le salaire des petites bonnes dans la contrée où tout renchérissait. Elle pensa qu'il devait y avoir quelque chose là-dessous. ]Mais pourvu que la fille ne fût pas une voleuse, tant pis du reste, ma foi, puisque aujourd'hui on n'en pouvait plus trouver ni comme cela ni autrement.

Et elle vit approcher Victoire.

D'abord, elle la trouva un peu lourde; mais elle lui parut si soumise avec son air honteux, les yeux baissés, qu'elle fut contente tout de même en réfléchissant qu'elle en ferait ce qu'elle voudrait et la mettrait au pas sans avoir à craindre, de celle-ci, les rebiffades et les insolences.

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— Je veux ])ien vous prendre, sur les recommandations de madame la supérieure, lui dit-elle d'un ton fort noble, avec ce dédain qui marcpie bien la supériorité qu'on a sur de telles petites gens, en même temps qu'une douceur feinte de la voix, naturellement aigre, voulait persuader Victoire de la grande patience et bonté de sa nouvelle maîtresse.

— Mais, ajouta madame Maleyrac, il faut me promettre d'être sage et d'accomplir exactement tous vos devoirs religieux. Je vous apprendrai le service d'une grande maison, et quand vous sortirez de chez moi, vous pourrez vous présenter n'importe où. C'est à considérer, cela, ma fille. Voyons, ôtes-vous décidée à tout faire pour me contenter?

Victoire écoutait, devenant très-rouge, ne comprenant pas bien tout ce qu'on lui demandait. Mais la voix rude et brève de

madame la supérieure la secoua. Elle lui avait dit violemment :

— Répondez donc, et remerciez madame qui veut bien avoir la bonté de se charger de vous.

Victoire balbutia :

— Oui, ma chère mère, je vous remercie bien .

El elle faisait une révérence comme en passant devant l'autel, la tête baissée, honteuse.

— Je vous emmène, dit madanie Maleyrac. La supérieure ajouta, menaçante :

— Et vous m'entendez. Victoire? si vous vous conduisez mal, il est inutile que vous reveniez ici, je ne vous recevrai pas. Vous me comprenez? Je ne vous recevrai pas... Allez!

Madame Maleyrac tenait enfin un sujet qu'elle pourrait dresser et garder. Triomphante, elle l'emmena.

Bien qu'il n'y eût que deux heures de trajet environ pour le retour aux Andrives, tant en chemin de fer qu'en voiture, — la voiture de madame Maleyrac, une espèce de cabriolet d'occasion, qui l'attendait à la gare, — ces deux heures suffirent pour donner à Victoire un avant-goût des travaux forcés auxquels le sort venait de la condamner. Madame IMaloyrac avait commencé par la mettre au courant, disait-elle, des habitudes de la maison et du service qu'elle aurait à faire. Le chapelet s'allongeait interminablement, et Victoire entendait nommer, pour la première fois, des choses dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence. A chaque nouvelle phrase de sa maîtresse, qui débutait par dire : « Ensuite vous ferez cela... » Victoire ouvrait plus grands ses petits yeux effarés, et des sueurs lui coulaient sur la joue, tandis que madame Maleyrac se rengorgeait, satisfaite d'avoir enseigné tant de

choses à une fille qui ne savait « rien de rien », et terminait en disant :

— ]\ïain tenant que vous savez tout ce que vous aurez à faire, j'espère que vous ne m'obligerez pas à vous le répéter.

La vue de la campagne autour des Andrives soulagea un peu la Victoire. Les près, les bois, les champs lui étaient familiers, et elle se rassura en apprenant qu'elle aurait aussi de l'occupation au dehors. Pour cela elle ne craignait personne. On le verrait bien.

On lui fit dételer la voilure, étriller le cheval, frotter les harnais, tirer le foin dans le râtelier; et, derrière ses talons, madame Maleyrac répétait sans cesse :

— Allons, allons, dépêchons-nous; il ne faut pas traîner comme cela. Vous n'êtes pas ici chez des paysans; il faut être leste...

Et Victoire se hâtait.

Vite, on la poussa dans la cuisine. Elle tenait une casserole, on l'appela à grands cris pour défaire les bottines de mademoiselle.

Lorsqu'elle eut rompu tous les boutons dans ses gros doigts malhabiles, elle fut rappelée en bas par des glapissements de fureur : la casserole avait brûlé. Elle dut la récurer, et comme elle avait coutume de torcher les chaudières des paysans, elle défonça net la casserole. Madame Maleyrac ne se connaissait plus.

A table, elle ne sut jamais enlever les assiettes, en les empilant, et passer en même temps l'assiette blanche.

Les fourchettes dégringolaient sur les robes, la sauce coulait, Victoire tremblotait de peur. On lui dit qu'elle avait l'air « mouzon », et que rien n'était désagréable à voir comme une figure renfrognée. Alors elle pensa qu'il fallait rire quand elle faisait une sottise ; mais on l'avertit (ju'clle était une

c( sans cœur », et qu'il ne fallait pas qu'elle prît des airs de se moquer des observations qu'on lui faisait.

^lais, vite, on l'arracha au lavage de ses assiettes pour l'envoyer traire les vaches, faire la paillée aux moutons, cuire aux porcs, fermer la volaille.

Encore toute puante de ces travaux, elle dut grimper dans les chambres, faire les couvertures, et toujours vite, vite, monter un verre d'eau sucrée à monsieur, allumer une flambée chez madame, portée des l)Ougies, trimbaler du haut en bas, trébuchant aux marches, se cognant au mur, essoufflée, assourdie, hébétée, avec, dans les oreilles, les « dépèchez-vous donc » furieux de madame Maleyrac.

Cependant elle revint à sa cuisine, nettoya, frotta, lava, tandis que les chaussures crottées de toute la famille attendaient leur tour.

Alors elle s'assit et prit ses brosses.

Et pendant une heure, elle brossa d'un geste régulier et cadencé qui la faisait s'endormir.

Une petite lampe, dont la mèche avait été soigneusement baissée par madame Maleyrac, éclairait vaguement la Victoire accroupie, avec le va-et-vient de son coude, la somnolence de sa tête, l'écrasement de tout son corps de bête à travail, dans le silence profond de la nuit où, seule, elle veillait.

Quand elle se leva, étirant ses membres, il était minuit. Elle s'en fut coucher dans la mansarde qu'on lui avait montrée, tout en haut, et les pieds nus pour, en passant, n'éveiller personne.

Victoire n'avait pas mangé à sa faim ce soir-là. Elle demeura sans dormir, repensant à tout ce qu'elle venait de faire dans cette fin de journée et qui lui dansait maintenant dans la tête à la rendre malade.

Cela lui faisait un bruit que dominait pourtant la voix de madame Maleyrac. Elle écoutait, croyant l'entendre encore, et cela lui donnait des peurs.

Cependant, elle se disait qu'il fallait s'accoutumer à tous ces ennuis, parce qu'elle était encore bien heureuse qu'on eût voulu la retirer dans une maison honnête, malgré

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« sa faute ». Et puis, elle préférait bien se tuer au travail que de retourner à Thospice, où on lui rappelait sans cesse ce qu'elle avait fait, l'obligeant tous les soirs et tous les matins à en demander pardon à Dieu dans ses prières, et lui faisant des hontes continuelles à propos de ce malheureux enfant.

Ensuite elle se donnait du courage, parce qu'on lui avait promis de lui faire rendre son petit quand elle aurait les moyens de l'élever, et elle se faisait maintenant une joie d'avoir quelqu'un à qui penser et qni lui fût (pichiue chose dans la vie. Elle ne se sentait [)lns seule, comme avant. Aussi, ça l'empêchait d'avoir beaucoup de regret de « son malheur » malgré qu'on lui en dit, parce que, depuis même le premier jour ou Périco l'avait si rudement embrassée, elle avait pris à vivre un plaisir qu'elle n'aurait jamais connu sans cela.

Maintenant elle avait des pensées, et ça

l'occupait pendant ses fatigues : elle en souffrait moins.

Lorsqu'elle descendit le matin, sur les cinq heures, madame Maleyrac lui demanda si elle avait attendu qu'on lui montât un chocolat avant de se lever.

Victoire ne comprenait pas : elle répondit « non )) avec candeur. Mais madame Maleyrac l'appela « insolente », et la menaça incontinent de la renvoyer à la supérieure si elle continuait à se conduire aussi mal.

Victoire éclata en larmes, ce qui radoucit beaucoup madame Maleyrac, car cela témoignait du désir de ne pas la quitter, et ce cas était assez rare pour qu'elle en fût attendrie.

La journée ne s'en passa pas moins rudement pour cela ; mais Victoire était résignée.

Au bout d'un temps, elle était accoutumée au train bizarre qu'on menait au château des Andrives.

Tantôt elle courait parles terres, les pieds

EUS, bècliaiit, semant, raclant; ou bien elle faisait des herbes, coupait des bruyères, traînait les fumiers.

Tantôt, si quelque visite survenait, elle se fagotait jusque sous les bras dans un tablier blanc et venait passer un plateau de siropsou de liqueurs, quelquefois les mains encroûtées de terre sèche et sous ses jupes boueuses ses pieds noirs dont les orteils passaient.

Toujours maladroite à ce genre deservice, Victoire butait ou versait quelque chose, et madame Maleyrac, alors, s'exclamait, les yeux aux ciel, avec des mines distinguées, se faisant plaindre d'être si malheureuse à ne pouvoir dresser une fdle pour la servir convenablement.

IMais, en dedans, elle n'eût pas changé la Victoire pour n'importe quelle autre, car elle lui faisait le travail de deux serviteurs, sans compter le sien dans la maison, et rien ne chômait.

Il est vrai qu'à ce régime, Victoire s'était efflanquée. Elle jeûnait et elle trimait, dormant à peine cinq heures par nuit. Mais elle passait de bons moments tout de môme quand on l'envoyait travailler dehors. Madame ùMaleyrac ne pouvait l'y suivre, et c'était un soulagem.cnt.

Ensuite elle s'y rencontrait toujours avec des gens comme elle, des paysans, des ouvriers de la terre, et elle retrouvait là un milieu familier où elle se détendait. Les gros rires .partaient, avec les plaisanteries salées. On se bourrait du poing aux épaules, on mangeait ensemble, assis par terre, les genoux hauts, la mâchoire lente, la pointe du couteau auK dents. Il y avait parfois des garçons, et l'on parlait d'amourettes.

Il arriva que l'un d'eux fut séduit par les bras robustes et vaillants de la Yictoire, et lui dit gauchement que, si elle voulait, on pourrait bien quelque jour leur faire la noce.

Victoire avait pleuré de plaisir. Et malgré que l'alTaire traînât à cause des travaux cjui pressaient, on en reparlait encore comme d'une chose à faire dès qu'on le pourrait.

Aussi la Victoire n'était jamais à commander quand il lui fallait aller aux champs. Elle partait toute la première et revenait après les autres.

Un jour qu'on faisait les foins, Victoire fanait, retournant à grande fourchée et l'éparpillant ensuite, l'herbe encore verte, que le soleil séchait, dégageant ses parfums. Sa paillole sur la tête, les bras nus et roux, elle ï-e démenait comme toujours, courant d'un tas à l'autre et piquant sa fourche.

On l'appela d'une voix claire. Elle aperçut, au bord du pré, mademoiselle Élise qui lui faisait de grands gestes avec le disque rouge de son ombrelle. Victoire accourut, c'était une mauvaise nouvelle. 11 lui fallait tout planter là pour retourner à la maison faire la

cuisine à la compagnie qui venait d'arriver.

— Et vite, vite, répétait, après sa mère, mademoiselle Élise. Dépêchez-vous. Victoire se hâta, très-malheureuse au fond et suant d'angoisses à la pensée des tribulations qui l'attendaient.

En effet, elle ne fut pas en vue du château qu'elle trouva madame Maleyrac rouge de colère, les yeux hors de la tète, et qui l'invectiva. Il fallait donc la croix et la bannière pour la faire suivre, celle-là? Jamais pressée, quand bien même le feu serait à la maison.

Et la dame se hâtait, allant devant la Victoire, comme si elle la traînait, et clochant d'un pied sur l'autre dans les bottines percées et éculées qu'elle n'avait pas eu le temps de remplacer. Sous sa robe de soie passaient les filoclies d'une sale jupe de couleur. Mais elle tenait à la main la chaîne d'or d'un lorgnon qu'elle se portait aux yeux

d'un air imperlinent lorsqu'il y avait du monde.

En trottant, elle racontait le menu à Victoire abasourdie. Il fallait saigner promptement deux canards, trois poulets, étoudcr un couple de pigeons, éplucher les légumes, mettre la broche, tourner une crème...

C'était la tête de Victoire qui tournait. Elle ouvrait la bouche et tordait l'angle de son tablier en se déhanchant, essoufflée, derrière la dame sèche et maigre qui toujours racontait en courant. On ferait une compote et puis des beignets, et l'on irait au bourg chercher la salade.

— Qui ça, madame? s'écria, malgré tout son respect. Victoire épouvantée.

— M. le curé, répondit furieusement madame Maleyrac. Il faudra peut-être que je vous donne un valet pour faire votre service, fainéante! Mais voyez-la donc plantée comme une borne! Est-ce que vous

attendez que les poulets viennent s'embrocher tout seuls, ou que les canards vous portent leur tête à couper. Voulez-vous bien courir, grosse bête...

Et Victoire reprit sa galopée autour de la cour, criant :

— Petits, petits, petits, té, té!...

Et ceux qu'elle empoignait, elle les fourrait dans sa jupe troussée, beuglant et battant des ailes, car elle les meurtrissait dans ses grosses mains affolées.

Quand elle eut saigné, tordu, étranglé à peu près son compte, elle s'accroupit en un coin de la cour pour éplumer toute celte volaille encore pantelante. Mais le temps piessait trop pour qu'elle s'attardât à l'achever. Et elle tirait, tirait, arrachait les plumes dorées, blanches ou bleues qui voletaient autour d'elle, et le fin duvet roux qui se collait à ses doigts sanglants.

Voilà qu'elle vit venir de son côté, mar-

chant à petits pas, les yeux baissés, l'ombrelle renversée surTépauIe, mademoiselleÉlise, en compagnie d'un jeune homme qui lui disait quelque chose à voix douce, en souriant.

Derrière, à quelques pas, suivaient deux dames, dont madame ^laleyrac, et, plus loin encore, un groupe d'hommes. Cette procession marchait avec un air de solennité attendrie.

Victoire se rappela des choses qu'on avait dites à table, ces jours passés, pendant qu'elle servait, et, tout de suite, elle devina qu'il s'agissait desaccordailles de mademoiselle Élise. La noce devait suivre bientôt.

Cette pensée fit une joie à Victoire, car elle voyait un bonheur dans le mariage. El comme elle était bonne fille, elle se réjouissait de ce bonheur (lui arrivait à mademoiselle, en même temps qu'elle songeait au sien qui ne tarderait guère, après la levée des récoltes.

Elle arracha ses plumes, à pleins poings, tout excitée par cette joie . Mademoiselle Élise, en passant, coula ses regards brillants et un peu fiers sur la servante; puis elle s'arrêta net, faisant un grand cri.

— î\lamanl maman!... Victoire plume un canard qui n'est pas mort... Quelle horreur! Mais tuez-le donc, mauvaise fille, vous voyez bien qu'il remue les ailes... C'est afTreux, le cœur me tourne...

Le fiancé soutint Élise toute pâle qui s'évanouissait.

IMadame IMaleyrac avait bondi, et elle beuglait des injures à Victoire, les poings en avant. Tandis que celle-ci tordait la bête entre ses genoux, pour l'empêcher de bouger, et lui arrachait son duvet si vite qu'elle pouvait, en répondant très-calme :

— Eh bien! eh bien! qu'est-ce que ça fait? Il mourra bien tantôt dans la casserole.

Toute la compagnie s'était groupée autour

d'elle, et on raposlrophait durement avec des gestes indignés. Victoire n'y comprenait rien, honteuse seulement de ce monde qui la regardait.

Puis la promenade recommença, agitée par cet événement, et Victoire entendait des voix apitoyées qui plaignaient les pauvres bêtes sans défense, que ces misérables servantes martyrisaient. Mais ces filles n'avaient ni cœur, ni entrailles : des brûles. Il fallait les voir le couteau à la main : elles riaient'. Madame Maleyrac racontait en gémissant que la Victoire avait saigné un porc, toute seule, sans la moindre émotion. El quelqu'un ajouta :

— Remarquez que ce sont presque toujours les servantes de la campagne qui tuent leurs enfants. L'habitude a détruit leur sensibilité. Ces filles sont très-dangereuses. Madame Maleyrac confessa que la Victoire, avec ses cheveux rouges, ses petits yeux

sournois et sa grosse insensibilité de béte, lui faisait peur.

Et la Victoire, qui écoulait tant qu'elle pouvait, écrasa sous son pied nu un poulet qui se débattait d'une aile demi-brisée; et elle se dit, haussant Tépaule :

— Faut bien que quelqu'un le fasse, pourtant!

Quelques jours plus tard, on mariait Élise. La noce se fit aux Andrives. On était à la fin de juin. Les parents et amis des deux familles s'étaient abattus sur le logis des Maleyrac comme une compagnie de sauterelles. Il en était venu pendant deux jours tant et plus, si bien qu'on ne savait maintenant où les loger.

On avait couvert do draps une étalée de foin dans les greniers, etles jeunes gens couchaient là, non pour dormir, mais pour s'amuser à faire cent sottises niaises et bruyantes qui emplissaient la maison de vacarme.

Toute la nuit, cela buvait et mangeait, et fumait, et chantait, tandis que toutes les chambres eu dortoir étaient occupées par les dames et les fillettes que ce train de noce émouslillait. On avait chassé Victoire de sa mansarde pour en faire un cabinet de toilette. Elle porta ses couvertures dans une élable, sur un tas de paille fraîche où elle s'en venait dormir une heure ou deux par nuit, quand elle avait le temps.

Malgré le train d'enfer qu'il lui fallait mener à celte occasion, la Victoire se divertissait comme pas une, et jamais de sa vie elle n'avait tant ri. C'est qu'on lui avait donné des aides, d'abord, et parmi ceux-ci, le garçon de ferme (jui lui [)arlait [)0ur l'épouser. Volontiers, il trôlait autour des jupes de Victoire, soi-disant pour l'aider, et elle en crevait d'aise. Sa figure grêlée riait par tous les trous. Ensuite on s'occupait d'elle comme jamais elle ne l'avait vu. Cette jeunesse du

grenier à foin la pourcliassait, un peu fort quelquefois, et les uns l'attrapaient derrière une porte pour l'embrasser ou bousculer son corsage et ses hanches qu'elle sauvait à grande bourrade, mais en s' esclaffant, tout enflammée d'un plaisir de femme attaquée qui lui donnait des sensations nouvelles et joliment plaisantes.

L'un des frères du marié, surtout, un soldat, un dragon, avec des galons sur sa veste et une grande queue de cheval qui lui trimballait sur le cou, pendant au bout d'un casque d'or.

Dés qu'elle voyait venir ces jambes rouges, lestes, qui lui couraient après, elle en perdait le souffle, tant cet être nouveau et brillant l'émerveillait. Pourtant elle secouait ses bras et se faisait lâcher, se fâchant même parce qu'avec lui elle n'était pas la plus forte, et qu'il lui restait comme une angoisse de la brutalité formidable de l'homme. Lui, frisant

sa courte moustache blonde, lui disait des mots galants avec des airs penchés et des soupirs et des yeux qui flambaient.

Au fond, la Victoire élait flattée de sa conquête. N'était peut-être le paysan, qu'elle aimait comme son promis, se fùt-elle désarmée pour le beau dragon au casque d'or qui parlait si bien.

Tout ça lui donnait de l'occupation pendant ces deux ou trois journées autant pour le moins que le service de madame jMaleyrac ; mais, comme elle en semblait devenir plus leste, son service n'en soufl"rit point, au contraire.

Cependant, le jour des noces. Victoire était presque cassée de fatigue. Elle disait que les bras lui tombaient, et (juc les jambes lui rentraient dans le corps.

On l'avait habillée de neuf; elle parut superbe. Sous son bonnet de tulle blanc, les mèches fauves de ses cheveux, plantés droits

sur le front et les tempes, s'échappaient vigoureuses en tourbillonnements épais et rudes. Son visage lavé, et comme poudré par les taches rousses de sa peau laiteuse, était frais et gai.

Après le souper des maîtres, vers minuit, lorsqu'elle s'attabla, en ses atours, avec tout ce qui était du service, elle parut une personne d'importance, d'autant mieux qu'elle servait et ordonnait tout comme étant de la maison. Le garçon de ferme la regardait de plus en plus fort à mesure qu'il buvait et que la Victoire se montait la tête ellemême, à tant manger et boire, pour faire la noce. Elle aussi reluquait ses amoureux et se sentait tout autre à être enfin considérée et prisée pour ce qu'elle valait.

Elle pensait tout le temps à son prochain mariage, et ces idées la rendaient comme un peu folle, la faisant rire, avec des sueurs et des petits frissons de sa chair robuste.

Tantôt, ellese voyait marcher, toute roide, à grandes enjambées, en tête du cortège de ses invités, avec sa robe neuve, son châle de cachemireà dessins jaunes, son bonnet bhmc à rubans de satin, et le bras passé sous celui du « novié » en veste longue, tandis que le violoneux jouerait des airs gais en ouvrant la marche.

D'autres fois, quand un coup de vin pur lui piquait les yeux, elle avait d'autres pensées, et elle s'en allait sur le dos de ?a chaise en criant de rire, comme si on la chatouillait.

Et tout autour de la grande table de cuisine, éclairée par des chandelles de suif aux mèches fumantes, c'était un tapage de grosses voix rudes et de criaiilcriesde tilles (pii montaient dans la fumée des plais et l'odeur vineuse, et la buée de ces souffles chauds, épais, aux senteurs violentes et comme saturées d'épiecs.

Une fois le beau dragon vint faire le tour des chaises en fumant son cigare.

Puis il revint encore portant sous ses deux bras des bouteilles coiffées d'argent, dont il fit éclater les bouchons à Toreille des femmes épeurées. C'était du Champagne. Il versa luimême une pleine verrée à la A' ictoire, qui l'avala d'un trait. Elle en demeura étourdie, la cervelle détraquée, les paupières baltantes.

Le soldat s'appuyait à sa chaise, lui touchant le dos de son corps dont la chaleur l'engourdissait dans un plaisir inconscient.

Tout à coup, madame Maleyrac apparut dans sa superbe toilette de satin clair, si impérieuse et imposante que le silence se fit comme par miracle.

Elle déclara de haut qu'il était temps que cette orgie prît fin. En même temps son œil irrité courait par la table, où l'on avait

dévoré des restes dont toute la famille eût vécu pendant une semaine.

Les paysans reculèrent leur chaise en baissant la tête. La Yicloire fit le geste de se lever, mais ses jambes, molles, pliaient.

Alors le dragon demanda plaisamment si la mariée était couchée. Et malgré le respect, tous les rires s'échappèrent avec des mots çà et là qui chassèrent madame Maleyrac indignée.

Cependant les gens s'en allaient par groupes, tirant vers les granges pour s'y arranger jusqu'au jour.

Victoire essaya de mettre de l'ordre. Mais elle dut y renoncer.

La table tournait, et tout autour d'elle remuait, lui échappant des mains, tandis qu'elle baillait largement, les yeux déjà fermés par un sommeil invincible.

Elle fit un mouvement insouciant de ses épaules et prit sa lanterne pour s'en aller

coucher. Tant pis, on verrait demain, elle n'en pouvait plus. Et rasant le mur, où elle se cognait, elle vint à l'étable, posa sa lumière sur une poutre en saillie, dégrafa ses jupes; puis, toute lourde, elle se jeta sur la paille, avec déjà un ronflement de sa poitrine nue.

A ce moment, la porte de Tétable céda à une pression de genoux du dragon qui la guettait. Par l'ouverture, le ciel très-noir et tout brillant d'étoiles entra, avec une bouffée d'air frais et l'odeur douce de la nuit parfumée des champs. Le dragon, suffoqué par les senteurs nauséabondes des brebis suantes dans leur laine et vautrées dans leur paillée, laissa la porte ouverte.

Dans le silence qui s'était fait autour de la masure endormie, il entendait pépier vaguement les oiseaux et le rossignol vocaliser au loin dans les arbres.

La Victoire dormait dans ses cheveux

rouges. Sa bouche gourmande était ouverte; elle avait un souille rude qui remuait autour de sa tcte les dentelles grises des toiles immenses que les araignées tendaient.

Le dragon Téveilla. Elle fit un rire en le poussant mollement. Elle ne voulait pas, non...

JMais sa sensualité de bête échaufFée la faisait se livrer, malgré sa volonté, peut-être avec le grognement heureux d'un appétit robuste enfin satisfait.

Lorsque Victoire s'aperçut qu'elle était grosse encore une fois, une stiqoeur lui vint. Elle n'y comprenait rien, bien qu'elle eût gardé dans l'esprit, depuis la noce de mademoiselle, comme le souvenir d'une faute énorme qu'elle aurait à moitié rêvé d'avoir commise.

C'était donc vrai. Elle était retombée en plein malheur, comme autrefois, chez les Jameau, au village du Grand-Change. Il allait falloir recommencer à souffrir tout bas en serrant à les crever ses flancs robustes qui, tous les jours, gonflaient. Oui, mais ensuite, bientôt, quand ça se verrait?

Et elle avait des heures d'hébétement, le regard vague, fixé devant elle, dans l'innuobilité de tout son corps et l'oubli du travail commencé. Puis elle se remettait subitement à l'ouvrage, dans des à-coup de fureur : contre qui? Elle n'en savait rien. C'était le malheur qui la poursuivait. Et elle levait, et elle rabaissait le bigot ou la pioche, faisant des entailles énormes dans la terre, comme si, à force de la creuser, (oujours plus bas, elle allait y cacher sa faute.

D'autres fois, elle pleurait, non pas de honte encore, mais parce qu'elle avait dii refuser son promis, le premier, le seul homme qui eût voulu d'elle pour femme.

Et il s'en était allé, bien triste. Même il s'était dégoûté de la terre, maintenant qu'il ne comptait plus sur les deux bras de Victoire pour l'aider à la retourner, et il s'était fait soldat.

Elle pensait comme ils auraient été heu-

reux ensemble, dans une de ces petites maisons basses, au ras des champs, avec des étables autour, et des bêtes qui leur auraient appartenu et de la belle récolte qu'ils auraient ramassée, pour eux, non pour les autres, celte fois. Comme elle aurait trimé, avec son homme auprès d'elle; et comme c'eut été bon, cette vie-là, au plein soleil!

Et voilà que son ventre montait, montait. Bientôt elle ne pourrait plus le cacher, et on allait la jeter à la porte, comme la Jameau, en lui criant des injures.

Eh bien, où irait-elle, puisqu'on ne voulait plus la recevoir à l'hospice? D'ailleurs, elle n'oserait jamais s'y représenter . Et, du même coup, elle perdait son enfant, un petit qui venait d'avoir ses deux ans et qu'on avait promis de lui rendre si elle se conduisait bien.

Elle s'était bien conduite, cependant, elle avait fait tout ce qu'elle avait pu pour que l'on fût content d'elle et que Ton n'eût rien

à dire sur sa sagesse. Jamais elle ne s'était laissée embrasser par les garçons, parce qu'elle se rappelait comme ça la rendait toute bête et plus molle qu'une guenille. Elle l'avait même bourré de coups de poing toute la journée de la noce, ce beau dragon qui lui disait dans l'oreille des choses si douces, qu'elle en avait l'estomac retourné comme si elle allait faire une maladie. Et puis le soir... elle ne savait plus. Mais ce n'était pas sa faute.

Elle lui avait bien dit qu'elle ne voulait pas! Maintenant, tout le malheur était pour elle.

Et en remuant ces idées dans sa tête, Victoire pensait (quelquefois à ce beau dragon, si (cadre, qui lui viendrait en aide, peut-être, si elle [)ouvait lui dire.

Dans son isolement absolu de tout être humain qui prît pitié d'elle, celui-ci lui revenait de plus en plus à la pensée, comme un unique espoir.

Victoire en avait encore pour trois mois avant ses couches; mais déjà sa grossesse apparaissait. Et madame Maleyrac, qui n'avait aucune raison de la soupçonner, l'accusait d'en prendre trop à son aise avec la nourriture et les loisirs. Décidément celte fille engraissait. Et ce fait inouï chez elle lui donnait quelque orgueil; elle en tiraitgloire, et appelait souvent l'attention des gens sur cette grosse gourmande de Victoire qui la ruinait à remplir son ventre immense.

Victoire, devenue sournoise, surprenait bien parfois des regards singuliers que ces remarques attiraient sur elle. JMais elle feignait d'en rire, et si niaisement, que les soupçons se détournaient.

Cependant elle avait fini par arranger quelques idées dans sa pauvre cervelle étroite, et qui prirent, après bien des efforts, la forme d'un projet. Elle persuada madame Maleyrac qu'il lui serait facile de réaliser une

102 VICTOIRE LA RUUGE.

économie en l'envoyant elle-même à la ville porter les provisions d'œufs et de légumes qu'elle envoyait chaque semaine, par le chemin de fer, à sa fille, mariée et installée à Ribérac. Madame Maleyrac sauta sur celte idée, qui, malgré tout, ne lui serait pas venue, car il s'agissait pour Victoire de faire ses vingt-cinq kilomètres, aller et retour, dans la môme journée. Et Victoire affirmait qu'elle ferait quand même, avant de partir, et le soir, au retour, tout le travail de la maison, comme si de rien n'était.

Le jour suivant, Victoire était en route, chargée comme un mulet, un panier à chaque bras, un troisième sur la tête bien d'aplomb dans le creux d'un torchon roulé en couronne et lui meurtrissant le front. Mais elle ne sentait rien et elle trottait, le ventre lourd, les pieds nus, ses sabots pendus à sa cotte par une ficelle.

C'était en janvier; la route était sèche.

poudrée de blanc par le grésil; le soleil pâle n'échauffait point l'air, mais il rendait moins âpre le coup de fouet qui cinglait en plein le visage rouge de la Victoire, dans la rapidité de sa course. Elle soufflait d'un souffle énorme, qui s'échappait en buée blanche au devant de sa bouche, et les gens qui passaient disaient, la voyant aller ainsi :

— Une rude fille tout de même!

Elle mit deux heures pour arriver où il lui en fallait bien trois, chargée comme elle l'était. Mais elle fit une pause dans la cuisine de mademoiselle Maleyrac, et, avec son air de grosse bête, elle se fit dire ce qu'elle voulait savoir : le beau dragon, le frère du marié était en garnison à Versailles.

— C'élait-il loin, Versailles?

Elle amusa beaucoup en demandant combien de jours il lui faudrait pour y aller à pied.

Puis elle sortit par la ville, après avoir

chaussé ses bas et ses sabots, et rattaché proprement son fichu sur ses cheveux rouges et drus qui passaient frisottant au ras des yeux. Elle cherchait un bureau de placement.

Au coin de la place du Marché, elle demeura plantée devant une enseigne qu'elle épelait avec de rudes efforts de mémoire, car, depuis l'hospice, elle n'avait jamais regardé dans un livre. Et il fallait qu'elle fût poussée par une surexcitation qui lui élargissait, pour ainsi dire, ses facultés de voir et de comprendre, pour arriver à déchiffrer toute seulel'adressequ'elle cherchait. C'était bien là.

Elle tourna le bouton de laporle, timidement, dans la crainte qu'il y eût beaucoup de gens devant lesquels il lui aurait fallu parler. Mais le bureau était vide. Et elle s'assit, soulagée, les pieds tirés vers le poêle, reposant enfin ses flancs qui semblaient lui tomber, et ne tenir à elle que par des fils tendus douloureusement.

L'agent la regardait, se frottant les mains en songeant à quelle cliente pi'ivilégiée il pourrait adresser cette gaillarde si bien bâtie pour le travail, et de figure honnête.

— Monsieur, dit-elle, avez-vous une place pour Versailles?

— Hein! vous dites? Versailles!

— Oui, monsieur.

— Ah! bien! Je voudrais vous y voir! i\Iais les voilà toutes : Paris, Versailles! Dès qu'elles savent tourner une omelette, il faut qu'elles filent, et plus personne pour la province et la campagne, rien de propre, rien! Voyons, ce n'est pas sérieux. Je vais vous envoyer dans une maison où vous aurez d'aussi bon gages qu'à Paris, ainsi! Vous avez des certificats?

Victoire rougit brusquement : elle n'avait pas pensé aux certificats.

Honteuse, elle baissa la tête.

— Hé! hé! reprit le placier, il paraît qu'il

y a quelque anguille sous roche. Ah! nous voulons aller à Versailles et nous n'avons pas de certificats. Hum!... Enfin, nous pourrons peut-être arranger cela, si vous êtes gentille. Tenez, ça vous coûtera vingt francs, mais nous vous placerons tout de même; et une bonne place, encore. Je répondrai pour vous. Cela va-t-il?

— Je vas vous dire, fit tout à coup la Victoire, en relevant un coin de son tablier qu'elle se mit à rouler dans ses doigts, c'est pas pour changer de place. Mon Dieu, c'est tout pareil, au bout du compte; mais c'est parce qu'à Versailles il y a, il y a...

— Votre amoureux, hein?

Victoire était pourpre, et ses yeux, qui avaient bonne envie de pleurer, clignotaient. Mais elle fit « oui » avec sa tête.

— Et qu'est-ce (]u'il fait, votre galant?

— Il est dragon.

— Tiens! tiens!

Et puis, tout à coup, le placier devint sévère.

— Ce n'est pas propre' du tout, ma fille, ce que vous voulez faire là. Suivre un amoureux, un soldat, un dragon!... Fi! Ce n'est pas moi qui vous prêterai les mains. IMais si vous voulez être sage et vous placer ici, je. ..

Victoire éclata, se bouchant les yeux de son tablier.

— Mais je vous dis qu'il faut que je le voie, il le faut!...

Le placier interloqué murmura :

— Ah! alors, écrivez-lui.

— Je sais pas écrire .

L'homme pensa qu'il pourrait rattraper d'une autre façon le louis qu'il avait voulu gagner avec elle. Tout de suite il dit :

— Mais c'est mon métier, moi, d'écrire pour les gens qui ne le savent pas. Voulezvous que je fasse votre lettre?

— Vrai, dit-elle, s'arrêtant net de pleurer.

Et... vous ne direz à personne ce que je meltrai dedans?

— A personne. Le secret professionnel, prononça gravement le placier.

Elle ne comprit pas, mais cette gravité lui donna confiance.

— Combien c'est-il? dit-elle, fouillant sa poche.

— Vingt francs, parce que c'est vous.

— Merci bien, monsieur.

Et elle compta pièce à pièce la somme demandée.

Lui avait tiré une feuille de papier à lettre, qu'il étalait soigneusement avec sa main, comme une chose précieuse; il fit plier le bout de sa plume sur son ongle ; puis toute chose étant en état, il se retourna vers Victoire qui suivait ces préparatifs d'un air d'étonnement respectueux, et lui dit :

— Voulez-vous dicter?

— S'il vous plaît, monsieur?

— Dites ce que vous voulez faire savoir à votre dragon, et je l'écrirai.

— Ali!...

Elle demeura pensive, embarrassée.

Enfin, elle se remua sur sa cliaise, et, les mains jointes, regardant fixement le bout de ses sabots collés au poêle, elle dicta, faisant des pauses, quand elle éprouvait trop de honte à continuer et que sa gorge se serrait :

« C'est pour vous faire assavoir qu'un grand malheur m'est arrivé. Vous aurez la bonté de me venir en aide, parce que vous savez bien que ce n'est pas de ma faute. — Tout de même j'en ai bien du chagrin, à cause que personne ne voudra me croire, et que madame Maleyrac va mejeter à la porte. Alors où j'irai, s'il vous plaît? — Si c'était un effet de votre bonté d'avoir pitié de moi, je vous serais bien reconnaissante, malgré que sans vous ça ne serait pas arrivé. Je vous fais écrire cette lettre pour vous appiendre que

je suis grosse, depuis la noce de mademoiselle, (\ue vous vous souvenez bien. Je suis une pauvre fille sans père ni mère, que même je viens de Thospice et que je n'ai personne au monde qui voudra me retirer, et que je vais me trouver dehors bientôt, moi et mon enfant. — J'ai souvenance de vos bonnes paroles, et j'ai prié le bon Dieu pour qu'il vous dise de pas me laisser sans secours, comme quoi, par votre faute, je pourrais m'en aller mourir comme un cliien, toute seule au coin d'un bois. Je vous prie de me faiie réponse chez madame ^laleyrac, aux Andrives, où je suis, en vous attendant, votre servante.

« Map.ik-Elgénie-Victoire. n

— Quelle adresse? demanda le placier qui avait écrit avec un grand bruit de plume et rayé toute sa page de majuscules énormes. Victoire, penchée maintenant, regardait at-

tentivemenl tous ces hiéroglyphes qui représentaient ce qu'elle avait dit, et l'on eût cru qu'elle essayait de lire, tandis que, seul, le mystère de ces lettres l'effarait. Lorsque l'enveloppe fut fermée, elle dicta : « Monsieur, monsieur Jules Pauliac, dragon, à Versailles. »

— Quel régiment?

— Je sais pas, monsieur.

Elle prenait un air inquiet :

— Faudrait peut-être le savoir?

— Oh ! ce n'est pas nécessaire, répondit vivementle placier, qui tenait à se débarrasser d'elle, maintenant qu'il avait gagné ses vingt francs. Voici la lettre, mettez un timbre, et à la poste. Bonjour, ma fille, à votre service, une autre fois.

— Bien obligée, monsieur.

Elle demanda du papier pour envelopper sa lettre qu'elle voulait envoyer très-propre, et elle sortit, en faisant une révérence pro-

fonde, comme elle en faisait au couvent.

Elle ne sentait plus sa fatigue, à présent qu'elle emportait sa lettre cachée sous son fichu, comme une relique dont le pouvoir mystérieux allait sûrement lui sauver la vie.

Des idées lui arrivaient coup sur coup dans son pauvre esprit si extraordinairement tendu. Elle se racontait des histoires sur la façon dont le dragon allait s'y prendre pour la tirer de peine. Jamais elle n'avait tant pensé, et cela lui faisait bourdonner les oreilles comme si on lui secouait dans la tête une volée de cloches.

Elle s'en revint aux Andrives, ses paniers vides enfilés dans le même bras jusqu'à l'épaule, les mains croisées sur son ventre, tapant rude et vite ses lourds sabots sur la terre sèche où le grésil revenait comme une poudrée de diamant.

En la voyant arriver, madame ^laleyrac ne put s'empêcher de dire :

- Déjà!

— Oui bien, répondit gaiement la Victoire.

Et la courageuse fille, dont les flancs battaient sous la secouée de l'enfant robuste comme elle, s'en alla, sans repos, trimbaler par la grange et par les étables, jouant des muscles et abattant à pleins poings sa rude besogne de chaque jour.

Au bout d'un mois, le dragon n'avait pas répondu. Victoire pensait que, sans doute, Versailles élait très-loin, et qu'il fallait un bon temps pour en recevoir les lettres. Cependant elle recommençait à s'afToler, dans la peur que la réponse n'arrivât trop lard.

Chaque matin, maintenant, à l'heure du facteur, elle tournait autour de la maison pour le voir venir par la montée du chemin.

Et dès qu'elle l'entrevoyait, sous le clair des arbres nus, avec, sur l'épaule, un cabas enfilé dans un bâton, son sac en travers, sa

blouse bleue qui passait sous le burnous jauni par les pluies, et sa grosse canne en bois noué qui frappait les pierres à la cadence régulière et pressée de sa marche, la Victoire devenait pâle, avec un étranglement qui lui arrêtait le souffle. Malgré ça, elle s'arrangeait pour lui venir au-devant sans qu'on la vît de la maison, et elle lui répétait :

— C'est-il pour aujourd'hui que vous me donnerez quelque chose?

— Non, pas encore, mademoiselle Victoire. Il n'y a que le journal de madame Maleyrac.

Elle s'efforçait de rire en disant :

— C'est pour demain.

Mais elle s'en allait les jambes cassées. Un jour, après six semaines d'attente, elle demanda au facteur :

— Combien ça met de temps, une letlre, pour aller à Versailles?

Il répondit :

— Deux jours.

— Deux jours!

Elle demeura plantée, la bouche ouverte, n'y voyant plus clair.

Deux jours! Mais alors le dragon ne répondrait pas!

Depuis qu'elle s'était accrochée à cet espoir, elle avait sans cesse devant les yeux et dans la pensée le beau soldat qui avait causé son malheur.

Elle s'était accoutumée à l'attendre, à songer à lui, comme à un véritable amoureux qui lui aurait promis le retour. Il n'y avait plus que lui dans sa vie, lui, le père de cet enfant qui lui sautait dans la poitrine. Elle ne lui en voulait pas, elle s'était mise à l'aimer.

Quand tout le monde était couché, le soir, elle entrait dans le salon, doucement, avec sa lampe de cuisine à la mèche basse

et fumeiii>e qu'elle posait sur un coin de la table. El, clans Talbura de madame Malcyrac, elle chercliait le portrait du dragon. Il éiah là, campé sur une jambe, l'autre en avant, avec sa botte (jui lui montait au genou, la taille fine, le buste bombé, la tète de côté comme pour affiler son regard qui était galant et moqueur avec une pointe de tendresse. Et son casque le haussait, tandis que la crinière noire qui pendait lui faisait comme une longue chevelure sur les épaules. Il était beau et charmant, et Victoire demeurait des heures parfois à soupirer devant lui, tout attendrie et se souvenant.

Le ventre énorme, la gorge débordante, malpropre et ébourifïée sous son fichu de couleur déteint, avec ses petits yeux doux et sa grosse bouche gourmande, elle eût été grotesque à soupirer devant le dragon beau et fin, n'étaient sa pâleur de mèie et ses larmes de fille abandonnée.

Pourtant elle pensait quelquefois qu'il n'était pas possible qu'il fût demeuré insensible s'il avait lu sa lettre.

Alors elle cherchait des raisons pour l'excuser et pour espérer encore. Un soldat, il était peut-être à la guerre! Est-ce qu'elle savait? Sa pensée travailla sur un autre objet. Maintenant elle écoutait ce que M. Maleyrac lisait tout haut, tous les matins après son déjeuner, dans le journal de madame Maleyrac. C'était le sien parce qu'elle s'y était abonnée pour le feuilleton, un drame horrible, où l'on racontait comment des gens très-adroils volent, tuent, empoisonnent, violent et assassinent, le tout avec des ruses très-intéressantes pour échapper à la justice et à la loi. Cette lecture édifiante, madame 3Ialeyrac l'absorbait dès son lever, tandis qu'elle prenait son café, les pieds sur une chaufferette.

Et quand on venait à table pour le

120 VlCTOIPxE LA ROUGE.

déjeuner de midi, madame Maleyrac brandissait fiévreusement son journal que M. Maleyrac attendait, ses lunettes sur le nez. Mais elle ne le lâchait pas qu'elle n'eût raconté tout le feuiilelon avec des gestes tragiques, et multipliant, pour l'efTel, le nombre des victimes ce matin-là égorgées, à la grande peur de Victoire, qui pensait que tout cela était arrivé, puisque c'était écrit, et qui s'en allait en murmurant dos :

— Las! mon Dieu! Y a-t-il des gens qui valent pas grand'chose!

Enfin, M. iMaleyrac attrapait la feuille, et, à son tour, il faisait la lecture des articles politiques.

Jusque-là, Victoire n'y comprenait rien, n'écoutait pas. Maintenant, les mots de soldat, guerre, canon, lui revenaient dans la tête, et elle se disait qu'en s'elTorçant de comprendre, elle arriverait peut-être à avoir des nouvelles de son dragon.

Madame Maleyrac eût été bien surprise si elle avait pu voir sa servante, l'oreille collée à la porte, écoutant gravement la lecture du journal.

Le sens continuait à lui échapper absolument, et malgré tous ses efforts. Cela môme lui faisait l'effet d'une langue inconnue. Seuls les mots de guerre, canon, soldat, qui revenaient de temps à autre, comme il est d'usage dans tout article politique bien compris, afin de caresser le chauvinisme du lecteur, ou de lui donner la petite mort s'il est poltron, ces mots seuls lui étaient clairs et signifiaient pour elle que son dragon faisait la guerre, et c'est pourquoi il ne répondait pas. Parfois aussi le njot de « paix » revenait dans les lectures de M. Maleyrac, et Victoire en reprenait courage. Elle pensait pendant toute la journée à sa lettre, qu'il allait enfin trouver au retour de la guerre et à laquelle il répondrait.

Et les jours alteinaient ainsi pour elle. Mais c'élaient les plus mauvais qui revenaient le plus souvent, car le temps passait. Et Victoire, sanglée dans ses cottes, bridée dans son corsage, étouCfait et s'éreintait à porter, en le cachant, un ventre énorme qui grossissait toujours. Elle avait imaginé d'être enrhumée pour se tenir empaquetée, et elle faisait la malade, s'asseyant vite dans ses jupes dès qu'une personne étrangère à la maison la regardait.

En même temps, elle pensait : Le temps apprcclie, encore huit jours peut-être, et si « lui » n'est pas revenu, qu'est-ce que je vais faire?

Avec cela que le mois de mars finissait, on faisait les pommes de terre, on semait les petits pois et les fèves de marais. Et c'était Victoire qui faisait les trous, les sillons, la ramenée de terre sur les grains posés un à un, se baissant et se levant tout à coup.

Elle se traînait, quand elle était seule, elle râlait, elle s'affalait sur ses genoux, en pleine terre mouillée ou gelée, et elle demeurait là, les yeux vides, la tête sans pensée, écoutant battre ses flancs. Parfois elle les empoignait à deux mains furieuses comme si elle eût voulu étouffer ce fruit de ses entrailles cpii la poignait et semblait vouloir la crever pour montrer sa honte à tout le monde.

Même une haine lui était venue pour cet enfant cpii lui causait tant de malheurs et de souffrance. Si elle avait pu l'airacher de ses flancs et le jeter loin d'elle, comme on fait d'une bête qui se colle à vous et vous ronge, elle l'aurait fait sans pitié. De la pitié! Qui donc en avait jamais eu pour elle? Et savaitelle même ce que c'était?

Elle devenait farouche comme un animal sauvage et traqué. Ses regards en dessous luisaient de douleur et de haine. Une révolte

la tenait sans qu'elle sût conlre qui, sinon contre la vie elle-même qui lavait faiie si misérable et abandonnée, avec des appétits de brute, qu'elle se gardait cependant d'assouvir, et qui, pour une fois qu'elle s'y abandonnait, sans savoir encore, la jetait à la honte, la livrait aux injures, la chassait hors des foyers honnêtes où son ventre maudit portait le déshonneur.

Dans ces heures de colère et d'effroi, où elle se tenait accroupie, tassée et comme acculée à la haie qui la cachait, semblable à une bête énorme, avec son poil fauve qui lui tombait sur les yeux, et ses mamelles lourdes, et ses mains crispées sur la terre comme des griffes sanglantes au bout d'un bras roide et roux, guettant pour n'être pas surprise, — quelquefois passait au loin, vers la coudée des prés, quelque vache lente et rêveuse, broutillant, la tête retournée vers le petit blond et tendre, qui la suivait en

piquant du nez sa mamelle pendante. La Victoire attachait sur eux ses yeux agrandis; elle sou filait plus fort, en regardant, sans lâcher, l'allure rhythmée de la vache paresseuse, tranquille et fière en sa maternité, battant ses flancs féconds de sa queue doucement balancée, ou s'arrêtant, la jambe écartée, pour livrer son pis gonflé à son petit, qui mordillait et tiraillait, la tête penchée, flageolant sur ses longues jambes fines de nouveau-né.

Et Victoire s'oubliait à crier, le poing en avant, tout aveuglée de larmes :

— Elle est heureuse, au moins, celle-là!

Les matinées d'avril sont parfois douces, brillantes, échauffées par le soleil tout nu au milieu du ciel bleu, dans certaines vallées du Périgord, notamment aux Andrives. On se croirait à l'été, et les arbres, tout à coup, semble-t-il, se couvrent de feiiilles qui étalent leur vert tendre parmi les fleurs neigeuses des pommiers et des cerisiers plantés en bouquets énormes çà et là. Les avoines font des nappes d'herbes hautes et flottantes; les blés, encore ras, gazonnent la terre partout au loin.

Les haies dressent leurs broussailles ajou-

rées, comme un capricieux réseau d'épines tendu au long des prés, au-dessus de la masse verdoyante et pressée des violettes sauvages et des primevères des champs, déjà écloses pour sonner le printemps avec toutes leurs clochettes d'or.

Autour du château des Andrives, le renouveau a jeté tout son éclat et tout son tumulte. Des rumeurs galopent, portées comme par un coup de vent et qui viennent des bois où craquette le bois mort, sous la poussée des tiges nouvelles, où des passées de vols rapides annoncent le travail des nids, où déjà, sous les fougères tendres, tout un monde au réveil met des frissons de vie. Les troupeaux en émoi piétinent au fond des étables avec des bôlcmcnls doux et des mugissements prolongés et plaintifs comme des sanglots d'amour.

Au bord des toits de la maison trop blanche sous le soleil qui resplendit et met une

flambée dans toutes ses vitres claires, toute la pigeonnée s'est abattue, roucoulant et voletant dans la poursuite éperdue de ses incessantes tendresses.

Tandis qu'en la basse-cour tiède et ensoleillée, dans le caquetage des poules et le chant héroïque des coqs en bataille, et le pépiement des poussins courant tout blonds et fous dans la mêlée, et le bourdonnement des abeilles qui s'essayent à rôder sur les premières roses, Victoire ligotlait sur un banc, contre un mur, un porc qu'elle allait saigner.

Maintenant les cris déchirants de la bête égorgée dominaient tous les bruits; elle faisait craquer les cordes qui la liaient aux jambes et au cou sur la planche où elle était étendue avec un couteau planté dans la gorge. Ses flancs se tordaient avec des frissons terribles, mais elle ne pouvait échapper au supplice, et son sang coulait, fumant et vif,

clans un baquet où Victoire accroupie plongeait ses bras et remuait les mains.

Ce cri aigu, lamentable, qui devenait plus haut et terrible quand Victoire d'un nouveau coup élargissait la plaie, avait jeté un silence parmi la basse-cour effrayée et jusque sur les toits où les roucoulements cessaient. On eut dit que l'effroi de la mort avait passé parmi ces bêtes, avec comme une angoisse qui les tenait immobiles.

Quand le porc égorgé vint à râler pins bas, on entendit la Victoire qui chantonnait distraitement. Sa face très-pâle, tranquille et conmie endormie n'avait pas un émoi, tandis qu'elle tournait et retournait dans le bacjuet le liquide pourpré qui lui tombait chaud et fumant sur les doigts. Le soleil caressait ardemment sa nuque rousse et l'engourdissait dans un bien-être où il y avait la volujjté du repos. Sans pensée, les yeux à demi fermés, les mains lentes main-

tenant, elle s'oubliait clans une paresse heureuse, grisée de sang, de lumière et de soleil.

Quelqu'un marcha derrière elle, puis on lui toucha l'épaule. Elle se tourna et vit un gendarme à ses côtés. Un autre à cheval, barrant la porte d'entrée, tenait un autre cheval en main.

Elle se mit debout un peu inquiète, et ses mains rouges s'égouttèrent sur sa jupe.

— Vous vous nommez IMarie-Eugénie Victoire?

Elle ne répondit rien, regardant sournoisement le gendarme de ses petits yeux doux clignotants.

— Voulez- vous me répondre? dit-il rudement; et il lui posa de nouveau la main sur l'épaule. Elle eut peur et balbutia :

— Bien sûrement que je m'appelle Victoire.

— Au nom de la loi, je vous arrête.

Elle eut l'air de ne pas comprendre et fît

mine de se faire lâcher poui" continuer sa besogne. Il y eut entre eux une courte lutte. Toujours plus pâle, elle se défendait, ne comprenant pas. Elle répétait :

— Eh ben, eh ben, làchez-moi donc...

M. et madame Maleyrac, qui achevaient de déjeuner, accoururent au bruit et demeurèrent plantés sur le perron, stupéfaits, regardant leur servante, éclaboussée de sang et qu'un gendarme poussait vers eux. Même madame ^laleyrac, l'esprit encore brouillé par la lecture de son feuilleton, ne se souvenant plus qu'elle faisait tuer un porc, s'imagina tout à coup que la Victoire venait d'assassiner quelqu'un.

L'autre cavalier avait mis pied à terre, et il s'approchait.

Maintenant il se tenait derrière Victoire qui ne se défendait plus, mais dont les paupières battaient plus vite avec un tremblement de tout son corps. Par la porte demeu-

rée ouverte sur le chemin, on voyait un groupe de paysans, les femmes devant, le cou tendu, les mains jointes, curieuses et épeurées, se parlant bas avec des hochements de leurs têtes roulées dans des fichus de couleur.

— Mandat de perquisition, dit le brigadier à M. Maleyrac. Infanticide. Nous devons faire des recherches. Conduisez-nous à la chambre de cette fille.

Madame Maleyrac fit un cri :

— Victoire! infanticide! chez nous! Allons donc, monsieur! il y a erreur. Mais parlez donc, grosse bête; vous ne comprenez pas? Elle est idiote, monsieur, mais elle est honnête... Chez moi, d'ailleurs, je n'aurais pas toléré...

Mais en parlant, elle regardait Victoire, et tout à coup sa langue s'embarrassa. Victoire, debout, les mains pendantes, les jupes collées au corps, lui apparut maigre, elïlan-

quée, avec son ossature énorme d'où toute la chair semblait partie, la poitrine diminuée. Sous !e tablier taché de sang, le gonflement grotesque avait disparu.

Le brigadier reprit sévèrement :

— Il n'y a donc que vous, madame, qui n'ayez rien vu. Tout le village en parle, demandez à ces gens. Il y a une quinzaine environ que Victoire a dû accoucher. Et l'enfant a disparu.

Le visage de madame Malcyrac s'empourpra de fureur; elle cria :

— Misérable! chez moi! serait-il possible! Mais répondez donc...

— Elle ferait mieux d'avouer, continua le brigadier plus doucement en lui tapotant l'épaule. On aurait égard, on trouverait peut-être des circonstances... Tandis que si elle persiste, on saura la vérité tout de même, et dame, ça sera plus dur ensuite devant les juges. Les travaux forcés, ce n'est

pas gai, hein? Allons, dites, qu'avez-vous fait de l'enfant?

Victoire baissa la tête, de son air farouche de bête acculée; mais elle ne répondit rien, entêtée à se taire, à se laisser tuer plutôt que de dire un mot.

— Chez moi? répétait madame Maleyrac, se prenant la tête à deux mains, furieuse surtout de perdre sa servante et enragée contre elle, de ce malheur, à ce point qu'elle l'eût accablée si elle avait su comment. Elle cria tout à coup :

— Allez, ne cherchez pas. C'est une brute. Elle l'aura tué, son enfant, comme elle saigne un poulet, sans pitié, férocement. Elle est capable do tout, cette sauvage-là. Je voudrais la voir sur l'échafaud.

Madame Maleyrac ne se connaissait plus.

Le brigadier la regarda, clignant de l'œil, puis il dit d'un ton apitoyé :

— Après cela, on peut se tromper. C'est

peut-être par accident que renfanl est mort. Cela s'est vu. Il n'y a peut-être pas do sa faute, à cette pauvre fille, qui sait?

Victoire avait fait un mouvement, et ses paupières s'étaient levées; elle regardait le gendarme. Il continua, tout à fait bonhomme :

— Hein! pas Yrai?îMais il vaudrait mieux le dire, pour vous, dans votre intérêt. Tout le monde vous croira coupable si vous ne dites rien. Voyez madame Maleyrac. Allons, soyez bonne fille, contez-nous cela, bien franchement. On aura pitié de vous, et qu^ sait? peut-être, on vous laissera libre.

Il lui parlait très-bas, très- près, la voix douce.

Toute la roideur de Victoire tomba. Elle s'attendrissait dès qu'on paraissait bon pour elle. Jamais son cœur n'avait pu résister à un semblant de caresse. Elle mollissait tout de suite. Ses yeux se mouillèrent, puis les larmes se mirent à tomber.

C'était fini : elle s'abandonnait.

Le brigadier la tira un peu en arrière; d'un geste amical, il continua à l'interroger tout bas. Elle balbutiait, ne comprenant pas toujours. Enfin, elle allongea la main dans la direction des bois en faisant un sanglot qui s'entendit jusqu'à la porte où les paysans regardaient. Les femmes, entendant pleurer, sortirent leurs mouchoirs^, tandis que madame Maleyrac haussait brutalement les épaules.

Maintenant Victoire marchait tranquillement entre les deux gendarmes.

La foule des paysans s'était grossie des gens qui passaient , les uns allant au travail , la bêche sur l'épaule , et tout le monde suivait, traîné par la curiosité de ce drame. Cela remplissait le chemin étroit qui menait, à travers champs, dans la direction des taillis dont on apercevait les branches claires déjà toutes mouchetées d'un vert tendre.

Dans la splendide tombée du soleil et la gaieté du renouveau, et l'odeur fraîche des terres reverdies, sous les pommiers qui neigeaient, faisant la jonchée blanche, la Victoire passait, sinistre dans ses jupes éclaboussées de rouge, les mains sanglantes, entre les deux gendarmes doniTéquipement reluisait.

Ils entrèrent dans le bois, et là, Victoire s'arrêta un peu, regardant autour d'elle. Puis elle se dirigea vers un bord, non loin d'une terre ensemencée.

11 y avait là une haie, au ras d'un fossé dans lequel elle s'affalait ces derniers temps, quand elle venait travailler et qu'elle n'en pouvait plus de sa grossesse arrivée à terme. Elle raconta qu'elle y demeurait des heures, comme cela, accroupie, levée sur ses mains pour voir si on ne la surprenait point dans ce repos qui eût exaspéré les Maleyrac. Elle se cachait. Et un jour...

Elle parlait maintenant comme avec un plaisir de soulager son cœur, de conter son malheur à des gens qui ne la rudoyaient point, qui ne lui disaient point d'injures, et qui l'écoutaient avec tant d'intérêt qu'elle se laissait parler.

Elle ne voyait point les visages qui s'allongeaient, curieux, derrière les arbres, les regards luisants de ceux-là mêmes qui l'avaient dénoncée, par bavardise seulement, et qui éprouvaient comme une peur aujourd'hui que les gendarmes étaient là. Elle ne voyait que le fossé béant, tapissé de broussailles et d'herbes nouvelles, avec comme un éboulement de terre dans le milieu.

Elle disait qu'elle était venue là, en courant, un jour que les douleurs lui tordaient les entrailles. Elle ne savait pas où aller, ni à qui demander aide. Elle n'osait pas, d'abord, on l'aurait huée. Elle pensait à demeurer là, cachée, comme une bête en son trou, tant

qu'elle pourrait. Elle n'avait pas d'idée autrement, bien sûr. Et voilà que l'enfant était venu.

Elle n'avait pas crié. Elle s'était roulée, en mordant les pierres. Et cela avait duré toute une matinée, pendant que les Maleyrac la pensaient à semer dans le champ à côté. Mais l'enfant était là, tout nu, par terre, et il criait.

Elle lui voulait du mal, bien certainement, pour ce qu'il était venu lui causer du malheur. Mais elle n'avait pas pensé à le tuer, jamais. Elle n'y touchait pas seulement, elle le regardait. Elle n'avait pas l'idée d'en rien faire. Elle ne savait pas. Maintenant qu'elle ne souffrait plus, elle aurait voulu s'en aller et n'y plus penser. JMais il criait, et cela lui faisait peur. On eût dit (ju'il appelait les gens pour faire voir qu'il était là.

Tout à coup, elle avait entendu venir quelqu'un, par là, devers le bois. C'était

lin homme : il sifflait. Puis il s'était arrêté comme pour écouter : sans doute le petit. Alors elle s'était levée pour voir; elle était comme cela, retournée, et comme il n'y avait pas de feuilles aux arbres, elle voyait loin. L'homme approchait. Le petit criait plus fort. Pour le faire taire, pendant que l'homme passait, elle avait posé son pied nu sur la petite bouche ouverte, comme cela.

Et la Victoire, la face au bois, le regard dilaté par le souvenir de l'effroi et du crime, se tenait immobile, le pied allongé et posé raide devant elle, comme elle avait fait. Elle avait senti, disait-elle, comme si un serpent s'était roulé autour de son pied, les petits bras qui remuaient et tout le corps qui se tordait sous son talon. Puis quand l'homme avait eu passé, reprenant sa chanson qui faisait siffler les merles, elle avait retiré son pied; mais le petit ne bougeait plus : il était mort.

Elle l'avait regardé longtemps, ne compre-

nant pas bien d'abord. Ensuite, elle avait eu une joie d'en être débarrassée.

Et elle Tavait caché là, sous de la terre qu'elle avait fait couler, avec des pierres par-dessus, et elle s'en était revenue à la maison, où elle avait travaillé tout le jour pour qu'on n'y vît rien.

Pendant qu'elle achevait, l'un des gendarmes avait déterré le petit cadavre, et l'avait enveloppé dans le tablier défait de Victoire, qui regardait cela les yeux secs. Elle éprouva le besoin de répéter qu'elle n'avait jamais eu l'idée de le faire mourir, qu'elle avait fait cela sans penser, comme elle avait dit, bien vrai...

— Mais c'était votre enfant, malheureuse! s'écria enfin le brigadier, qui ne pouvait plus cacher son indignation.

Maintenant, il la rudoyai!, et cela donna un saisissement à Victoire. Elle se croyait délivrée, et on l'emmenait. Elle ne comprc-

nait plus. Alors pourquoi l'avait -on fait parler, si on ne la croyait pas? Si elle avait su, elle n'aurait rien dit.

Et elle reprit son silence farouche, le regard en dessous, haineux, coulé vers les gens qui la suivaient encore au retour.

Les gendarmes avaient demandé une carriole, qu'ils trouvèrent attelée à l'entrée du château. On y fit monter Victoire, avec son petit près d'elle, roulé dans le tablier. L'homme qui conduisait claqua son fouet, la charrette branla et dévala lentement le chemin, entre les deux gendarmes à cheval, tandis que les paysans, groupés, regardaient encore et tant qu'ils purent voir la Victoire qui s'en allait en prison.

Et comme le jour était clair, tout vibrant de lumière, et la Victoire haute, assise de côté, bien en vue, ils la regardèrent longtemps, terrifiés par ce grand corps immobile.

Et ils disaient, la trouvant si robuste avec

144 VICTOIRE LA ROLGE.

SCS bras roux, ses cheveux flanibauts, et toute hideuse dans ses jupes éclaboussées, les mains sanglantes, ils disaient que l'on voyait bien qu'elle était née pour le crime, celle que l'on appelait sinistrement la Rouge.

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