‹ Victoire a rouge [par] Georges de PeyrebruneChapitre 3 sur 3 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Lorsque Victoire eut accompli ses cinq ans de travaux forct% clans la maison centrale de Montpellier, où elle avait été dirigée à l'issue des assises tenues à Périgueux, dans le mois de juin 1875, elle fut réexpédiée dans le département de la Dordogne, où elle devait subir encore cinq années de surveillance.

Débarquée à Périgueux, sa feuille visée, elle entra dans une auberge, aux environs de la gare, pour déposer son paquet et dormir tant qu'elle pourrait, après avoir mangé

à sa faim, pour son premier jour de liberté.

Les gensderaubergel'avaient crue malade, à voir son grand corps maigre, désossé, sa figure d'une pâleur morte, avec ses petits yeux ternes sous les paupières tombantes, et qui fuyaient le regard sournoisement.

Mais quand elle eut dévoré, à pleine bouche vorace, le souper de charretier qu'elle s'était fait servir, quand on la vit s'en aller coucher, la poche gonflée du pain qu'elle avait comme dérobé, à large taillée, dans la tourte qu'on avait posée près d'elle, on la suivit d'un œil inquiet qui n'échappa point aux regards méfiants de Victoire.

Aussi, dès le lendemain, elle paya, reprit son paquet et s'en alla sans vouloir répondre et dire où elle allait.

Il y avait, du reste, comme un mutisme presque involontaire sur ses lèvres serrées l'une à l'autre, dans une sorte d'accolement habituel, qui semblait les avoir soudées. Et

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ce trait seul modifiait sa physionomie, qui jadis exprimait l'hébétement etl'inconscience naïve, mais douce, grâce à la bouche épaisse, et qui présentait aujourd'hui un masque farouche et froid, presque tragique.

Une fois sortie de la ville, elle tourna d'instinct par les chemins connus qui la ramenaient vers les lieux où jeune elle avait vécu. Et puis la campagne l'attirait.

Là-bas, à la Centrale, pendant toute la journée silencieuse qu'elle passait àourler les grosses toiles, les toiles de ménage au treillis dur comme des ficelles tissées, — sa tâche à elle la fille aux doigts lourds et rudes, — tout le temps elle pensait aux champs et aux travaux qu'on y devait faire à cette heure. S'il pleuvait en bonne saison, elle portait peine pour les semailles retardées. La sécheresse qui brûlait les prés lui donnait des ennuis. Elle vivait intimement avec la terre, dont elle prenait souci comme du sein qui l'aurait

engendrée et nourrie. Elle semblait née de Kl, comme une herbe vivace ou comme une bètc ayant ouvert les yeux, dans un terrier, sur la mousse, et brouté l'herbe au ras du sol, dans la senteur forte de la terre humide et chaude.

Elle avait les inconsciences natives de l'être primitif, ses appétits, ses instincts et aussi son attachement pour la nature féconde qui donne la vie et germe sans cesse afin de nourrir la progéniture immense qui se colle à ses tlancs.

Vers la fin de son temps, Victoire pensait avec joie qu'elle serait libre avant les foins, qui se font là-bas aux alentours de la Saint- Jean. Et puis la moisson viendrait ensuite. Enfin on couperait les maïs. Elle verrait tout cela, môme la ramassée des châtaignes qui se fait tout au ])out de l'automne après les vendanges. C'était comme un plaisir qu'elle se racontait, recommençant toujours et tous

les jours pendant les longues heures silencieuses.

Maintenant elle s'en allait sur la grande route blanche et bordée de peupliers empanachés de leur feuillée flottante. C'était vers le midi, où le soleil flambait droit dans le fond du ciel, qui semblait tout embué de vapeurs vibrantes.

Victoire rasait les fossés sous les arbres, non point pour fuir la chaleur qui lui dérouillait le corps et l'amollissait d'aise, mais afin de marcher sur l'herbe, voluptueusement, de son pied blanc, large et nu.

Elle marcha ainsi toute la journée, buvant l'air, s'étourdissant à regarder autour d'elle toute cette verdure ensoleillée, luisante et bruissante, qui se remuait toute parfois à un coup de vent, avec de petites rumeurs clapotantes»

Elle se plantait avec des ravissements devant les troupeaux que l'on menait paître

à la vesprée. Elle avançait la main pour loucher leur laine. Elle riait au mouvement craintif du bœuf qui s'écartait de son bras tendu et la regardait avec ses yeux rêveurs et tristes, ruminant plus lentement, les naseaux larges.

Elle s'assit au bord d'un ruisseau, la Bauronne, où des lavandières secouaient du linge fumant la bonne odeur chaude de la cuvée de cendres. Elle s'offrit pour tordre les grandes toiles lourdes qui pesaient aux bras des autres femmes, et que Victoire enlevait et tordait à pleins poings, s'écîaboussant d'eau fraîche, avec une joie de ses forces employées.

Quand la nuit vint, elle rôdait encore aux environs d'un petit village appelé la Chapelle, en haut de la côte, sur la droite de la route de Uibérac, qu'elle n'osait pas suivre, malgré le besoin qui la tirait de ce coté-là, par la peur d'être reconnue.

Des gens lui avaient déjà demandé d'où elle venait et où elle allait. Cela l'obligea à chercher une chose à répondre, car elle se faisait regarder de travers à demeurer toujours sans rien dire. Même elle n'osa pas, avant d'avoir inventé une raison, frapper à aucune porte pour demander le coucher.

Elle tourna vers les bois au moment où le jour mourait, et elle chercha un coin parmi les fougères, loin du chemin. Sous des chênes en taillis, qui faisaient tout autour comme des murailles vertes, elle battit les herbes, les foula, les écarta, en jetant son paquet pour y poser sa tête. Les fougères se redressaient autour d'elle quand elle fut étalée énorme, tout de son long sous les chênes.

Par les trous, dans la feuillce, elle voyait le ciel pâle où les étoiles venaient se coller une à une, comme des mouches d'or sur un plafond bleu. Elle respirait à large souffle

Tair rempli des fortes odeurs de sève, de verdure âpre, d'écorce fendue et résineuse, d'herbes écrasées où il y avait le serpolet en fleur, enfin de la terre échauffée par la tombée ardente du soleil. Il semblait que tout cela lui coulât dans les veines avec une fraîcheur de source. Jamais un plus grand bonheur n'avait caressé tout son être, ses membres et sa pensée à la fois.

Après cinq années d'écrasement et d'ombre, loin de la terre et loin du ciel, elle se baignait tout à coup dans la clarté des cieux et dans les effluves de la terre reconquise.

Ce premier jour de liberté, cette première nuit de repos, lâchée, comme elle l'était, à (ravers ces bois, perdue comme un oiseau sous les feuilles, inconnue, oubliée, invisible, presque plus vivante comme être, mais vibrante comme une chose animée, comme une plante frissonnante, cette première nuit.

Yicloire, la brute, l'infanticide, la Rouge aux mains tachées de sang, Victoire s'endormit paisible, sereine, l'àme en extase, et les lèvres enfin ouvertes vers le ciel, comme ces fleurs craintives dont le calice nes'entr'ouvre que dans le mystère des nuits.

Au jour naissant, Victoire, brusquement éveillée, se redressa. Elle tendait l'oreille, pensant avoir entendu sonner la cloche qui l'éveillait, là-bas, à la Ceatrale. Et la cloche sonnait. Un tintement doux, sonore et mourant dans l'air qui l'emportait. Elle reconnut V Angélus.

C'était le réveil des champs. Dans toutes les fermes la vie allait renaître avec son labeur accoutumé!

Le soleil ne paraissait pas encore. Un vent frais, humide et comme mouillé de la rosée qui gouttait aux feuilles et perlait au fin bout

des herbes penchées, remuait la feuillée des taiUis avec un frissonnement doux. Le caquetage des oiseaux commençait, et aussi l'ébrouement de leurs ailes au bord des nids.

Victoire, roidie par le froid, élira ses membres et se dressa sur ses genoux, comme pour prier; mais un malaise la tenait. Elle s'affaissa sur ses talons et demeura tassée dans son trou. Elle avait faim. C'était sa pensée unique maintenant. Ses flancs creux la faisaient souffrir.

Il lui fallait chercher sa nourriture, mais hors du bois, comme le loup affamé! L'instinct qui fait ruser les bêles pour attraper leur proie poussa la Victoire à réfléchir sur sa situation pour en tirer parti. Avant tout il lui fallait manger. Il lui restait bien quelque argent qu'elle avait gagné à coudre des toiles pendant cinq ans, mais c'était peu pour sa grosse faim. Elle eût tout dévoré en peu de

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jours. Et ensuite? Donc il fallait qu'elle cFierchàt à se louer.

Alors elle imagina une histoire pour dire d'où elle venait. Des maîtres qui l'auraient emmenée là-bas, à Montpellier, et puis qui seraient morts. Elle retournait au pays. C'était tout simple. Si l'on voulait savoir de quelle paroisse elle était, elle nommerait le Grand-Change, où elle avait grandi, chez les Jameau. Voilà.

Elle se leva tout à fait, défripa ses jupes et sortit du bois.

Déjà les paysans passaient, les outils sur l'épaule, s'en allant sarcler les blés en retard ou biner les pommes de terre. On parlait de la Saint-Médard qui venait de tomber le droit jour de la lune, amenant les pluies, et l'on s'inquiétait pour les foins à couper.

Victoire prit le pas d'un groupe de ces travailleurs, l'enjambée large et lente, avec la cadence rhythmée du corps alourdi, et elle

parla comme eux, s'inqiiiétant. Même elle paraissait joliment s'y connaître, à tout ce qu'elle disait.

Alors, montrant son paquet, elle dit qu'elle allait se louer, et elle demanda si l'on savait une place dans l'endroit. Personne ne savait, parce que les servantes ne changeaient qu'à la mi-août et se louaient pour un an. Mais elle pourrait faire des journées, en attendant.

— Oui bien, répondait la Victoire.

Elle s'arrêta comme eux à l'auberge, où elle les fit rire tant elle s'emplit de nourriture. Puis, comme ils reparlaient, elle demeura seule sur la route avec son paquet.

Dans la journée, elle poussa jusqu'à Lille, une grande commune, avec des maisons bourgeoises où elle n'osa pas entrer s'offrir, parce que dans ces maisons-là on demandait à prendre des renseignements, tandis que les paysans ne regardaient qu'à la vaillanlise, sans plus chercher.

Elle rebroussa chemin, un peu honteuse d'être examinée par les gens qui l'avaient déjà vue passer, traînant son paquet, et qui la revoyaient à la nuit, rôdant autour des fermes avec son air farouche. Elle en aperçut qui demeuraient sur leur porte, comme pour la surveiller. Elle s'imagina d'un coup qu'elle était reconnue et qu'on allait lui jeter des pierres ou lâcher des chiens après elle. Alors, elle prit sa course, et revint tout à la nuit à l'auberge de la Chapelle où elle avait mangé le matin. Comme elle avait bien payé, on lui fit bon visage, et on la fit coucher après qu'elle eut soupe avec les gens de la maison, et même aidé la femme à ranger sa vaisselle, pour se faire bien venir.

De fait, on la traita bien, et elle put y prendre gîte, pour, de là, courir le pays, cherchant une place. Seulement on lui gardait ses bardes dans un coin, afin de se payer si elle venait à faire des dettes à l'auberge.

Elle avait cessé de donner de l'argent, nen ayant plus.

Et Victoire s'affolait, n'osant se plaindre. Car on lui avait proposé souvent telle ou telle maison dans les communes environnantes, qui demandaient partout des servantes. Mais c'étaient des maisons bourgeoises, où des dames, comme madame Maleyrac, ne pouvant garder personnes, faisaient encore les renchéries et demandaient des filles honnêtes, avec leurs certificats. Victoire refusait obstinément, ne se disant bonne que pour la terre et se taisant sur ce qu'elle avait appris à faire au château des Andrives.

Mais les pluies duraient. On ne faisait rien aux champs. A peine si, pendant les éclaircies, on abattait un coin de pré, laissant l'herbe en tas, n'osant y toucher de peur qu'elle pourrît.

Dans ces jours, on fit demander Victoire pour laver la lessive au couvent des sœurs

deClianceladp, C'était à une heure de là. Elle demeura toute blanche, sans répondre. Seulement ses paupières se fermaient à tout coup pour cacher la peur qu'elle avait aux yeux. Les sœurs! cela lui rappelait l'hospice, et la supérieure, qui savait qu'elle avait tué son enfant, puisqu'elle était venue la voir en prison et lai dire qu'on ne lui rendrait jamais son petit, l'autre, le premier, celui qu'elle aimait, et dont la pensée, toujours, malgré tout, lui retournait le cœur. Son petit, qui devait avoir sept ans, et que l'on enverrait comme elle, bientôt, dans quelque ferme, pour y garder les bêtes au commencement. Ce qui fait qu'elle regardait maintenant, sans pouvoir s'en empêcher, les tout petits qu'elle rencontrait, touchant leurs brebis ou leurs oies, et qui avaient un air triste.

Les sœurs! oh! non, jamais. Peut-être quelqu'une la reconnaîtrait. Pour n'y point aller, elle fil la malade, ces jours-là.

Comme aussi elle manqua l)ien de le devenir un soir qu'en revenant de chercher du travail , au loin, là-bas, derrière Champcevinel, et qu'en dévalant le coteau par l'étroit sentier raviné, entre les touffes de pins et les vignes maigres, elle aperçut montée deux gendarmes. Ses jambes s'arrêtèrent. Elle s'assit au talus, si ])lème et chavirée qu'on l'eût crue prête à rendre l'âme.

Quand elle put s'enfuir, elle sem])lait poursuivie, tant elle regardait autour d'elle et derrière, effarée, le corps en avant, avec des peurs de tous ceux qui la regardaient comme si elle traversait un lieu réservé aux honnêtes gens, qui avaient le droit de la chasser et de lui faire du mal à elle, la bâtarde et rinlanlic'ide.

Mais pourquoi aussi avait-elle faim? Sans cet appétit de vivre qui la travaillait avec une force plus grande, à mesure qu'elle passait ses vingt-cinq ans, elle serait peut-être

demeurée un soir dans quelque fossé profond, se laissant mourir. Mais elle éprouvait comme une faim qui venait de tout son être vigoureux et musclé, au sang vif sous la peau blanche de la fille aux dents saines, aux yeux roux, aux cheveux ardents. Il y avait des heures où elle oubliait tout quand elle s'affalait sur la table d'auberge, l'estomac plein, coude à coude avec des travailleurs suant la fatigue, sentant la terre chaude, et qui la bourraient d'un coup familier dans ses larges flancs. Sa face se rosait, sa bouche rouge s'ouvrait, sensuelle, avide; elle aspirait ce fumet de chair et de travail, toute la gourmandise de son être se délectait dans une grande joie bestiale de la vie.

Heureusement que vers la Saint-Jean les pluies cessèrent et que l'on put couper les foins. Comme il fallait se hâter, car maintenant l'herbe se couchait, étant trop mûre partout, on embauchait du monde pour la fenaison.

Et la Victoire ne savait à qui répondre : on se disputait cette paire de bras qui en valait quatre comme ceux que les femmes du pays apportaient au travail, molles et lentes avec la grâce dans leurs gestes.

Elle arrivait toujours la première, faisant de grandes enjambées, claquant ses sabots

sur la terre sèche, lourdement. Sa fourche à l'épaule, sa paillole sur le nez, les jupes courtes, on la voyait passer, courageuse, et on lui criait du bord des prés en fauche :

— Hé! la fdle, c'est demain pour chez nous, pas vrai?

— Oui bien, répondait la Victoire.

Et elle s'en allait ainsi d'un pré à un autre tous les jours, gagnant ses quinze sous.

Le matin, on faisait l'étalée. On s'attaquait aux berges. L'herbe, encore verdie, s'alîalait molle et mouillée de la nuit. Il fallait l'enlever à pleine fourchée et la jeter de çà, de là, en la secouant. Ensuite, on l'écarlait encore, du bout de la fourche, pour faire passer l'air et le soleil. Et quand c'était fini, on revenait retournant le foin, déjà sec par-dessus, et qui commençait à sentir sa bonne odeur de foin coupé.

A chacpie rangée, les autres faneuses s'arrêtaient, appuyées sur leurs fourches piquées

en terre, les bras lassés, suantes et essoufflées.

La Victoire ne s'arrêtait point, elle. Elle avait la gloriole de n'être pas lasse; et on la voyait aller et venir, toujours tournant et retournant l'herbe, si bien qu'elle activait la séchce et qu'on pouvait rentrer les foins le jour même.

Alors les charrettes venaient se ranger le long du pré. C'étaient les gamins qui les amenaient à vide. Ils piquaient les bœufs mauvaisement ou les tapaient de leur aiguillon si fort qu'ils pouvaient sur le nez. Et cela faisait un bruit sourd, tandis que les bêtes secouaient douloureusement leurs naseaux roses, d'où filait en s'éparpillant l'écume abondante et blanche comme neige. Cependant ils battaient de leur queue incessamment leurs flancs où se collait la nuée noire des taons aigus et des mouches bourdonnantes.

Le soleil s'en allait tombant derrière les collines, quand on commençait à charger. Les femmes avaient jeté leurs chapeaux de paille rousse, et l'on voyait leurs cheveux qui pendaient sous le fichu défait.

Elles râtelaient maintenant, ramassant le foin et le traînant au même las. C'était la Victoire qui enlevait l'herbe à l)0ut de bras, faisant plier la fourche sous le poids énorme qu'elle soulevait à la fois, pour le jeter dans la charretteàl'homme qui l'entassait par couches régulières. Puis elle se baissait et se relevait sans prendre le souffle, balançant sa charge et lajetant toujours plus haut à mesure que le char s'emplissait. Ses reins se cambraient, ses l)ras craquaient, sa poitrine se gonflait sous l'effort, et aussi son cou musculeux tout mousseux sous la nuque de sa toison fauve et crôpelée. A chaque coup, elle criait : Hop! et sa bouche rouge aux dents éclatantes s'ouvrait toute sensuelle dans le plaisir exci-

tant qu'elle prenait à faire jouer et craquer ses muscles dans Todeur grisante des foins embaumés.

Lorsque les charrettes étaient remplies et bien peignées tout autour par les dents du râteau, on piquait les bœufs et l'on revenait à la ferme. Toutes les faneuses suivaient, l'outil sur l'épaule, et l'on chantait, à pleine gueulée, la chanson monotone et traînante aux notes aiguës qui s'en allaient loin dans la nuit, tandis que, par les chemins étroits où les charrettes cahotaient, frôlant les arbres, toutes les branches se frangeaient d'herbes échevelées.

Quand on eut serré les foins, partout, ce qui ne tarda guère parce que l'on avait dû se presser. Victoire aurait encore chômé en attendant les blés, si sa force et sa vaillantise nel'eussentfaitembaucher parlemaired'une petite commune des environs, et qui était un paysan.

Il la loua pour finir l'année, disait-il ; après quoi Ton verrait.

On faisait ici de la petite culture comme chez les Jameau, et la Victoire se retrouva tout à fait heureuse à cette vie qui était la sienne. On ne lui demanda rien sur ses antécédents. Elle se conduisait bien, elle trimait comme un cheval, on lui payait de petits gages ; aussi elle fut bien traitée, mangeant avec les maîtres et jouant avec les filles et les garçons comme si elle eût été ni plus ni moins que de la famille.

Pour un peu, la Victoire eut oublié tous ses malheurs. Elle se rempluma, comme on lui disait; elle mit de la chair sur sa maigreur énorme, et sa figure blanche prit la couleur saine et dorée des pêches qui mûrissaient lors en plein été brûlant. IMôme elle revint à l'église comme aux bons jours, elle Ct ses dévotions, et encore qu'elle fût vieille avec ses vingt-cinq ans, elle trouva des galants

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pour la faire danser aux soirées du dimanche, quand le violoneux passait par là et qu'il s'arrêtait à racler un air, pour l'histoire de boire un coup.

Elle paraissait toute pareille aux autres maintenant, sans qu'on pût soupçonner ce qu'elle cachait. Il lui venait même de la considération pour son honnêteté et son courage, et souvent les bonnes femmes disaient à leurs filles que plût à Dieu qu'elles ressemblassent à la Victoire !

Tout ce bonheur lui arrivant, après tant d'années noires. Victoire devint toute gaie et même un peu folle, comme il était dans ses goûts, du reste, et si alléchée à vivre qu'elle prenait du plaisir permis tant qu'elle en pouvait, sans nuire à son prochain, ni à son travail, bien entendu.

Maintenant, elle allait aux frairies, aux danses, aux noces, partout où les maîtres la voulaient laisser courir, lui confiant même

leurs jeunesses de filles que la Victoire savait fort bien garder du péché et toucher ferme vers la maison lorsqu'elles s'avisaient de faire les étourdies.

Pour elle, les garçons ne s'y frottaient point sans recevoir une rebuffade sous forme de bourrade, non tendre, mais appliciuée de main rude et brutale parfois, comme si elle se défendait moins d'une caresse que d'un mauvais coup.

Cependant elle aimait rire avec eux, et elle se léchait à des plaisanteries roides qui la faisaient se pâmer dans des secousses de tout son corps en gaieté. Mais leur toucher la faisait blôniir ; ses petits yeux s'épeuraient, et elle levait le poing. On ne l'avait vue s'attendrir qu'avec les enfants. Non pas les filles encore, mais les petits gars en culottes percées, sales et morveux, les cheveux brouillés et l'air grave, qu'elle rencontrait au bord d'un fossé, gardant la brebis et

son agneau tout frisé qui fait des cabrioles. Si elle pensait que personne ne la pouvait voir, la Victoire s'asseyait au talus et tirait l'enfant devers elle, le regardant toutprès... Puis elle lui demandait de chez qui il était; et si le petit paysan farouche ne répondait pas, l'œil en dessous, suçant son pouce : « Mon Dieu, murmurait Victoire, toute prête à pleurer, si c'était lui! »

La commune de Chancelade fait sa frairie le 15 août. Autrefois, on fêtait l'Empereur en même temps que la Sainte-Marie, et les pétards et les fusées, les banderoles et les lampions se mêlaient, pour la joie publique, aux chansons des cloches, aux hymnes des processions, aux bannières bleues et aux draps blancs qui flottaient au long des murs, tout embaumés de fenouil et de roses.

Aujourd'hui, on ne fête plus que la Vierge, et la frairie a perdu de son importance. Cependant on y vient encore, par coutume, même d'assez loin parfois.

176 VICTOIRE LA IlOUCE.

C'est que le village est charmant, posé comme il l'est dans son creux de vallée et rangé tout autour de la vieille abbaye où des moines jadis possédèrent les droits des seigneurs. Des platanes superbes ombragent la place devant l'église de leurs larges feuilles dentelées, et se mirent dans la fontaine où furent ensevelis les cinq Anglais légendaires occis par du Gucsclin. Une chapelle en ruine, un bijou archéologique, est aussi plantée là, un peu de travers, sous des noyers immenses, Avec cela des montées couvertes d'herbes fines comme du gazon, des chemins qui s'en vont grimpant et dévalant vers la côte et vers la prairie où passe le ruisseau qui fait tourner les meules du moulin caché dans le contre-bas du grand mur abbatial.

Au bout des ormes, sur la place, en haut, se découpant sur le ciel, la croix de fer, tout écbarpée de guirlandes de lys.

Car on est très-royaliste dans le bourg de

Chancelade, — on entend les seigneurs et bourgeois, — et c'est avec frénésie que l'on use de la fête de Madame la Vierge pour arborer toutes les bannières blanches et faire flamboyer les lys. La frairie en est tout éclairée et embaumée. Les petites boutiques qui s'échelonnent sous les arbres ont Tair d'être parées exprès par toutes ces guirlandes qui courent d'un arbre à l'autre en festonnant. Et quand le tourniquet valse et vire, faisant danser les verres bleus, les bouteilles rouges, les carafons barbouillés de grosses fleurs et taillés à facettes, dressés en pyramide, on dirait des corbeilles de fleurs éclatantes mouvant dans l'air etle soleil leurs calices multicolores. Entre la messe et les vêpres, la foule se masse ou se meut dans toute la longueur de la petite place, ainsi bordée de jeux et d'étalages de sucreries où les mouches, grisées de chaleur et de parfum, s'abattent par nuées bourdonnantes.

Les jolies filles, en robes claires, vont et viennent, le pas nonchalant, avec de grands rires, ou s'arrêtent en des poses molles pour écouter les aveux du garçon qui les suit. Quelquefois elles laissent prendre leurs mains et s'en vont, ainsi menées, par la fêle rustique qui encadre leurs naïves amours.

La Victoire toute flambante dans sa robe neuve, ses cheveux rouges au vent sous le fin bonnet de tulle dont les brides dénouées flottaient, riante et gaie comme ce jour d'été, s'en allait, trôlant d'une boutique à l'autre, poussant un tourniquet de son poing qui faisait tout branler, en s'esclaflant en des rires fous quand elle amenait un numéro qui la faisait gagner.

Comme elle se tournait, la face tout élargie de sa grande joie de pauvre fille heureuse, vers son maître arrêté derrière elle et qui venait de lui payer ce divertissement, elle entendit ce cri :

— Tiens, la Rouge!

Et elle demeura pétrifiée dans son rire, les yeux clignotants, bourrée en plein cœur d'une angoisse énorme. Qui donc lavait reconnue? Et elle vit deux hommes qui parlaient à son maître en gesticulant et en la regardant, elle!

Elle entendait des mots qui lui venaient malgré le tapage de la fête. On parlait du village de Grand-Change, des Jameau et puis des assises, où l'on avait vu juger et condamner la Rouge.

Brusquement, la Victoire prit la fuite.

C'était fini, maintenant que l'on savait tout. On allait la chasser. Elle retombait comme d'un paradis dans la misère et la honte de ses jours passés.

La tête baissée, comme si tout le monde allait aussi la reconnaître, elle fila à travers la foule, essoufflée, s'imaginant qu'on la poursuivait, et elle courut tant qu'elle ne fut

pas seule sur la route, loin du bourg où maintenant les cloches sonnaient. Un carillon joyeux appelait à l'église les fillettes toutes blanches et coiffées d'aubépine, qui devaient escorter la Vierge en sa procession triomphante.

Cela lirait le cœur à Victoire, qui aimait à voir passer dans sa gloire, droite et pure, rayonnante et encensée, la Vierge Marie portant un enfant dans ses bras. Dans son pauvre cerveau sans pensée, cette vision mettait un charme, un apaisement et comme une indéfinissable consolation.

Elle ralentit son pas, regardant derrière elle avec un regret poignant de tous ces bonheurs subitement perdus. Où irait-elle à présent que le bruit de son infamie allait se répandre par toutes les comnmnes environnantes? Elle pensait à cela sans révolte, mais avec les peurs farouches d'une bète traquée, sans cesse débusquée de son gîte.

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Elle ne pleurait pas, elle suait d'angoisses, bourrelée de celte pensée qu'elle était sans abri et qu'elle allait avoir faim. Car elle sentait bien que son maître la jetterait tout de suitehors de son foyer honnête où deux jeunes filles grandissaient. Même elle pensa qu'elle devait rentrer la première à la maison, faire son paquet et s'en aller sans rien dire. Elle n'aurait pas la honte de rougir devant ces braves gens qu'elle avait trompés.

Alors elle se remit à marcher de son pas large et pressé, coupant à travers champs pour rejoindre le chemin qui montait vers la ferme par les bois, sous les chênes où les genêts étalaient leurs fleurs d'or sur la gazonnée des herbes folles et des bruyères roses.

Mais si vite qu'elle se hâtât maintenant, elle arrivait trop tard. Le maître l'avait devancée.

Furieux, désolé d'avoir abrité sous son toit une fille que la prison venait de lâcher,

il s'était pressé de rentier avertir sa femme. Et tous les deux se lamentaient dans la salle basse où la fermière infirme, calme et douce, passait ses journées près de la fenêtre où Victoire l'asseyait tous les matins. La femme tremblait, avec son tricot dans ses doigts blancs, et regardait le maître dont la fureur croissait.

Victoire, en approchant, venait de l'entendre, et elle s'était adossée au mur, tout près, les mains jointes, le front baissé, ne bougeant plus.

Et la fermière disait que c'était un malheur pour eux, parce que la tille était une bonne ouvrière et qu'on n'avait rien à lui reprocher depuis qu'elle était dans la maison.

Jl répondait que ce n'était pas une raison, puisqu'elle avait failli avant, et que tout le pays, d'ailleurs, lui jetterait la pierre si lui, le maire, gardait à son service une fille qui sortait de prison.

Et il en voulait presque à la Victoire de sa grande vaillantise et de son honnêteté chez eux, qui l'obligeaient à la regretter quand même. Il disait, en jurant, que cette hypocrite-là les avait trahis. Cette vaurienne, qui s'était conduite, vis-à-vis de lui, en brave et courageuse fille, l'exaspérait. Il disait qu'on devrait marquer ces misérables en plein visage, afin qu'elles ne pussent tromper personne.

La fermière, de sa voix de malade, l'apaisait par instants, avec des mots de pitié. Elle parlait de repentir, de miséricorde. Et la Victoire, collée au mur, entendant ces mots, se mit à pleurer. Elle pensait que bien sûr on devrait avoir pitié d'elle, car elle était bien malheureuse et si abandonnée que son cœur en crevait, à la fin.

Puis elle entendit une porte rudement tapée et un pas furieux qui s'en allait. Le maire retournait à la fête, afin d'y chercher

la Victoire et de l'envoyer faire son paquet. Il cognait son bâton par terre et contre les arbres, en se fâchant tout haut.

Dans la maison, rien ne bougeait. La fermière avait posé son tricot sur ses genoux minces, et, les doigts croisés, elle regardait par la fenêtre, en l'air, dans le bleu flambant du ciel, comme si elle y cherchait le Dieu de sa foi très-humble pour l'implorer.

Dans le village, on disait que la femme du maire, aujourd'hui infirme pour quelque rude coup qui lui aurait rompu les os, un jour où son mari l'avait surprise à mal faire, était autrefois une fine et gracieuse paysanne, douce et faible, que le mal d'amour avait touchée. Elle avait fauté, disait-on, sans que l'on sût, au vrai, si la faute avait dépassé l'effarement de son âme. Mais son corps en avait pâli, puisque depuis douze ans elle vivait sur sa chaise, au coin du foyer l'hiver,

et l'été près de la fenêtre basse, par où elle suivait les travaux dans les champs, et, dans les cieux, le vol des hirondelles.

Elle priait et elle faisait l'aumône, toujours douce et faible comme autrefois; mais ses cheveux blonds avaient pâli, son visage était devenu couleur d'ivoire, avec un profil ciselé délicatement et des yeux clairs, presque blancs et comme sans regards, dans la fixité éternelle de ses pensées où de ses souvenirs. Une coiffe blanche lui pendait sur les joues. Elle avait au cou le fichu clair et la croix d'or des paysannes d'autrefois. Dans l'encadrement sombre de la fenêtre bordée de vignes, elle mettait une douceur de pastel effacé par le temps.

Comme elle demeurait les yeux levés, encore frémissante des colères de l'homme dont elle avait gardé l'effroi, elle entendit un gros sanglot, et elle aperçut la Victoire qui s'était glissée tout près d'elle et qui

pleurait à genoux contre sa chaise, la figure cachée dans son bras.

— Las! ma pauvre fille, lui dit-elle, c'est donc vrai? Las! mon Dieu, Jésus!...

Elle ne trouvait rien autre à dire, et elle soupirait, aidant ainsi la Victoire à se soulager le cœur.

Puis, au bout d'un temps, elle repensa au maître qui allait rentrer et qui chasserait durement la fille, peut-être avec des coups. Alors ça lui donna le courage de la faire partir.

— Il le faut bien, dit-elle, las! Seigneur, prenez pitié de nous! Il faut vous en aller, pauvre, mon homme l'a dit, et vous savez...

— Oui bien, répondait Victoire, j'ai entendu. Je m'en vas, maîtresse. C'était pour vous dire adieu.

Et elle criait plus fort, car cette pitié de femme, la première dont elle eut senti la douceur, la faisait se fondre. Tout son cœur

s'en allait, lui coulait de la poitrine avec comme un bonheur de cet épanchement. Sa rude écorce, encore endurcie par le contact terrible de la vie, s'amollissait soudain, attendrie et sensibilisée ; et la sensation qu'elle éprouvait là, pour la seule fois de ses jours, lui amenait un bouleversement dans lequel son cerveau s'exaltait. En celte minute unique, elle eut la compréhension rapide mais claire de tout un côté de la vie qui lui était fermé. Quelque chose jaillissait de son cœur qui l'éblouit. Et dans cette sorte d'éblouisseinent moral qui lui donnait comme une lucidité somnambulique, elle vit plus loin que sa pensée habituelle : elle aperçut sa vie, ses fautes, sa grossièreté, ses besoins indomptés, elle sentit vaguement qu'elle aurait dû ne pas faire le mal. Et elle éprouva du coup comme la secousse d'un remords.

Puis cet éclair, passé devant son cerveau dans une crise d'exaltation, s'évanouit, et

elle demeura effarée dans son hébétude brutale, avec cette éternelle pensée qu'elle allait bientôt avoir faim. Elle ne pleurait plus, les poings dans les yeux.

— li faut vous en aller avant la nuit, lui dit doucement la fermière. Et voilà le soleil qui tourne derrière les chaumes, là-haut.

En effet, le coteau en face s'éteignait peu à peu, et le reflet rouge du couchant entrait maintenant par la fenêtre enfeuillée. Il allumait un à un, comme les derges d'une chapelle, tous les points blancs de la salle assombrie. Il rosait en passant, d'une lueur nacrée, la joue pale de la fermière, il tombait sur la chevelure fauve de Victoire, la coiffant comme d'un lambeau de pourpre flamboyante.

Elle se leva pour aller chercher ses bardes.

Quand elle revint, son paquet sous le bras, la maîtresse lui donna ses clefs pour qu'elle allât quérir la grande bourse tricotée oii l'on serrait l'argent du ménage.

— Et faites vite, lui disait-elle toute tremblante de la peur que son homme rentrât.

Car elle voulait bien payer la Victoire, puisqu'on la renvoyait. Et lorsqu'elle tint la bourse, elle lui compta dix écus. Mais Victoire se défendait : c'était bien trop ; on ne lui devait pas ça.

La fermière la tira par sa jupe et lui glissa l'argent dans sa poche, malgré elle. Même elle l'obligea à emporter la moitié d'un pain. Elle cherchait encore ce qu'elle lui pouvait donner. Elle eut une idée, et elle lui fit cadeau de son chapelet. Il semblait qu'elle lui donnait ainsi la bénédiction de Dieu.

— Vite, disait-elle, en écoutant par la fenêtre, allez- vous-en : ils vont rentrer. Et que la Sainte Vierge vous protège ! pauvre 1 .. .

Puis elle recroisa ses mains, triste, apitoyée, la tête fléchie, toute blanche dans ses coiffes comme une madone sous ses voiles,

et son regard, levé vers le ciel déjà sombre, se fixa large et clair.

Tandis que la Victoire passait le seuil et gagnait la route et s'en allait devant elle, sans savoir où, sans pensée, reprise d'hébétude, les yeux farouches, le pas pressé d'un vagabond qu'on poursuit.

Mais elle avait posé sur sa tête son paquet de bardes, et elle coupait son pain , et elle s'en emplissait la bouche, toujours vorace, ne songeant dans sa fuite qu'à apaiser l'énorme faim qui lui mordait les flancs.

Oïl a donné le nom de a Périgord noir >. à certaines parties du département de la Dordogne où le sol, la culture, les habitants offrent un caractère de sauvagerie, de rusticité fruste et noire, en effet, en complet désaccord avec le caractère général du pays, qui est riant, gai et riche, avec une population intelligente et ouverte aux progrès de la civilisation.

D'un arrondissement à l'autre, tout change : la physionomie des habitants, la configuration du sol, ses qualités productives et jusqu'au langage et aux moeurs. Le patois,

ce roman corrompu, se modifie d'un côté du ruisseau à l'autre. Il est tel arrondissement où se commettent tous les crimes que l'on juge aux assises de la Dordogne.

1! ya peu d'années, dans l'un de ces coins noirs, une douzaine de paysans faisaient brûler, ligotté sur un brasier de broussailles, un gentilhomme accusé de bonapartisme.

Des femmes attisaient le feu.

Aujourd'hui encore, deux officiers faisant par là des levés topographiques se virent poursuivis par des hommes armés de fourches : on s'imaginait que leurs gestes avaient pour but d'attirer le mauvais temps sur les récoltes.

Presque aux confins de la Haute-Vienne, le curé d'un village prêche dans le patois du pays, et il traduit dans cette langue, belle et imagée, il est vrai, le Pater et le Credo qu'il fait réciter à ses ouailles chaque dimanche. Il leur explique, par des comparaisons tirées

de leurs travaux journaliers et des choses grossières qui les entourent, toutes les moralités de l'Évangile. Il n'est pas toujours compris. C'est une œuvre de missionnaire parmi des sauvages.

C'est le pays des bois, des hautes futaies et des taillis qui couvrent les coteaux solitaires, inhabités, sans culture pendant des lieues. Des troupeaux de moutons, d'une petite espèce assez délicate, paissent, nombreux, aux flancs des collines déboisées, le long des vallées étroites où se creuse parfois le lit d'un étang morne et noir. Les loups hurlent et galopent ici en plein jour, décimant les troupeaux.

L'été, ces solitudes verdoyantes ont des grâces de pays vierge, de forêts inviolées, où les sentiers perdus sous les ajoncs et les mousses ne se retrouvent que sous les pieds, et demeurent cachés pour qui les cherche de loin. Des vols d'oiseaux tournoient au-dessus

(les étangs immobiles. Çà et là des rochers sombres sortent du flanc des coteaux, se dressent ou s'écroulent et demeurent suspendus comme immobilisés dans l'effort de leur convulsion.

L'hiver, les coteaux ont la teinte rousse des feuilles de chêne qui ne tombent qu'au printemps et claquettent, légères et blondes, pendues au bout des branches, sous la bise éternelle qui siflle et souflle à travers les détours, les gorges et les vais.

Parfois l'étang se moire d'une glace fragile, où le ciel mire ses étoiles, où galope la nue, où passe l'ombre des ailes qui battent l'air comme d'un coup d'éventail.

Parfois la neige couvre tout d'un immenbc voile, si blanc qu'on aperçoit de loin rôder les grands loups noirs.

Parfois on découvre un clocher, pauvre, couvert de ses tuiles moussues comme d'un chaume. Et, tout autour, quelques maisons

VICTOIRE LA ROIGE. 195

basses, espacées, les unes même isolétvs aux flancs d^un coleau déboisé et zébré par les sillons qu'a tracés la charrue : c'est un village. II fraudra faire des lieues pour en trouver un nouveau que les gens de celui-ci connaîtront à peine.

Cependant, depuis que la voie ferrée les a reliés l'un à l'autre, leurs habitants se rencontrent aux marchés et aux foires.

Peut-être même, maintenant, y en a-t-il parmi eux qui savent lire.

Ils disaient alors que cela ne leur était point nécessaire pour planter la pomme de terre et ramasser la châtaigne, toute la production de cet endroit-là, avec le maïs.

Un jour, ceux du Cournil faisaient la récolte, battant de leurs gaules les grands châtaigniers, d'où pleuvait le fruit vert épineux, ensemble avec la châtaigne dépouillée, luisante et nue, que les femmes et les enfants ramassaient.

C'était vers la fin d'octobre, et déjà le froid piquait. Toute la châtaigneraie était ainsi battue, de place en place, et les sacs s'emplissaient que l'on hissait sur le dos des ânes, comme des bats.

Partout dans les fossés, au bord des terres que couvrait le bout des branches, des gens baissés fouillaient les ajoncs, se blessant aux pelotes vertes qu'ils écrasaient cependant du sabot pour en extraire le fruit. Ici point de chansons et point de rires : on ramassait pour sa faim, avidement, sur un sol rude et dur, où mourait la dernière fleur des bruyères violacées, où pleuvait, sous le vent, le grain du genévrier qu'avaient oublié, en passant, les dernières grives.

Tout à coup, ceux du Gournil se redressèrent lentement, avec une surprise muette. Au bord du bois une forme humaine s'était levée du fossé, énorme dans ses haillons, décharnée et pâle.

C'était la Victoire qui s'en était venue là comme au plus loin qu'elle avait pu, depuis deux mois passés qu'elle errait, cherchant sa vie. Elle ne connaissait personne par ces endroits-là, et personne ne la devait connaître. Mais elle ne rencontrait que des visages farouches, et, pour ne pas mourir, depuis huit jours, elle volait des raves dans les champs. Elle venait là pour voler aussi les châtaignes qu'on n'avait pas encore abattues. Et voilà qu'on les ramassait. Elle se leva.

Les gens ne disaient rien, mais ils la regardaient marcher vers eux avec son paquet sous le bras, repoussante et menaçante dans ses petits yeux qui luisaient.

— Si vous vouliez, dit-elle aux plus proches, je vous aiderais.

On lui répondit :

— Nous n'avons besoin de personne pour nous aider à manger notre bien.

Elle reprit :

— J'en mangerai bien tout de même; j'ai faim.

Et elle se baissa.

Les hommes s'avancèrent vers elle, le poing levé, en criant : « A la voleuse! » comme ils auraient crié : « Au loup! »

Les femmes lui l)raillaient des injures; les enfants ramassaient des pierres et les lui jetaient; les chiens maigres arrivèrent d'un trot et lui happèrent les jupes, en aboyant. Elle les chassa d'un coup de pied et lit des gestes terribles en brandissant son paquet.

Des coteaux voisins, les gens regardaient; les uns venaient rapidement avec leurs fourches. Alors la Victoire fouilla dans sa poche et leur dit :

— J'ai de l'argent pour vous payer, oui bien, si je voulais; mais je veux me louer pour gagner ma vie. Voilà. Je cherche une place. Vous n'en savez pas, vous autres?

Ils s'apaisèrent quand ils lui virent quelques sous dans les doigts, et ils répondirent qu'ils ne savaient pas.

Elles'informas'il y avait une auberge dans le village. Bien sûr qu'il y en avait une, et on lui dit des noms, en faisant des signes pour indiquer le chemin.

Mais la Victoire ne s'en allait pas, toujours regardant autour d'elle de son air sournois.

Alors les gens se remirent à la besogne, et elle les suivait, mais sans oser ramasser. Ils se plaignaient, la récolte était mauvaise, tandis qu'à côté, chez ceux de Saint-Pierre, la châtaigne était grosse quasiment comme un œuf, et que les arbres en cassaient, les branches couchées par terre.

Une femme se mit à dire que jamais le Sauvage n'aurait fini de rentrer sa récolte, lui qui était seul, avec tout ce coteau qui lui appartenait, là-bas, vers le couchant : — Tiens, dit-elle aussitôt à la Victoire, il

200 VICTOIRE LA ROUCE.

VOUS prendrait peut-être à la ramassée au tiers, si vous lui demandiez.

— Où ça? s'écria Victoire. La femme répondit :

— Chez le Sauvage, là-bas, derrière le mont. Ah! c'est pas pour dire que c'est un homme bien famé, non : car il a fait des choses qu'on dit qui sont bien honteuses et épouvantables, même qu'on a peur de lui, quand il passe, à cause de cela. Mais il n'y en a aucun autre ici qui vous peut employer, sinon lui, s'il en a besoin. Et il m'est avis que ses châtaignes gèleront s'il ne prend du monde pour lui aider à les rentrer.

— J'y vais aller, dit la Victoire. Faut bien manger, pas vrai?

— Ah! oui certes, répondit la femme.

Tenez, c'est par là, tout droit devant l'étang des vergnes, vous voyez? ensuite montez à gauche et tournez le mont. Vous verrez sa maison au levant. Peut-être bien que vous le

rencontrerez dans le bois. Lui parlez pas, hé! que je vous ai dit la chose, il me ferait un mauvais coup, comme à l'autre.

— Quel autre? dit la Victoire, inquiétée. La femma voulait se taire, mais elle ne

pouvait pas. Elle lâcha tout bas :

— Hé! celui qu'il a assommé un soir, au coin d'un bois, pour le voler, qu'il en a depuis lors acheté sa maison et ses terres. Ah! pauvre! c'est une canaille, allez! Mais on n'a pas osé le faire mettre en prison, les gens le craignent.

En prison! Victoire frissonna. Une idée lui vint.

— C'est peut-être pas vrai, dit-elle.

Puis elle dit encore à la femme ;

— Merci bien, tout de même.

Et elle s'en alla par le chemin qu'on lui avait montré.

Elle descendit vers l'étang, tout pâle de la couleur du ciel voilé d'une blancheur de

neige prochaine, avec ses roseaux frissonnants et ses bouleaux (alliés au ras du tronc énorme, qui Tenveloppaient comme d'une colonnade irrégulière et tronquée où les lierres montaient autour des fûts grisâtres.

Elle prit vers la gauche un sentier qui passait sous la forêt blonde des taillis. Elle grimpa vers le sommet du coteau couronné de pins qui profilaient sur le fond du ciel blanc leurs colonnes droites, hautes et fines, avec leur chapiteau verdoyant comme un bouquet de palmes, et qui mettaient sur ces hauteurs la vision du vestibule d'un temple grec, à ciel ouvert.

Elle traversa la sapinière où craquetaient sous ses pieds nus l'amoncellement des branchettes desséchées et la poussière des feuilles ellilées qui couvraient le sol comme d'un tapis roux.

Et, tout de suite, de l'autre côté du coteau, où déjà l'ombre descendait, elle aperçut une

terre labourée, un champ, un jardin, et puis une maisonnette qui n'ouvrait pas de ce côté-là, mais avait sa porte au levant.

Victoire fit le tour, regardant si l'homme qu'on appelait « le Sauvage » n'était point dehors. Elle ne vit rien; seulement, en approchant, comme le toit fumait, elle pensa qu'il était là, et une peur l'arrêta toute froide.

Le toit fumait, et, par la porte entrebaillée, on voyait le feu, et une odeur venait jusqu'à Victoire du souper que l'homme apprêtait. Sa face rougit d'une fureur d'appétit, elle s'approcha et poussa la porte.

— Qui va là? cria une voix menaçante.

Et un homme, accroupi devant le foyer, se dressa soudain, tenant à deux mains sa pelle à feu, large et lourde, en fer rongé de rouille couleur de sang.

Victoire le regardait au visage avec épouvautr. Un visage embroussail'é d'un pci!

noir grisonnant, avec des sourcils énormes qui tombaient sur le luisant de deux prunelles fauves. Elle murmura, très-humble :

— C'est des gens qui m'envoient.

Il aperçut le paquet qu'elle avait sous le bras, et il posa sa pelle.

— Quelles gens? dit-il.

— Des gens qui ramassent, là-bas.

— A Gournil?

Elle fit « oui )) de la tête, sans savoir. Alors il eut un rire, et se rapprocha.

— Ahl ah! dit-il, montrant ses dents longues comme des crocs, ça ne va pas fort, les châtaignes, cette année. Au lieu de vendre, il en faudra acheter. Et l'on veut savoir à combien je tiens les miennes, pas vrai? Mais la ramassée n'est pas finie, et l'on attendra. Je veux voir les cours. On parle de vingt francs le quintal, savez-vous?

Et il se frotta les mains.

— Peut-être bien, répondit Victoire.

La faim la rendait hardie. Elle eut l'esprit d'ajouter :

— Je leur dirai.

Puis, tout droit, elle continua :

— Mais ils disent par là que votre récolte, à vous, pourrait bien geler, si vous ne la levez pas tout à l'heure.

Alors, l'homme s'emporta. Il jura Dieu qu'on lui voulait jeter un sort, mais qu'il s'en moquait, et que si ses châtaignes gelaient, on les mangerait gelées, voilà tout. Mais il regardait en l'air, du seuil de la porte, et sa face se plissait de fureur sous la tombée de l'air glacé.

C'était peut-être bien vrai, tout de même, qu'il allait geler. Et si la neige arrivait, couvrant tout, le sol et les branches, on n'en retirerait pas même un « pélou » . L'homme cria :

— Chien de pays, va! Terre de loups! Personne pour vous donner un coup de main quand la besogne est pressée!...

La Victoire, qui humait la soupe pendant que riiomme gesticulait, s'offrit tout de suite.

— Je vous aiderais, moi, dit-elle, si vous vouliez.

Il la regarda de travers.

— Vous? Vous n'êtes donc pas du pays?

— Non pas. Je viens pour me louer.

— Je ne veux louer personne.

La Victoire trembla.

— Ça ne fait rien , dit-elle. Je ramasserai au tiers, et puis je m'en irai. Vous verrez comme je vous en lèverai des sacs dans une journée.

— Tout de môme, dit-il. Revenez donc demain.

Et il rentrait, poussant sa porte. Mais elle cria, tout angoissée :

— Il fait jour encore de l'autre côté du coteau. J'en lèverais bien un bissac avant la nuit, et ça serait d'autant, voyez- vous?

Il la regarda, soupçonneux, les yeux tout petits sous le tas brouillé des sourcils.

— Alors, vous laisserez votre paquet ici, dit-il.

Et il lui donna une sache.

Elle s'en alla vite, remontant la côte, passant sous les pins, et dévalant au couchant, où cependant la nuit commençait à faire de rondes ombres sous les lourds châtaigniers.

Sans rien dire, l'homme avait pris son fusil, et, de loin, d'arbre en arbre se cachant, il la suivait. Quelque voleuse, peutêtre; et il avait armé le chien, le doigt sur la détente, comme s'il attendait une envolée de perdreaux.

Cependant la Victoire, renforcée par ce coup de fortune, battait les arbres, secouait les branches, écrasait les « pélous m sous ses pieds nus sanglants. Et le bissac, qu'elle traînait de place en place, commençait à s'emplir.

Gomme elle n'y voyait plus, à trouver l'enveloppe épineuse, encore verte, tombée dans les ajoncs, elle se baissait, marchant sur ses genoux, tâtant avec ses mains. Elle se piquait, s'écorchait, saignait, mais elle ne le sentait pas. Elle pensait au foyer, là-bas, à la marmite pleine où la soupe bouillonnait avec son odeur grasse de lard et de choux.

Décidément, la neige ne tomberait pas cette nuit, mais bien la gelée. Le ciel était devenu clair, les étoiles y montaient, pales encore, et la lune, en croissant très-doux, venait de se montrer au-dessus de la colonnade des pins. Une bise aiguë passait sur les feuilles des chênes, et les feuilletait toutes ensemble avec un craquètement léger et lointain, comme un frisson épeurô de toute la forêt aux approches des ombres. .

Victoire se releva en voyant luire, au travers des fougères hautes, deux yeux plus ronds que des lucioles et qui se rapprochaient.

— Les loups, dit-elle. •

Alors, elle chargea son bissac sur son épaule, s'arma d'un pieu et remonta la côte.

Quand elle se tournait, elle voyait un loup derrière elle, marcher gravement, pas à pas, mais à distance toujours plus courte, avec, de temps à autre, un bâillement qui hurlait.

Comme elle allait toucher la maison, elle fit un cri : l'homme était là avec son fusil allongé. Alors elle crut comprendre, et elle lui dit qu'en effet les loups l'avaient suivie, mais qu'elle n'avait pas peur.

Il eut un ricanement, et il lâcha son coup au hasard.

Puis il rentra derrière elle et barra la porte. Il prit le sac, le soupesa, hochant la tête comme pour dire que c'était peu et que cela ne valait pas le partage; on verrait demain.

Et la Victoire demeurait plantée, les yeux

luisants de faim. Son cœur devenait gros, et des sanglots lui gonflaient la gorge.

L'homme allait et venait, ne disant rien, préparant son souper.

Un grand feu de pommes de pin flambait dansl'àtre, oii la soupe bouillait, découverte, maintenant que l'homme y trempait sa cuiller ronde qu'il ramenait pleine de légumes fumants et du liquide blond que, sur la taillée de pain bis, il versait bouillonnant.

Des frissons passaient sur les joues blêmes de Victoire. Elle tenait à deux mains ses flancs creux, les yeux fixes, dévorants, la bouche sèche. Tout à coup elle dit, étranglée de désir et de peur :

— S'il vous plaît, nous ne partagerons pas la ramassée de ce soir, et vous me donnerez seulement une assiettée de votre soupe; voulez-vous bien?

— Mais, dit l'homme, en se retournaul, si vous vous arrêtez ici, il sera trop tard

pour VOUS en aller ensuite. Où habitezvous?

— Loin, dit-elle. Si je m'en vas, je ne {iourrai pas revenir vous aider demain.

— Alors, vous voulez coucher?

— S'il vous plaît! dit-elle. Oh! sur une bottelée de foin, dans l'étable. Je me lèverai au petit jour pour commencer l'ouvrage. Ça presse, voyez-vous?

L'homme songea un moment, la regardant toute sans rien dire. Enfin, il grommela :

— Comme il vous plaira.

Et il se remit à plonger sa cuiller dans le pot qui fumait.

Malgré qu'elle fût honteuse, une si grande joie la secoua à ces mots, qu'elle ne put s'empêcher de crier que ça sentait rudement bon, la soupe, chez lui.

Et tout son être affamé se rapprocha brusquement, brutalement de l'homme qui main-

212 VICTOIRE LA TxOUGE.

tenant lui faisait sa part dans une assiette brune, large et profonde, pleine jusqu'aux bords.

Ils soupèrent, face à face, sur les deux bancs, de chaque cùté du foyer, les pieds vers le feu.

Et puis l'homme bourra sa pipe, et se tassa, le dos au mur, silencieux, pendant que Victoire, se faisant obligeante et souple, promenait son grand corps au travers de la maison qu'elle nettoyait comme si elle était la servante.

Quand tout fui net et rangé, elle revint au foyer et elle s'assit, avec sur ses genoux un grand crible rempli de châtaignes de rebut que l'homme épluchait chaque soir, à la veillée, pour son repas du lendemain.

Cette fois, il fumait, disant des mots rares, les mains oisives; tandis que Victoire avec son couteau dépouillait une à une les petites châtaignes de leur écorce de satin brun et

les rejetait blanches et rosées, avec leur odeur tendre.

Comme elle était repue, elle sommeillait à demi, le visage apaisé, dans ses cheveux roux qui frisaient tout autour. Ses vêtements crevés montraient ses formes robustes, sa poitrine soulevée, puissante, malgré la maigreur des os et du cou décharné, long et blanc. La flamme des pins la dorait et la chauffait, lui tirant une odeur fauve.

L'homme fumait sa pipe, avec des coups de lèvres et des poussées de fumée énormes qui lui brouillaient le visage. A travers ces buées, il regardait Victoire.

Autour de la cheminée, c'était l'ombre : on s'éclairait avec le feu. Cela faisait comme un cadre de lumière où, sur un fond d'or, ces deux figures, presque immobiles, se détachaient, le profil noir.

Avec le soufïlement de l'homme et de la déchirure cassante de l'écorce sous le couteau

de Victoire, et le grésillement des pins qui s'écroulaient par instants dans le foyer, on n'entendait, dans la maison du Sauvage, que le frottement du vent sur le toit, el, de loin en loin, les hurlements plaintifs et sinistres des loups qui, par les bois, rôdaient.

Trois jours plus lard, la [neige tombait. D'abord fine, menue, comme une pluie d'argent; elle touchait terre et puis s'évanouissait.

Alors elle revint plus hardie, plus lourde, bientôt énorme en gros paquets qui faisaient pher les branches. Elle couvrit tout, la terre, les arbres, les toits.

Une blancheur immense enveloppait le pays, au loin. Les roules étaient perdues, les sentiers disparus. Les feuilles chargées ne bougeaient plus; les bêtes, tapies en leur trou, se taisaient. Partout un grand silence

216 VICTOIRE LA rxOUGE.

de monde fiai. A peine une foueUée du vent dans les neiges qui se fi'olaieiit en l'air.

Tanlqu'elleTavait pu, Victoires'élait battue avec les grands châtaigniers, faisant pleuvoir, à^coups de gaule, ensemble les paquets de neige et les «pélous», déjà noircis par la gelée.

Elle était coilTée d'un bissac, comme d'une cagoule de moine, qui lui descendait sur les épaules.

A la voir gesticuler de ses bras infatigables, les paysans des coteaux voisins s'inciuiétaient de cette ombre fantastique qui s'agitait éperdument, et comme en des gestes étranges, sur le fond blanc des neiges.

Maintenant ils avaient une peur non moins grande de la fille qui travaillait, par des temps pareils, pour le compte du Sauvage, ([ue de l'homme lui-même. Si elle fut venue jusqu'à leur porte, ils l'auraient chassée et pourchassée avec le manche à balai des sorcières et le buis bénit des Rameaux.

VICTOIRE LA ROLGE. 217

Enfin, un jour, on ne la revit plus; la récolte était presque toute levée. Elle la triait au logis, enfernaée avec l'homme qui lui payait sa part, comme elle le lui avait demandé le premier soir, avec la soupe et le coucher.

Mais, la ramassée étant finie, il lui dit qu'il n'avait plus besoin d'elle, et qu'elle pouvait s'en aller.

— S'il vous plaît, lui dit humblement la Victoire, gardez-moi encore pendant ces temps, où il ne fait pas bon à être dehors, et je vous filerai de la laine pour vous payer.

L'homme ne répondit rien d'abord, mais il se cacha pour ne pas avoir l'air content. Ensuite il dit qu'il voulait bien, si elle était capable de porter sur ses épaules un sac de marrons qu'il voulait aller vendre au marché du lendemain, parce que son âne se casserait les jambes s'il le faisait dévaler la côte sur les bruyères glacées.

Victoire se dépêcha de crier qu'elle voulait bien, et tant qu'il lui plairait.

Alors cela demeura convenu ; et Victoire passa la soirée encore près d'un bon feu, pendant que la neige en haut faisait craquer le toit. Elle ravauda ses bardes pour le lendemain et remit des clous à ses sabots qui ne tenaient plus.

Le lendemain, elle dévalait la cote en place de l'âne, chargée sur le cou d'un sac rempli qu'elle cramponnait d'une main. Elle allait vite, malgré tout, pour attraper l'homme qui marchait devant, dans sa grosse veste ronde en laine bourrue, sous son chapeau large, épais, où la neige mettait, tout le tour, une fourrure blanche.

Cependant Victoire clopinait; ses sabots s'en allaient, en dépit des clous; il manquait du bois au talon, et sa chair, qu'on voyait par là, paraissait sanglante. Mais elle éiait rudement contente, tout de même :

elle suivait son maître, elle avait du pain.

Au bas de la côte, il l'arrêta pour la laisser souffler. Elle fut tout attendrie par cette complaisance, même qu'il lui avait parlé quasiment comme à quelqu'un qui vous intéresse. Elle le regarda de ses petits yeux doux de bonne bête reconnaissante, et elle se tira vite de l'arbre où elle s'était accotée avec son sac, pour lui montrer qu'elle ne se fatiguait pas à le bien servir.

Quand elle arriva au marché, des gens qui la virent porter ce faix s'émerveillèrent; et l'on disait tout haut qu'elle était forte comme un cheval, dont la Victoire devenait rouge de gloriole.

Mais le Sauvage s'apercevait que cette fille faisait envie, et il pensait qu'on pourrait bien la lui prendre tout de même.

Alors il la renvoya à la maison préparer le souper. Et la Victoire, bien heureuse, s'en retourna.

Quand il rentra, le soir, il avait au bout de son bâton, et qui lui pendillait sur l'épaule, une paire de sabots tout neufs, noirs, luisants, avec des semelles qui brillaient comme de l'argent, tout encloutées de clous énormes.

— Tiens, dit-il, en les jetant devant la Victoire, voilà pour toi.

C'était la première fois qu'il lui disait « toi ». Victoire demeura saisie à la vue de ce présent magnifique. Elle ne bougeait pas, toute droite, ébahie, n'osant rien dire, avec lu peur d'avoir mal compris.

A la fin, elle se baissa timidement et ramassa les sabots en poussant des exclamations. C'était trop beau pour elle, vrai! C'est qu'ils étaient en cœur de chêne, oui bien, et vernis comme pour aller à la noce...

Lui riait terriblement dans sa broussaille grisonnante. Il grommela :

— C'est bon, c'est bon, mets la soupe et allume le « chaley » pour ce soir.

Elle alluma la petite lampe à bec où passait une mèche qui baignait dans l'huile rousse et puante, et elle l'accrocha à la chaînette qui pendait du toit, au-dessus de la table où la soupe fumait. Il y avait de chaque côté des assiettes en faïence à dessins bleus, comme on en voit au dressoir des maisons bourgeoises, et des couverts en fer, qui semblaient battant neuf, car la Victoire les avait raclés dans le sable.

Le foyer s'emplissait de flammes claires avec un crépitement joyeux et une bonne odeur de genièvre et de pins; on eût dit une fête. L'homme avait son chapeau jusqu'aux yeux, et il mangeait, les coudes sur la table.

Ce soir, il parlait à la Victoire, assise en face de lui, tout enflammée de plaisir, la chair rosée et plus flambante que jamais dans ses cheveux roux frisottants. Il disait qu'on était bien heureux d'aA^oir « un chez-soi »

par des temps pareils, et qu'il y en avait d'aucuns, sans feu ni lieu, qu'on pourrait bien trouver demain matin au coin d'un bois, rien qu'avec leur carcasse, les loups ayant dévore le reste.

Elle frissonna à cette pensée que si le Sauvage l'eût mise dehors, elle serait peut-être bien de ceux-là, à l'heure qu'il était, tandis qu'elle avait chaud de tout son corps dans la maisonnette bien close, et l'estomac rempli de la soupe odorante dont ses lèvres grasses luisaient.

Quand la veillée fut faite, et comme la Victoire tirait vers la porte intérieure, qui communiquait aux étables où elle couchait, l'homme lui cria :

— Fais pas la bête, et viens-t'en coucher par ici.

Il n'y avait qu'un lit dans la chambre : le sien.

La Victoire resta plantée, ne comprenant

rien, regardant l'homme qui, lui, la tenait sous ses yeux allumés.

— Faites excuse, dit-elle, j'ai pas entendu.

— Que si fait bien, dit-il; mais tu veux te faire prier. Allons, viens.

Il posa la main sur elle, et cette fois elle comprit.

Les jambes lui manquèrent net, et elle s'accota au mur, toute pâle.

Elle murmurait pleurante :

— Vous ne voudriez pas, notre maître, vous ne voudriez pas?

— Quand je te dis de venir! Et il la saisit.

Mais elle le bouscula avant d'y avoir songé, les yeux pleins d'épouvante.

— Ah! c'est comme cela! dit-il; eh bien, dehors, et plus vite que ça; allons, file, va coucher dehors... Veux-tu remuer? ou je prends une trique.

Victoire éclata en larmes et puis se mit à

beugler, accroupie par terre, la tête dans son tablier.

L'homme ne disait plus rien, allant et venant, le pas furieux, le regard louche; mais dans sa barbe hideuse il riait. Il s'arrêta tout à coup devant elle en disant :

— Quand tu auras fini, tu sais! J'en ai assez, moi. Ah! tu croyais que j'allais te nourrir, et t'acheter des sabots, et te garder au coin de mon feu comme une poulette, tout l'hiver, afin qu'au printemps tu files te loger ailleurs pour ma récompense, pas vrai ? Tli me prends pour un autre.

— Mais je resterai tant que vous voudrez, dit-elle, relevant la tête et joignant les mains, tout près de lui, d'un geste affolé de supplication.

— J'en serai plus sûr comme cela, dit-il ricanant. D'ailleurs, t' es par trop bête, ma pauvre fille, de refuser ton bonheur. Tu vois bien que j'ai du goût pour toi, et si tu savais

faire, on ne sait pas, on pourrait bien nous marier quelque jour. Je ne suis plus bien jeune, mais j'ai besoin d'une femme. Une jeunesse ne serait pas mon fait; tandis que toi, si tu voulais, quand je serais bien sûr de toi... hé! hé! tu sais, c'est pas avecle vinaigre qu'on prend les mouches.

Victoire écoutait de toutes ses forces, muette maintenant, étourdie de cette idée qu'elle pourrait être épousée par cet homme, et demeurer ici, chez elle, toujours.

Il reprit, la voyant touchée :

— Tu serais pas heureuse, peut-être, de devenir la maîtresse ici! car j'ai de bons biens, sans que ça paraisse. Et quand la saison va venir, où j'achèterai des veaux pour labourer, où j'aurai des troupeaux, et tant qu'il me faudra du monde, tu serais la maîtresse, toi; tu commanderais, loi qui as toujours servi; tu aurais de belles robes de laine, avec des galons sur la jupe, comme les femmes des

riches... Mais si tu aimes mieux aller coucher avec les loups, bonsoir, vois, la porte est ouverte, file...

Et comme la Victoire s'était remise debout en écoutant, il la poussa par l'épaule vers la porte qu'il venait d'entre-bâiller, assez pour que le froid aigu entrât, tout roide, avec le vent qui fouettait la neige, et vînt faire frissonner la Victoire en sueur, et qui recula- Elle regardait dehors tout de niemc, mais la blancheur vague qui noyait tout autour d'elle l'épouvanta.

Cependant, elle demeurait là, torturée, le cœur suspendu, ne soufllant plus, n'osant pas penser, avec une soulfiance de tout son être. Elle attendait qu'un courage la prît pour s'en aller. Et c'étaitunefaiblcsscquilagagnait.

Encore la faim, encore le froid, encore la course échevelée qui allait recommencer, si elle ne mourait pas de cette nuitée par les bois.

Au dedans le feu pétillait, et sa quenouille demeurée droite auprès de sa chaise, avec la laine d'agneau qu'elle avait filé tout le soir, lui tirait les yeux avec un désir grandissant de reprendre sa place à ce foyer et de tourner encore ce fuseau dans ses doigts.

Mais riionime, qu'elle ne regardait seulement pas, eut un coup de colère, et il lui donna une bourrade qui la jeta dehors.

A ce moment, dans les bois proches où les loups rôdaient, un hurlument formidable éclata. Quelque bande qui se rapprochait. Victoire fit un cri, se cramponna à la porte que l'homme poussait sur elle et se rejeta en dedans toute tremblotante et épeurée, les yeux fous, avec un grand soupir désespéré.

— Allons donc! dit-il dans un grognement de rire.

Et il referma la porte sur eux.

C'était vrai, tout de même, qu'il avait de bons biens, le père Sauvage, comme on l'appelait maintenant, car les gens revenaient peu à peu de leur première idée quand ils l'avaient vu, tout à coup, devenir riche. Les femmes seules clabaudaient encore; mais les paysans levaient l'épaule en disant : (( Est-ce qu'on sait? »

Et l'on ne parlait plus, que comme d'une légende, de l'homme volé et assassiné au coin d'un bois. Bien sûr que personne ne l'avait vu. Alors quoi?

Et puis l'homme s'était glissé dans les

cabarets, auprès d'eux, les jours de foire, et leur avait payé le vin. On l'avait invité aux veillées, et il y était allé, surtout là où il y avait des filles. Et d'aucunes pensaient tout bas qu'il n'était point trop vieux, tout de même, pour épouser une jeunesse, avec tout le bien qu'il avait.

C'est qu'il faisait le galant, ce père Sauvage. II s'habillait comme un monsieur de la campagne, avec des gilets à fleurs, des cravates voyantes, des souliers fins.

Enfin le respect venait. Et ce fut bien pis quand on le vit toucher devers chez lui deux paires de veaux, quasiment gros comme père et mère, roux comme de l'or, avec de petites cornes blanches et pointues qui leur retournaient déjà sur le front.

Sans doute il en avait, des écus, celui-là. Ce n'était pas étonnant si la servante allait si cossue et faisait sa faraude, les dimanches, avec ses jupes de cadix, roides comme des

pans de bois, son châle de tartan rayé et sa coiffe où pendait, ma foi, une dentelle fine. Même elle portait des anneaux d'or aux oreilles, celte fille que l'on avait vue arriver au pays à peu près sans chemise et mendiant son pain.

Tout cela faisait tort à sa réputation; et les filles qui auraient bien voulu se faire épouser par le Sauvage disaient pis que pendre de sa servante.

Lui, quand on l'en taquinait, le soir, aux veillées, il jurait ses grands dieux que ce n'était pas lui.

Cependant, il avait eu un coup de passion pour la Victoire. Cette créature robuste, aux bras blonds infatigables, à la nuque rousse comme un soleil, si naïve et si douce au fond de sa rudesse, l'avait comme empoigné pour un temps. Et, en ce temps, il l'avait étourdie de ses générosités, si bien que la Victoire pensait qu'il tiendrait sûrement sa promesse.

puisqu'il la traitait déjà et paravance comme sa vraie femme devant le bon Dieu.

Elle en était toute changée, la Victoire, tout assagie dans l'appétit de son corps. Il semblait qu'elle eût pris des années d'âge pendant ces quelques mois qui venaient de passer. Elle ne se mettait plus en folie, malgré son bonheur, quand on festoyait au logis les femmes et les hommes, tous ensemble mêlés autour de la table où l'on venait dénoiser, et que le vin blanc circulait dans les pichets de terre brune. Les plaisanteries fortes ne la chatouillaient plus à faire crever son rire bestial. C'était maintenant les jeunesses qui riaient, et la Victoire seulement levait l'épaule avec des « las, mon Dieu! » apitoyés.

Et puis, c'est qu'elle était économe avec cela, et si ménagère de son bien qu'elle en avait tari sa grande gloutonnerie et celte voracité féroce qui, jadis, sans cesse la rongeait.

Dans cette existence conjugale où ses instincts puissants s'étaient apaisés, et comme elle n'éprouvait plus l'inquiétude de ses besoins, ni les tourments cruels qui l'avaient tenue si longtemps dans une hébétude douloureuse, Victoire s'était presque affinée, et son cerveau étroit, moins fruste et moins lourd, devenait capable de concevoir des idées et des raisonnements qui n'avaient jamaisapprochéjusqu'icidesabêtiseéuorme.

C'était en quelque sorte l'épanouissement d'un être moral sous le coup d'un rayon de bonheur.

Car elle était heureuse, la Victoire, de tout un bonheur à jamais rêvé.

Elle retournait la terre qui, paraissait-il, lui appartenait. Elle possédait sa maisonnette, au ras des champs, au fond des bois. Elle travaillait à côté de son homme, qui la payait d'amour et de luxe.

Elle était la maîtresse au logis, propre et

net, gai maintenant de la vie qu'y mettaient sesvolonlés souveraines. Car elle avait eu des exigences : et les poules pondeuses picoraient autour de ses jupes et caquetaient avec elle du matin au soir. Leurs couvées venaient d'éclore, des couvées hâtives, précieuses pour la vente, et que Victoire dorlotait autour de son foyer, ainsi rempli d'un pépiement d'oiseaux et d'un froufrou incessant d'ailes blondes. Un barbet s'étalait sur le seuil du logis, et ses aboiements tendres de" jeune chien gâté faisaient s'envoler à tout coup la pigeonnée nouvelle qui s'abattait autour de Victoire, dès qu'elle apparaissait, la main levée, remplie du grain qu'elle ramassait à pleins poings dans son tablier retroussé.

Elle avait déclaré qu'il lui fallait des bêtes. D'abord ça rapportait, et puis c'était triste, une maison où rien ne bougeait. Elle comprenait cela quand il était seul; mais aujourd'hui...

Fit lui laissait faire.

Elle planta des ruches au mur où chauffait le soleil, et des fleurs aux jardins pour quand y viendraient les abeilles.

Puis quand elle vit arriver les veaux, elle lit des cris, retrouvant pour cette grande joie ses gestes fous d'autrefois. Même, comme elle en avait pris l'habitude, elle dit « mes veaux » en les allant flatter, tous les quatre, et le Rouget, et le Chabrol, et le Violet, et le Maillé — qui sont les noms qu'on leur donne sur leur figure, leur couleur ou leur corne.

Et de vrai l'on aurait bien dit qu'ils étaient à elle, tant elle se mit à les soigner avec cet amour qu'elle éprouvait maintenant le besoin (le répandre autour d'elle.

Il semblait, en effet, que toute sa rudesse se fût fondue depuis qu'on l'aimait. Tout l'attendrissait, et jamais les gens qui l'avaient vu emmener en prison, dans la carriole, farouche et éclaboussée de sang, n'auraient

reconnu la Victoire, qui devenait pâle et tournait la tête au mur quand le Sauvage, levant en l'air et par les pieds un lapin qui se débattait, lui frappait sur le cou, pour le tuer, du coupant de sa main roidie.

Le printemps venait, triste encore et tout embrumé, avec des coups de soleil qui ne duraient pas et des ondées qui ruisselaient en torrents boueux dans toutes les rigoles des sentiers et par le travers des coteaux ravinés.

Cependant les Pâques arrivaient fleuries de coucous et de violettes sauvages au pied des haies.

Victoire dit au Sauvage qu'il lui faudrait une robe neuve pour les fêtes.

— Et celle de Nôel, dit-il, elle ne vaut plus rien?

— Elle est trop lourde, répondit-elle:

c'est bon pour les froids.

— Te voilà devenue bien délicate, dit-il d'un ton mauvais ; mais c'est tant pis, tu t'en passeras.

Et il s'en alla en sifflotant.

Elle demeura saisie du ton qu'il avait pris pour lui dire cela. Et puis elle pensa qu'il avait peut-être perdu de l'argent dans ses marchés, et elle ne lui en parla plus.

Mais, à peu de jours ensuite, il lui dit :

— Donne-moi tes anneaux d'or, j'en ai besoin.

Cela fit un grand chagrin à la Victoire. Elle tenait à ses anneaux comme toute fille tient à son premier bijou, et plus encore, parce qu'elle lesconsidéraitcommeuncadeau de noces prochaines. Elle craignait l'homme : elle ne dit rien et donna ses anneaux.

Alors elle s'appliqua à le rendre plus content. Elle en prit moius à son aise et se remit

à trimer comme au commencement, faisant la rude besogne qu'elle s'était peu à peu relâchée de faire pour s'occuper de l'intérieur du ménage.

Mais lui, maintenant, la gourmandait sur toute chose, surtout quand il revenait des foires et des veillées. Il avait bu, il était gai et méchant, et il lui parlait des jolies filles qui lui faisaient des mines et qui étaient autrement tournées qu'elle, avec sa croupe énorme et ses jambes taillées à coups de serpe dans un rond de chêne. Et des filles qui avaient du bien au soleil, encore!

La Victoire feignait d'en rire, et elle répondait que c'étaient pas des filles, ça, mais des mauviettes, et que ça serait bien en peine pour lever un sac de blé.

Mais au fond, elle en devenait bien malheureuse, surtout depuis un temps où quelque chose la tourmentait.

Après les Pâques, le temps se rangea, la

terre asséchée permit qu'on fît les labours pour semer les maïs et l'avoine.

Le Sauvage avait défriché un bon bout do bois qui allongeait d'autant ses terres. Il y voulait planter des vignes, et, pour commencer, il fumait l'endroit en y mettant des luzernes. Ça fait les terres grasses en économisant l'engrais. Mais c'est dur au labour.

C'était la Victoire qui l'aidait.

Elle arrivait le matin, sur les neuf heures, lui portant la soupe qu'il mangeait assis au revers d'un fossé, les jambes pendantes. Et, derrière lui, les bœufs ruminaient, mâchonnant leur écume blanche, les naseaux, fumants.

L'air était tiède dans la bonne odeur de la terre remuée et des herbes fraîches. Le soleil allumait tout le coteau d'une belle couleur tendre, d'un vert de printemps, avec partout la floraison hàlive des pruniers blancs et des pommiers tachés de rose.

A travers les feuilles nouvelles passaient et repassaient, les ailes battantes et faisant des cris, les oisillons qui cherchaient où pendre leurs nids.

Et, de loin en loin, espacés par les bois, sur les coteaux voisins, on voyait ramper la charrue des autres laboureurs, brillante et claire derrière la tache blonde que faisait dans le noir des sillons la croupe des bœufs roux.

Et le silence murmurant de la campagne et des champs au réveil se coupait par intervalles de l'écho mourant d'une chanson lointaine, du cri rauque des geais, d'un mugissement plaintif, de l'aboiement d'un chien ou de la ritournelle perlée du pinson, ce rossignol du printemps.

La Victoire alors remplaçait le maître à la charrue. Elle virait le soc, poussait les bœufs, piquait l'aiguillon et, s'asseyant de travers au timon, se faisait traîner à demi

diins le sillon ouvert en criant sans relâclie :

— Ah! Maillé! Ali! ah! Chabrol!

Et tapant rude sur le joug qui tenait corne à corne les deux bêtes accouplées, ou leur piquant le flanc.

Et lui venait derrière, un panier au bras gauche, la main droite levée, et il jetait le grain, à chaque pas, en trébuchant dans les mottes de terre fraîches.

Et ils montaient ainsi et descendaient presque sans repos pendant tout le jour, sinon pour laisser souffler les bœufs, dont les naseaux ruisselaient, ou pour boire, l'un après l'autre, à la cruche de grès, où la piquette de vin était demeurée fraîche.

La Victoire était bien heureuse alors, surtout lorsque r homme était gai et qu'il la bourrait sur l'épaule d'un bon coup, i)ar plaisir.

Un soir, ils soupaient tous les deux, face à face, les pieds mêlés sous la table, accoudés,

harassés, la mâchoire lente, se reposant dans le fumet odorant des « miques » de maïs, di^ssées en pyramide sur un plat, comme des balles d'or.

Par la porte ouverte venait le bruit des étables qui allait s'apaisant, le bêlement des agneaux nouveau-nés, le piétinement des veaux dont la chaîne raclait au râtelier, et le jacassement doux des hirondelles qui rentraient à leur nid sous les toits. On apercevait un carré du ciel pâle avec la première étoile qui s'allumait et des scintillements confus tout autour d'elle. Et le jardinet proche laissait voir un coin de sa verdure épaisse d'arbrisseaux en fleur, où éclatait la couleur ardente des roses.

Le vent portait de loin le tintement clair d'une cloche qui sonnait V Angélus, et, peu à peu, tout s'endormait.

Alors, dans la pénombre venue, l'homme dit tout à coup :

— A propos, tu sais, je vais me marier.

— Plaît-il? dit la Victoire toute secouée, encore qu'elle eût compris qu'il voulait parler de leur mariage.

Il fit une pause, puis il reprit brutalement :

— Va pas chimailler, surtout, ça m'embêterait. J'épouse la fille à Giraud, celle qui vient d'hériter de sa grand'mère de trois mille écus.

— Eh bien, et moi! cria la Victoire en abattant ses deux bras sur la table comme si .elle tombait.

— Je t'ai dit de ne pas m'embêter, reprit l'homme, tu as compris? Si tu es sage, si tu ne dis rien de rien de ce qui s'est passé, tu resteras ici comme servante, voilà tout.

Victoire pleurait, mais bas, les dents serrées, s'étranglant pour ne pas le laisser voir, car elle voulait lutter. Elle dit :

— Voyons, notre maître, vous ne voudriez

pas me faire ce chagrin. Vous n'avez pas à vous plaindre de moi. Et, d'ailleurs, vous savez bien que vous m'avez promis le mariage à moi, sans quoi. . .

— Que tu es bête! dit-il, ricanant. On promet toujours ça aux filles... Tu n'as pas été bien malheureuse, je pense. Je t'ai nippée, et tu as passé du bon temps, tout de même, hé! hé!

Il s'était levé, et il lui tapait sur l'épaule pour la faire rire. Mais elle ne remua pas, sinon qu'elle tremblait un peu.

— Après tout, dit-il, si ça ne te va pas, tu peux t'en aller.

— Et oii m'en aller? dit-elle bas, comme si elle se parlait...

— Tu n'es pas en peine de te louer, j'espère, une fille comme toi; car c'est pas pour dire, mais tu es rudement fière à la besogne.

Il la flattait maintenant. Il aurait voulu qu'elle prît bien la chose, qu'elle se tînt

tranquille, sans rien laisser voir, afin qu'il pût la garder pour le travail, et peut-être aussi pour son plaisir, quelquefois. Il reprit :

— Du moment que personne n'en saura rien, pas vrai, c'est comme si rien ne s'était passé. Et je te donnerai de bons gages. La fille à Giraud veut bien que tu restes.

Et certainement, elle serait restée avec eux, la Victoire, si elle avait pu, malgré son chagrin de perdre l'homme et de n'être plus la maîtresse. Car elle était accoutumée à la maison, et puis, dans ce coin de pays, du moins, personne ne connaissait la Rouge. Mais elle ne le pouvait pas; et c'est ce qu'elle voulait dire, n'osant pas, cherchant des mots pour apitoyer son maître. Tout à coup, elle demanda :

— C'est-il pour bientôt, votre noce?

— Dans trois semaines, dit-il.

Elle répéta épeurée :

— Dans trois semaines! si tôt!... .le peu-

sais... Ah! Seigneur, si seulement vous aviez pu attendre la moisson !

— Et pourquoi ça? dit-il intrigué. Elle hésita et puis finit par dire :

— Parce que... parce que j'aurais eu le temps d'être délivrée. Vous ne voyez donc pas que je suis grosse?...

Et elle écarta ses bras, se tournant au jour mourant de la porte, et comme si elle voulait montrer son sein gonflé aux étoiles.

Lui avait fait un cri de rage avec un jurement, et une épithète infâme qu'il jetait à la tille enceinte de ses œuvres. Puis il la secouait par les bras, prêt à frapper. Il crie que cela n'est pas vrai, que ce n'est pas lui, et que si elle a le malheur de le dire, il la crèvera d'un coup de pied.

Il va et vient, maintenant, autour de la chambre, le pas furieux, car il sait comment on pense, aux champs; et si la fille à Giraud apprenait cette histoire, elle porterait à un

autre les trois mille écus de son héritage. 11 revient sur Victoire, fou de colère.

— Je te chasse, entends-tu? je te chasse. Demain matin au petit jour, je te mènerai dans la carriole, toi et tes nippes, jusqu'à Limoges. Et je te défends de remettre les pieds par ici, tu entends bien? Si je sais que l'on t'y ait aperçue, je te ferai prendre par les gendarmes, coureuse, vaurienne ! Ah! tu pensais à me le mettre sur le dos, ton mioche, pas vrai? Eh bien, ose le dire un peu, qu'il est de moi, et tu verras!...

Et il gesticulait devant elle, menaçant, sa face embroussaillée toute noire de fureur, les yeux étincelants.

Victoire s'était reculée au mur, le visage immobile et tiré, les regards fixés sur lui avec un air d'hébétement.

Ce coup de malheur subit semblait lui avoir vidé le cerveau, où toutes les paroles

de rhomme tournaient, tournaient, faisant un bruit qu'elle ne comprenait plus.

Cependant elle éprouvait une peur violente, et elle tremblotait sans rien dire.

Quand il vit qu'elle se taisait, il se calma, pensant qu'elle se laisserait emmener sans plus de défense.

Alors il lui dit :

— Couche-toi, et demain au petit jour, tu entends?...

Et il sortit, tirant rudement la porte. Victoire demeura dans le noir.

Elle entendit battre la claire-voie du jardin, puis le pas lourd du Sauvage qui remontait la côte en sifflotant. Il s'en allait veiller.

Alors elle remua, secouant ses membres comme pour se réveiller, se dégourdir. Elle voulait penser, mais elle ne pouvait pas encore. Son cœur lui faisait mal, comme si on lui avait donné un coup. Elle respirait par secousses.

250 VICTOIRE LA ROLGE.

Puis, peu à peu, les idées lui revenaient, elle comprenait toute l'horrible scène qu'elle venait de subir, et elle s'affalait sur une chaise, la tête dans ses mains, crevant de sanglots.

Maintenant elle réfléchissait :

L'emmener à Limoges? Et ensuite? 11 faudrait bien qu'elle revînt par là : elle était internée dans le département de la Dordognc et sous la surveillance de la police. Quand même, où se placer avec son venlro?

Toujours ce ventre maudit, qui la martyrisait pendant toute sa vie et pour son malheur éternel!

Cette fois, elle ne voyait point d'issue. Elle ne voulait pas recommencer à tuer son enfant pour être encore traînée en prison. Alors quoi?

Et puis, d'ailleurs, les six mois de bonheur qu'elle venait de passer lui avaient donné des besoins et comme une sensibilité

qui rendait aujourd'hui sa souffrance plus aiguë et moins supportable.

Sa grosse bestialité de jadis, qui ne visait qu'à l'apaisement de ses appétits, était devenue, par affinement, une sensualité plus exigeante. Des besoins de cœur lui étaient venus. Elle se rendit compte très-clairement de sa situation en se disant que, tant qu'elle vivrait, d'ailleurs, ça serait la même chose, qu'elle saurait moins que jamais se défendre des hommes, et que chaque fois il lui arriverait un malheur.

Autant valait en finir tout de suite.

D'ailleurs, le désespoir de se voir arracher, tout à coup, tout son bien-être matériel, l'amour de son maître, son espoir d'avenir, pour retomber dans la fuite, dans la misère, dans la honte de son crime et de la prison qu'elle avait subie, et de la surveillance infamante dont elle demeurait frappée, tout cela lui donna un dégoût

subit de la vie, le premier qu'elle eût ressenti et auquel elle s'abandonna.

C'était comme un affolement qui l'avait prise du désir de mourir.

11 ne fallait pas attendre l'homme

Elle ouvrit la porte, regarda la lune claire qui faisait partout une blancheur d'aurore, écouta quelque peu remuer les bêtes dans leurs étabies.

Et comme cette pensée qu'elle ne les verrait plus l'attendrissait, elle se mit à courir à travers bois, en pleurant si fort que cela faisait, au loin, comme le raie, toujours faiblissant, de quelque cruelle

Pourtant, peu ù peu, elle ralentissait, tirée en arrière, semblait-il, par les liens qui attachaient son cœur à ce pauvre logis, où elle avait vécu ses seuls jours de bonheur.

Elle regrettait moins la vie que la maisonnette basse avec son toit moussu, où la pigeonnée qu'elle avait fait éclore, tout le jour roucoulait.

Elle pleurait son jardinet plein de roses et ses brebis aux ventres lourds, dont quelqu'une déjà allaitait son agneau tout bêlant, mièvrement, comme unenfanteletauberceau.

Elle s'arrêta, tournant la tête, cherchant

2ôi VICTOIRE LA ROUGE.

à voir, à travers la feuillée, la blancheur vague des murs sous la lune ronde et pâle qui passait au-dessus, lentement.

A cette heure suprême, une bouffée de poésie sauvage lui gonllait le cœur d'un amour en quelque sorte idéal pour cette vie rustique, son décor, ses travaux et ses êtres, dont le besoin et la passion lui avaient toujours pris les entrailles, mais dont elle n'avait jamais ressenti comme à ce moment le charme et l'immatérielle beauté.

Il semblait qu'arrivée à ce point culminant delà douleur humaine, son ame enclose fit un effort et s'entr'ouvrît pour une première et dernière contemplation.

Dans le même temps qu'elle éprouvait cette perception plus délicate et plus élevée des choses, bien que confusément, elle se retrouvait plus basse, plus misérable et plus abandonnée; et son désir de quitter la vie la poignait plus intense.

Et pourtant, avant de mourir, elle était prise du besoin puissant de revenir aux lieux qu'elle ne devait plus revoir.

Alors elle se donna pour raison qu'il lui fallait soigner ses bêtes, puisqu'il n'y aurait personne pour le faire le lendemain.

Et elle reprit sa course vers la maison. Elle eut une joie de toucher encore à ces choses familières. Elle tournait et retournait par la cour, affairée, mettant de l'ordre, à mesure qu'elle tirait la paille du grenier, parla lucarne ronde où atteignait une échelle, rangeant les seaux quand elle eut rempli l'auge. Et puis elle ouvrit la grange où les veaux se tassaient en un coin, et, posant sa lanterne sur une poutre, elle emplit les râteliers vides. Elle balayait le sol, elle n'en finissait pas; tandis que les bêtes, couchées, levaient leurs mufles et ouvraient leurs yeux larges, surpris de ces soins nocturnes. Ils eurent des mugissements doux, etils frottaient

leurs têtes au mur avec un bruit de chaînes.

Alors elle s'accroupit près d'eux et leur parla tout bas, les nommant chacun et leur disant : Adieu.

— Adieu, Maillé! adieu, Chabrol! tu as une mauvaise tête, toi, tu te feras tâter, mon vieux. Et toi, Violet, tu marches trop vite. Adieu, le Rouget! je t'aimais bien, toi; tu es le plus beau, avec ta tête rouge et tes grandes cornes blanches. Adieu...

Elle promena sa main sur leur corps, et les bêtes soufflaient, semblant l'entendre, attachant sur Victoire leurs yeux profonds et doux, les mâchoires lentement remuées, comme s'ils remâchaient des choses amères (]ui leur coulaient des lèvres ensuite, lentement.

Victoire se leva, reprit sa lanterne, s'éclaira en l'air pour les voir encore, en aspirant la bonne odeur du foin séché et des bêtes chaudes.

Puis elle sortit, et elle s'en alla aux étables.

En un coin, sur deux barres suspendues horizontalement, toutes les poules dormaient, côte à côte alignées. Les unes la tête sous l'aile, d'autres enfoncées dans leurs plumes, leurs yeux roulants et clignotants, très-bêtes, quand la lumière les éveilla.

Par habitude, Victoire les comptait. Il en manquait une, sa préférée, qu elle appelait Jeannette, parce qu'elle portait comme une croix de plumes dorées sur sa collerette blanche. Victoire s'inquiéta. Mais elle aperçut Jeannette couvrant un panier rond de ses ailes étendues, et qui se fâchait déjà, grondante et ébouriffée, défendant les œufs qu'elle couvait.

Alors Victoire poussa une demi-porte qui séparait l'étableendeux, et toutes les brebis se levèrent, piétinant et bêlant, avec de? coups de fête, et cela fit un vacarme qui éveilla les nouveau-nés, dormant, tout petits

et presque nus, sur leurs pattes repliées.

Elle leur vida des châtaignes en un coin, puis elle attrapa un agnelet tout blanc et elle s'accroupit, le tenant sur ses genoux.

11 ne cessa de crier « mé! raé! » avec un tremblotement de voix cassée, tandis que Victoire l'embrassait sur sa petite tète laineuse, en pleurant tant qu'elle pouvait et le dodelinant comme elle eût fait d'un enfant nouveau-né!

Tout à coup elle entendit marcher derrière la maison. Le maître rentrait. Elle souilla sa lanterne, et, se tenant au mur, elle passa dans la grange au foin, où elle avait dormi dans les premiers temps, sur une étalée d'herbe. Elle se coucha et fit rendormie, toute froide de la peur qu'il l'empêchât de demeurer là.

Mais lui, ne la trouvant pas en son lit, vint tirer la porte où elle était, leva sa lanterne, et, (juand il l'eut aperçue, il s'en alla sans rien dire.

Elle l'entendit rentrer à coté, barrer ses verrous et se coucher. Un peu après, son souffle rauque dominait tous les bruits légers de la ferme endormie.

Alors Victoire se leva, se glissa dehors, traversa la cour comme une ombre, et reprit îe chemm des bois vers la côte. A ce moment, un hurlement plaintif la fit tressaillir. C'était le chien enfermé, qui la sentait s'en aller et qui pleurait après elle.

Elle ne pleurait plus, maintenant; c'était fini. La peur de l'homme l'avait reprise, et elle ne songeait qu'à ses menaces de l'emmener au petit jour ou delà crever de coups.

Le petit jour ne serait pas long à venir. Il arrive vers trois heures au commencement de l'été. C'est la première lueur blanche qui sépare le ciel des coteaux au ras de l'horizon.

Quand la grande ligne blanchissante rougit, c'est que le coq va bientôt chanter.

Victoire gravit la côte et s'arrêta sous les

pins, tout en haut. De là, elle dominait l'horizon ; elle s'adossa à un arbre pour surveilh;r le jour, dès qu'il paraîtrait.

Une idée lui vint. Elle prit dans sa poche le chapelet que lui avait donné la fermière infirme, sa dernière maîtresse, et elle se le passa au cou, comme si elle eût voulu se donner la bénédiction du bon Dieu avant de mourir.

Même elle pria, car elle n'avait point de colère. Elle avait toujours pensé que tous ces malheurs lui arrivaient naturellement, parce qu'elle était bâtarde, c'est-à-dire jetée sur terre comme une bote abandonnée, pour servir, pâtir et souffrir.

Seulement, elle s'étonna de n'avoir pas pensé plus tôt à s'en aller de ce monde. Si elle l'avait fait du premier coup de son malheur, elle n'aurait pas commis un crime en tuant son autre petit, à qui maintenant elle pensait.

Et elle pensait aussi au premier avec ce même serrement de cœur et cet amour de lui qu'elle avait toujours eu. Même celui qu'elle portait en ce moment lui donnait une angoisse. Elle ne le verrait pas, il ne viendrait pas au monde. Et c'était tant mieux pour lui, puisque aussi bien il serait bâtard comme elle, c'est-à-dire maudit.

Elle remuait ces idées dans sa tête avec tous ses souvenirs, même les plus lointains. Elle regardait sa vie, en bas, derrière elle, toute, d'un seul coup d'œil, de cette hauteur où elle était maintenant parvenue, comme au terme d'un dur voyage, et n'ayant plus qu'un pas à faire pour entrer dans l'éternité bienheureuse, par cette porte blanche de l'horizon qui allait tout à coup s'ouvrir, là-haut.

La lune passait maintenant sur la sapinière, traînant sa clarté d'argent dans les allées que formait la colonnade régulière des pins avec leurs chapiteaux de palnicsélancées,

262 VICTOIRE LA ROUCE.

semblable au péristyle d'un temple dont la coupole étoilée, lointaine, pâlissait, éteignant ses ors dans l'endormement de la nuit.

Un chant sacré éclatait sous les feuilles, où le rossignol vocalisait ses hymnes. La floraison des bois encensait la nature divine par des parfums subtils que le vent balançait.

Et Victoire, adossée à une colonne du temple, immobile, regardait fuir la lune ronde, attendant pour mourir d'avoir encore vu se lever le jour.

Le Sauvage dormait lorsque le coq clianta. Il se leva et vint pousser la porte. Le ciel rougeoyait : c'était bien l'aurore.

Tl se pressa et vint tirer l'âne qu'il mit à sa carriole. Puis il appela Victoire.

Elle ne venait pas; il jura et s'en fut la (juerir, le pas colère, jetant son pied dans la porte de la grange au foin.

La porte s'ouvrit toute large, et l'homme ne vit personne.

Alors, il chercha, allant aux étables, au grenier; et comme il vit que déjà les bêtes étaient soignées et nourries, il pensa que la

Victoire était occupée par là à presser sa besogne pour que rien ne pâlît pendant que le maître l'emmènerait. Il attendit un peu, sans se fâcher.

Cependant le temps lui durait, parce que maintenant le ciel devenait clair, et les rougeurs du levant s'empourpraient davantage.

Il pensa encore qu'elle était allée au puits; mais l'auge était remplie, et les seilles de bois étaient posées tout contre. Il cria tout de même par ce côté-là : Victoire!

Alors le chien hurla. L'homme le fit sortir et lui dit : Cherche!

Le chien prit le vent, puis il aboya comme s'il se plaignait, et il s'élança courant devers le bois.

Le Sauvage jeta son fouet et empoigna sa trique; la fureur le rougissait. Le poil épais de sa face brutale remuait dans les injures qu'il mâchait avec des menaces et serrant le poing. Que faisait-elle par là?

Elle se cachait pour n'être point emmenée; elle chimaillait, accroupie sur ses talons. Il allait la relever, lui, et lui faire voir s'il fallait l'embêter.

Il tournait la tête, cherchant, frappant de sa trique les fourrés de verdure où l'on pouvait se cacher.

Quand il eut fait le tour de la maison par les bois, en sifflant le chien qui ne revint pas, ils'arrêlanet, prisd'une soudaine inquiétude. Et il courut voir aux armoires si Victoire avait ramassé ses nippes. Peut-être s'étaitelle sauvée en faisant main basse sur la cachette où il serrait l'argent. Mais rien ne manquait-, même on eût dit qu'elle avait vidé ses poches des quelques sous qui lui appartenaient. Voilà bien son châle et ses cottes, et son linge. Alors quoi?

Et soudain l'homme devint blême et s'assit, les jambes molles. Parbleu! c'était clair, elle était allée se plaindre au maire, raconter

toute la chose, pleurer, gémir, faire du scandale.

Et maintenant les gens viendraient fourrer le nez dans ses affaires, ça réveillerait le passé... Belle histoire! Et il se cogna la tête avec son poing de fureur contre lui-même, pour n'avoir pas emmené la fille sur l'heure, hier soir. Aujourd'hui, elle serait loin, tout serait fini.

31ais est-ce qu'il pouvait penser cpi'elle irait se plaindre ? Oh ! la mâtine, s'il la tenait !

Et il rejoignait ses doigts écartés, comme pour l'étrangler.

Tout à coup il pensa qu'elle n'était peutêtre pas bien loin encore. A peine si le jour pointait. Elle ne s'était pas en allée la nuit, bien siir. S'il la rattrapait! Oh! s'il la rattrapait !

Et il fit le moulinet avec son bâton. Puis il se jeta dehors et courut devers le bourg en montant la cote et traversant la sapinière;

ensuite il dévala le coteau, sifflant toujours son chien.

C'est que le soleil arrivait maintenant. Un élancement de flammes avait couru sur la bande de l'horizon; puis tout le ciel avait blanchi, et il bleuissait rapidement dans la clarté fulgurante des premiers rayons.

L'ombre s'évanouissait sous la feuillée scintillante. Les fleurs mouillées redressaient leurs tiges. Une buée blanche montait, s'affinant, s'efîilant, dévoilant les coteaux, partout au loin. Et la floraison des lilas déjà s'entrevoyait, mettant, çà et là, sa coloration tendre à travers le vert des taillis.

L'homme regardait de haut, de loin, la main sur ses yeux. Et tant qu'il pouvait voir, la route était déserte, et les sentiers qui rampaient au flanc des coteaux n'avaient pas une ombre entre leur haie de genêts et d'ajoncs qui bordaient les champs de blé noir et d'avoine.

— Elle est arrivée, pensait le Sauvage; et il n'en pouvait plus de colère et de chagrin.

A cette heure-ci, peut-être le village s'ameutait, et c'en était fait de la fille à Giraud et de ses trois mille écus.

A quoi bon poursuivre? Il fit mine de rebrousser chemin, avec un geste de rage, et jurant qu'il serait bien reçu, celui qui oserait venir lui demander de dédommager la Victoire.

A ce moment, il crut entendre les aboiements du chien venant du côté de l'étang des vergues. Il écouta. Certainement le chien était en arrêt.

L'homme courut, dévalant de biais la côte qui le menait à l'étroite plaine marécageuse oij dormait l'étang, entre deux collines maigres, pierreuses et comme soulevées par des gonflements, dont la terre crevait çà et là, lâchant des rocs qui demeuraient suspendus.

Point d'arbres ici, sinon quelques pins

rabougris. L'espace clair laissait voir au loin toute la vallée, et d'un bout à l'autre la face embrumée de l'étang.

Le Sauvage arrivait, se baissant pour surprendre la Victoire qu'il supposait assise là, sur un roc, à se reposer.

Mais quand il fut plus proche, les jappements lui parurent venir devers l'étang, s'éloignant et se rapprochant, comme si le chien en courant faisait le tour de l'eau.

Alors il se dressa et fouilla du regard la verdure épaisse et feuillue qui bordait la pièce d'eau. Rien ne bougeait parmi les roseaux aux lances molles, ni sous les bouleaux blancs, ni sous les saules aux tiges élancées, ni près des vergues, dont les branches sont piquées comme des épingles sur le tronc tous les ans rasé.

Quelquefois un canard sauvage prenait son vol d'une touffe d'iris, ou quelque hirondelle s'abattait en passant pour tremper son

aile. Mais aucune forme humaine n'était visible, encore que le jour fut déjà dans tout son éclat et que les brumes de l'eau commençassent à monter en vapeur bleuissante dans le reflet du ciel.

L'homme alors aiflla furieusement pour rappeler le chien, et celui-ci accourut; mais ce fut pour repartir comme une flèche, appelant, à son tour, son maître d'aboiements si pressés et plaintifs que l'homme eut d'un coup la pensée qu'il était arrivé un malheur.

Un malheur pour lui, bien sûr, car si la Victoire s'était jetée à l'eau, dans son chagrin, on ne manquerait pas de dire que c'était lui qui l'avait noyée pour s'en débarrasser parce qu'eUe était grosse. Et alors l'autre affaire se réveillerait, et il savait bien que sa tête ne resterait pas longtemps sur ses épaules.

11 ne jurait plus, cette fois, et toute sa fureur était partie. Mais, pâle comme s'il était déjà mort, le cœur lâche, avec des

sueurs et des roideurs dans les jambes qui l'empêchaient d'avancer, il se traînait peu à peu, descendant vers le bord, les yeux élargis, essayant de percer les dernières buées, qui lentement montaient.

Il voyait bien que le chien tournait en s'aplatissant parfois comme pour se jeter à l'eau, et tournant encore, gémissant, enroué sinistre.

Il distinguait maintenant la nappe verte des nénufars aux feuilles rondes, avec la tache luisante de leurs fleurs d'or.

Et, comme il descendait peu à peu, épeuré, livide, il crut voir une masse sombre qui flottait. Oui, c'était bien cela; et maintenant le soleil tout en feu embrasait le ciel et jetait comme un torrent de lumière, à travers les brumes évanouies, sur cette chose ronde, soulevée, qui paraissait s'étaler aux clart'^M des cieux : les flancs gonflés et fécondés de la fille morte.

L'homme, hagard, contemplait, et ses dents claquaient d'effroi. Perdu, il voulut fuir.

Et pendant qu'il fuyait, galopant les bois, hideux d'épouvante et fléchissant comme s'il traînait son crime, le chien hurlait autour de l'étang d'une voix lamentable, tandis que les bergeronnettes voletaient en s'ébattant au ras de l'eau, dont elles faisaient doucement mouvoir la surface.

Et ce remous, lent comme un bercement dans un grand voile bleu, humide, lissé d'argent et brodé dans les coins de feuillage et de fleurs, balançait lentement et d'un rhythme léger la Victoire étendue, pâle, morte, riant au ciel dans le bonheur de son repos sans fin, et royalement couchée dans la pourpre flottante de ses cheveux épandus comme dans une auréole d'or.

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