‹ Victor AlfieriChapitre 15 sur 52 · MARCUS, APPIUS, VIRGINIE, NUMITORIA, ICILIUS, PEUPLE, LICTEURS · texte numérisé non relu

MARCUS, APPIUS, VIRGINIE, NUMITORIA, ICILIUS, PEUPLE, LICTEURS

Marcus. — Je viens seul devant le redoutable tribunal d' Appius, ainsi que doit faire un bon citoyen ; je ne me fais point suivre d'une foule; et celle qui se presse autour de mes adversaires ne m'inspire aucune frayeur ; j'apporte des preuves et des raisons, non des cris et la force des armes. Appius ne prête l'oreille qu'au bon droit, et ce qui prouve déjà mon bon droit c'est que mes adversaires ont foulé aux pieds les usages de la Justice et fait entendre leur réponse avant que je n'eusse formulé ma demande.

Appius. — C'est vrai; le procédé est nouveau.

Icilius. — Écoutons; parle, expose ce que tu appelles ton droit.

Marcus. — Voici la fiUe qui porte le nom d'un père supposé : elle est née d'une esclave, dans ma maison.

Quand elle fut sortie de la première enfance, sa mère i me l'enleva frauduleusement et la vendit à prix d'or à Nuroitoria qui l'éleva sous le nom d'une autre enfant qu'elle avait perdue. Virginius fut la première dupe de cette supercherie; aussi crut-il que cette enfant état sa fille et il le croit encore. J'ai avec moi des témoins qui feront connaître le prix de vente, l'époque, la façon dont le marché fut conclu : c'est toute mon escorte. Ils sont prêts à jurer que j'ai dit la vérité.

NuMiTORiA. — Les menteurs sont toujours prêts. à faire des serments. L'affirmation d'une mère romaine — oui, d'une Romaine et d'une plébéienne — scra-t-eJle moins bien accueillie que les faux témoignages de gens qui font de leur parole un trafic infâme? Du moins, avant que ces-gens là ne jurent avoir vu ce qu'ils n'ont pas vu, qu'on veuille bien écouter une mère. Ma douleur, mes paroles, mes gestes permettront au peuple entier de juger si je suis vraiment mère.

Appius. — C'est moi qui juge ici, et chacun doit se taire, et ceux-là surtout qui, s'étant faits les esclaves de la colère, de l'amour ou de la haine, ennemis jurés de la raison, partagent le peuple en factions. Ils ont jusqu'à cette heure trop souvent corrompu dans Rome le sentiment de la justice.

IciLius. — Est-ce un tribunal que celui où l'or» n'entend point les parties? Veux-tu défendre à une mère ce que l'on ne défend à personne?

Appius. — Et toi, parce que tu as été tribun, veux-tu par hasard m'apprendre le métier de juge? Sans doute, si j'étais un simple particulier, comme toi, je pourrais être ému de pitié au nom de mère ou de fiUe ; mais sur ce siège où je suis il convient de n'accorder aucun crédit ni au sentiment, ni aux larmes, ni aux folles menaces, mais seulement à la raison. Que le demandeur allègue ^ 100

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ses preuves; j'entendrai ensuite la mère, qu'elle soit la vraie mère ou une fausse mère. Ainsi le veut la loi. Mais vous autres, vous ne vous fiez point aux lois, je le vois bien.

IciLius. — Faut-il toujours entendre résonner le mot de lois, quand c'est la volonté d'un petit nombre qui fait ici la loi? Mais puisque celui qui viole la loi ose se réclamer d'elle, je veux, moi aussi, invoquer les prescriptions légales, et je dis qu'on ne peut prononcer un jugement sur la fille si le père n'est pas ici.

Le Peuple. — Il a raison; la présence du père est indispensable.

Marcus. — Mais le père ignore la supercherie de sa femme; je vous l'ai déjà dit.

IciLius. — Oui; mais moi je connais la vôtre, et si tu ne renonces pas tout de suite à ton entreprise, Rome m'entendra sur-le-champ faire la révélation de vos manoeuvres criminelles.

Appius. — Tais-toi, Icilius. Qu'espères tu? Sur qui comptes-tu? Sur quelques séditieux qui murmurent, sur des gens tarés qui t'applaudissent? Insensé ! comme tu t'abuses ! Mon appui à moi, c'est moi seul ; et que tes partisans m'aiment ou me haïssent, c'est pour moi fort peu de chose. Je fais cas de la plèbe, mais non des Icilius ; leur bavardage ne m'émeut guère; je méprise la colère de telles gens ainsi que leurs basses flatteries.

Icilius. — Tu as raison ; tu dois mépriser qui t'obéit ; mais le jour où tu mendiais notre faveur, où ton orgueil feignait l'humiUté et ta lâcheté la grandeur d'âme, et ton impiété la religion, ta justice l'incorruptibihté, ce jour-là ton langage était moins fier qu'aujourd'hui. On te connaît maintenant, Appius ; tu t'es trop hâté, imprudent que tu es, de reprendre ton naturel. Tu as tous les caractères du tyran ; tu en as toutes les qualités sauf la

prudence, et pourtant c'est là la première vertu de tes semblables, ceUe sur laquelle s'appuie la tyrannie naissante.

Le Peuple. — Il va trop loin, mais il a raison.

Appius. — Je croyais avoir à juger le cas d'une esclave, mais je vois bien qu'il me faut tout d'abord faire justice d'un téméraire.

IciLius. — Je croyais n'avoir à défendre aujourd'hui \ qu'une jeune fille, ma fiancée, qu'on accuse de n'être pas née libre, mais tant mieux s'il me faut, même au prix de mon sang, me faire aujourd'hui l'avocat des droits des Romains, et défendre, en même temps que moi, tous mes concitoyens.

AGAMEMNON

Il tsi inutile de rappeler le sujet de cette tragédie ; il oétait pas neuf quand Alfieri s'en empara. Le dernier acte, que nous reproduisons ici, est toutefois une des plus fortes pages qu'il ait écrites.^

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