‹ Victor AlfieriChapitre 32 sur 52 · SCÈNE IV SAUL, JONATHAS, MICOL, DAVID · texte numérisé non relu

SCÈNE IV SAUL, JONATHAS, MICOL, DAVID

JONATHAS. — Viens, père chéri : fais trêve à tes soucis; que le grand air, que l'air pur te ranime ; viens, prends place à côté des tiens.

Saul. — Que me dit-on?

MicoL. — Ah ! mon père.

Saul. — Qui êtes- vous? Qui a parlé de grand air et = 134 -^

,- =^ SAUL

d'air pur? L'air que je respire est un épais brouillard. Ce ne sont que ténèbres et l'ombre delà mort. Regarde, approche. Vois-tu? Le soleil s'est entouré d'une guirlande funèbre. Entends- tu le chant des oiseaux de mauvais présage? Une plainte lugubre s'épand dans l'air; elle me pénètre et m'arrache des larmes. Mais quoi? vous aussi, vous pleurez !

JoNATHAS. — O Dieu d'Israël, as-tu donc détourné ta face de Saûl? Abandonnes-tu ainsi au bras de l'ennemi celui qui fut ton serviteur ?

MiCOL. — Père, ta fille chérie est à côté de toi ; si tu es joyeux, elle est joyeuse, et elle pleure si tu pleures ; mais de quoi pleurer aujourd'hui ? La joie est de retour,

Saul. — Tu veux dire David, Ah! David ; pourquoi n'est-il pas ici à m'embrasser, comme mes enfants?

David, — O mon père ! je me tenais derrière toi de peur d'être importun. Que ne peux-tu lire dans mon cœur? Je suis toujours avec toi.

Saul. — Tu aines donc la maison de Saiil?

David. — Si je l'aime? O ciel ! Jonathas est la pupUle de mes yeux; pour toi il n'est péril au monde que je connaisse ou dont je me soucie ; et que ma femme te dise elle-même, car je ne le pourrais, quel amour j'ai pour elle et combien ardent.

Saul. — Et pourtant tu as une haute idée de toimême,

David, — Moi? Je ne suis pas lâche à la guerre ; à la cour je me considère comme ton gendre et devant Dieu je ne suis rien,

Saul. — Tu me parle toujours de Dieu ; cependant, ta le sais, la colère, la ruse, la cruauté effrayante des prêtres m'ont éloigné de Dieu. Est-ce pour m'outrage que tu le nommes ?

David. — Je le nomme pour le glorifier. Pourquoi — = 135 -= =

penses-tu qu'il n'est plus avec toi ? Il n'est point avec celui qui le repousse, mais fait-il jamais défaut à qui l'invoque et qui s'est mis tout entier en lui ? Il t'a appelé sur le trône ; il t'y maintient. Tu es à lui, si tu te confies en lui, mais en lui seul.

Saul. — Qui me parle au nom du ciel? Est-il revêtu de la robe blanche celui qui ouvre maintenant une bouche sacrée? Eh non! tues soldat et tu portes l'épée. Voyons, approche, et que je voie si c'est Samuel qui m'adresse la parole ou bien David. Tiens ! quelle épée as-tu ? Ce n'est pas celle que je te donnai jadis...

David. — C'est le glaive que je conquis avec ma pauvre fronde, le glaive qui dans Ela était suspendu au-dessus de ma tête : je vis jaillir un horrible éclair, un éclair de mort; le glaive était dans la môiin du cruel géant Gohath ; il le serrait de toute sa force; mais le sang qui s'est figé sur sa lame n'est pas mon sang : c'est le sien.

Saul. — Ce fer ne fut- il pas déposé dans le saint tabernacle de Nob comme un objet sacré ? Ne fut -il pas enveloppé dans l'éphod mystique et soustrait à la vue de tout profane ? et consacré pour toujours au Seigneur?

D.wiD. — Il est vrai ; mais...

Saul. — Et d'où l'as-tu? Qui osa te le donner? qui ?

David. — Je vais te le dire. J'arrivais à Nob, fugitif et sans armes. Pourquoi j'étais un fugitif, tu le sais. Les chemins étaient encombrés de gens sans aveu : à chaque pas j'étais dans la gueule de la mort. Je me prosternai humblement devant le tabernacle où descend l'esprit de Dieu. Je demandai au prêtre de me confier cette arme. Et quel mortel, sinon David, eût eu le droit de le porter à son côté ?...

Saul. — Et le prêtre?

David. — Le prêtre me la donna.

Saul. — Et c'était?

David. — Achimelech.

Saul. — Le félon! le lâche! le traître... Où est l'autel?...Orage! Tous iniques! Tous traîtres ! Tousennemis de Dieu !... Et vous vous prétendez ses ministres ! Ames noires sous de blancs manteaiix.Où estla hache? Ouest l'autel ? Où est la victime ? Je veux l'égorger moi-même.

MicOL. — Mon père !

Jonathas. — Ciel! Que fais-tu? Où cours-tu? Que dis-tu ? Calme-toi ; il n'y a point d'autel ; il n'y a point de victime ; respecte Dieu dans ses prêtres ; il t'entend,

Saul. — Qui me retient? Qui m'oblige à m'asseoir? Qui me résiste ?

Jonathas. — Père...

David. — Secours-le, grand Dieu d'Israël", ton serviteur se prosterne à tes pieds et t'en conjure.

Saul. — On m'ôte la paix, le soleil, monroyaume, mes enfants, mon âme ; on m'arrache tout. Ah ! malheureux Saùl! Qui te console? Qui accompagne et soutient tes pas chancelants ? Tes enfants sont muets, durs, cruels. Ils ne désirent que la mort du vieux que je suis ; ils n'ont d'autre visée que le fatal diadème qui ceint ma lête chenue... Eh bien, arrachez-le-moi et du même coup séparez de mon corps que la vie abandonne le chef tremblant de votre père... Ah ! la mort vaut mieux que l'état où je suis. Je veux la mort.

MicoL. — Mon père, nous voulons tous que tu vives ; chacun de nous consentirait à mourir pour conserver tes jours.

Jonathas. — Puisque sa fureur se résout en larmes, achève, ô mon frère, de le calmer. Tes chants célestes ont déjà versé bien des fois l'oubli dans son âme .

MicoL. — Oui ; tu le vois, sa respiration est haletante, 137 — -. =

ses yeux se voilent de pleurs ; il est temps de lui prêter le secours de ton art.

David. — Que Dieu lui parle par ma bouche : v< O Éternel, tout-puissant, illimité, maître souverain de toutes les créatures, toi qui m'as tiré du néant et qui m'as donné la pensée, toi par qui mon esprit ose monter vers toi ; toi dont le regard pénètre au fond des abîmes es plus cachés, dont un mouvement de tête fait trembler l'univers et qui, en levant la main, mets l'impie en fuite ;

« Jadis tu descendis vers nous sur les aUes des Chérubins rapides; comme la foudre tu remplis de ton souffle ardent et irrésistible le conducteur d'Israël ; tu mis en lui un fleuve intarissable d'éloquence ; tu fus son épée, sa prudence et son bouclier. Oh ! daigne nous envoyer du haut du ciel un seul des rayons de ta flamme ardente, car nous ne sommes que deuil et ténèbres. •->

Saul. — N'est-ce-pas la voix de David que j'entends? Elle m'arrache à une léthargie mortelle, elle réveiUe en moi le souvenii' éclatant de mon jeune âge.

David. — « Quel est celui qui vient, que j'entends venir et que je ne vois pas? Au souffle de l'Eurus voici voler vers nous un nuage de poussière. Mais déjà ce nuage se dissipe, et les milliers d'armures qu'il cachait dans son sein resplendissent. Semblable à une tour, voici Saiil, la tête entourée d'un bandeau étincelant. Le sol retentit du bruit des armes et du pas des destriers. Les cris de guerre font retentir la terre, l'onde et le ciel. Saiil approche, terrible et puissant. Chars de guerre, fantassins, cavaliers, il bouleverse tout. La frayeur glace les membres de quiconque l'aperçoit, et par les yeux de Saiil Dieu répand l'épouvante.

« Fils d'Ammon, qu'est devenue votre coupable audace? Que sont devenus vos mépris et les insultes = 138 =r

= SAUL que vous adressiez au peuple de Dieu? Voici que la plaine immense est trop petitepour vos cadavres, et nous ferons une moisson sanglante de vos têtes fauchées. Voilà où mène la c: oyance aux faux dieux. Mais une autre trompette guerrière mugit à mes oreilles. C'est encore le glaive de Saiil qui s'abat sur la race d'Edom. Ainsi Moab, Soba et l'impie Amalech se dissipent comme la poussière des chemins. Et Saiil, comme un torrent printanier, couvre tout de ses flots, et arrache et bouleverse... »

Saul. — Oui, c'est bien là ma jeunesse qui pousse son cri, et du bord de la tombe me convie de nouveau à la gloire. Je crois revivre mes années de vaillance... Mais que dis-je? hélas ! à quoi bon me lancer le cri de guerre? Pour le vieillard il n'y a plus que l'oubli, la paix, le repos...

David. — Chantons la paix: « Fatigué, mourant de soif, le champion de Dieu s'assied au bord du ruisseau natal, sous l'ombrage vivifiant des lauriers qu'il avait rêvés. Sa douce progéniture lui offre de quoi se restaurer, et se plaint de le voir si épuisé, mais se réjouit de son retour, et chacun pleure, tendrement, doucement, plus doucement qu'on ne saurait dire.

« Une de ses filles délie la courroie du casque étincelant ; sa femme se glisse vers lui et l'embrasse ; une autre fille enlève la poussière qui souille son auguste front, avec l'eau pure d'une source ; une autre répand sur lui un nuage de fleurs odorantes ; une autre arrose de ses larmes ses vénérables mains; la dernière se lamente que les autres en fassent plus qu'elle-même,

« Les garçons, de leur part, se dépensent à un autre travail. En attendant l'heure où il pourra le porter luimême, l'un des fils nettoie et polit le glaive sacglant de son père ; un autre fils dit avec l'accent de l'envie : = 139 —

« Quand serai-je capable de brandir ce javelot? Mon « bras est encore trop faible. » Et le troisièmefils, pour s'amuser, se cache tout entier derrière le bouclier,

« Une larme de joie perle sur les cils du roi, car il est l'âme de tous ses aimables enfants, et il le sait.

« Oh que la paix est belle! et qu'agréable est le séjour qu'environnent un amour si sincère, une foi si naïve !

« Mais déjà le soleil se couche ; les zéphyrs se taisent ; au paisible sommeil le roi s'abandonne. . . »

Saul. — Beaux enfants! Heureux père! Douce

paix du cœur ! Je ne sais quel charme s'insinue dans

, mes veines... Mais que prétends-tu, David? Avilir Saùl

eu le plongeant au sein des délices domestiques? Ne

serais-je plus qu'une armure rouillée ?

David. — « Le roi dort, mais les songes du vaillant font passer devant ses yeux milles fantômes effrayants. . . Voici le tyran qu'il a vaincu et transpercé... ombre horrible, mais désormais inoffensive. Puis, éblouissant comme l'éclair, voici son glaive qui ne fait grâce à personne et traite le brave comme le lâche.

s< Ainsi la forêt ne retentit pas toujours du rugissement du lion ; le lion lui aussi s'abandonne parfois au sommeil ;

« Mais le silence de l'antre écarté ne rend pas le courage au troupeau ni le calme au berger, car celui-ci n'ignore pas que le fauve se prépare à de nouveaux et plus horribles carnages.

« Le roi s'éveille; il appelle aux armes. Çui l'a oséi défier ?

v< Je vois une traînée de feu qui pénètre au cœur des escadrons ennemis. Je vois les armes des Israélites toutes dégouttantes du sang noir des infidèles. La foudre tombe, tt la pierre que lance la fronde va moins vite à son but que le fer destructeur que brandit le guerrier'

SAUL

souverain. D'an vol impérieux un aigle altier vient étendre au-dessus de lui ses ailes imposantes et sonores pour l'aider à ditruire ces hommes impies qui, dans les faux temples, honorent comme des dieux de viles images. Et moi, je le suis de loin ; je poursuis le Philistin ; je le serre de près, je le terrasse, je l'anéantis et je fais assez voir que le peuple d'Israël a deux grandes épées dans son armée. »

Saul. — Çui donc se vante ici? Y a-t-il au camp d'Israël une autre épée que la mienne ? que cette épée que je tire du fourreau? C'est un impie... qu'on le tue ! Périsse qui méprisa mon glaive !

MicoL. — Ciel ! arrête-toi...

JoNATHAS. — Père, que fais-tu ?

David, — Malheureux roi!

MicoL . — Fuis, David ! Nous avons peins à le retenir; fttis!

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