‹ Victor AlfieriChapitre 41 sur 52 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

SAUL, MICOL

Saul. — Ombre irritée, effrayante... arrête!... laissemoi... Vois, je me prosterne à tes pieds... Ah! où fuir?.., où me cacher ?. . . Ombrecruelle, terrible, calme-toi. . . Mais elle est sourde à mes prières; elle me poursuit..^ Ouvre toi, ô terre! engloutis-moi tout vif... Ah ! que cette ombre terrible ne me transperce pas de son regard affreux!

MicoL. — Et qui fuis-tu? Personne ne te poursuit... Mon père, ne me vois-tu pas? ne me connais-tu plus?

S.\UL. — Prêtre vénérable, saint prêtre, tu veux donc que je m'arrête ici? O Samuel, toi qui fus mon vrai père, tu l'ordonnes? Eh bien, voici : je me prosterne devant tes ordres souverains... C'est toi qui de ta main plaças la couronne sur ma tête ; c'est toi qui lui donnas son lustre ; tu la dépouilles de ce lustre ; tu la foules aux

pieds... Mais je vois déjà, suspendu sur mon front, le glaive de feu, le glaive du Dieu effrayant... O toi qui le peux, détourne-le, jeté prie, sinon de ma téte,dumoins de celle de mes enfants... ils sont innocents du crime de leur père...

MîCOL. — O lamentable état ! jamais je n'ai rien vu de semblable. Ce que tu crois voir n'existe pas, mon père ; tourne tes yeux vers moi...

Saul. — O joie! La paix est sur ton visage, Samuel. Tu accueilles donc mes prières, cruel vieillard? Mais je ne cesserai de me prosterner à tes pieds avant que tu n'aies soustrait mes enfants aux coups du Dieu vengeur. Quelles paroles prononces-tu? « David, dis-tu, était aussi ton enfant, et cependant tu l'as persécuté, tu voulais sa mort. » Oh ! quel reproche tu me fais ! Arrête 1 suspends ta colère! Où est David ? Qu'on me le cherche ! qu'il revienne ! qu'on me fasse périr à sa place et qu'il règne à la mienne ! Qu'il soit pitoyable à mes enfants et qu'il règne ! Mais tu es inexorable ! Ton œil est injecté de sang; tonépéeest une lame de feu; ton bras est une f 'amme, et la flamme jaillit de tes larges narines et tu la souffles sur moi?. .. Elle me touche ; elle me consume. Ah ! 0X1 fuir ?. . . De ce côté. . .

Mi COL. — Ah! ne pourrai- je donc te retenir et te rendre le sentiment de la réalité? Ecoute-moi... tu es...

Saul. — Je ne puis fuir ; car voici devant moi un immense fleuve de sang... et sur les deux rives, horrevir ides monceaux de cadavres tout frais... la mort est partout de ce côté. Où aller ? Que vois-je? Qui êtes-vous?... « Nous sommes les enfants d' Achimélech. . . Je suis Achimélech. . . Meurs, Saiil, meurs. » — Quels cris ! Oui, je le reconnais : il dégoutte de sang et il boit mon sang... Mais qui me saisit par derrière et m'arrache les cheveux? — Toi, Samuel? — Qu'a-til dit? Que nous l'aurons tous rejoint - --=^ 156 =

SAUL

tout à l'heure... Oui, Samuel, je vais être avec toi, mais moi seul ; mes enfants. . . Où suis-je ? Toutes les ombres ont disparu... Qu'ai-je dit? Où suis-je? Que fais-je? Qui es-tu? Quel fracas résonne à mon oreille? Il me semble que c'est un bruit de bataille... Pourtant il ne fait pas encore jour... Mais oui, c'est bien un bruit de bataille... Allons! qu'on me donne mon casque, mon bouclier, ma lance! qu'on apporte les armes, les armes du roi ! Je veux mourir, mais sur le champ de bataille.

MicoL. — Père, calme-ioi... Ta fille...

Saul. — Mes armes ! Je les veux; si tu es ma fille, obéis- moi. Ma lance, mon casque, mon bouclier, ce sont là mes enfants.

MicoL. — Je ne te lâche pas...

Sal L. — Le bruit des trompettes augmente... Marchons. Mon glaive me suffit. Éloigne-toi; laisse-moi; obéis. Je cours au combat; j'y trouverai la mort que je cherche.

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