‹ Victor AlfieriChapitre 43 sur 52 · SCÈNE V SAUL · texte numérisé non relu

SCÈNE V SAUL

Saul. — Mes enfants !... Je fus père, — Te voilà seul, ô roi! De tant d'amis, de tant de serviteurs il ne t'en reste plus un seul! Dieu terrible! ton courroux est-il satisfait? — Mais toi, tu me restes, ô mon glaive ; tu m'es fidèle; tu me rendras le suprême office... viens. — J'entends les hurlements du vainqueur insolent... ses torches ardentes éblouissent mes yeux et mille épées étincellent... Philistin impie, tu me trouveras mort ici, mais du moins je serai mort en roL

(An moment où il se perce de sa propre épée, surviennent les Phitistins victorieux, avec des torches incendiaires et des glaives ensanglantés. Il courent vers Saiil en poussant de grands cris. Rideau.)

EXTRAITS DU " MISOGALLO

A l'Italie passée, présente et future.

Bien que ce petit ouvrage né pièce après pièce et au hasard des circonstances ne puisse jamais être qu'un assemblage informe dz morceaux divers, il ne me semble pas toutefois indigne det'étre dédié, ô vénérable Italie. C'est pourquoi j'en fais l'hommage et à toi, Italie d'autrefois, matrone auguste qui fus si longtemps le sanctuaire de toute prudence et de toute vaillance humaine, et à toi, Italie d'aujourd'hui, Italie désarmée, divisée, avilie, esclave et débile, et à toi enfin, Italie future, à toi qui un jour ou l'autre dois indubitablement ressusciter, pleine de vertus, magnanime, libre et une : à vous toutes les trois ensemble, ô ItaUes, je V2ux m'adresser dans cette courte introduction .

Les haines qu'une nation nourrit contre une autre nation ayant toujours été et ne pouvant jamais être que les fruits inévitables des maiix qu'elles se sont mutuellement faits ou dont elles se sont menacées l'une l'autre, ne sauraient donc être taxées d'injustice ou de lâcheté. Elles sont au contraire une part très précieuse de leur patrimoine, puisque seules elles ont été la cause de ces vrais miracles de la politique que nous admirons si fort dans les histoires.

Je ne m'attarderai point à donner de cette assertion une démonstration ennuyeuse et iautile. L'expérience et les faits parleront pour moi. Quand on aura donc admis que cette haine mutuelle est légitime et qu'elle protège et conserve l'individualité de peuples vraiment différents, --= 160 1

EXTRAITS DU " MISOGALLO

on accordera sans doute comme un point incontestable que la haine que tu nourris, ô Italie, contrôles Français, sous quelque masque qu'ils se présentent à toi, devient la base fondamentale et unique de ton existence politique, quelle que doive être celle-ci. Aussi, tant qu'un tremblement de terre , ou un nouveau déluge, ou le heiirt d'une comète n'auront point transformé ta structure, tant que, presqu'île étroite et montagneuse, tu t'allongeras entre tes deux mers, avec les Alpes pour couronne, tes bornes sont fixées par la nature, tu es une, malgré tout, et nonobstant que tu sois divisée et subdivisée en mille morceaux ; et tu dois être une toujours d'opinion et de sentiment, une pour haïr d'une haine immortelle et implacable ces barbares d'outre-monts qui t'ont toujours fait et te font encore les dommages les plus fréquents et les plus sanglants. Or, ces barbares dont je parle ont été certainement — et bien plus que les Germains — et sont encore les Français. Trois fois par siècle ils ont été poussés par leurs gouvernants incapables, irréfléchis et tyranniques, ainsi que par leur misère naturelle et l'excès de leurs vices, à cette besogne antisociale d'aller s'enrichir, à main armée, aux dépens des peuples voisins . . .

Étant donnée la situation géographique et poliiique qui est manifestement la tienne, ô Italie, quiconque t'enseignera à bien haïr tes ennemis naturels et constants, t'enseignera du même coup et te rappellera le plus saint de tes devoirs. Toutefois je ne me serais pas imposé cette tâche si j'avais été obligé, en t'enseignant la haine des Français, de t'enseigner aussi à les estimer tout en les craignant. Mais heureusement pour toi et pour moi, ces gens-là sont si haïssables sous tous les aspects que sans étude et sans effort, rien qu'en les peignant au vif, je puis aisément atteindre mon but et me trouver à l'abri = 161 =

du reproche auquel pn s'expose toujours quand on prêche la haine de qui que ce soit : ici en effet je n'enseigne que l'art de bien connaître.

Raisons de cet ouvrage (24 juin 1793).

Certes, je n'écrirai point en historien, d'abord parce que rien de ce que je vois ne mérite d'avoir une histoire, ensuite parce que je ne sens point dans mon cœur cette absence de passion qu'on dit nécessaire pour raconter avec vérité. Je suis d'ailleurs convaincu qu'un homme qui n'a point de passions ne peut rien faire d'achevé. Je veux bien supposer néanmoins que l'amour de la vérité devenant la passion qui anime l'historien, — à laquelle il faut joindre celle de la gloire, — celui-ci finisse par deve-; nir parfait dans son art. Mais je laisserai à d'autres le soin de faire un récit historique des divers événement^ dont j'ai été en France le témoin oculaire, puisque j n'ai point été assez impassible pour les considérer d'un; regard indifférent, encore qu'ils ne me touchassent point personnellement, ou fort peu et seulement dans mes ia térêts pécuniaires ; et je suis sûr qu'aucun de ceux qui m'auront connu n'attribuera à cette perte la noble indignation que respire le présent ouvrage. La seule passion du vrai bien de l'humanité m'a obligé d'écrire sur ce que j'ai vu, et mon cœur a trouvé quelque satisfaction dans la douce espérance — peut-être trompeuse — d'être ainsi, un jour ou l'autre, utile aux gens de bien et nuisible aux méchants . . .

Depuis ma plus tendre jeunesse j'ai toujours senti en moi l'empire d'une passion indomptable pour la liberté civile qtii m'était alors plus connue par je ne sais quel instinct naturel que par des notions venues du dehors. Avec les années, l'expérience, et grâce à une étude longue - — =-- 162

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et assidue des choses et des hommes, j'appris peut-être à la connaître véritablement et à l'apprécier raisonnablement. Semblablement, dès mes premières années je me sentis une extrême aversion naturelle à l'égard des Français en général, et surtout pour leur langue, pour leur attitude, leur style et leurs coutumes efféminées. Et avec l'âge aussi et l'expérience, et grâce à une étude rapide je parvins, en cherchant les causes de cette aversion invincible, à la décanter, à la rectifier, à la raisonner et à en faire une haine à perpétuité, haine infiniment précieuse pour moi et pour toute l'Italie, et qui avec le temps ne sera pas seulement utile à mon pays mais lui sera nécessaire.

Des philosophes, ou pour mieux dire, de ces égoïstes impassibles usurpant aujourd'hui le nom de philosophes, me disent, —je les entends, — qu'il n'y a rien de moins philosophique, de moins raisonnable qu'une haine générale qm embrasse une foule d'individus parmi lesquels il y en a nécessairement de toute espèce. Une semblable objection contient une part de vérité, mais elle n'est pas toute vraie. En lisant l'histoire des peuples d'autrefois, celle de leurs mœurs, de leur langue, de leurs lois, de leurs entreprises, on en vient à avoir pour eux de l'admiration en général, pour les uns de l'amour, de la haine et du mépris pour les autres : comment ce même effet — et plus marqué encore — ne serait il pas produit en nous par le spectacle d'une multitude quelconque d'hommes vivant sous nos yeux, et dont les actions, concordant entre elles pour la plupart, et les caractérisant sous un aspect ou sous un autre, nous les rendent nécessairement chers ou le contraire, ou méprisables ou nuls? Juger et sentir sont une seule et même chose ; sans émotion point de jugement, puisque tout ce que nous voyons ou entendons doit causer en nous du plaisir ou ^ 163

de la douleur, de l'admiration ou de la colère, ou de l'envie ou tout autre sentiment ; en sorte que le jugement s'appuie sur l'impression que nous avons éprouvée. Droit sera le jugement de ceux qui ont la passion de la droiture, et inique celui des gens mal nés. La haine est donc un sentiment dirigé contre le vice et qui n'est ni moins juste, ni moins naturel, ni moins sublime que ne le sont l'amour et l'estime qu'on a pour la vertu. Se professer incapable de haine équivaut à dire qu'on est incapable d'amour, ou encore à dire stupidement que les qualités dignes d'inspirer de l'amour font sur nous une impression vive et profonde, tandis que celles qui doivent être détestées n'en font aucune ou seulement fort légère.

J'en arrive à l'indication rapide des raisons qui m'ont fait aimer potir toujours avec transport la liberté civile et haïr avec transport les Français. Dans la vraie liberté civile, l'histoire du très petit nombre de peuples qui l'ont possédée m'avait fait voir que se trouvait conterue la plus grande possibilité poar l'homme d'acquérir la gloire la plus utile et la plus durable, de développer ses facultés intellectuelles, de voir à toute heure autour de lui des hommes véritables, plus heureux, plus hardis, meilleurs que les autres, d'avoir enfin des émules pour l'exercice de toutes les vertus. Je n'en finirais pas si je voulais énumérer ici tous les biens qui découlent de la liberté, si du moins l'on entend le sens de ce mot : liberté, comme tout le monde devrait l'entendre et si ces syllabes sacro-saintes n'étaient souillées à chaque instant par la bouche impure d'affranchis corrompus et dévergondés. Car pour bien parler de liberté il faut avoir l'âme libre, être pur, juste, magnanime : autrement la hberté n'est plus que l'envie, la licence, une vengeance d'esclave.

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J'expose maintenant les raisons pour lesquelles je méprise et abhoire les Français autant quej'aime et encense la liberté. Ce que nous aimons principalement dans les hommes en général, c'est le don de sentir fortement, car c'est la source de tout bien vraiment bon, comme aussi de tout mal bon (j'aurai en effet la témérité de coller au mal l'épithète bon lorsque le mal produit par des passions ardentes et élevées produit à son tour des effets sublimes). Ce que nous aimons encore dans les hommes, c'est la modestie jointe au savoir, l'humanité jointe à la valeur, la pudeur unie à la beauté, et autres unions semblables qui caractérisent le vrai mérite et font voir toute la différence qui sépare les médiocres des excellents, différence bien plus importante et plus difficile à percevoir que celle qui sépare les gens médiocres de ceux qui sont nuls. Je sais fort bien que les êtres que j'ai nommés plus haut sont rares, qu'aucune nation n'en possède beaucoup et que seuls les peuples libres se sont montrés tels et pour peu de temps ; mais il ne sera pas moins vrai que la nation dont la totalité des habitants présente les qualités diamétralement opposées à celles que j'ai indiquées plus haut sera la moins aimée et la moins estimée, la moins aimable et la moins estimable. Or, les Français ont toujours paru être aux yeux de tous les autres Européens, et ils sont en effet arrogants, vaniteux et méprisants, excessivement prévenus sur leur propre mérite, ce qui justement montre qu'ils n'en ont pas. Mais les autres nations, les jugeant d'après leurs actions, comme le fait le temps lui-même, et non sur leurs paroles, les ont considérés comme les égaux dans certains arts de quelques-unes d'entre elles, les infériem-s dans beaucoup d'autres, et ne leur ont accordé la supériorité dans aucune, à l'exception de l'art du coiffeur, de la danse, de la ctxisine et de la mollesse

féminine. Au reste ils sont inférieurs aux Allemands dans la guerre, ainsi qu'aux Suisses et aux Espagnols, du moins quand les chances sont égales ; inférieurs dans la marine et dans le commerce aux Anglais et aux Hollandais; dans les sciences, dans la poésie et dans les beaux arts, inférieurs aux Italiens ; dans la politique intérieure, au-dessous de tous ; en somme, ils pe l'emportent sur aucun des autres peuples de l'Europe sinon par le nombre, et ils n'ont vraiment rien inventé, sinon dans un seul domaine où aucune autre nation ne les a imités ni ne le doit faire, et qui est l'art d'exécuter de très petites choses avec des moyens démesurés. D'ailleurs voit-on jamais un Français garder le maintien qui convient à son état, vivre d'à cord avec sa fortune, se connaître soimême et connaître les choses? Qu'un danseur parle de danse, il emploiera des termes dont à peine un Pompée se fût servi pour parler de la république. Par contre, si les législateurs français parlent de leur République au maillot, le danseur, le coiffeur, l'histrion percent dans leurs propos, et — ce qu'il y a de pis — mêlés à l'esclave et au bourreau. Les expressions les plus outrées et les plus réchauffées — je ne dirai pas les plus chaudes, — sont par eux répandues à profusion sur les matières les plus triviales, de telle sorte que si par aventure il se présentait un sujet sublime ils n'auraient plus de mots ni de figures pour en parler dignement. Ces exagérations froides et perpétuelles n'ont pas d'autre origine que leur peu de cœur et une chaleur de tête tout à fait artificielle. De là vient cette dégoûtante affectation qui se voit dans les gestes, dans la démarche, dans le maintien, dans les propos de leurs femmes ; de là aussi leur génie dressé et contraint à des rôles étudiés et à une continuelle récitation, cette faconde juger de tout sans rien savoir, de tout entreprendre, de prétendre à tout et de ne rien =. ' = 166 -

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imir; de là tant et tant d' avorte ments sans lin et qui frappent tous les yeux.

Que les Français, dans leur généralité, soient tels que je viens de les peindre, je crois que nul ne peut le contester, si on en juge par les faits. Mais qu'il faille les abhorrer, cela peut-être ne paraîtra point nécessaire, puisqu'il suffit de les tourner en ridicule et de les mépriser. Qu'on songe pourtant à ceci : ils sont nombreux ; chaque Européen les rencontre à chaque pas qu'il fait ; directement ou indirectement ils exercent une influence sur tous les peuples de l'Europe, puisque, malheureusement pour l'Europe, Us en encombrent le milieu ; leurs demi-no lions des choses qu'ils propagent pour le le malheur d'autrui gâtent, défigurent et perdent les véritables notions ; il faut donc bien joindre à la dérision et au mépris cette haine intense et sublime qui est due au vice; cette haine qui doit égaler, et peut-être dépasser le tort qu'ils nous font ; cette haine enfin qui, versée goutte à goutte et avec méthode dans le cœur des peuples, peut en grande partie prévenir leur malheur commun.

Voilà pourquoi je me persuade que par la seule raison, et en se dégageant de toute passion — pour autant que le puisse une âme vivement éprise delà vérité, — tout cœur droit et libre doit justement abhorrer une nation dont les mauvaises moeurs ont, depuis cent ans et plus , répandu tous les genres de corruption dans les autres nations, et qui, aujourd'hui, y sème les germes d'une anarchie funeste et monstrueuse, greffée sur sa propre et naturelle pourriture, y propage les cruautés les plus inouïes et les pires scélératesses en même temps que le plus honteux esclavage ; je veux dire la domination des méchants et des va-nu-pieds sur ceux qui possèdent et sur les gens de bien.

Et donc, la liberté et les Français, ces deux objets auxquels par instinct naturel et par réflexion mûrie, et par une longue expérience, j'avais consacré mon amour et ma haine, se trouvent aujourd'hui réunis, du moins en apparence, et aux yeux des sots. Aussi, je me vois obligé, non pour donner satisfaction aux sots, mais pour imposer silence aux méchants et pour les confondre, de démontrer par les faits qu'on ne peut aimer la liberté ni la connaître sans abhorrer les Français, parce que ce sont deux noms et deux objets opposés l'un à l'autre, qui ne se sont jamais ajustés et ne s'ajusteront jamais. Si dans les circonstances actuelles j'avais gardé le silence, il aurait pu se faire qu'un jour quelque vil esclave babUlé en homme eût supposé ou feint de supposer que je détesiais en réalité cette liberté dont j'avais fait l'éloge; ou encore que je donnais mon approbation à la liberté souillée par les Français, ou enfin que je ne connaissais ni ceux-ci ni celle-là.

EXTRAITS DES SATIRES

EXTRAITS DE LA SATIRE VIII Les Pédants.

— Et moi, je vous dis que le verbe vagire n'est pas autorisé par la Crusca ; Salvini a employé le participe vagito, mais vagire ne peut se dire ; c'est absolument défendu.

— Merci, maître Blutoir ; j'avais eu la démangeaison d'user de ce méchant verbe dans un sonnet pour mieux ridiculiser un vieillard tombé en enfance.

— Il est heureux pour vous que vous m'en ayez parlé quand il était encore temps ; sans cela vous eussiez perdu votre peine et votre temps : avec une tache pareille, vous pouviez bien dire : Adieu sonnet !

Ah ! c'est qu'il faut marcher bien prudemment quand on a une idée; il faut la revêtir d'habits déjà usés ; il y faut de la crusca et non une quelconque larine ;

Certes, je n'ignore pas que vous nous avez traités de pédants; et puis, après avoir vu ses premiers vers bien moqués, le jeune monsieur est venu à jubé.

— Ayez pitié de moi, maître Blutoir ! chassez de votre âme professorale tous ces nuages de grammaticale colère, et mettons, s'il vous plaît, nos flûtes bien d'accord.

Il est vrai que je me suis mis un peu tard à la dure besogne d'apprendre la grammaire, non certes que je méprisasse la palme auguste qu'on réserve aux discours bien châtiés.

Mais coixune je dirigeais mes pas encore inexpérimentés vers un art tout nouveau, celui de dire beaucoup de choses en peu de mots, il fallait sans doute que je fisse quelques erreurs.

Voilà pourquoi mon chant parut enroué à beaucoup d'écoutants ; il piquait plus qu'il ne caressait ; 0 n'y avait point de place dans mes vers pour la petite roulade ;

Mon style était âpre, maître Blutoir, je l'accorde, mais point grossier, et en sous-entendant trop de choses, je m'exposais à être mal compris...

— Halte-là, s'il vous plaît, monsieur l'auteur, je voas arrête. Il me semble que sous couleur de vous blâmer vous-même, vous vous encensez quelque peu et que vous confondez à dessein le style concis et la phrase boiteuse.

Pensez à tous ces articles que vous avez tués, à vos pronoms personnels doublés et triplés sans raison, à la contention d'esprit que vous imposez à vos lecteurs...

— Et je pense aussi au voeu que j'avais fait dans mon entêtement et ma fierté de ne demander et de n'accepter de conseils que d'écrivains dont la gloire fût bien établie.

M'entendez- vous, maître Blutoir? Voilà ce qui m'a mis à dos toute la séquelle des maîtres d'école, à qui maintenant je parle en maître...

Mais calmez-vous, Blutoir ; je ne suis plus celui que j'étais ; je me suis fait humble, doux et souple ; je suis un vieux cheval misérable qu'on peut monter du matin jusqu'au soir.

Et je suis prêt à vous ouïr ; je brûle du désir de m'instruire. Ne me célez aucun de ces beaux secrets qui font la gravité, la richesse et l'abondance du style.

— Apprenez tout d'abord, monsieur le Tragique, que le style fort ne plaît point aux esprits sains, non pins que la rude étoffe de vos vers bizarres.

— EXTRAITS DES SATIRES

Le poème doit donner du plaisir sans fatigue ; il faut une harmonie copieuse, lénitive, qui repose l'oreille, le cœur et l'esprit...

Qu'est-ce que cette sécheresse voulue qui consiste à dire en trois mots plus qu'un autre en vingt ? C'est la chair qui fait la Wauté, non la maigreur ;

Et que veulent dire ces tragédies à quatre on cinq p>ersonnages qui semblent faire insulte à celles qui les ont précédées ?...

Ah! sans donte, ces chœurs lyriques qui charment si fort l'oreille et le cœur, il n'est aisé ni de les inventer, ni de les mettre en vers ;

Il est plus facile et plus court de prononcer que la tragédie ne chante pas chez nous et que le poète qui compose des ariettes se moque de ses Catons.

Les neuf Muses ne sont-elles pas sœurs, et croira-t-on que Melpomène s'irrite si Terpsichore donne quelque coloris à ses accents ?

Oui, monsieur, la Tragédie chante ; prenez-le comme il vous plaira. Métastase fait loi. Métastase qui imite les Grecs et qui les corrige en les imitant...

SATIRE VI L'Éducation.

Monsieur le précepteur, avez-vous le droit de dire la messe ? — Oui, très illustre seigneur ; je viens d'obtenir mon ceîebret. — Très bien ; vous la direz donc à la comtesse.

Mais, dites-moi encore, avez-vous fait de bonnes études ? Quelle opinion a-t-on de vous ? Je veux tout savoir, tirer tout au clair.

— Qae Votre Seigneurie me fasse examiner par qui = 171

elle voudra : je sais fort bien le latin, et pour ce qtii est des mœurs, je crois que personne n'a rien à me reprocher.

Le latin dont vous me parlez est une antiquaille, Voyons ; j'ai six garçons ; le petit comte, plein d'esprit : un vrai fleuve d'éloquence ; mais vous aurez du mal à gouverner les deux petits abbés et les trois' petits chevaliers :ce sera là votre grosse charge. Surtout n'allez pas m'en faire de petits docteurs; je veux seulement qu'ils apprennent à discourir sur tout sujet de façon à ne pas passer dans le monde pour de petits nigauds.

Vous m'entendez ; mais venons à l'essentiel ; parlons de votre salaire ; je donne trois écus ; je tiens à ce que chez moi tout le monde soit au large.

— Trois écus ? Trois écus à moi ? Que Votre Seigneurie m'excuse ; mais vous en donnez six à votre cocher. — Quelle impertinence ! Eh ! ne trouve-t-on pas de bons précepteurs pourdeux écus ? Après tout, quel est donc votre savoir, à vous qui prétendez être mieux traité que mon cocher? Mon cocher est né dans ma maison ; il est fils de mon valet de chambre, tandis que vous êtes issu d'un paysan et que tous les vôtres bêchent le champ d'autrui. Rabâcher des mots latins sans les comprendre, porter une simarre, un manteau qui descend jusqu'aux talons et un collet d'un bleu sale, tout cela peut-il rien changera votre naturel ? Soyons bref : je paie bien et fort bien; si mon prix ne vous convient pas, vous êtes libre d'aller ailleurs.

— Que Votre Seigneurie ne se fâche pas : j'accepte trois écus par mois; la Providence pourvoira au reste : j'espère bien quelque petit casuel à Pâques et à la Noël, et je vous ferai voir en attendant que je ne suis pas un de ces précepteurs comme on en trouve à la douzaine.

— Vous dînerez avec nous ; mais au moment du

— — == EXTRAITS DES SATIRES

dessert, vous sortirez de table, et il est bien entendu que chez moi vous abjurerez le velle et le noîle. Voyez pourtant; on lâche des mots latins quand on y prétend le moins. Mais vous vous apercevrez que tous mes enfants — ils ont de la race — sont vraiment doués d'un esprit étonnant. Ah ! joubliais de vous dire : vous ferez lire un peu ma fillette... Métastase, les ariettes : elle en raffole. Elle s'exerce toute seule aies apprendre : je n'ai pas le temps de les lui expliquer et la comtesse encore moins. Vous les lui commenterez pendant les deux années qui vont venir. Je pense alors la faire entrer dans un couvent pour achever de lui orner l'esprit. Et c'est tout ; je compte que vous remplirez à souhait vos fonctions... Mais dites-moi votre norr, s'il vous plaît.

— Don Raglia de Bastiero, pour vous servir.

C'est ainsi que le noble comte a pourvu à l'éducation de ses nobles rejetons : ils ne peuvent manquer de ceindre leurs illustres fronts d'un laurier semblable à celui qui orne le front paternel. . ,

O merveilleux accord des futurs élèves, des anciens élèves et des éducateurs ! C'est à toi que nous devons nos grands seigneurs d'Italie, race de Troyens et de Vandales inculte et bafouée.

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