Paule Méré, pp
en droit de penser que telle est au fond la conception la plus parfaite que notre auteur nous ait donnée sur le bonheur réalisable.
Dans ce mariage du cœur et de l’esprit, il importe que ce dernier sache se rajeunir pour se maintenir au niveau de son compagnon qui ne sait pas toujours vieillir. Dans Le Comte Kostia, Gilbert, en qui les critiques s’accordent à reconnaître l’auteur que nous étudions, affirme lui aussi :
« Non, ce n’est pas mon cœur qui est jeune. C’est mon esprit”. » Et plus loin pour bien montrer combien cette union est devenue intime : « Ce qu’il y avait en moi de romanesque s’est réfugié dans mon cerveau, et mon cœur est devenu le plus raisonnable de tous les cœurs”... » « Je suis un contemplatif passionné. Puisse mon esprit conserver à jamais sa jeunesse*! »
A doses égales, de la passion point trop passionnée, de la raison point trop raisonnante voilà quelle sera done la formule la plus approximative de la félicité : « Cette sorte de passion tranquille ou de calme passionné qui est la perfection du bonheur...‘ » Malheureusement cette combinaison subtile est excessivement rare, car elle dépend d’un dosage très délicat :
« Vous êtes trop légère... pour être tout à fait vraie, vous êtes trop passionnée pour être tout à fait fausse”. »
L'amitié, passion généralement tranquille, dont Cherbuliez fait quelquefois le point de départ de l’amour, possède peut-être à un degré supérieur ce dosage de sensibilité à la fois romanesque et sensée. Mais elle aussi cependant est sujette à errer soit en devenant trop exigeante, soit en se fragmentant en parcelles trop menues : «il arrive dans les amitiés Les plus intimes un moment où les confidences deviennent impossibles‘, » et :
« Vous avez beau dire, je suis sûr que vous avez pour le moins une centaine d’amis intimes”. »
L'amitié peut aussi être une manie, et dans ce cas encore rien en
elle qui satisfasse : « Elle était de ces personnes qui ont la religion de l’amitié®. »