‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 110 sur 298 · Un Cheval de Phidias, p · texte numérisé non relu

Un Cheval de Phidias, p

Mais qui donc est assèz privilégié pour connaître ces passions supérieures ? Pour la plupart des humains aimer c’est souffrir, et souffrir c’est tout bonnement être jaloux. Cependant Cherbuliez a dans Le Secret du Précepteur dépeint l’homme qui, aimant d’un impossible amour, a connu une souffrance dans laquelle la jalousie n'avait aucune part : « J'avais cru la perdre, elle m'était rendue (en tant qu’amie) ; je pouvais recommencer à souffrir, à la voir et à l’aimer'. » Il semblerait à ce compte que pour certains la souffrance dans la passion sans espoir a ses charmes.

Le remède que la société a cru trouver au malde la jalousie, c’est le mariage. Les contraintes du corps ne sont pas tout mais elles servent de compensations. Le mariage : qu’en pense donc Cherbuliez, homme marié et bien marié ? D'abord l’amour est une folie et Le mariage est censé être raisonnable. Il y aura donc heurt assurément : « Aimer follement est la seule manière raisonnable d'aimer”. » Et encore : «Ilm’aimait follement et c’est la bonne manière : Il n’y a que les fous qui sachent aimer *. »

L'homme qui épouse n’est pas nécessairement par conséquent l’homme qui va vivre avec celle qui a pris son nom :

« Caton l’ancien disait que l’âme d’un homme amoureux habite dans un corps étranger *; » ce qui est dommage puisque le mariage doit en général survivre à l’amour-passion.

Le malentendu se révèle sans trop tarder en général :

D'abord lorsque la femme se rend compte de l'erreur sur la véritable identité spirituelle de l’homme qu’elle a épousé : « L'homme des femmes est un mensonge, l'homme véritable est celui des hommes, et il est souvent bien difiérent de l’autre et c’est à lui qu'une femme a affaire quinze jours après son mariage et c’est avec lui qu’elle est condamnée à passer le reste de ses jours‘. »

Puis vient l'erreur de l’homme quant à la nature intime de sa compagne : « J’ai appris à mes dépens qu'il y a dans la femme qu’on épouse et qu'on croit connaître, une inconnue qui n’attend que l’occasion de se montrer; ce n’est pas elle qu'on a épousée mais c’est avec elle qu’il faut vivre‘. »

Puisque la passion est souvent passagère et que la vie en société

. Noires et Rouges, p. 291.

. Amours Fragiles, p. 183.

. La Ferme du Choquard, p. 114.

. Le Secrel du Précepteur, p. 88.

. La Bête, p. 31.

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est une longue et importante affaire, l’auteur semble tenté de rendre le verdict en faveur de la raison, grâce à quoi une sorte de demi-bonheur est assurée ou presque : « Je n’approuve les mariages d’amour que lorsqu'ils sont en même temps des mariages de convenances'. » Il l’a d’ailleurs dit autre part : l'amour doit avoir une base identique, une communauté de goûts, un lien de sympathie.

Pas de félicité possible pour un couple de jeunes mariés : « s’il n'y a pas entre ces jeunes gens cette harmonie des caractères et des goûts qui est la première condition du bonheur”. » Mais quelle garantie de succès ofire cette union même si elle a pour elle toutes les apparences de la sécurité?

D'abord la femme pourra fort bien mettre tout en danger car mariée ou non elle est et reste intempérante : « Comme la femme est toujours disposée à abuser de son bonheur *. »

Et puis la trop constante habitude de se voir et de s’entendre, quelles natures rares pourraient s’en accommoder sans murmurer ? : « vivre ensemble pendant quarante ans peut-être et dès la seconde année se voir l’un l’autre tel qu’on est sans qu'aucune illusion soit possible. Voilà le mariage‘. »

Dans ces conditions on ne pourra espérer qu’une chose pour le succès de l’entreprise ; beaucoup de patience et de douceur de part et d’autre ; et l’on sera réduit à admettre, ce qui n’est guère alléchant que : « le mariage est une société de tolérance mutuelle *. »

Un autre malentendu : on se méprend le plus souvent sur la signification profonde des choses du cœur : pour les uns, pour la majorité, l'amour suivi du mariage est un phénomène social qui exige de la part des deux êtres qui vont s’unir divers sacrifices parmi lesquels il faut ranger l’assagissement de leurs cœurs : « Pour que la communauté prospère, il faut que les individus qui la composent refusent quelque chose à leurs passions‘. » Il faut donc que « ce coin de folie », dont parle Cherbuliez, soit vraiment mort.

D'ailleurs même si l’on considère la Bête comme étant la base de ses instincts, elle aussi, semble-t-il, sait s’accomoder à l’ordre social : « Chez les bêtes les instincts sociaux sont presque toujours

. Après Fortune Faite, p. 186.

. Apépi, p. 121.

. Après Fortune Faite, p. 60.

. Paule Méré, p. 202.

. Samuel Brohl et Cie, p. 114.

. La Béte, p. 243.

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plus forts que les instincts domestiques ‘. » Que l’homme soit donc aussi raisonnable que la bête et qu’il se marie raisonnablement.

Mais pourquoi ne pas approuver ceux qui voient dans le mariage l'union de deux âmes supérieures aux mesquineries des règles quo- . tidiennes de vivre quand ils s’écrient : |

« Pourquoi la société a-t-elle fait du mariage une affaire et de quel droit mêle-t-elle sa prose à cette divine poésie *? »

Pour s’unir en effet sinon pour se mettre en règle envers la société qui dit qu’en dehors du mariage point de salut possible. Grâce à elle l’homme s’est fait une idée morale ou immorale de la passion : « L'homme est le seul animal qui cache ses amours *. » Le mariage est devenu la conclusion forcée.

Enfin les amants eux-mêmes n’ont pas le courage d'apprendre la vérité : « Vous avez l’air de croire que l’amour tel que vous l’entendez est une perfection, une vertu, et selon moi ce n'est qu'un malheur. Ce qu’on appelle la grande passion n’est inspirée aux hommes que par des créatures divines.… ou par les femmes perverses à l’âme plus ou moins scélérate*. »

Mais le commun des mortels ne s’amourache pas de déesses ou d’aventurières. Qui donc pourra escompter le bonheur dans ces conditions ? Sur quoi fonder notre félicité future ?

On se fait généralement de l’amour deux idées, toutes deux également funestes quant aux suites : « Les uns m'ont parlé de l'amour comme d’un libertinage élégant et une chimère inventée par les sens pour ennoblir leurs plaisirs ; les autres comme d’une souffrance divine préférable au bonheur*. »

Dans l’un et l’autre cas le mariage ne semble guère indiqué.

Mais à quelle décision s'arrêter ; devrons-nous nous contenter d’un oracle aussi vague que celui qui inspira jadis Panurge ? Et Cherbuliez de répondre : « La destinée d’un mariage dépend des premiers jours‘. » Ce qui revient à ceci : dans le mariage l’homme est le seul artisan de son bonheur. Point ne sera besoin de faire montre de beaucoup d'intelligence : « les hommes intelligents sont des maris dangereux”. » Non, il suffira de mêler un peu de com-

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