‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 14 sur 298 · Journal de Genève, 24 juillet · texte numérisé non relu

Journal de Genève, 24 juillet

Ajoutons que dans ce même Grand Œuvre (paru en 1868) furent incorporées par la suite plusieurs des idées exposées dans ces conférences.

L'année suivante, il fit un cours sur le roman français depuis l'Astrée jusqu’à Obermann. Nous en pouvons juger mieux que par des impressions d’auditeurs ou par des fragments utilisés dans un livre. Le texte de ces conférences, à peu près complet, fut retrouvé après sa mort dans les papiers de Cherbuliez, et publié par sa fille, M Gabriel Lippmann, d’abord dans la Revue des Deux Mondes du 1°" janvier au 15 octobre 1910, et l’année suivante en volume sous ce titre : L’Idéal romanesque en France de 1610 à 1816 (chez Hachette). A la vérité un petit problème se pose à l’occasion de ces conférences. Une note, placée en tête de l’ouvrage, nous informe qu’il contient le texte des leçons professées à Neufchâtel en 1860. Ce cours aurait donc précédé celui consacré à la Chevalerie qui est de 1861. Or, les auditeurs genevois de Cherbuliez l'ont entendu « l’année suivante », en 1862 par conséquent. Il est d’ailleurs possible qu’il ait prononcé deux fois les mêmes conférences ou à peu près les mêmes à Neufchâtel cn 1860 et à Genève en 1862. Il y a, au surplus, dans le texte publié des conférences sur l’idéal romanesque, des indices, el presque des preuves, qu’elles ont suivi celles sur la Chevalerie. Voir notamment, p. 83.

Cherbuliez avait voulu, d’après ses propres expressions dans une lettre à son père, esquisser « une histoire du roman français, saisie comme histoire de la société française ». Persuadé que la littérature est l'expression de la société, il entreprit « de rechercher dans leur succession chronologique les principaux types moraux reproduits par le roman français et de tracer, à grands traits du moins, l’histoire de l’idéal romanesque en France ». Après une introduction où il expose son dessein et fait en quelques pages l’histoire du roman depuis ses lointaines et très modestes origines jusqu’au début du xrx° siècle, ce sont neuf chapitres consacrés chacun à un roman caractéristique d’un état d'esprit. L’Astrée, qu'il avait bien lu comme en témoignent, dans ses articles sur l'esthétique de Vischer, de nombreuses citations ou allusions, lui fournit le type des « faux bergers ». Il prétend discerner dans ce livre célèbre l'esprit de la Renaissance : dégoût des formes sociales traditionnelles, celles du passé, alors que les formes qui triompheront, les sociétés monarchiques, sont encore en formation; persistance du sentiment féodal de l’honneur joint à celui tout nouveau de la délicatesse et de l’harmonie morale; inclination très nette vers la beauté sous toutes ses

formes, l’art de bien dire, en particulier ; curiosité intellectuelle ; souci des problèmes moraux, et ici Cherbuliez reprend et développe son apologie de la casuistique, conception, enfin, toute platonicienne de l’amour, etc.

Dans un chapitre subséquent (Le Roman idéaliste) nous avons étudié plus en détail cet ouvrage fort important quant aux idées maîtresses de Victor Cherbuliez.

Si ces conférences avaient été publiées en volume, même où elles furent prononcées, elles auraient trouvé auprès du public lettré, des lecteurs de Taine, par exemple, le meilleur accueil. Elles auraient paru ce qu’elles étaient en effet, originales, vraiment nouvelles, toujours intéressantes même dans leurs parties les plus discutables, renouvelant par la philosophie des sujets réputés connus et même épuisés.

Elles seraient aujourd’hui dans toutes les bibliothèques de lycées. On les relirait comme on fait l’essai de Taine sur Racine. En 1911, l’Idéal romanesque en France passa presque inaperçu. Le Mercure de France, en rendant compte brièvement, observait que Cherbuliez était une figure oubliée déjà‘. La Revue Suisse regrettait qu'il n’eût point persévéré dans la critique.

Il est bon de noter d’ailleurs à côté des louanges, certaines réserves qui semblent indiquer que Cherbuliez, malgré ses talents indéniables, n'étaient pas encore parvenu à la plénitude de son talent : « La critique la plus sérieuse, la plus sévère aussi fut celle de M. Rudler dans la Revue universitaire du 15 mai 1912. Ces conférences, écrivait-il, « sont l’œuvre d’un homme très intelligent, de forte culture littéraire et philosophique, déjà plein d'humour, mais chez qui un état de demi-savoir facilite outre mesure la libre fantaisie de l’intelligence*. »

De 1859 à 1862 Victor Cherbuliez atteignit donc, grâce à ses articles et à ses conférences, à une renommée assez considérable mais en somme limitée à Genève. Toutefois, à côté de ces succès locaux, il surprit soudain tout à la fois le public et les lettrés en produisant à deux ans d'intervalle deux ouvrages fort différents mais dont l'accueil fut assez retentissant : Les Causeries Athéniennes el le Comte Kostia. Le premier, à la vérité conforme à l'opinion qu'on se faisait déjà du jeune érudit, critique d’art, littérateur et historien, correspondait à une phase de son développement « qu’on pourrait

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