Miss Rovel, p
La métaphysique, définie la connaissance ou la recherche des causes premières ou des premiers principes, a certainement dû passionner Cherbuliez. (Comment autrement expliquera-t-on son enthousiasme ardent pour Hégel et l’hégélianisme? ses longues études ardues de la philosophie aristotélicienne ? ses allusions nombreuses et répétées tout au long de sa carrière de romancier aux idées du divin Platon? Comment enfin aurait-on pu autrement lui décerner le titre de philosophe idéaliste ?
Il est vrai qu’un critique a dit de lui : « Je ne vois nulle part chez M. Cherbuliez ce sens de l’immensité ni cette préoccupation de l'infini‘... » Toutefois d’autres, Schérer notamment, ont vu en lui un philosophe dans toute la force du terme, et qu'est-ce qu’un philosophe qui ne se préoccupe pas du problème initial des choses ?
Le reproche déjà relevé quant à son manque soi-disant de sérieux dans le domaine de la pure fiction, a été également formulé à l'égard de sa façon d’envisager les questions plus graves. On a noté : « son scepticisme indulgent et très parisien” », sa légèreté en matière de religion. « Nous retrouvons dans La Ferme du Choquard quelquesuns des défauts que nous avons si souvent reprochés à M. Cherbuliez. Le premier de tous est de railler.… les idées et les choses religieuses*. »
La philosophie et la religionse sont de tous temps disputé ce qu’on serait presque tenté d'appeler « le monopole » de la métaphysique. L'une et l’autre ont inlassablement essayé de faire remonter la cause et l'explication de l’univers à un principe premier ou à un dieu dont la personnilication a varié suivant les pays et suivant les sectes.
1. Portrails contemporains. P. Sirven. Revue Bleue, p. 620-626, 1893. 2. Notes sur la vie et l'œuvre de l’auteur, par G. Meunier (Hachette), 4901.
3. La Ferme du Choquard. Critique par F.Boissin. Polybiblion, juillet-décembre 1883, ne 48.
On vient de voir que notre auteur a été accusé d’impiété, donc sa voie n’a sans doute pas été celle marquée par la foi.
Sera-t-on obligé de s’adresser à une école philosophique quelconque afin de pouvoir déterminer l'orientation de sa pensée métaphysique ?
Mais il convient au préalable d'établir si vraiment son attitude au regard de la religion a été telle; si l'accusation de scepticisme, d’incroyance même, faite contre lui se trouve honnêtement fondée.
Il convient en premier lieu de nous renseigner sur l'influence du foyer, surtout sur celle que dut exercer son père, pasteur protestant, sur le jeune Victor‘. On a dit qu'André Cherbuliez avait abandonné son ministère pour se réfugier dans un scepticisme frisant presque incrédulité. On a cru le reconnaître dans le portrait d’un certain M. Bird, pasteur étranger, dans Paule Méré : « qui après avoir été dix ans pasteur de village, quitta le ministère parce qu’il ne croyait plus «tout à fait » ce qu’il croyait dans sa jeunesse et parce qu’il avait « l'horreur des restrictions mentales ». André Cherbuliez de pasteur devint professeur. Cette évolution devait inspirer à Renan. une page restée célèbre :
« . Monsieur votre père, ..… après des études faites pour le ministère pasloral, rompit avec la vieille tradition genevoise et entra dans la voie de la philosophie et de la critique allemandes. Ce changement, comme il arrive souvent, ne modifia en rien ses règles morales. Monsieur votre père, quoique rationaliste, resta toujours un homme pieux et de mœurs exemplaires.
« Pour le bien comprendre, il faut avoir eu comme moi le bonheur de vous entendre parler de lui. Une vie entière était parfumée par le souvenir de ces croyances fécondes dont on pouvait sacrifier la lettre sans abandonner l’esprit. Vous avez bénéficié du combat intérieur de Monsieur votre père; vous avez pu observer en lui cette heure excellente du développement psychologique où l’on garde la sève morale de la vieille croyance sans en porter les chaînes scientifiques. À notre insu, c’est souvent à ces formules rebutées que nous devons les restes de notre vertu. Nous vivons d’un ombre, Monsieur, du parfum d’un vase vide; après nous, on vivra de l'ombre d'une ombre ; je crains par moments que ce ne soit un peu léger... »
Joli couplet que l’exact Eugène Ritter n’a pas laissé de critiquer. André Cherbuliez n’était pas aussi étranger à toute foi religieuse que le faisait entendre Renan. Ritter observe que, en 1820, à l’époque
1. Ces renseignements sur André Cherbuliez sont tirés des travaux inédits de M. Leguay.
où il entraitdans le ministère, « la plupart des membres du clergé genevois étaient rationalistes, beaucoup plus que leurs prédécesseurs à l’époque de Jean-Jacques Rousseau etde d’Alembert». Leur protestantisme était aussi allégé de surnaturel qu'il était possible. Survint le mouvement du « Réveil » qui réintroduisit en quelque sorte le mysticisme dans les églises protestantes. André Cherbuliez y resta étranger. Hostile, écrit Ritter, au méthodisme Wesleyen que le protestantisme de langue française accueillit « avec ivresse », 1l aurait voulu voir nos églises tourner leurs regards du côté de l'Allemagne ; il aimait ces théologiens studieux, disciples et successeurs de Lessing et de Herder... Volontiers, il aurait défini la religion comme Schleiermacher : ce que pensent les hommes religieux. Ses idées n’ayant pas prévalu, il se réfugia dans le silence. Mais il se considérait si peu comme étranger à l’église que son nom figura jusqu’à sa mort au tableau officiel des ministres du Saint Évangile.
Ce n’est pas lui qui avait changé, mais les hommes autour de lui. Son protestantisme était celui, extrêmement libéral, des Réville et de Ferdinand Buisson. En 1869, il fut l’un des signataires de la pétition adressée au consistoire de Genève pour que les pasteurs fussent autorisés à ne plus lire en chaire le Symbole des apôtres. La réponse du consistoire, qui était d’ailleurs un refus, lui fut adressée personnellement, comme au plus notable des pétitionnaires. Leur demande, quelques années plus tard, devait recevoir satisfaction par la loi constitutionnelle d’avril 1874*.
Le scepticisme de Victor Cherbuliez, si scepticisme véritable il y a, ne lui vient certainement pas de son père. Dans la plénitude de l’âge, il futamené à faire une sorte de profession de foi significative et il n’y a pas de raisonpournepas considérer cette assertion comme la dominante de sa pensée en matière religieuse. En tant que chancelier de l’Académie, il prononça sur la tombe d'Henri Martin le discours de circonstance : « Henri Martin était un spiritualiste, de ceux qui meurent, comme parle Platon, avec une belle espérance. La mort ne nous dit pas ses secrets ; du plus loin qu’elle nous voit venir, elle nous attend, prend notre mesure et se taît.
« L'homme généreux que nous pleurons se flattait d’avoir lu dans les yeux du sphynx, d’avoir fait parler son silence. » Assurance que Cherbuliez ne partage pas tout à fait. «IL appartenait, dit-il encore de son confrère, à la race des croyants, et il lui semblait tout