‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 174 sur 298 · I OO OÙ À · texte numérisé non relu

I OO OÙ À

à l’égal de la volupté, et les joies de la pensée à l’égal des désordres de lachair'. »

Ainsi la rupture entre le christianisme et le platonisme est consommée... Peut être après tout n’était-elle pas encore prête pour le renouvellement; peut-être ce malentendu fut-il un avertissement que le moment n’était pas encore propice? Le Prince Vitale, dont Cherbuliez fit la vivante représentation de l’union mystique tant désirée par la Renaissance : « comparait l’Église à une vigne imprudente qui est trop pressée de fleurir, mais le grand vigneron qui sait combien les printemps sont trompeurs et qui veut que sa vigne attende l’heure marquée par sa sagesse, lui envoie au moment où elle s’apprête à épanouir ses fleurs, des gelées qui la font rentrer dans le sommeil de l’hiver…

Au xvm° siècle, l’Église, conduite par les Benoît XIV et les Clément XIV, crut de nouveau que le moment de la « floraison » était venu. Dieu chargea la Révolution de lavertir qu’il était trop tôt. Aujourd’hui pourtant je crois reconnaître à plus d’un signe que le temps de l'épreuve est passé, que toutes les divisions vont cesser et que l’âge de l’harmonie va s’ouvrir*. »

Si on ne l’avait pas appris par ceux qui comme Schérer, comme Amiel même, estimaient si hautement l'esprit philosophique de Cherbuliez, les citations qui précèdent devraient, nous semble-t-il, donner à penser qu'il avait résolument pris rang dans le camp des philosophes.

Une religion honnête, tempérée d’aimable philosophie, cela il le préférait, à n’en pas douter, à une religionfarouche, inflexible. Rappelons ce qu’il pensait de la conception peu réconfortante que les Allemands se faisaient de la divinité : « un Dieu aux bras étroits ».

Mais si Cherbuliez appartint au parti des philosophes, il convient de faire observer que ceux-ci étaient eux-mêmes divisés, que l’histoire de la philosophie c’est l'étude d’un conflit rarement apaisé entre deux tendances irréconciliables : celle qui est en fait de l'avis qu’il faut ramener le monde à l’homme et celle qui ramène l’homme au monde, c’est-à-dire la philosophie idéaliste ou de l’esprit et celle de la sensation ou empirique.

L’auteur fit, bien entendu, partie de la première.

La formation du jeune philosophe nous est connue : Dès son

adolescence alors qu’il était encore sur les bancs du collège, il fut amené par réaction à repousser l’enseignement empirique qu’un de ses maîtres trop zêlé tenait à toute force à lui faire admirer.

E. Montégut indique sans le nommer l'influence de ce professeur de philosophie qui voulait « faire de ses élèves des disciples de Reid ». Victor Cherbuliez fut « blessé de l’indiscrète insistance avec laquelle on essayait de lui imposer une doctrine qui n’explique rien ». Il réagit en sens contraire et s’attacha à l’étude d’Aristote et de Kant:.

Ce même antagonisme est signalé par M. L. Pailleron et les propos du jeune philosophe ne laissent aucun doute sur ses sentiments à cet égard: « Son esprit curieux se plut à l’étude de la philosophie quoique le premier maître qui la lui révélât ne lencourageât guère à s’y arrêter.»

Cet homme étrange, disciple de l'École écossaise, estimant qu’il n’existait en métaphysique que des questions inutiles ou dangereuses, S’appliquait consciencieusement à dégoûter ses élèves des unes et des autres. « Ce professeur, disait V. Cherbuliez, enseignait que la timidité ou l’abstinence de l’esprit sont la première des vertus, le secret d’être heureux en ce monde et dans l’autre. » L’aphorisme ne plaisait guère au futur Valbert qui apprit allemand pourlire Kant dans sa langue, « s'étant toujours senti du goùt pour les questions inutiles et dangereuses? ».

D'ailleurs il n’yavait pas là qu’une question de réaction purement personnelle alimentée par la seule animosité; il y avait également un courant très défini, une mode de penser nouvelle à laquelle Cherbuliez, en raison de son âge, ne pouvait manquer de participer. Le vent était à la philosophie spéculative :

« Cette philosophie écossaise introduite sur le continent par Royer-Collard avait enchanté la génération précédente. Raison suffisante pour que les jeunes gens l’abandonnassent. Cherbuhez, était, à un an près, du même âge que Taine. Le fils du professeur de Genève et le fils de l’avoué de Vouziers eurent, à l’égard de l'enseignement officiel, à peu près la même réaction.

« Cherbuliez étudia plus particulièrement Aristote, puis Kant et enfin, surtout au cours de son voyage en Allemagne, cet Hegel qui paraît avoir fait sur lui une très sensible impression et dont le nom se rencontre souvent sous sa plume. Il disait de la Phénomologie

4. E. Montégut. Dramalurges el romanciers : articles d’octobre 1860 et de mai 1867. 2, M. L. Paiïlleron : Buloz el ses Amis, p. 234.

que c’est un livre qu’il ne faut jamais lire, ou bien relire encore. Déclaration qu’il convient de mettre en pendant de celle que faisait Taine : J'ai lu Hégel, tous les jours pendant une année entière, en province; il est probable que je ne retrouverai jamais des impressions égales à celles qu’il m’a données. De toutes les philosophies, il n’en est aucune qui soit montée à des hauteurs pareilles ou dont le génie approche de cette prodigieuse immensité!

Cette admiration fut commune à tous les jeunes philosophes de cette génération. Véra traduisit les œuvres de Hégel de 1859 à 4867 et publia en 1864 une Introduction très remarquée de sa philosophie ; Schérer lui consacrait un article destiné au grand public ; à la veille de la guerre, Taine et Renan se proposaient de réunir des fonds pour lui élever une statue”.

L'esprit philosophique de Cherbuliez se forma donc à l’ombre de ces grands maîtres :

« M. Cherbuliez fut amené par réaction à s’enquérir profondément de la vraie constitution de l’esprit humain et de ces méthodes innées, organiques, nécessaires, qui sont pour l'intelligence ce que les membres et les sens sont pour le corps et, pendant deux années entières, 1l étudia les deux mémorables descriptions qui ont été données à un si long intervalle, l’une de l’autre, par Aristote et par Kant. Le premier lui révéla l’engrenage et le mécanisme de la pensée, le second les limites fatales et infranchissables, la nature nécessairement « humaine » de cette pensée; c’est ainsi que d’un enseignement qui avait pour but de mater et d’enchaîner la liberté de l’esprit naquit pour le jeune étudiant une nouvelle occasion d’affranchissement”..

La tâche qu’il s'était imposée comme discipline indispensable et comme apprentissage était d’ailleurs fort ardue à son avis, et déjà il laissait voir pour Hégel qu’il ne connaissait pas encore très bien une prédilection marquée :

« Il suivait trois ans de suite les cours de Burnouf et il scrutait avec une égale opiniâtreté Hégel et Aristote. En 1848, il FR à son ami d'enfance M. Franck Abauzit :

Pendant que vous nagez dans la philosophie de l’absolu, je me plonge dans l’Organon. Je vous jure que ce n’est pas chose facile que de labourer ces grandes pages serrées de Becker... On est du

1. Les grands classiques du dix-neuvième siècle en France, p. 432-133.

2. L. Reynaud. L'Influence allemande en France au dix-huilième et au dix-neuvième siècles, Paris 1922, in-16, p. 224.

3. E. Montégut. Revue des Deux Mondes, année 1867, 15 mai, p. 482.

reste bien récompensé de cette peine : au milieu de la dissection du syllogisme, on rencontre des oasis métaphysiques dont la philosophie n’est pas si différente de celle de votre Hégel'. »

Ce fut à Bonn que Cherbuliez prit véritablement contact avec l'Hégélianisme ou plutôt qu’il se sentit attiré par lui :

« A l’université de Bonn il se passionna pour Hégel, ce nouveau Thésée, ce nouvel Hercule, comme il l’appelle quelque part, dompteur du monstre de la contradiction, jusqu’à lui l’épouvantail des philosophes * ».

Et cependant ce ne fut qu’à Berlin, si nous nous en rapportons à son propre témoignage, qu’il se mit à étudier vraiment sérieusement cette doctrine :

« J'étais à Berlin quand Marc Monnier y arriva. Je n’oublierai jamais que nous entendîimes ensemble notre première leçon de philosophie hégélienne…

« Il s'étonnait, s’inclinait, se soumettait, et quand il arrivait à comprendre, il tremblait pour sa raison*... »

D'où il sera peut-être permis de conclure que lui, Cherbuliez, n’était pas aussi entièrement dominé par ce système de philosophie.

Quoiqu'il en soit... : « A Berlin, il se dévoua tout entier à l'étude de Hégel dont il connut les principaux disciples, et entretint des relations intéressantes avec Schelling devant lequel nous dit-il, il avait soin de dissimuler la tendresse que lui inspirait son rival*. »

Ce qui semble avoir fait tort à la philosophie du grand maître allemand dans l’esprit de notre auteur c’est probablement l'outrance et le dogmatisme de ses continuateurs. Par réaction saine et par protestation que lui inspirait sa pondération même, il dut comme au début de ses études philosophiques juger qu’un système dont on voulait faire l'explication de toute chose risquait de ne rien expliquer du tout.

Ernest Renan a révélé les préoccupations du jeune Victor Cherbuliez au sortir des universités allemandes. Il a montré qu’elles étaient inspirées en premier lieu « par le puissant etYort intellectuel de Hégel bien que les élèves fissent déjà tort au maître.

« Les Hégéliens dont vous suiviez les leçons vous choquèrent par

1. Eloge de Cherbuliez par E. Faguet. Séance de l’Académie française du 18 avril

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