Revue Germanique, 1839-1860 (4860 : 6e livraison
En conclusion à notre précédent chapitre nous avons exprimé la conviction que Cherbuliez, ce fin philosophe, n’aurait su en aucune façon s’accommoder des vaines et stériles abstractions qu'offre la métaphysique. Il aurait besoin de créer et c’est donc à l’esthétique qu’il faudrait s’adresser pour connaître le vrai sens de sa pensée profonde.
Outre ce don créateur qu’elle apporte, elle complète très heureusement le système de toute philosophie stable et solide en ce sens par exemple qu’elle apporte à l’être humain la jouissance que sa morale ne peut lui donner, que sa métaphysique refuse de lui accorder (en raison de ses restrictions religieuses ou autres scrupules), que la psychologie s’efforce trop d’analyser et qui cependant peut également satisfaire à la fois aux sens et à l'esprit.
Cherbuliez nous assure (voir chapitre : Le métaphysicien, p. 324) que le caractère de l’accident est essentiel à la vie comme à l’art. Il trouve que l'esthétique est en grande partie fonction de l'accident.
Cependant il serait erroné à notre avis de croire qu’elle puisse de ce fait s’édifier sur des bases purement arbitraires.
Qu’on se rappelle les paroles de Kepler, estimant le système de Copernic plus « vrai » que celui de Ptolémée simplement parce que le premier système était plus « simple », plus « esthétique » que le second.
L’esthétique admet de vastes différences d'interprétation, mais elle contraint aussi à une rigide observation de certaines vérités, de certaines limites.
Ce sont ces limites, ces vérités de la pensée esthétique de Victor Cherbuliez que nous voulons à présent déterminer.
Il nous paraîl opportum de rapporter ici les opinions de Cherbuliez sur l'esthétique au début même de sa carrière.
Ge qui suit est un certain nombre d’extraits pris dans ses articles sur la philosophie du Beau (Études sur le système d'esthétique de Th. Vischer). Ils nous permettront de faire le point initial de la conception de l’auteur dans cette branche de la philosophie" :
« L’esthétique a beaucoup d’ennemis aujourd’hui. Ce fait qui prouve la puissance qu’elle a conquise, ne saurait nous étonner. Assurément, à l’époque où cette science sortit des mains de Baumgarten, son fondateur, elle ne pouvait inspirer de méfiance à personne. Mais depuis que, s’étayant d’une métaphysique hardie, elle n’a prétendu à rien de moins qu’à pénétrer l’essence même de la beauté et de l'idéal » (p. 505), c'est, pense Cherbuliez, une tout autre affaire.
« L’esthétique, en effet, est du nombre de ces sciences d’application qui confinent d’une part à la métaphysique et de l’autre à l’expérience, ou pour mieux dire, elle est une des provinces frontières par où la métaphysique devient limitrophe des sciences d'observation » (p. 506).
« La grande découverte métaphysique par laquelle Hegel a renouvelé la face des sciences philosophiques consiste à avoir reconnu que les « catégories » ou les notions primitives, qui sont la substances des choses et de l’esprit humain, et que les Aristote et les Kant énuméraient sans les classer, ou distribuaient en groupes superficiels, au lieu d’être des entités irréductibles dérivent toutes les unes des autres, et constituent le système étroitement lié dont la dialectique est l’âme et le principe » (p. 512).
L’Idée est le tout; elle ne se réalise entièrement que dans l’ensemble des êtres, dans l'infini de l’espace et du temps.
«A proprement parler il n’y a pas « d'arbres » dans la nature. Qui a jamais vu l'arbre? Qui a entendu le bruissement de ses feuilles? Il y a des oliviers, des chênes, des figuiers, des sapins. L'arbre est un être de raison qui n’existe que dans la multiplicité de ses espèces et dans la conception que s’en forme l’entendement » (p. 514).
Dans sa Philosophie de l'Art (parue de 1865 à 1869) H. Taine a dit à peu près la même chose.
Sur l'accident, voici comment s’exprime Cherbuliez :
« L’accident ne joue pas un moindre rôle dans le domaine de l'esthétique que dans celui de l’histoire. Rien ne paraît plus accidentel et plus fortuit que la beauté... » (p. 509).
4. Philosophie du Beau. Études sur le système d’esthélique de Th. Vischer (4esthelik oder Wissenschaft des Schünen. Von Dr. Theodor Vischer, 1846-1857 : 4 B, juilletseptembre 1859. No 7, p. 505).
« Qu'est-ce que les grands maîtres qui ont illustré les époques elassiques de l’art? Des esprits indisciplinés qui se sont insurgés contre les règles établies par leurs devanciers » (p. 509).
« Le caractère accidentel du Beau se manifeste encore par la diversité des jugements et des opinions en matière d'esthétique » (p. 510).
« On le voit dans les trois grands problèmes que l’esthétique es appelée à traiter, l’existence objective du Beau, le sentiment subjectif du Beau, la création des arts et l’histoire de l'idéal, l'accident joue un rôle que la science ne saurait méconnaître sans se mettre en contradiction avec les faits » (p. 511).
Comme on le voit par conséquent, l'esthétique : « a ses prémisses et sa méthode, elle les emprunte à la spéculation, mais l’objet qu’elle considère et dont elle est appelée à construire la théorie, appartient au domaine des faits...
« Le bons sens admet des « vérités », la philosophie croit à la vérité et qu'est-ce que la vérité sinon l'unité suprême de toutes les pensées dont se compose l'univers et qui tombant éparses et isolées sous les sens de l’observateur, se présentent au génie du philosophe comme dépendantes les unes des autres et reliées par les anneaux de la dialectique qui est la méthode de l’esprit créateur. En un mot, le philosophe conspire avec Dieu contre l'anarchie des existences, il arrache les choses à leur isolement apparent et les coordonne dans un vaste organisme dont il va chercher les principes dans les profondeurs de la pensée divine. Tout expliquer est donc l'aspiration légitime de la philosophie » (p. 507).
Mais l’accident pourtant? Comment et de quel droit la philosophie peut-elle l'intégrer dans son explicalion universelle? Reprenant l'argument précédemment cité, il y répond ainsi :
« Semblablement l'olivier n'existe pas dans la nature... Il y a dans la nature des oliviers, dont aucun n’est l'olivier pur; son idée est présente dans tous les individus de l'espèce : chacun d'eux a sa manière propre de la réaliser; » (p. 514).
« Ainsi l’homme se trouve placé entre deux mondes avec lesquels il est en rapport par des organes différents, par des truchements qui ne s'entendent pas entre eux. Par nos sens nous communiquons avec la foule innombrable des êtres individuels et des existences phénoménales; par la pensée nous prenons possession du royaume des idées; entre ces deux provinces de notre esprit s'élève une barrière infranchissable, Nous ne pouvons ni voir ni entendre les idées. D'autre part, nous ne pouvons penser l'individuel, le con-
AR
cret; aussitôt que notre intelligence cherche à le concevoir, elle le généralise par voie d'abstraction; elle ne peut avoir affaire qu’au général qui s’y trouve représenté. Ce dualisme est pour l’esprit une gêne et une souffrance... » (p. 515).
« Mais un jour, ô miracle! le monde se transforme à ses yeux; .…. le divorce entre ce qui est et ce qui doit être se trouve subitement anéanti (déjà cité); en contemplant les phénomènes l’âme croit y retrouver les pures essences.
« Quel est le mystère? Quel est ce grand magicien par qui s’est réalisé un rêve que la raison déclarait chimérique?
« C’est le Beau, médiateur désiré qui résout les contradictions et réconcilie les fictions et les réalités » (p. 516).
« Qu'est-ce que le phénomène du Beau? Un objet particulier qui semble se confondre avec son espèce et en épuiser l'essence » (p. 517).
« L’Idée absolue, comme nous l’avons reconnu, réside en quelque mesure dans toutes les idées particulières où elle se spécifie. Il en résulte que l’objet beau en représentant son espèce, représente davantage encore;
« L'objet beau est tout un monde; en le contemplant l’âme oublie le rang déterminé qu’il occupe dans la hiérarchie des êtres; ... Aussi la figure humaine n’est-elle pas seulement le type le plus parfait de l'animalité, elle est le simulacre vivant de l'intelligence »
« D'où il résulte que ceux qui avaient défini le beau, l’unité dans la diversité, en avaient saisi l’un des caractères essentiels, mais que leur définition était incomplète faute d’avoir remonté jusqu’au principe.
« L'objet beau est à la fois un et divin, parce qu'il nous apparaît comme un microcosme, ce qui veut dire dans la langue de Leibniz, l'univers s’individualisant... » (p. 518).
« Ainsi l’objet beau est un individu déterminé qui paraît s à son espèce.
« Ce principe de l’individualité du beau auquel Hegel n'avait pas donné toute sa valeur est un principe essentiel en esthétique ». (p. 519). |
« Un être se rapproche davantage du type de son espèce à proportion qu’il est plus individuel, et inversement il s’individualise davantage dans la mesure qu’il est l'expression la plus complète de ce type. En effet, plus l'individu est riche en déterminations, plus il diffère de tous les autres, plus il est lui-même; et, d'autre part,
égaler
plus il est déterminé plus il se développe dans tous les sens et plus il s’approche de réaliser toutes les puissances que contient virtuellement son espèce » (p. 520).
« La personnalité est une individualité qui se crée et se proclame elle-même. Et c’est ici que l’Idée célèbre son triomphe, car elle est virtuellement, comme l’a démontré Hegel, la personnalité absolue » (p. 521).
« En un mot le sentiment du beau est un anthropomorphisme qui a été transformé en religion populaire par le génie de la Grèce, et est encore aujourd’hui la religion de l'art et des artistes » (p. 521).
Dans le système ainsi érigé Cherbuliez {fait une place particulière à l’accident dont il a signalé plus haut l'importance :
« C’est grâce à l'accident que tous les individus appartenant à une même espèce acquièrent et développent ce caractère propre qui les distingue les uns des autres.
« … Il n’est pas d’être qui ne porte l’estampille du hasard » (p- 526). É
« L'accident, comme le fait observer M. Vischer, résulte de la co-existence dans le temps et dans l’espace de toutes les espèces différentes et des différents individus qui représentent ces espèces » (p. 526).
« Plus les êtres vont s’individualisant, plus l'accident a de prise sur eux et inversement plus ils sont modifiables par l'accident et plus leur individualité se complique et se nuance. Il en résulte que l’individualité étant la condition de la beauté, l’accident devra paraître dans le caractère, dans la manière d’être de l’objet beau » (p. 527).
« Sans doute les phénomènes esthétiques portent l’empreinte d’une règle puisque en eux se manifeste l’idée; mais cette règle doit se dissimuler et se déguiser sous les apparences d’une liberté capricieuse » (p. 528).
« La beauté c’est la raison portant le masque de la fantaisie, c’est la déesse de la sagesse dont la chevelure et la ceinture ont été dénouées par la main des Grâces et qui a bu dans la coupe profonde du Dieu de livresse une folie sacrée que trahissent ses gestes et son regard. Comme la nature et plus qu’elle encore l'artiste doit dissimuler soigneusement les nécessités intérieures de son œuvre! » (p. 529).
« L'accident est une puissance à double face.
« En se caractérisant, il arrive souvent que les êtres entrent en révolte ouverte contre les lois de l'espèce dont ils relèvent ; souvent
ils ne trouvent l’originalité que dans l’anomalie.… On sait l’influence décisive qu’exerce sur l’histoire de l'humanité la diversité des climats... » (p. 530).
« Ainsi l’accident tour à tour sert et trahit la cause de la beauté » (p. 532).
Grâce à ces aperçus que nous avons tenté d’enchaîner il nous semble que Cherbuliez a su devant nous poser les données de son problème, en faire ressortir les difficultés tout en en soulignant les possibilités également.
Empruntons à ce même texte une dernière phrase, la définition de l’esthétique et son but d’après notre auteur :
« Expliquer la perception du beau dans la nature et la création de cette seconde nature glorifiée qui s'appelle l’art, tels sont les problèmes qui s'imposent à l’esthétique » (p. 533).
Dans quelle mesure, il est parvenu à résoudre ces problèmes, c'est ce qu’une étude des Causeries Athéniennes nous apprendra peut-être,
L'importance de cette œuvre est d’abord à souligner :
R. de Bonnières dit : « On pourrait déduire de ce livre toute la suite de ses œuvres ‘ ».
George Meunier : « En ces pages qui semblent détachées de quelques dialogues de Platon ?... »
George Sand : « Mauvais titre, admirable ouvrage”. » Et il ne faut pas oublier que c’est sur l'impression produite sur elle par ce livre qu’elle recommanda le jeune auteur, qu’elle ne connaissait même pas, à Sainte-Beuve : « Il est des nôtres, il faut qu'il vienne ! »
Et Buloz d'écrire à Cherbuliez : « Ils disent tous qu’il faut que vous veniez. Venez donc. »
Il est vrai que plusieurs critiques ont cru voir dans cet ouvrage une simple fantaisie, une simple manière, Jules Claretie par exemple : « C'était le mème ton de la conversation de la comtesse d'Albany de P. L. Courier, retrouvé et appliqué à Phidias et à l’art tout entier à propos de Phidias'. »
À une date plus récente voici ce qu’en a dit Albert Thibaudet, critique qu’on ne pourrait accuser d’avoir été tendre :
4, R. de Bonnières. Mémoires d'aujourd'hui. Ollendorf, 2 série, 1885. 2. Notes sur la vie et sur les œuvres de Victor Cherbuliez. G. Meunier, Hachette, 1901.
3. Cité par Leguay, Extraits de : François Buloz et ses amis. Les Romanciers du second Empire, par Marie-Louise Pailleron, 1924.