L'Art et la Nature, p
Victor Cherbuliez a été esthéticien d’abord, critique d’art ensuite, mais sans toutefois se départir de ses tendances à exposer des vues d'ensemble. En effet « parmi les germanistes de langue française, il se distingua par son goût pour les études théoriques sur l'art. L’esthétique, science essentiellement allemande, ne convient pas beaucoup, semble-t-il, à notre tournure d’esprit. C’est un fait que nos philosophes sont rarement esthéticiens et que nos écrivains d’art sont plus rarement philosophes... Il semble, en vérité, que Taine, dans la Philosophie de l’art, ait regardé plutôt du côté de l'expérience. Au contraire, Cherbuliez sera toujours hanté, du Cheval de Phidias à l'Art et la Nature, par les reminiscences d’un Platon revu par les Allemands. Il y a là comme une veine que l’on peut suivre dans son œuvre‘ ». Donnant ses impressions sur le Salon de 1872, le premier depuis la Commune, il déclare : « N'attendez pas. que je m’étende sur les questions de pratique, que je vous entretienne d’empâtements et de frottis; ce ne sont point mes affaires. Le métier m'intéresse moins que l’art, le caractère, la composition, l'effet : apparemment ce n’est point pour les peintres que les peintres peignent. »
Il pense eflectivement que l’art a l’homme pour son objet et s’adresse à tous les hommes. Ainsi toutes les réflexions auxquelles il va se livrer au cours de ses articles et de ses comptes-rendus artistiques tendront à démontrer la justesse des remarques et observations de son système tout entier. Ce système, résumons-le très brièvement, ou plutôt demandons à Bellaigue de le faire : « L'Art et la Nature, Le Prince Vitale, Le Cheval de Phidias (je remonte le cours des années), ces trois études d’art nous montrent (il aurait pu y ajouter les essais sur L'Esthétique de Vischer) l'esthétique de M. Cherbuliez
41. Citation Leguay. (Nous avons emprunté beaucoup de ce qui suit à ce critique.)
conforme à la morale et complètent l'accord que le Beau fait avec le Bien dans cet esprit harmonieux.
« L'Art est une protestation contre la Nature qu’il imite.
« Cette formule, qui contient tout le dernier livre de l’auteur, énonce un compromis entre deux principes, et deux tendances légitimes et opposées, et les compromis sont œuvres de sagesse.
« L’art ne supprime pas l'accident, car ce serait supprimer la vie : il l’emploie ‘.. » Cherbuliez a ainsi, comme nous l’avons vu, été plus loin par conséquent que son maître Hegel qui n’a pas tenu compte de l’accident.
. « Enfin, et c’est ici le dernier avantage de l’art sur la nature, l’homme est évidemment la cause finale de l’art. La nature possède et garde la beauté pour elle-même sans s'inquiéter de nous en faire part... La nature est égoïste et insensible, l’art est charitable et compatissant.…
. € Ainsi la morale et l’esthétique au terme de cette étude (Le Cheval de Phidias) se rejoignent sur les hauteurs, et pour M. Cherbuliez, la raison, oh! non pas froide, ni pédante, ni farouche, mais la raison souriante, agissante, heureuse, demeure le dernier secret de l’art et de la vie‘. »
Outre les articles occasionnels assez peu nombreux parus à la Revue des Deux Mondes traitant de questions artistiques et dont il sera parlé ci-après, l’œuvre de Cherbuliez critique d’art consiste :
1° En neuf lettres publiées dans le Temps” et qui sont censées être écrites à un amateur de peinture classique, préférant les musées aux expositions, et ayant fui Paris pour n’y point voir le Salon et admirer une fois de plus au Palais Pitti, à Florence, l'homme aux yeux verts du Titien. Cherbuliez entreprend de lui faire connaître ses propres impressions sur ce Salon de 1872.
2° En trois longs articles (Revue des Deux Mondes, du 1° juin; du 15 juin et du 1° juillet) sur le Salon de 1876.
3° En deux articles (Revue des Deux Mondes, des 1° et 15 août) sur « La peinture à l'Exposition Universelle de 1878.
Rappelons que son ouvrage définitif sur l’Esthétique, L’Art et la Nature, est de 1892.
Les admirations et les condamnations de Cherbuliez visitant le Salon de 1872, qui semble avoir été remarquable, à en juger par les noms des artistes, ne seraient pas toutes entérinées par la critique