‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 211 sur 298 · Le Correspondant, 1892. Camille Bellaigue · texte numérisé non relu

Le Correspondant, 1892. Camille Bellaigue

2. Nous renvoyons au chapitre Collaboration à la Revue des Deux Mondes pour les dates de ces lettres.

contemporaine. Sans doute a-t-il reconnu et proclamé la valeur de Carolus Duran qui était à cette époque un révolutionnaire. Un seul de ses tableaux, dit-il, en tue soixante autour de lui. Il a découvert Jean-Paul Laurens qui cette année-là exposait la Mort du duc d Enghien et le Jugement du pape Formose : « L'homme qui a peint ces deux tableaux est un des nouveau-venus que l'Exposition de 1872 mettra le plus en lumière. » Mais il hésite sur Hébert dont il trouve un portrait «bien étrange ». C’est de la même épithète qu’il caractérise un paysage de Chintreuil, très discuté à ce Salon : « C’est un élève de Corot, l'homme unique en son genre, poète doublé d’un peintre, mais maître fort dangereux à imiter. » Il a bien senti la monotonie de Couture. Admirant Jules Breton, il avoue qu'il fait triste. IL faudrait avoir vu la toile pour être bien sûr qu'il n’exagère pas quand il découvre dans le Daphnis et Chloé de François « un maîtretableau ». Mais il n’est pas besoin d’avoir vu les Confitures de Philippe Rousseau pour douter que cette nature morte mérite absolument l’enthousiasme de Cherbuliez. À l'égard de Puvis de Chavannes et de Fantin-Latour il ne se montre guère enthousiaste, Dans le tableau de ce dernier, Au coin de table, il trouve une contradiction irritante entre les dimensions ambitieuses de la toile et le sujet.

Les deux dernières lettres sont consacrées à la sculpture. I] fait à l’Ophélie de Falguière, le même reproche exactement qu’au Coin de table : « C’est une statuette qui s’est prise à grandir et qui a l’ambition de devenir statue. » Il critique également Frémiet, mais ne ménage pas ses louanges à Chapu, Mercié et Barrias dont le Spartacus jurant sur le cadavre de son père de venger son supplice, lui rappelle par « l’audace des lignes... le sublime du sentiment et de la pensée qu’elles expriment... tout simplement Michel-Ange ».

« Un musée, dit ailleurs Cherbuliez, c’est un choix, une exposition, c’est tout le monde » ; mais si le rôle du critique d'art est justement dans une exposition de faire un choix, il faut convenir que Cherbuliez, pour son début, ne s’en est pas mal tiré.

Au salon de 1876, le jury avait exclu les impressionnistes. Cherbuliez se rallie dans l’ensemble à ce jugement. Il n’adopte pas, à la vérité, l’opinion de ceux qui définissent l’impressionnisme, lart « de peindre des arbres en rouge, de l’herbe rose et des ciels lilas... » définition qu'il estime sommaire et injuste. Il reproche pour son compte à l’impressionnisme d’être plus qu’une école, et comme une secte aspirant à fonder une religion nouvelle. « Il y a des malins, dit-il, dans la petite chapelle, mais il y a aussi des dévoués dont quelques-uns ont un incontestable talent ; il y paraîtra le jour

où ils consentiront à transiger avec le bon sens. » Voiei quelques remarques qu’il nous livre sur cette école : « Il faut prendre les choses pour ce qu’elles sont et les expositions annuelles de peinture ne seront jamais que le champ de foire des beaux-arts... Qu'est-ce qu'un impressionniste? C’est un homme qui se fait fort de procurer à son prochain des impressions, bonnes ou mauvaises, agréables ou fâcheuses, et la morale de la religion nouvelle se résume dans ce précepte : Mes enfants, impressionnez-vous les uns les autres. Qu’estce qu’un intransigeant? C’est un impressionniste qui ne transige pas avec le besoin qu'éprouve le bourgeois de voir clair dans ce qu’on lui montre, et avec sa sainte horreur pour les logogriphes et les charades. Qu’y a-t-il dans un tableau ? Ce qu'on y a mis; vous voyez dans une esquisse tout ce qu’il n’y a pas et qu’on pourrait y mettre. La peinture intransigeante consiste à faire des tableaux qui ne sont que des esquisses et des esquisses qui ne sont que des croquis... Qu’a voulu faire l’artiste ? un dieu ou une crevette ? Devinez.

« Ce qu'il y a de neuf dans l’impressionnisme est faux, ce qu'il y a de vrai n’est pas neuf. Écoutons l’auteur des Confessions, le véritable père du paysage moderne : Dans les situations diverses où je me suis trouvé, écrivait-il, quelques-unes ont été marquées par un tel sentiment de bien être qu’en les remémorant, j'en suis affecté comme si J'y étais encore... Voilà le paysage d'impression. L’impressionnisme raisonnable a ses grandes entrées au Salon... »

Cherbuliez appelle, et il a tort, Harpignies un impressionniste raisonnable, mais ce qu’il dit de sa Prairie du Bourbonnais, qui « par

la grandeur ingénieuse de la composition, par la noblesse de l’or-.

donnance et des lignes, par la fermeté du dessin, par la solidité presque géométrique de la construction, par la sévère subordination des détails aux masses », le fait penser au Poussin, est excellent. L'art de Puvis de Chavannes, dont il reconnaît pourtant « l’incontestable valeur », lui demeure étranger. L'artiste avait exposé cette année-là les scènes de la vie de sainte Geneviève destinées aux « froides murailles du Panthéon, qu’elles auront beaucoup de peine à réchauffer. Le monde qu’habite de préférence l'imagination de M. Puvis de Chavannes est un monde primitif, très innocent, presque antidéluvien où personne ne se permettrait de rire, ni même de sourire... » Le panneau représentant une petite fille maigre, pâle et chétive, agenouillée au pied d’un arbre, sorte d’idylle chrétienne, est selon Cherbuliez, « le chef d’œuvre de l’art abstème ». C'est une peinture « macérée et fortifiée, prêchant la continence ». Il voit là un parti-pris trop marqué. « Ce n’est pas tout d'être naïf,

il faut l’être naïvement, et il y a près de quatre cents ans que les naîfs de la peinture sont morts. » Par contre la Sa/omé de Gustave Moreau l’enchante :

« On dirait le rêve d’un Nabab ou le cauchemar d’un joaillier… Nous aimons les imaginations millionnaires qui ne comptent pas avec leurs fantaisies, qui remuent à la pelle l'or, l'argent et les songes. N'est-ce pas quelque chose que de réussir à mous faire rêver ? ».

Le tableau de Gervez, Autopsie à l’Hôtel-Dieu, lui paraît trop grand pour le sujet : « Règle générale, tout tableau d’où l’on peut enlever quelque chose sans y faire un trou, nous paraît petit... »

À la section de sculpture, il s’est arrêté particulièrement devant le buste d'Alexandre Dumas père, par Chapu, où toute l'expression du visage « est concentrée dans les lèvres épaisses que l'inspiration fait mousser ».

Dans ses articles sur l'exposition de 1878, Cherbuliez a trop cédé au désir de faire une énumération complète : trop de noms et trop de noms insignifiants. Il y parle assez peu des Français. Nous avions cependant des tableaux de Bonnat, de Meissonnier, de Jean- Paul Laurens, etc... Le critique cite toutefois Corot « cet artiste au cœur tendre qui aimait la nature en amoureux et qui savait mieux que personne mettre de l'air dans un tableau, donner de la profondeur à une toile ». Mais il déplore l’absence de Rousseau, « le plus savant des paysagistes, l’inventeur du paysan moderne », de Millet, ce « génie si naïf, si vrai, si robuste... », de Fromentin, « cet artiste fin, délicat et nerveux...qui nous a laissé quelques-uns des livres les plus colorés, quelques-uns des tableaux les mieux écrits de ce temps ».

Des réserves qu’il fait sur les étrangers, et elles sont nombreuses, il excepte « un artiste anglais, M. Millais, qui a vraiment le tempérament d’un peintre, une façon à lui de voir les choses et de les interpréter. » Il expose un portrait du duc de Westminster, et trois sœurs jouant au whist, qui arrêtent longuement Cherbuliez.

Revenant aux impressionnistes, il citait un passage d’une brochure de Théodore Duret, Les peintres impressionnistes, où l’auteur félicitait cette école d’avoir « créé la peinture claire et définitivement débarrassée de la litharge, du bitume, du chocolat... » Cherbuliez approuve et ajoute qu’il a eu quelque plaisir à contempler une pièce d’eau peinte par M. Monet et une amazone de Renoir.

Sous le pseudonyme de Valbert, il a bien écrit encore quelques appréciations sur l’art, notamment à propos du monument élevé à Henri Regnault (Revue du 1* septembre 1876), une étude sur

Vernon Lee et ses Juvenilia (1° octobre 1887), sur Rembrandt, « de tous les grands peintres celui qui étudia le plus l’homme en psychologue pénétrant et subtil. Mais dans ces articles c'était à nouveau l'esthéticien qui reparaissait. Il est convaincu ‘plus que jamais que l’art est l’affaire des civilisés, que pour « retrouver le réel dans les fictions de l’art. un travail d’esprit, un acquittement volontaire à de certaines conventions que les civilisés acceptent » est nécessaire.

Citons pour conclure une opinion assez acceptée et qui situe assez exactement son talent : « Il fut un critique d'art dans des études esthétiques où apparaissent plus qu’un philosophe, quelque chose comme une religion du beau à la façon de Ruskin'. »

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