‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 276 sur 298 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Dans les pages qui précèdent nous avons essayé de reconstituer l'unité de la pensée de Victor Cherbuliez et d’en estimer l'importance. Tâche assez malaisée en somme, car cet auteur en dépit de ses fermes attaches à un passé qui lui était cher, évolua notablement. Il avait l'esprit naturellement éveillé et curieux. Or la seconde moitié du xix° siècle a été une période de continuelles transformations dans tous les domaines. Il était donc inévitable que son esprit s’en ressentît. D'autre part, sa collaboration active à La Revue des Deux- Mondes, attribution exigeant beaucoup de flexibilité dans le jugement, dût nécessairement modifier fréquemment son point de vue.

Néanmoins nous avons cru pouvoir retrouver en lui certaines qualités permanentes toutes aussi évidentes au début qu’à la fin de sa carrière. C’est ainsi qu’il demeura constamment attaché au même idéal spirituel, bourgeois peut-être dans son manque de hardiesse et dans sa foncière honnêteté. Il a toujours existé en France, et il est probable qu’il existera toujours parmi les intellectuels et gens rassis de notre pays, un semblable esprit naturellement porté aux besognes consciencieuses marquées au coin du bon sens et de la pondération.

On l’a défini, en raison de son scepticisme atténué et de son goût pour les spéculations philosophiques, un homme du xvur siècle. Cela se peut en effet, mais aussi n’est-il pas juste de dire que cet esprit a été de même celui de Montaigne et à notre époque celui d’Anatole France? « Les lecteurs de ce dernier, a-t-on fait remarquer, ont dû se recruter parmi ceux de Cherbuliez. » Avec bien d’autres dont on pourrait énumérer les noms, tous représentatifs de leurs époques respectives, Cherbuliez prend sa place parmi l'élite de ces écrivains français que l’on retrouve invariablement pendant les périodes d’évolution et dont Le rôle, sans qu’on sache trop pourquoi, semble consister à faire la liaison. Ils ne croient pas trop à la tradition, bien qu’ils en

respectent les formes ; et ne s’enthousiasment guère pour l’avenir, mais lui font quand même confiance. A ce titre on est en droit de leur attribuer le rôle de conservateurs de la tradition. Leur gloire ou leur notoriété est sujette à éclipses, mais lorsque s’épuisent ou se discréditent les écoles il leur revient des regains de succès.

Telle nous semble devoir être l’idée que se fera la postérité de notre auteur.

Qu’a-t-il apporté d’original ou d’utile à notre littérature? Nous l’avons déjà indiqué ailleurs : la ré-introduction des éléments d’un cosmopolitisme bien entendu dans le roman, le maintien du genre romanesque en voie d’épuisement, l'apport très nécessaire à la survivance de la tradition idéaliste, la mise au point de nombre d'idées et de théories écloses en son temps que de grands noms tels que ceux de Renan, Taine avaient imposées. Son influence en tant que publiciste doit enfin et à un non moindre degré lui être comptée car ce n’est pas peu que d’avoir contribué, comme il l’a fait, à diriger et à guider pendant plus d’une génération l'opinion en matière politique étrangère, surtout en un temps où se manifestait un intérêt général pour ce qui se passait au delà des frontières.

Et pour terminer rappelons qu'il a contre l’oubli une bonne créance : « Cherbuliez est un auteur qui fait réfléchir. »

Vu :

Le Doyen, H. DELACROIX

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