Espagne politique, pp
ÿ. Journal de Genève, M. D. 4 juillet 1899.
6. Seignobos dans son Histoire politique de l'Europe contemporaine (Paris, 1897,
p. 306) juge le livre de W.Lauser, Geschichte Spaniens von dem Sturz Izabella’s beaucoup plus précis que celui de Cherbuliez.
une des races nobles de l’Europe. Ils savent unir la vivacité et la souplesse de l’esprit avec la hauteur des sentiments, la possession de soi-même à la facilité du commerce, la noblesse du langage au charme d’un exquis naturel. Ils sont exempts de certains travers que tolèrent trop aisément certains peuples qui pourtant ne sont pas lourds... ils concilient la dignité avec la gaité facile, avec un fonds intarissable de belle humeur.
On ne saurait trop vanter la gaité espagnole; elle est un défi de l'homme à la destinée, une victoire de l'esprit sur les choses, un miracle, un don de la grâce... A quelqu'un qui lui demande : Es-tu content ? un personnage de Lope de Vega répond : Oui, car je veux l’être ». Tout cela est académique et un peu hors du sujet que Cherbuliez avait à étudier, mais ce n’est pas banal.
Dignes d’être retenues également sont les rectifications suivantes qu’apporte l’auteur à l’histoire :
« Si l’on en jugeait par certains chapitres de leur histoire, on serait tenté de se représenter le fanatisme comme une passion naturelle aux Espagnols. La vérité est qu’il n’y a pas de pays où les dissidences religieuses et politiques engendrent moins d’acrimonies ou de haines personnelles que dans la péninsule ibérique. Les oppositions de sentiments n’y compromettent ni la sûreté des amités, ni l'agrément des relations. » Et il cite Jean-Jacques Rousseau dans sa peinture de l'espagnol Emmanuel de Altura à l’appui de sa thèse. Et plus loin : « Bien loin que l'Espagnol soit superstitieux et fanatique par tempérament, comme l’a soutenu l’auteur de l’Histoire de la civilisation en Angleterre, il s’est montré au moyen âge le plus libéral de tous les peuples, et il eut la gloire de donner les premiers exemples de tolérance religieuse aussi bien que de liberté constitutionnelle »... « L'intolérance farouche qui anima les Espagnols durant le xvi° et le xvir° siècles, et qui s’est signalée par de si féroces excès, n’est point imputable au caractère national; elle fut le résultat d’un accident historique ».
Par ces mises au point sinon pour d’autres raisons l’enquête que fit Cherbuliez en Espagne fut, à notre avis, fructueuse. Elle aida d’abord à développer son talent d'auteur de romans cosmopolites (et ceci est important puisqu'il a été reconnu comme un des premiers pionniers dans ce genre de littérature) : « Sa connaissance de l'étranger on la trouve dans ses livres sur l’Allemagne, sur l'Espagne, dans ses « Profils étrangers’ ». Ensuite, elle a contribué
4. Nouvelles littéraires; Le centenaire de Cherbuliez, par Robertde Traz. 4er juin 1929.
par sa diffusion à aflermir cette tendance de curiosité internationale qui commençait à se faire jour à cette époque : « Grâce à l’auteur de l'Allemagne politique et de l'Espagne politique, les Français se sont initiés à l'esprit international au moment même où les mœurs
tendaient à s’internationaliser! ». Pour ces raisons sa mission a porté ses fruits.
Naturalisation. — Au moment des cérémonies qui eurent lieu en France et en Suisse en 1929 à l’occasion du centenaire de la naissance de Victor Cherbuliez, Albert Thibaudet écrivait : :
« Ce centenaire sera célébré demain dans un sentiment sincère d'amitié franco-genevoise et donnera, pour la première fois, à l’Académie Française, l’occasion de rendre un hommage officiel à un écrivain français né en Suisse. À travers Cherbuliez, nul doute que cet hommage ne s’adresse à toute la littérature romande, à Rousseau, à M°° de Staël, à M"° de Chassière, à Benjamin Constant, à Vinet, à Tôpffer, à Amiel, à Rod, pour ne parler que des morts. Il est tout de même probable qu’en ce qui concerne la personne de Cherbuliez, le souvenir déférent de ses compatriotes n'ira pas sans une certaine réserve.
Cherbuliez est le seul des écrivains notables de Suisse romande qui ait pris la nationalité française. À vrai dire il ne fut pas naturalisé français. Il fut réintégré de droit, sur sa demande, dans la nationalité française, comme descendant de Français, chassés de leur pays par la Révocation de l’Édit de Nantes, suivant une disposition législative de la Constituante, qui n’a jamais été abrogée, el dont ont bénéficié encore récemment un certain nombre d’Allemands émigrés en Alsace-Lorraine au temps de l’annexion*. »
Ce fut aux lendemains de la guerre de 4870-1871 que Cherbuliez se décida à devenir ou plutôt à redevenir Français. C'était là un droit dont le descendant des Cornuaud profita. Comme il l’a dit lui-même :
« Je n'ai pas été naturalisé, mais réintégré Français en vertu de la loi de 1799, comme descendant de Français expatriés pour cause de religion”. »
La loi à laquelle il fait allusion est celle du 26 juin 1889, article 4 :
4, Temps; Centenaire de l'anniversaire de la naissance de Cherbuliez, 31 mai 492. 2, Candide, 30 mars 1929, A. Thibaudet.
3. Dans Revue d'histoire lilléraire de la France, avril-juin 1998 : extrait d’une note
de Victor Cherbuliez sur lui-même communiquée à l'éditeur Lorenz : Catalogue de la librairie française, tome IX, 1886, p. 319.
epin rA
« Les descendants de familles proscrites lors de la révocation de l’Édit de Nantes continueront à bénéficier des dispositions de la loi du 15 décembre 1790, mais à la condition d’un décret spécial pour chaque demandeur. Ce décret ne produira d'effet que pour l'avenir ». La loi de 1790 ne figure plus au recueil des lois usuelles.
On a souvent diversement commenté les motifs qui poussèrent Cherbuliez à changer de nationalité :
Toujours à l’occasion du centenaire : « Mais c’est la France tout entière, a conclu M René Doumic, qui prononce avec gratitude le nom de Cherbuliez. J'évoquais tout à l'heure nos deuils de 1870. A ce moment douloureux de notre histoire, le Genevois Cherbuliez se souvint de ses origines françaises. De ses deux patries, l’une venait d’être cruellement frappée. La France était malheureuse : il ne voulut pas savoir autre chose. Il revendiqua la nationalité française. Geste chevaleresque, acte généreux qui fait honneur aux deux pays et assure à Cherbuliez une place dans tous les cœurs français'. » Et M. André Bellessort, envoyé officiel de la France à Genève : « Au lendemain de 1870... il se proclame Français à l'heure où la France saignait”... »
Ces mêmes sentiments d’admiration pour cet acte de filiale piété, Faguet les avait déjà exprimés autrefois : « De la France prospère
- et redoutée il n'avait été qu'à demi; de la France malheureuse et vaincue il voulut être tout à fait°... »
Renan lui en faisait naguère l’hommage en public : « Selon la lettre de la loi, vous n’êtes Français que depuis deux ans. Vous l’avez été surtout depuis le jour où, sous le nom de Valbert, vous êtes devenu l’éloquent interprète de nos griefs et de nos froissements, de ce que nous avons à dire contre les attaques injustes et passionnées.
Que vous avez bien choisi votre heure, Monsieur, pour vous rattacher de nouveau à une patrie dont une funeste erreur de l’ancienne politique vous avez séparé. Issu d’une de ces familles protestantes qui durent, il y a deux cents ans, choisir entre leur pays et la liberté de leurs croyances, vous aviez toujours eu dans le cœur un sentiment affectueux pour la patrie de vos pères. Aux jours où la France était heureuse, cela vous suffisait. Mais 1] y eut un moment où il vous fallut davantage; c’est le moment où la France subit