‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 42 sur 298 · CARACTÈRES GENERAUX DE L'ŒUVRE DE CHERBULIEZ · texte numérisé non relu

CARACTÈRES GENERAUX DE L'ŒUVRE DE CHERBULIEZ

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Le milieu généralvers 1860.— Les Causeries Athéniennes de Victor Cherbuliez datent de 1860, Le Comte Kostia de 1863. Le premier de ces ouvrages contient l'essence de sa pensée philosophique; le second, son plus grand succès précédant tous les autres, représente excellemment le genre de fiction qu’il devait exploiter par la suite durant sa longue carrière romanesque. Il est par conséquent opportun de donner quelques précisions sur ce premier « moment » puisqu'il coïncide avec ses débuts d'écrivain, puisqu’au surplus il est à présumer qu'il a dû réagir dans un sens ou dans l’autre d'après ce milieu général dans lequel il venait de prendre position. Non seulement il est juste d’étudier ce milieu par rapport à l'orientation possible du talent du nouvel auteur, mais encore, et peut-être davantage, par rapport au public d’alors, public qui se montra si bien disposé à son égard. Au reste, si les temps n’eussent pas été propices n’est il pas probable que son œuvre tout entière n’en eût été profondément modifiée? N'oublions pas loutefois qu’au moment où Cherbuliez commença à vivre de sa plume il avait déjà atteint une certaine maturité d'esprit (il était arrivé à la trentaine, âge auquel on possède généralement un certain nombre d'idées stables et éprouvées); également qu’il était dès lors en possession . de sa « manière ».

Considérons la période qui s’étend de 1850 à 1863. Elle doit suffire à mener à bien notre enquête.

Trois noms importants se détachent en littérature : Sainte-Beuve, Renan, Taine. Sainte-Beuve vient de produire ses œuvres maitresses dans le domaine de la critique : Les lundis (1850-1869), Chateaubriand et son groupe littéraire (1860), l'Histoire de Port- Royal (1840-1860); ce dernier, le résultat de cours faits à Lausanne de 1837 à 1838, ce qui peut avoir son importance étant donnée la proximité de cette ville et de Genève où résidait Cherbuliez. On ne saurait méconnaître son influence : « C’est lui... qui fonde la critique littéraire. » '. Avec lui la psychologie pénètre dans ce genre et le parti-pris en est exclu. Si la science qui recommande par sa voix « l’histoire naturelle des esprits » doit fortifier le jugement et si l’auteur doit s’effacer, « neutraliser le champ de la critique »*, il doit, par contre, éviter tout système, tout dogmatisme. Cherbuliez n’est pas le seul à profiter de cet enseignement certes, mais il le subit d’une façon très marquée. Cette tendance au libéralisme, à l'indépendance, dont fait preuve Sainte-Beuve de 1857 à 1869 et que MM. Bédier et Hazard dénomment son « affranchissement », Cherbuliez la partage avec la jeunesse enthousiaste des écoles. C'est là un mouvement des plus significatifs.

Ernest Renan, esprit également. « rompu aux métamorphoses », également indépendant et à ce titre défendu par l’auteur des Lundis, agit à son tour et très puissamment sur la. génération de l’époque grâce surtout à sa Wie de Jésus (1863), véritable triomphe et scandale énorme qui lui valut d’être destitué. Son influence littéraire: à été diffuse et cependant considérable; « il à maintenu dans un temps où tout. tendait au matérialisme le sens des valeurs spirituelles? »;, par exemple dans l’Histoire des origines du Christianisme: et dans: l'Histoire du peuple d'Israël. Dans: un temps où.les écrivains réduisaient la: psychologie à la physiologie il a maintenu la: notion de la liberté et de la moralité humaines. Cependant grâce à lui aussi, ainsi du reste qu’à Fustel de Coulanges, dont la Cité antique date de 1864, l’élément scientifique a pénétré dans l'histoire, mais tempéré et rendu plus attrayant par le génie personnel.

« L’année où parut la Vie de Jésus, on vit s'affronter dans un combat retentissant, et qui, en France et à l'étranger, sembla décisif à beaucoup de spectateurs, le: positivisme historique et le:

4. Histoire de la lillérature et de la pensée françaises; D. Mornet. 2! Causeries du lundi, XVI, notes et remarques: 3. Manuel d'histoire de la Liltèrature française, Lanson et Tufrau

plus fort des spiritualismes, la religion catholique. Le fait même que cette bataille parut gagnée au profit de la libre pensée, par un échappé de séminaire, frappa les imaginations.. Les libéraux de tous les pays... y virent le signe d’un grand affranchissement »!. Cherbuliez qui a bien connu Renan et l'a fort admiré lui ressemble par plusieurs points. Qu'il ait été influencé par lui paraît plus que probable.

Avec Hippolyte Taine au contraire la pensée s’oriente vers le dogmatisme scientifique. Plus tard il deviendra le théoricien attitré du naturelisme auquel il donnera sa philosophie et sa doctrine. Cette doctrine parut dans son ensemble dès la troisième édition de La Fontaine et ses Fables en 1861. Elle était en partie connue depuis 1853 lorsque l’auteur soutint sa thèse de doctorat’. Son Histoire de la littérature anglaise publiée par fragments de janvier 1856 à décembre 1863 codifia dans son Introduction tout son sysième de critique historique et malgré ce que ses jugements pouvaient montrer d’excessif et de gratuit l’accueil chaleureux qui lui fut fait indique assez à quel point le positivisme qu’elle incarne s'était déjà emparé de certains esprits.

On voit donc à cette époque deux courants distincts se mêlant parfois, mais le plus souvent divergeant et se partageant à des degrés divers l'opinion. Cette dualité est également marquée chez les auteurs eux-mêmes. Tantôt le souci d’art l'emporte; chez Taine où il surprend un peu (ne fut-il pas nommé professeur d'esthétique aux Beaux-Arts en 1864 ?) et qui lui a fait dire : « J'ai des éclairs, des sensations véhémentes, des élans, des mots, des images; bref, mon état d’esprit est bien plutôt celui d’un artiste que celui d’un écrivain” ». Chez Flaubert dont la Madame Bovary date de 1857 mais dont la Salaamb6 est de 1862, même contraste. Tantôt, et le plus souvent, désir fervent de servir la science. On en peut conclure qu’en dépit du fait qu’à partir de 1850 le réalisme était devenu une école, sa suprématie n’était pas encore assurée. Ce n’est guère qu’en 1877, grâce au grand succès de l’Assommoir que Zola devint véritablement chef du mouvement triomphant sous le nom de naturalisme.

En dehors de l'importance prise pendant la période que nous

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