‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 43 sur 298 · Bédier et Hazard, déjà cité · texte numérisé non relu

Bédier et Hazard, déjà cité

2. Essai sur les fables de La Fontainé. Thèsepour le doctorat es-leltres.., par H. Tanie. 3. D. Mornet, cité plus haut.

étudions par le développement de la critique, ce qui marque somme toute l’emprise de la chose littéraire par la science dont linstrument est l’analyse, les œuvres de création artistiques continuaient à retenir la faveur du public. Le courant romantique quoique moins fort n’était pas interrompu. George Sand en était alors à sa manière rustique ou idyllique commencée avec La Mare au diable (1846) et se poursuivant avec La petite Fadette (1849), François le Champi (1850), Les Maîtres sonneurs (1853), Les beaux Messieurs de Bois-Doré (1858), Le Marquis de Villemer (1860), Jean de la Roche (1861), etc... Le sentimentalisme assagi qui se remarque chez Mauprat (1853) répondait au goût sans doute assez répandu qui assurait la vogue d’un romancier tel que Feuillet dont le très populaire Roman d’un jeune homme pauvre se situe en 1858. À la même date paraissait La Maison de Pénarvan de Jules Sandeau et son roman le plus apprécié, Mademoiselle de la Seiglière, était publié en 1851. On voit que le romanesque Comte Kostia arrivait bien à son heure. Le réalisme commençait à prendre de l’ascendant, on l'accordera, mais le romantisme n’avait pas dit son dernier mot car en 1862 Hugo écrivait Les Misérables et le roman psychologique imprégné d'idéals’affirmait dans le Dominique de Fromentin (1863).

Si l’engouement pour la science s’affirmait dès 1862 lors de la traduction de l’Origine des espèces de Darwin, l’objectivité rigoureuse qui est la marque essentielle de la méthode des savants ne faisait sa véritable apparition qu’en 1865 avec l’Introduction à l'étude de la médecine expérimentale de Claude Bernard, méthode que l’école naturaliste s’efforça par la suite d’imiter.

Au théâtre qui reflète d'ordinaire si fidèlement les idées et les mœurs du moment, les pièces qui suivent et que nous notons pour leur appréciable succès démontrent elles aussi que les esprits n'étaient pas uniquement préoccupés de la religion du fait. Si elles sont indicatrices de l’envahissement croissant de la vague de matérialisme qui caractérise le second Empire elles révèlent de même la résistance obslinée de l’idéalisme :

En 1853 : l'Honneur et l'argent de Ponsard ;

En 1854 : le Gendre de M. Poirier d'Augier ;

En 1855: le Demi-Monde de Dumas fils;

En 1860: le Voyage de M. Perrichon de Labiche ; En 1861 : les E/frontés d’Augie ;

En 1862:le Fils de Giboyer, du même.

Ce courant d'opposition persistera d’ailleurs bien avant dans le siècle puisque la Fille de Roland de Bornier fut jouée en 1875 et que ce n’est guère qu'avec les Corbeaur de Becque (en 1882) que le triomphe naturaliste finira enfin par s’imposer sur la scène.

La force moralisatrice maintenue dans les productions que nous venons d’énumérer n’a pas été sans exercer une influence considérable sur le public en général. Il est hors de doute qu’elle n’est pas restée sans effet sur Cherbuliez lequel, comme il a été indiqué ailleurs, était de son aveu même passionné de théâtre.

Dans le domaine de Ja poésie la période envisagée par nous offre d’utiles indications. Indépendamment d’Hugo qui composait en 1853 ses Chdtiments, en 1856 les Contemplations, en 1859 la première partie de la Légende des siècles et dont le prestige énorme assurait la survivance littéraire, nous assistons à la formation graduelle du Parnasse :

En 1852: Emaux et Camées de Gautier;

En 1853 : les Poèmes antiques de Leconte de Lisle

En 1862: les Poèmes barbares, du même.

La science sera respectée mais l’art ne perdra aucun de ses droits, bien au contraire. Recitons ces lignes du chef du mouvement : « L'art et la science longtemps séparés par suite des efforts divergents de l'intelligence, doivent... tendre à s’unir étroitement, si ce n’est à se confondre ». (Préface des Poèmes antiques).

En 1857, les Fleurs du Mal de Baudelaire montraient les routes nouvelles que devait suivre l’art pour pouvoir se renouveler.

La morale prêchée au théâtre l'avait été au nom des minorités. Elle avait été en somme en marge de l’officielle et fréquemment en antagonisme direct avec elle. En poésie comme dans le roman, l'art, malgré les condamnations des tribunaux, s’efforçait d’échapper résolument à toute contrainte. Que peut-on en déduire, sinon que là aussi il y avait dislocation et flottement et par suite plus de liberté dans la pensée créatrice ? Nous sommes convaincus qu’une sorte de hiatus existait alors, que c’élail si on veut un interrègne dont les esprits naturellement affranchis comme celui de Cherbuliez ne pouvaient que profiter. Quelques années de plus et les camps seront solidement constitués et les défections retentissantes ; celle de Sainte-Beuve par exemple lorsqu’en janvier 1869 il passa du Moniteur au Temps, souleva le scandale. En attendant, les auteurs, malgré la censure qui au fond était leur meilleur moyen de propagande, n’avaient pas de fidélités jurées ; Buloz n’exerçait encore sa dictature qu’en despote bénévole. Les jeunes recrues de l’armée

littéraire ne se sentaient pas trop surveillées par leurs aînés. 1852 c'était aussi l’éclectisme cousinien qui en avait bien pour dix années à tenter ses conciliations, c’était encore la philosophie romantique, sœur tard venue de la littérature et qui grâce à la transfusion de la pensée allemande continuait robustement à produire de l'idéal.

La politique de compression durement maintenue jusqu’en 1860, époque où les délibérations des Chambres cessèrent d’être secrètes, avait bien entendu contribué à la création d’une opposition libérale. Fabre, Thiers, Emile Ollivier, plus tard Gambetta émergèrent de ce règne de coercition ; en même temps le journalisme d'opposition marqua avec About, Prévost-Paradol, Roqueplan, Aurélien Scholl, etc., un réveil de l’esprit voltairien qui ne pouvait que servir au libre jeu de la pensée et en retarder l'embrigadement, Louis Veuillot bien que l'ennemi de la Revue des Deux Mondes fut le type même du polémiste. « Nul n'a plus et mieux attaqué que lui les tendances positivistes » (Bédier et Hazard). Bref le vent était à la révolte, donc à la liberté.

Dans l’ensemble, par conséquent, période d’attente et d'activité intellectuelle non organisée, non canalisée. Il est peu surprenant que Victor Cherbuliez aitété à même dans ces conditions de trouver sa voie et l’ayant trouvée de s’y maintenir sans trop de difficulté, d'autant plus que par sa nature il ne fut jamais sollicité par les extrêmes.

Premier milieu étroit. — Quelle fut à peu près l’atmosphère de Genève au temps'de jeunesse de Victor Cherbuliez? Quel fut ce premier milieu étroit réunissant les « esprits de la même volée » du « même printemps » que le sien et dont la formation intellectuelle de l’auteur dut se trouver influencée? Évidemment, il serait assez juste de faire observer que la formation la plus caractéristique du jeune homme il est allé la chercher à l'étranger, en Allemagne notamment, en France aussi, mais enfin il est revenu souvent toucher barre à Genève, y a séjourné longuement durant la dernière phase de sa croissance à attendre une nomination hypothétique. En admettant, et ce serait beaucoup admettre, selon un de ses critiques, qu’il fût le moins genevois des Genevois, en dépit de son renoncement ultérieur à son pays d’origine, il n’en est pas moins vrai et établi qu’il ne rompit jamais définitivement avec lui, que même sur la fin de ses jours il continua à s'intéresser vivement

à tout ce qui s’y passait el, par conséquent, il est raisonnable d'admettre que sa formation première compte pour quelque chose dans sa vie. Ainsi donc l'étude de ce premier milieu s'impose. Sainte-Beuve, à la fin d’un article sur Sayous et son Histoire de la littérature française à l'étranger pendant le XVIIF siècle, où ül s’efforçait de caractériser le rôle de Genève dans l’Europe savante et pensante, Genève à la fois retraite et lieu de passage, « station naturelle et presque obligé pour l'Italie », la ville où un esprit curieux se trouve « plus à portée qu'ailleurs de tout apprendre, de tout comparer, de tout élaborer », Sainte-Beuve écrivait :

« Des talents nouveaux s'y annoncent et s’y distinguent par des caractères genevois encore, mais qui ont bien le cachet du xx° siècle, à sa date la plus avancée. Jeunes, ils ont lu tous les livres, ils ont vu tous les pays, exploré toutes les éruditions, embrassé tous les systèmes ; ils savent tout ce qui se peut savoir d'Allemagne et de Grèce, et de France (cela va sans dire); ce sont des Français nés plus graves, qui ont beaucoup vu de bonne heure et qui se sont recueillis. Je pense surtout, en écrivant ces lignes, à un jeune critique dont le début vient de marquer la place entre les meilleurs, M. Victor Cherbuliez qui, dans ses Causeries Athéniennes, a traité les plus délicates questions de l’art avec une verve, un savoir, une élévation de vues, auxquels je ne trouve à dire que pour le « trop de densité ». Heureux défaut, et qui rappelle encore, par une sorte de marque héréditaire, la suite des ancêtres. La chaîne reprend et se prolonge; elle n’est pas rompue. »

On eût souhaité suivre les événements et le mouvement des idées dans un quotidien important de la Suisse romande. Malheureusement la Bibliothèque Nationale n’en possède pas pour la période envisagée. Le Journal de Genève, qui eût été le plus intéressant, ne figure au Cataloque qu'à partir de 1870.

On s’est donc rabattu sur la Revue Suisse dont les rubriques sont assez riches pour procurer des indications qui, pour être souvent rétrospectives, n'en présentent pas moins quelque intérêt.

Chronique, p. 52 : 1844. C’est une déclaration de principes et d'idées de la rédaction, intéressante en ce qu’elle constitue une sorte de mise au point de l’esprit genevois de l’époque.

« Nous nous sommes expliqué en tête de ce volume sur Île caractère général de notre Chronique et nous avons montré comment elle était, à nos yeux, une des parties non seulement les plus curieuses mais les plus

essentielles du recueil. Nous ne reviendrons pas là-dessus : il est seulement un point particulier dont nous devons dire quelques mots ici. La part de la France, dans cette revue littéraire, a été jusqu’à présent et sera toujours inévitablement grande : én voici les raisons. D'abord, personne ne songe à ce que la Suisse nous fournisse mois par mois, un certain nombre de faits littéraires saillants. Quant à l’Allemagne, le mouvement intellectuel s’y maintient davantage dans la région des idées, s’y traduit moins en dehors en événements et en personnages; il fournit aussi moins de matière, quelque chose de moins saisissable et de moins varié, pour cette partie de notre recueil où il s’agit surtout de raconter et de peindre plutôt que de disserter : il suffit de parcourir les journaux allemands eux-mêmes, et le plus célèbre de tous, la Gazette d'Augsbourg, pour être frappé de cette différence, qui tient à des causes que l’on ne saurait ni blâmer ni approuver entièrement. Enfin, notre Revue est écrite en français : ceci lui permet de s'adresser à la Suisse, à la France et à l’Allemagne tout ensemble, bien plus que si elle était écrite en allemand. La littérature française est donc tout naturellement le champ le plus riche pour elle en même temps que le plus voisin; mais, suivant les vues exprimées dans l’avant-propos, la Revue Suisse, même en s’occupant de littérature française, n’en continue pas moins de rester nationale : disons comment. »

* «Nous sommes ici de race et de langue française, inondés de livres français, assourdis de noms français, souvent dupes, inévitablement influencés. C’est un état de choses qu'on ne saurait changer, et dans lequel nous vivons, nous pensons, de compagnie avec la plus grande moitié de l’Europe intellectuelle. Mais ainsi rapprochés du centre français et en même temps détachés de lui, nous avons les avantages et les devoirs de ceux qui occupent la frontière. Nous pouvons voir, savoir et avertir, la Suisse d’abord à qui nous sommes, ensuite nos voisins qui en passant chez nous peuvent apprendre à se connaître réciproquement. Nous devons réagir avec la vérité, pour tout le monde, contre la demi-connaissance et contre le faux. Mais nous devons surtout en profiter pour nousmêmes, en apprenant par l’étude de nos voisins et en particulier de ceux qui nous ressemblent, à nous connaître, à nous diriger, à nous estimer ce que nous valons; non pas comme on le fait arbitrairement quand on ne sait que soi, mais comme on peut le faire avec plus de justesse et moins de danger quand on se mesure à côté des autres, au soleil, au jour et non dans l'ombre, à sa place grande ou petite, par son œuvre bonne ou imparfaite, dans son originalité bien comprise et fidèlement soutenue. Ainsi seulement on est quelque chose; sans dédain et sans ignorance, qui ne sont souvent qu'un masque d’impuissance ou de nullité. Pour arriver à avoir une littérature et une critique à soi, il faut mériter d’en avoir une pour les autres. Ne le pas vouloir c’est avouer trop d’orgueil ou trop d'humilité. Le vouloir et y tendre autrement qu’en se plaçant au point de

vue littéraire général ou, pis encore, le vouloir en se tenant à part afin de mieux garder le défaut, c’est travailler vainement ou ne préparer à ses efforts qu’un succès ridicule. Le Jura s’élève entre nous et la France : gardons-nous d'aplanir cette antique barrière: conservons soigneusement derrière elle notre liberté, notre caractère propre et notre physionomie ; mais, du Jura, ne croyons pas nécessaire de conserver la rudesse, le raboteux, le pénible, dans les choses d’art et de goût. Par quoi ont dû commencer tous les grands écrivains de la Suisse française ? par faire de leur style, comme le remarquait dernièremént un journal! qui citait déjà des noms, que pour eux € il n’y avait plus de Jura ». La littérature française, en effet, a quelque chose en tout de central qui fait son niginalité, son universalité et sa force; hors de là, en français, rien ne peut espérer de se maintenir. Nous ne sommes pas de Paris, il est vrai; mais si nous ignorons Paris en serons-nous mieux Suisses, parlerons-nous mieux français, pourrons-nous choisir nos modèlés et nos auteurs parmi les livres et parmi les hommes? Si nous ne pouvons avoir une opinion, on neus l’imposera directement ou indirectement; voilà toute la différence. »

« Ces conséquences forcées de notre position et du génie de notre langue ont leurs avantages : tâchons de les reconnaître sans illusions et de nous en emparer. Nous avons la langue dans ses origines, dans son esprit, dans ses classiques; gardons-en le trésor; sans négligence. Nous avons bon gré mal gré la littérature courante, mais nous sommes en dehors de son flot qui étourdit le jugement; servons-nous de cette distance pour mieux juger, pour échapper à ses fluctuations de goût et de la mode qui reportent sans fruit, après des années tourbillonnantes, à l'endroit même d’où l’on était parti. Nous sommes désintéressés dans les luttes, étrangers aux coteries, indifférents aux leurres de la jalousie, de la louange, de la cupidité, à tout ce qui soulève tant de poussière autour des hommes du jour que, de près, on ne distingue plus leurs traits : nous, de plus loin, soyons impartiaux sans être crédules, francs sans être ennemis. Sachons et disons, à la Suisse et à l'Allemagne, ce qu'est Paris et la France; à cette dernière ce que sont l’Allemagne et la Suisse : elle en est curieuse plus qu’on ne le suppose, car le tact du temps où elle vit l’avertit toujours, et nous sommes dans un siècle où les nations, loin de se copier, s’étudient, rivalisant à qui, par son génie et son individualité propres, atteindra le mieux le but commun. Le symptôme de ce besoin général de connaître ses voisins a paru, en France, plusieurs fois, même par des journaux fondés exprès pour le satisfaire, mais trop français ou trop allemands, ils n’ont pu trouver cette lisière où précisément nous sommes pour servir de vrais intermédiaires. Traduire une civilisation littéraire n’est pas facile, eton ne réussit, passé le premier jour, qu’à force de vérité, de bonne foi, d’impartialité et d'intelligence des deux vies qui voudraient se com-

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