‹ Victor Considérant: Sa Vie - Ses IdéesChapitre 33 sur 47 · DE SAN-ANTONIO A LA RUE DU CARDINAL-LEMGINE · texte numérisé non relu

DE SAN-ANTONIO A LA RUE DU CARDINAL-LEMGINE

Se remémorant alors l’heureux temps de la propagande où des auditoires enthousiastes frémissaient à sa voix, il se résout à tenter un dernier effort ; il obtient une autorisation de séjour pour quelques mois en France et s’'embarque à l’automne de 1859. « La première personne que je rencontrai à la frontière, écrit-il, fut M. Thiers, à la gare de Valenciennes. — € Ah! me dit-il amèrement, vous allez trouver ee pays bien changé, bien affaissé, bien éteint. » En France, Considérant retrouve quelques disciples qui l’accueillent et l'entourent, car tous ceux dont il a réchauffé le cœur par ses appels à la charité et à la fraternité lui gardent toujours un affectueux souvenir ; mais, hélas ! les salons de la rue de Beaune, qui ont retenti de discussions si ardentes, demeurent fermés et silencieux, et l’école elle-même semble anéantie ; seuls quelques fidèles ont gardé le culte du passé et caressent au fond de leur cœur une dernière espérance. Cependant Considérant n'avait rien perdu de sa grâce et de sa séduction d'autrefois ; il n’était que mélancolique ; cet éclatant causeur demeurait muet, il ne proférait même pas un murmure contre la mauvaise fortune. € A Ville-d’Avray, où il était venu dans l'été

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passer sous mon toit quelques jours, sa seule distraction était de jouer avec mon fils, un garçon de trois ans, qu'il avait pris en gré. Ils passaient ensemble des heures entières, et c’élait pour lui les meilleures. Le voyant un jour silencieusement étendu sur un divan, près de la fenêtre, les yeux perdus dans l’espace, je lui dis : «Que faites-vous « là, mon cher Victor? Vous rêvez, vous vous « laissez vivre ? » — « Dites plutôt, me réponditil, que je me laisse mourir (1). »

Rappelé par ses affaires de l'autre côté de l'Atlantique, il repartit et trouva la ruine de sa colonie consommée par le soulèvement des Etats du Sud. Surmontant son propre désespoir, il essaie de ranimer les courages chancelants.

Inutile effort : le capital social est entièrement détruit, et, malgré des prodiges d'énergie réalisés par quelques colôns convaincus, l'anarchie est complète. Il quitta les bords de la Rivière Rouge lorsque tout espoir d'y faire vivre la commune modèle fut définitivement évanoui et alla professer sa foi phalanstérienne au Brésil; il se retira aux environs de San-Antonio avec sa femme et sa belle-mère, où, marque de son impérissable jeunesse, il tenta un nouvel essai qui ne réussit pas davantage que celui du Texas; il y resta jusqu’en

1869, vivant comme un anachorète, partagé entre la culture de la terre et l'étude des sciences.

(1) M®° Coicner. Victor Considérant, sa vie, son œuvre, p. 69.

Ses amis d'Europe lui envoyaient toutes les publications nouvelles de quelque intérêt, et il se tenait ainsi au Courant des méthodes et des dernières découvertes de la science, déployant toujours une grande activité intellectuelle. La fin de la guerre. de Sécession rendant les communications plus faciles avec l'Europe, il suit avec une visible curiosité le réveil de l'esprit et des idées en France à la fin du second Empire ; il réussit à se procurer La Vie de Jésus, et cet ouvrage fait travailler vivement sa pensée, si bien qu’il entre en correspondance avec Renan, lui écrivant des lettres curieuses, touchant, à propos des origines du christianisme, un peu à toutes choses, et témoignant d’une jeunesse d’esprit extraordinaire chez un homme aussi terriblement éprouvé (1). »

Quand l’amnistie de 1869 rouvrit les portes de la France à tous les proscrits et condamnés de la

(1) Le 11 décembre 1868, Renan lui écrivait : «Je me suis « souvent reproché d’avoir si longtemps attendu pour répondre « à vos deux longues et belles lettres. L’achèvement de mon « Saint-Paul m'a si complètement absorbé cet été que je me » suis mis en retard d’une manière scandaleuse avec tous mes « devoirs. Pour répondre à de pareilles lettres, formant un « véritable livre sur les matières les plus graves, il faudrait un « livre aussi. M. Sauvestre m'a dit que nous pouvions espérer « de vous voir bientôt; alors nous causerons à loisir, si vous « le voulez bien, de ces problèmes dont le principal attrait est « peut-être d'être insolubles, et néanmoins qui s'imposent si « fortement à l'esprit humain. Vous avez consacré votre vie à « la discussion de questions sociales, et je comprends l'intérêt « que les origines du christianisme vous inspirent. Ce grand « mouvement fut, en effet, pour une part, un événement social ;

République et de l'Empire, Victor Considérant revint en France avec sa femme, après la mort de sa belle-mère ; il y vécut encore vingt-quatre ans dans une telle obscurité que beaucoup le croyaient mort. Ce n'est pas que les occasions lui aient manqué de rentrer dans la vie publique : deux fois, après la chule de l’Empire, la démocratie parisienne lui offrit une candidature à l’Assemblée nationale; mais toujours il refusa; la politique pure ne l’attirait pas, mais bien plutôt le mouvement social, et, de même que l’école fouriériste avait renoncé à toute action militante depuis 1852, de même il renonça définitivement à la vie publique, uniquement curieux de sciences et d’études.

La guerre de 1830 ne le surprit pas plus que la victoire des Allemands : dans ses Prédications sur la guerre (octobre 1870), il montre que la France

« mais il fut, avant tout, un événement religieux, et c’est jus- « tement pour cela que l’élément du socialisme qu'il impliquait « réussit. La solidité d’une fondation est en raison directe de la « quantüté de dévouement, de sacrifice, d'abnégation qui a été « déposée dans ses bases. Certains peuples anciens croyaient « que, pour qu’un édifice durât, il fallait qu'un homme eût été « enterré vivant dans ses fondations; cela est assez vrai, du « moins dans l'ordre moral. L'intérêt temporel ne suffit pas « pour tirer de l’homme le degré d’héroïsme nécessaire pour « les œuvres communes vraiment durables et grandes. L’idéa- « lisme aura-t-il la force de faire un jour ce que fit autrefois la « croyance à un royaume de Dieu matériel et immédiat ? Il est « bon, en tous cas, de protester à la façon des stoïciens de-l’an- « cien monde. Par votre courage et votre vie toute dévouée à la « poursuite de ce que vous concevez comme l'idéal, vous vous « êtes mis de Ja noble phalange. »

fait la guerre sans conviction, sans idée, tandis que l'Allemagne la fait par œuvre nationale ; s'adressant aux membres du gouvernement provisoire, il leur fait un cours d'histoire politique, montrant l'esprit nouveau de 89 tendant à établir la paix et l’unité et à détruire les idées traditionnelles, le peuple humanitaire se changeant en peuple guerrier sous Bonaparte, la pensée rénovatrice du xvur° siècle se perdant sous la monarchie de juillet dans les classes influentes, politiques et lettrées. « Ce furent les beaux jours de l’éclectisme, du doctrinalisme, et le spiritualisme du juste milieu accusa la grande philosophie du xvui° siècle d’une pitoyable étroitesse et d’un affreux matérialisme. Soult et Dupin suivirent la procession du Saint-Sacrement, cierge en main; et M. Thiers, qui protégeait naguère encore la domination du pape à Rome contre les Romains par les chassepots du dernier Bonaparte, avait ramené à grands fracas le glorieux cadavre du premier dans l’église des Invalides. » La réaction fut servie par le parti républicain qui, en 1848, manifesta son incohérence : « Pour les uns, la République ne se dégageait guère des traditions classiques des républiques historiques ; pour d’autres, la République c'était la France monarchique sans monarque, assise sur le suffrage universel, mais fortement armée, reprenant ses frontières naturelles et parlant d’un ton impérieux en Europe. Pour d’autres, ce n’était que la simple glorification passionnée des violences, des colères et

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des grandeurs dramatiques de 1993 et la déification du peuple souverain. » Il terminait en proclamant que, pour durer, la République doit être positive, c'est-à-dire servir les intérêts réels et économiques de tous.

La Commune fournit à Considérant une seconde occasion de s'adresser à l'opinion : il publia La paix en 2% heures dictée par Paris à Versailles, adresse aux Parisiens, brochure dans laquelle il montrait que les nations tendent à devenir purement productrices et qu’il se constitue un état économique qui s'élève contre la guerre. La société politique veut une vraie liberté ; Paris surtout demande son autonomie ; la Commune, qui est «la dictature improvisée dans un moment saprême et terrible », répond à cette légitime aspiration ; si on ne fait pas la paix, on aura à redouter « les horreurs de la réaction qui suivraient infailliblement un enlèvement de Paris par les généraux prétoriens et décembriseurs de l’Empire, ivres de la double fureur de leurs défaites honteuses sous les Prussiens et de leur victoire, cent fois plus odieuse encore, sur Paris ».

D’autres fois, trouvant dans la presse certains problèmes sociaux mal posés, il eut de nouveau la tentation de reprendre la plume ; une grande fatigue d'esprit la fit tomber de ses mains ; jouer un rôle pour le jouer, écrire pour rappeler son nom ou accroître ses ressources, rien de plus contraire à sa nature. Il n’avait jamais recherché ni la notoriété, ni la richesse, n'ayant jamais eu de

fortune personnelle. € Qui les a connus dans les deux humbles chambres qu'ils habitèrent si longtemps rue du Cardinal-Lemoine ne les saurait oublier. Victor, dans sa houppelande de velours noir tombant sur un pantalon foncé, avec son chapeau à larges bords et sa canne de chêne, semble un voyageur au long cours, à la recherche de plages inconnues. Il a gardé dans la vieillesse sa taille droite et souple, sa belle tête ombragée maintenant de cheveux gris, ses traits finement découpés, ennoblis encore par l’âge. La mélancolie réside toujours sur son front, mais une mélancolie résignée et sereine. Le regard reste plein de

douceur, le sourire de grâce. Quand l'amitié frappe:

à leur porte, quel accueil ouvert et cordial elle reçoit ! (1) » A cet humble foyer, les besoins matériels tenaient peu de place; les deux époux vivaient comme des oiseaux : du café, du thé, du pain, du lait, et le soir un repas un peu plus substantiel pris dans un petit restaurant du voisinage ; ni plaisirs mondains, ni bruit, ni luxe, ni bienêtre.

Les journées de Considérant se passaient sur les bancs du Collège de France, de la Sorbonne ou du Muséum, à suivre le mouvement des sciences et de la philosophie (2); il vivait comme un sage

(A) Mx° Corener. Victor Considérant, sa vie, son œuvre,

p. %6. ah LL TRES NUE (2) Les cours qu'il suivait avec le plus d'intérêt étaient ceux

d'Edmond Perier au Muséum, de Balbiani au Collège de France et de Paul Janet à la Sorbonne.

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antique, spectateur paisible des événements qui se sont accomplis dans le monde depuis ce jour, « débris d’une époque puissante par l'imagination et l’invention, que bientôt on ne comprendra plus ». Au Quartier Latin, tout le monde connaissait & ce vieil écolier du moyen âge », attentif et sérieux aux leçons de ses maîtres, coiffé de sa toque, drapé à l’américaine dans sa couverture et portant allègrement le poids de ses 85 ans. Le soir, au café Soufilot, nombre d'étudiants l’entourent, pleins de respect et de sympathie, car il aime la jeunesse et discute volontiers avec elle. En 1880, il écrivait à ses frères, toujours abusés, qui l’invitaient à rentrer en scène : « Vous m'invitez à rentrer en ligne et à reprendre une propagation active de la théorie sociétaire. Je pense toujours, mes amis, que Fourier a fait la découverte capitale en fait de science sociale et qu'il ne sera rien de bon ni de fécond en dehors de la conception qu'il nous a livrée. Mais je pense, d’autre part, que pour reprendre une propagation active de l’idée de Fourier, il ne faut pas chercher les ornières de la première école pour remarcher les pas que nous y avons marchés il y a cinquante ans... Ce que nous avons fait alors, nous lavons fait comme nous l'avons pu, comme nous l’avons su, et nous l’avons bien fait... Mais la reproduction aujourd’hui, la répétition, si vous voulez, de la même propagation serait encore plus impuissante que le premier travail. (Je dis impuissante relativement, car il ne faut pas croire que je con-

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sidère nos travaux passés comme perdus, c’est-àdire comme n'ayant pas laissé de trace dans l’histoire des idées humaines, et de grands germes pour l'avenir.) Quoi qu'il en soit, je tiens que dorénavant il faut viser non à la continuation d’un premier mouvement, à la réparation d’une école éteinte, mais bien à la création d’un nouveau mouvement, d’une école nouvelle, d'une nouvelle propagation, faite cette fois dans des conditions à entraîner l'adhésion forcée des esprits, c’est-à-dire établie sur des bases absolument scientifiques. Oui, je crois que cela est possible, et j'aurais tenté oralement la création d'un nouvel atelier de travail pour réaliser ces nouvelles conditions si j’avais trouvé des jeunes disposés à me seconder. Je n’en ai pas trouvé jusqu'ici, mais j'ai mis mon temps à profit en tâchant de me mettre au courant moimême de la science actuelle, afin de pouvoir mettre en harmonie avec elle les conditions de cette propagation nouvelle dont je parle (1). »

Sa femme mourut la première; il l'emmena reposer en Franche-Comté, son pays nâätal, et vint reprendre à Paris sa vie calme et résignée. Cependant, le poids des ans commençait à lui peser, la marche lui devenait pénible et la solitude insupportable. C’est alors qu'il fut recueilli par un ami fidèle, qui entoura ses derniers jours d’une

(1) Lettre aux phalanstériens de Marseille. Beaufort (Jura), 15 mai 1880. /èecue du mouvement social, août 1880, p. 259.

sollicitude affectueuse et dévouée, M. Kleine, aujourd'hui directeur de l'Ecole des ponts et chaussées. « Je ne puis plus vivre seul, lui écrivait-il, venez me chercher, mon ami. » À dater de ce jour, il vécut dans le silence et la retraite, et c’est dans les bras de son ami qu'il s’éteignit le 27 décembre 1893, emporté par une congestion pulmonaire, lui léguant ses livres et manuscrits et son héritage intellectuel. Ses obsèques furent civiles et, suivant un désir ancien, son corps fut incinéré au Père- Lachaise. Dans ses derniers jours, il avait encore ce bel enthousiasme d’illuminé et cette chaleur de conviction qui avaient, à maintes reprises, soulevé tant d’applaudissements ; à 85 ans, comme le dit Charles Delfosse dans Le Peuple du 31 décembre 1893, il avait conservé & un cœur jeune et une imagination toujours fraîche, où fleurissait l’éternelle chimère ».

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