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vait le 27 février à la Nouvelle-Orléans, où il attendit une quarantaine de Suisses partis de Brême au commencement d'avril. Tous se dirigèrent sur Galveston par le Mississipi et le golfe du Mexique pour atteindre Houston.
Cette nouvelle provoque chez Considérant une véritable stupeur, car il en comprend aussitôt toutes les conséquences néfastes. € Mon plan était brisé dans ma main, dit-il, brisé dès les premiers pas ; je tombai foudroyé sous les débris. » Le seul moyen de sauver la situation eût été de refuser de recevoir les nouveaux arrivants, mais il ne peut se résoudre à cette mesure rigoureuse ; il se désole et se désespère, écrivant partout en France et en Belgique pour interdire de nouveaux départs. Peine inutile ! Le nombre des émigrants augmente chaque jour ; un troisième convoi a suivi le second, un autre arrive, puis un autre encore, foule mêlée d'hommes, de femmes, d'enfants, de jeunes filles, de vicillards, la plupart sans ressources, sans valeur, sans connaissance du pays, sans expérience du travail, pleins d'illusions et d'espérances, assoiflés de richesse et de bonheur.
Comprenant alors la terrible responsabilité qu'il a assumée, Considérant se multiplie, se prodigue, s’'épuise ; mais une grave maladie nerveuse le terrasse et abolit en lui toute faculté de vouloir et d'agir. Les colons, à peine débarqués, durent faire, sans guide, sur des chariots traînés par des bœufs, à travers des forêts et des prairies, par des chemins mal connus et peu sûrs, un trajet de
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trente jours pour atteindre la terre promise. A la fin de mai 1855, ils étaient à peu près trois cents, tous animés du désir de jouir de l'indépendance la plus complète. Leurs chefs, Cantagrel, Cousin et Songeon, leur remettaient quotidiennement un ordre du jour; les travaux étaient répartis selon les aptitudes de chacun et les terrains sur lesquels on avait élevé la colonie Réunion, la commune modèle, furent vite mis en plein rapport; la récolte de maïs fut même magnifique la première année; l'entrain et l'entente la plus parfaite régnaient parmi les colons.
Les règlements qui devaient être transmis par le comité parisien organisateur de l'affaire allaient tout gâter et jeter dans la colonie un découragement profond et un désordre effroyable. En effet, la journée de travail réglée par le comité était rémunérée, mais deux tiers étaient portés au crédit du colon et un tiers à la réserve, et le compte ne pouvait être liquidé qu'au bout d’un certain temps. Or la vie était très chère, les objets d’habillement surtout étaient à un prix exorbitant. Les deux tiers suffisaient à peine à l'entretien, et comme le troisième tiers se payait plus tard, le séjour à la colonie aurait fini par devenir onéreux. Alors, devant ce manque d'organisation et ce défaut de lois, les intérêts égoïstes se déployèrent avec une brutalité barbare, chacun tirant à soi, au milieu des reproches, des plaintes et des querelles. La misère et l'anarchie régnèrent alors, au lieu de l'harmonie et de l'abondance.
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Cependant, la maladie de Considérant se prolongeait, aiguë d’abord, puis chronique ; impuissant à conjurer le désastre, il voyait sous ses yeux s’accomplir la ruine irrémédiable de son entreprise. Rien de douloureux et d’émouvant comme le récit qu'il nous fait lui-même de cette crise : « Au milieu de toutes les idées que je tordais, de toutes les sortes de douleurs qui me hachaient, des rages qui bondissaient dans ma pensée désespérée, Jj'élais incessamment ramené au même point : écrire en Europe qu'on en finisse par une liquidation immédiate et faire immédiatement la mienne (se suicider)... Je sais ce qu’on peut dire d’un tel abandon... Un chef est toujours un chef, responsable de tout... et ne doit pas déserter quoiqu'il arrive... Ma raison même était de cet avis; mais ne trouvant, pour engager la parlie, qu'une machine exténuée par une maladie violente, ravagée par les soubresauts et les explosions incessantes d’un système nerveux palpitant, détraqué et bouleversé, des muscles énervés, une âme aigrie, ulcérée, détendue et lâche, force m'était d'abandonner toute pensée d'initiative. Au reste, que j'y misse où non du mien, celte liquidation personnelle me paraissait assurée et prochaine. Le peu de forces qui me restait ou léur prostration complète, je ne sais lequel, aida ma raison à ne pas suivre ce dernier appétit du désespoir. Après avoir consommé dans mon for intérieur le sacrifice de tout ce à quoi la nature humaine vivante peut tenir, je crus devoir laisser à ce qui allait
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advenir mon nom et ma personne pour ce qu'ils pouvaient valoir, me laisser moudre et trainer par le sort jusqu'où cela irait, et j'écartai, au moyen d’un sommeil forcé, par la morphine, une fin physique immédiate. Ma vie me paraissant dès lors comme une surérogation destinée non plus à conduire allègrement au succès une grande entreprise, mais à amoindrir les désastres d’un naufrage accompli, je me bornai passivement à l’atténuation du mal existant, en laissant à d’autres des espoirs et des confiances que je ne partageais plus (1). »
Cependant, après de longues souffrances physiques et morales, une amélioration se manifesta dans l’état du malade qui, robuste et jeune encore, vit peu à peu revenir à lui la santé, le courage et la vie. Mais, autour de lui, quel horrible chaos! L'argent va manquer, les vivres s’épuisent, l’angoisse alors est à son comble. Cependant, ni le départ de la plupart de ses compagnons, ni les difficultés suscitées par les planteurs du Texas, ni les déceptions que lui causait à tout moment la mise en pratique d'un système qui ne tenait pas suffisamment compte des besoins et des instincts de l’homme, rien ne put enlever à Victor Considérant ses illusions. Envisageant froidement tous les côtés de la situation, il se livre à mille calculs et en arrive à conclure que tout le mal peut être réparé si l’école peut fournir un suprême effort ;
(1) Au Texas, p.8.
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c’est alors qu’en 1857, après trois ans d’un silence absolu, ce vaincu fait à ses amis la confession de ses tourments, cet apôtre généreux raconte combien douloureux fut son calvaire : il publie Au Texas, ou Exposé fidèle des hauts faits de science sociale exécutés par les grands hommes de La Phalange et de La Démocratie pacifique dans le Nouveau Monde. D'ailleurs, pas un mot pour rejeter sur autrui le poids de la responsabilité qu'il reconnaît avoir seul encourue. Il expose ses nouveaux plans, croyant ranimer tous les courages et toutes les énergies ; mais après trois ans d’abstention, durant lesquels il a laissé sans réponse toutes les lettres et toutes les mises en demeure d’explication, la confiance était irrémédiablement perdue ; en Europe, c'était un déluge de plaintes irritées el amères contre ce remueur d'idées incapable de rien organiser, qui avait conduit à la ruine tous ces colons trop confiants dans ses belles promesses ; aussi son appel resta sans écho.
SECTION II