‹ Victor Considérant: Sa Vie - Ses IdéesChapitre 37 sur 47 · OBJET DU LIVRE · texte numérisé non relu

OBJET DU LIVRE

Le but de l'ouvrage est de donner une explication de la théorie de Fourier. Aujourd’hui plus que jamais, le sentiment des misères sociales est développé, la société actuelle vit dans un état de grand malaise. Pour y remédier, il faut un plan de réorganisalion sociale; la théorie de Fourier va nous le révéler.

Ceux qui travaillent au bonheur des hommes sont le plus souvent traités de charlatans ou d’utopistes et se heurtent à la malveillance ou à l'hosüilité commune, car d'ordinaire. on juge une théorie avant de l'avoir comprise, et on y introduit des idées totalement étrangères à celles de l’auteur. Ce qu'il faut, ce n’est pas améliorer la société actuelle, car elle est mauvaise en soi, mais bien la transformer radicalement, en partant de principes opposés à ceux qui ont eu cours jusqu'ici, de façon à arriver par une voie nouvelle à des résultats nouveaux.

L'école sociale dont fait partie Considérant ne doit être confondue avec aucun parti politique ; son système, c'est la vérité sociale indépendante des personnes et des coteries, et non la vérité politique qui varie tous les ans et tous les mois.

Dans une société idéale régnerait un ordre comparable à celui qui règne dans le système sidéral. C’est l'homme qui présiderait au développement de la vie à la surface de la terre. La commune serait l’élément alvéolique de cette société et un gouvernement unitaire réglerait les rapports commerciaux et industriels des communes groupées en provinces et en nations. Tous les services seraient classés et coordonnés entre eux par une administration intérieure, et les produits distribués à chacun proportionnellement à son concours à la production; les émoluments augmentant avec les bénéficices, chacun serait intéressé au bien général.

Tous nos efforts doivent tendre à rapprocher notre organisation sociale de cette organisation typique. Ici, Considérant donne quelques définitions : jusqu'à ce jour, l'humanité a parcouru plusieurs périodes sociales : la sauvagerie, le patriarcat, la barbarie et la civilisation; les sociétés de l'avenir porteront le nom générique d’Harmonie, avec, pour base, la phalange industrielle ou la commune sociétaire. Par industrie, l’auteur entend tout travail utile à l’humanité, et par attraction passionnelle l’ensemble des passions qui sont un résultat de l’organisation même de l’homme,

\ SECTION II CRITIQUE & 1er. — Vices généraux de la société actuelle.

Ici commence une censure très vive de Pétat social de l’époque, censure malheureusement justifiée.

Dans la société actuelle, nous voyons beaucoup d'êtres et d'institutions improductifs ; Considérant cite comme exemple les maisons de jeu, les prostituées, les mendiants, la régie, la douane, les travaux des magistrats, des avocats et des philosophes, et surtout l’armée qui est employée à ne rien faire de productif en attendant qu'elle soit employée à détruire. De plus, la civilisation ne sait tirer des forces qu'elle emploie à la production qu'une petite quantité de richesses ; mille travaux urgents restent à faire. Les intérêts des prolétaires sont hostiles à ceux des propriétaires, et la concurrence divise capitalistes et ouvriers. Tout individu est producteur, consommateur ou commerçant; or l’intérêt du commerçant est en lutte avec celui du consommateur et du producteur, car le même objet qu'il à intérêt à vous vendre cher il a eu intérêt à l'acheter bon marché.

Pour mettre ce qui sort des mains du producteur à la portée du consommateur, on emploie le

commerce ; or il est improductif de sa nature ; il doit donc être fait par le plus petit nombre possible d'agents. Le commerçant spolie le corps social par d'immenses bénéfices, par la falsification des produits et aussi par des banqueroutes. Le corps ‘commercial est un parasite et un vampire; son honneur et sa gloire, c'est l'argent ; Considérant le compare à € une araignée suceuse, un cancer dévorant ». Le mercantilisme grandit de jour en . Jour; il est dans la littérature, dans l’art, dans la politique.

Remarquons qu’en critiquant une profession, Victor Considérant ne critique pas ceux qui l'exercent ; il ne blâme pas les négociants, mais la civilisation qui est seule coupable; de même, il condamne l’armée en respectant les militaires et couvre d’anathèmes l’Université en la distinguant nettement de ses professeurs.

Il montre ensuite que la production d’un bien entraîne loujours avec elle la production d’un mal : « Vous trouverez que le tailleur, le cordonnier, le chapelier, ont intérêt à ce que les vêtements, les chaussures et les chapeaux soient promptement usés; que le vitrier a intérêt à la grêle et aux orages qui brisent les vitres; que le maçon et l'architecte ont intérêt aux incendies ; que l'avocat s'enrichit aux procès, le médecin aux maladies, le marchand de vin à l’ivrognerie, la fille de joie à la débauche » (1).

(1) Destinée sociale, p. 99.

Le travailleur civilisé est un véritable forcat ; le travail est pour lui une peine, alors qu'il devrait être un plaisir. Résumant les abus de l'ordre actuel, Considérant fait défiler sous nos yeux les ventres prolétaires qui souffrent de faim, les bouches prolétaires qui crient misère, le prolétariat et le paupérisme, ces deux cancers rongeurs des s0ciétés modernes, l’ouvrier transformé en chair à canon, Qla civilisation écrivant chaque jour avec du sang frais sur les murs de nos cités son carac-. tère malfaisant et odieux ».

Les hommes politiques reconnaissent le désordre matériel et moral de la société, mais traitent ce mal avec légèreté, sans rechercher ses causes premières. « Que dire quand on entend M. Thiers faire à la tribune un tableau si énergique et si vrai du mal qui nous ronge, qu'il se croit obligé de le terminer par ces mots : &Je suis désolé, messieurs, d’être forcé de faire ce triste inventaire de nos maux depuis quatre ans », et qui, le même M. Thiers, dans le même discours, nous papillotte la phrase suivante : « Notre société a été si admirablement faite par la Providence qu'aucune classe n’en peut opprimer une autre. » Ah, monsieur Thiers, vous êtes ministre et vous ne faisiez pas comme cela vos grâces à la Providence quand vous dîniez dans les petits restaurants à vingt-deux sous autour du Palais-Royal, alors que vous disiez à vos amis : «Je voudrais être de l'Institut, véritablement j'ai besoin pour vivre du traitement de onze cents francs qu’en

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touchent les membres. » Oui, notre société a été admirablement faite par la Providence ; vous êtes ministre, vous êtes riche, vous êtes de l’Institut et vous pouvez maintenant vous asseoir à un diner diplomatique à côté de lord Grey et lui taper malicieusement sur le ventre en lui disant « farceur ». Oh, notre société a été merveilleusement faite par la Providence ! (x) ».

La forme sociale actuelle est donc contraire aux intérêts généraux des individus et des nations, et si quelque changement heureux ne s'opère pas dans la constitution intime des civilisations européennes, elles seront vouées à un avenir fatal. Mais nous ne sommes plus à la veille de la révolution, où il semblait qu'il suffisait de renverser le vieil édifice social pour supprimer le mal. @ Il y avait un gouvernement qui s’appuyait sur une antique autorité sans sanction populaire; on fit une constitution. Il y avait une noblesse apanagée de vieux privilèges, on l'abattit. Il y avait un clergé doté d'immenses richesses, on abattit le clergé et l’on partagea ses richesses. Il y avait des nations étrangères qui se dressèrent contre ce mouvement; on répondit à leurs manifestes insolents par le canon et on écrasa leurs armées. Il y avait un roi, on lui coupa la tête. Il y avait une religion qui depuis longtemps était entre les mains de ses prêtres un instrument d'exploitation,

(1) Destinée sociale, p. 109.

Ag

une raison de commerce ; on délara la religion un mensonge et on chassa Dieu ! (x) ».

Ainsi donc, il semble que le terme assigné par la Providence à l’état social actuel soit arrivé à échéance et que l'humanité va se trouver régénérée par un nouvel ordre de choses. Mais, peut-on objecter, notre civilisation ne saurait périr. Pourquoi donc ? N’a-t-elle pas fleuri, puis péri, dans l'Inde, en Egypte, en Grèce, à Rome ? Bien plus, les mêmes signes qui ont marqué la chute de l'empire romain se retrouvent chez nous avec une analogie frappante : Cdes agioteurs, des joueurs de bourse, sont devenus les arbitres de la destinée des nations; ils accumulent des fortunes monsirueuses, prélevées sur les sueurs et le sang des peuples, en moins de temps qu'il n’en fallait aux proconsuls romains pour dépouiller leurs provinces; et leurs concussions sont réputées honnêtes et légales ! Dans la capitale du monde civilisé, vous ne trouverez plus de temple où loge Dieu, ni de palais que protège un pouvoir respecté ; il n’y a plus que des casernes, une Bourse et la sentine de la rue de Jérusalem, lhôtel de police ! Tout est devenu vénal. L'esprit mercantile qui a tout envahi a succédé à l'esprit libéral, comme celui-ci avait succédé à l’esprit chevaleresque; il leur a succédé et il les a vaincus. Il a soufflé partout l’égoïsme ; jamais l’égoïsme, sous toutes ses faces, individuel et national, n’a été

(1) Destinée sociale, p. 118.

ru

aussi général qu'il ne l’est aujourd'hui. Et qui l’ignore, puisque, loin de rougir de son égoïsme, chacun s’en honore, s’en glorifie; on le porte au grand jour, on l'étale sur sa poitrine comme une décoration. C’est dans l’égoïsme que l’on fait consister toule vertu, toute sagesse. Ne vous occupez pas des autres, casez-vous, faites fortune. Voilà les conseils que reçoit le jeune homme; il est jugé d’après cette maxime ; et si, emporté par une générosité naturelle à son âge, il néglige ce qu’on appelle sa carrière pour des spéculations d’une nature large, élevée et sociale, il se voit accusé de folie et mis au ban de la raison et du sièele (Tr). »

Or, pour faire face à cette décomposition de notre société, ni la politique, ni la morale, ni l’économie politique, ni rien du passé ne saurait convenir; ce qu'il faut, c’est un moyen nouveau, une organisation nouvelle qui correspondra à la sixième phase du développement de l'humanité, et cette sixième phase est proche, car la cinquième, la civilisation, est arrivée à sa caducité.

$ 2. — Développements successifs de l'humanité.

Tout être vivant suit, à partir de sa naissance, un mouvement d'ascendance qui se ralentit aux approches de l'apogée où, après un temps d’équi-

(1) Destinée sociale, p. 126.

libre qui correspond au maximum des facultés de l'être, commence le déclin qui amène la mort. Voici la succession de ces phases : naissance, enfance, jeunesse, maturité (apogée), déclin, décrépitude, mort. Les mêmes principes s'appliquent à la carrière sociale de l'humanité et montrent qu'elle n’est pas indéfinie; avant d’arriver à la civilisation, elle a passé par quatre périodes successives : édénisme, sauvagerie, patriarcal, barbarie.

La race humaine n’est arrivée sur le globe qu'après les créations minérales, végétales et animales, et forma tout d’abord une société primitive où ne régnaient ni soucis, ni luttes d'intérêt, ni guerres. Bientôt, l'accroissement de la population changea l’abondance primitive en disette, et dès lors l’égoïsme et la mauvaise intelligence se révélèrent, car l'harmonie ne saurait se maintenir qu'au milieu de la surabondance des richesses.

La nécessité de chercher des subsistances dans la chasse des bêtes féroces a fait inventer les armes, vite employées par les hommes à se dépouiller les uns les autres; dès lors, la guerre commence.

Pendant cette période de sauvagerie, l’homme jouit de sept droits naturels : cueillette, pâture, chasse, pêche, ligue intérieure (1), vol extérieur,

(1) I faut entendre par ligue intérieure la protection réciproque de tous les membres de la horde contre les peuplades voisines.

en

insouciance. Le prolétaire civilisé, dépouillé de ces droits naturels, dévoré de besoins, hanté par le souci du lendemain, se trouve dans une condition bien inférieure à celle du sauvage.

Le patriarcat, c’est la domination exclusive du principe de la famille, auquel tout se coordonne. Les troupeaux fournissent à l'homme des ressources nouvelles pour sa nourriture et ses vêtements ; il s'attache alors à la terre. Peu à peu les états se forment et s’agrandissent; mais c’est la force brutale qui domine et gouverne ; toutes les volontés plient devant celle du chef militaire.

Après avoir examiné les quatre périodes antérieures à la civilisation, Victor Considérant analyse les développements de cette même civilisation, son enfance, son adolescence, son apogée, son déclin, sa caducité.

Pendant l'enfance de la civilisation, le servage a remplacé l’esclavage antique, c'est une féodalité nobiliaire qui gouverne. La femme se voit attribuer des droits civils, ce qui donne naissance à la galanterie et à l'esprit chevaleresque : « les troubadours et les trouvères vont chantant, de chàteau en château, la merveilleuse beauté des dames ».

Pendant la période d’adolescence, les vassaux acquièrent de la force et les communes obtiennent des privilèges ; on réclame l'égalité devant la loi et des droits plus étendus. C’est alors que la civilisation arrive à son apogée; les sciences et les arts fleurissent, l’industrie se développe.

Mais l'esprit mercantile et fiscal s'implante de plus en plus, car la puissance sociale repose sur l'argent ; c’est une lutte perpétuelle entre riches et pauvres sur le champ de bataille industriel. Mais, tandis que ceux qui possèdent la richesse sont dans des conditions très favorables pour augmenter leur avoir, ceux qui n’ont pas cette richesse se trouvent, pour y parvenir, dans des circonstances très peu propices. Ainsi les grandes entreprises industrielles et commerciales deviennent de plus en plus menaçantes pour les petits producteurs ; le prolétariat et le paupérisme marchent à grands pas, et le lien qui existait autrefois entre le seigneur et le vassal n'existe plus entre capitalistes et non possédants; les révolutions n'éclatent plus au nom de droits politiques, mais se font pour des droits sociaux.

Après le déclin, la caducité : la position des petits industriels devenant tous les jours plus critique, l'anarchie ne fait que s'accroître parmi les classes inférieures réduites au servage, et les révolutions sont imminentes ; les seigneurs féodaux de la finance, de l’industrie et de la propriété en arrivent à constituer dans la nation une puissance qui s'oppose à la puissance du gouvernement.

Quelle est donc cette organisation nouvelle prête à se substituer à l’anarchie de la société actuelle ?

SECTION III ORGANISATION $ I. — Principes organiques.

Premier principe : l'abondance des biens doit être la première condition d’une heureuse harmonie entre les hommes, car chacun doit être assuré du nécessaire pour entretenir avec ses semblables de bonnes relations : « La première des nombreuses conditions que doit remplir une bonne organisation sociale, c’est de produire la plus grande somme possible de richesses, afin que ces richesses, refluant sur toutes les têtes, donnent à tous les membres du corps social les moyens de salisfaire aux besoins et aux exigences variées de la nature, afin que la vie soit pour tous un banquet splendide et bien servi et non, comme aujourd’hui, une table pauvre et misérable où les convives affamés se disputent et s’arrachent les morceaux (1). » De plus, c’est sur la création du bien-être que repose toujours en fait le développement intellectuel d'une nation, car on ne saurait répandre l'instruction dans des familles misérables qui ont besoin pour vivre d'employer le temps de tous leurs membres à des travaux sala-

(1) Destinée sociale, p. 34.

riés ; la liberté sera toujours un vain mot pour le peuple tant qu'il n'aura pas acquis le bien-être. Pour réaliser l'abondance des biens, il faut organiser l’industrie, les travaux agricoles, domestiques et manufacturiers qui, seuls, peuvent produire les richesses.

Deuxième principe : la répartition des produits doit, pour être légitime, donner à chaque individu une part proportionnelle au concours apporté par lui à la production. Or, on peut concourir à la production de trois façons différentes : tout d’abord il faut un capital, c’est-à-dire des terres, des instruments de travail ou des avances. Pour mettre ce capital en valeur, il faut agir sur lui par le travail, et cette action du travail sur le capital sera d'autant plus productive qu'elle sera dirigée avec plus de talent. On devra donc estimer les rapports du capital, du travail et du talent de chacun avec la production générale et opérer la répartition du produit total d’après cette base.

Troisième principe : la commune étant l'atelier de production et de consommation, c’est par l’organisation d’une commune sociétaire modèle que sera résolu le problème de la transformation des anciennes sociétés subversives en sociétés harmoniques ; quelle que soit l'amélioration sociale qu’on désire, on ne l’obtiendra qu'à condition de l’incarner dans cet élément de la société qu'est la commune, C’est donc uniquement d’une bonne organisation des travaux de la commune et d’une équitable répartition des produits de ces travaux qu'on

doit attendre la prospérité publique. Or, une théorie d'organisation communale ne demande, pour être mise à l'essai, qu’une lieue carrée de terrain, si bien qu’on pourrait faire l'expérience sans craindre de provoquer un bouleversement de la nation. | |

Quatrième principe : l'association combine les avantages de la grande et de la petite propriété et paralyse leurs défauts : le morcellement de la propriété s'oppose aux progrès de l’agriculture, car si le sol est haché en petits lots, l'exploitation devient difficile, les cultures ne pouvant être distribuées suivant les convenances du sol. La grande exploitation seule est profitable parce qu’elle se prête aux améliorations des procédés de culture. Le même homme, qui n’était qu'un salarié pour le compte du grand propriétaire, devient vite un travailleur zélé quand il travaille pour son propre compte. Donc les terrains de la commune devront être exploités et gérés unitairement, comme le domaine d’un seul homme.

Mais association n'est pas communauté, et il y a lieu de distinguer soigneusement l'idéal sociétaire et l'idéal communiste.

Il y a communauté quand plusieurs individus sont soumis à un régime rigoureusement exact pour tous ; l’essence de la communauté, c’est l’égalité; d’où suppression de toutes les individualités, c’est-à-dire la négation pure et simple de la nature humaine. Il y a association quand chacun concourt à la production suivant ses moyens et reçoit

une rétribution proportionnelle à sa participation ; l'intérêt individuel est ainsi uni à l'intérêt collectif.

Dans notre commune modèle, il n’y aura pas égalité, mais proportion ; si primus a apporté un capital double de celui qu'a fourni secundus, primus touchera sur le lot du capital un revenu double de celui de secundus ; si primus a travaillé trois fois plus que secundus, primus aura sur le lot du travail une part qui vaudra trois fois celle de secundus ; enfin, si les rapports de leur talent sont comme les nombres 1 et 4, leurs parts sur cette troisième faculté seront dans le rapport de 1 à 4.

$ II. — Dispositif matériel des phalanges.

La phalange sera une grande compagnie de coopérateurs dont chacun apportera dans l'exploitation à la fois domestique, agricole et manufacturière, son concours en Capital, travail et talent, et recevra sa quote-part dans les bénéfices en raison composée de la quantité qu'il aura pu et voulu fournir de ces trois facultés. Pour tous, l'existence sera absolument indépendante, car chacun s’adonnera à des travaux en harmonie avec ses goûts et ses aptitudes, et la phalange sera fermière générale des meubles et immeubles par elle mis en valeur. La propriété individuelle sera représentée par des actions hypothéquées sur les terres et les

produits, et par conséquent complétement mobilisée. La concurrence maintiendra entre les phalanges une rivalité qui tendra à accroître et à perfectionner les produits, et comme tous les membres de la phaliange auront intérêt à l'accroissement du produit total, chacun sera assuré d’avoir dans chaque industrie spéciale un rang et une influence en rapport avec son talent et avec sa capacité dans cette industrie ; enfin, les travailleurs opéreront sous le commandement de chefs par eux choisis, car les grades et les distinctions seront la récompense du mérite et du zèle. Si la saison n'est pas favorable aux opérations extérieures, toute la population rentrera dans les ateliers du phalanstère, où elle se livrera à des travaux de mécanique, de science, de beaux-arts.

Considérant pose ensuite en principe que, autant le régime morcelé engendre pauvreté et misère, autant le régime sociétaire engendre richesse et luxe ; pour démontrer la véracité de cette assertion, il met en parallèle la production dans les deux ordres, sociétaire et morcelé. Relativement aux travaux domestiques, un ménage unitaire sera substitué à tous les ménages particuliers ; d’où économie de bras et de temps, les approvisionnements se faisant en grand et la mécanique s’introduisant dans l’industrie domestique. Pour les travaux agricoles, le sol du canton sociétaire sera géré comme domaine d’un seul homme, et la culture sur grande échelle sera substituée avec avantage à la culture morcelée, car le morcellement

appauvrit le sol et multiplie les travaux, les chômages, les pertes de temps. La propriété intéressant tout le monde, actionnaires et travailleurs, le vol sera aboli, car on ne se vole pas soi-même ; d’ailleurs, on ne pourrait pas vendre un objet volé, car un individu qui présenterait un objet à vendre se déclarerait lui-même voleur par ce simple fait, puisque ce sont les administrations phalanstériennes qui sont chargées de toutes les opérations commerciales. Quant aux travaux manufacturiers, l’établissement d’une machine servant à enrichir la phalange sera un bien pour tous, propriétaires et travailleurs, car tous participeront aux bénéfices de la phalange. Au contraire, dans le régime morcelé, l'introduction d’une machine, qui est un bien d’autant plus grand que la machine épargne plus de travail, entraîne toujours avec elle un mal exactement proportionnel à cette épargne, c'est-à-dire proportionnel à la valeur productive de la machine. Le principe de la division du travail appliqué, en régime morcelé, seulement à l’industrie manufaclurière, qui seule s’est mise sur le pied de la grande échelle, pourra, dans le régime sociétaire, être appliqué aussi aux travaux domestiques et agricoles.

Parlant ensuite des opérations commerciales, Considérant montre que, les phalanges communiquant directement entre elles pour les achats et les ventes, les approvisionnements du ménage sociétaire et des magasins de la phalange se feront par grands convois ; le producteur sera en rela-

tion directe avec le consommateur, et les effets néfastes de l’action mercantile ne se feront pas sentir. Au contraire, dans le régime civilisé, chaque petit ménage fait ses opérations journalières de vente et d'achat, d’où gaspillage de temps et de travail. Enfin, relativement aux travaux administratifs, la substitution de la phalange aux ménages morcelés facilitera la perception des impôts ; toutes les industries étant solidaires, il y aura pour tout produit et pour chaque sociétaire une assurance mutuelle parfaite.

$ III. — Considérations sociales sur les variations de l’architectonique, description du phalanstère et détermination du mécanisme social naturel.

L'art architectural varie avec la nature et la forme des sociétés, dont il reflète la constitution intime ; il y a corrélation parfaite entre l’art et la vie sociale. Chez les peuplades sauvages, où il n’y a ni industrie, ni culture et partant insouciance et liberté, l'habitation de l'homme est une frêle construction de terre, de mousse et de branchages ; la guerre, la chasse et la pêche sont les seuls éléments sur lesquels s'exerce l’activité de ces peuplades ; aussi les armes, les peaux des quadrupèdes et les os des poissons constituent les seuls ornements de ces huttes. De même l’Arabe vagabond porte sa maison à dos de chameau, toujours prêt, dans sa vie errante, à dresser sa tente là où

il rencontre une source et quelques pâturages pour ses troupeaux. « Puis c’est la cathédrale du moyen âge, puissant et mystérieux assemblage de masse et de légèreté, à la fois imposante et gracieuse, aérienne et sévère, la cathédrale qui jette ses ogives aiguës el brillantes dans les grandes ombres des nefs où vont se croiser capricieusement leurs merveilleux contours. Ce sont là mille colonnettes qui se groupent et s’élancent au ciel comme de hardies fusées de pierre; mille sculptures saintes et sataniques ; mille figures angéliques et grotesques ; des vierges et des monstres ; des chérubins et des animaux immondes; des choses bizarres... Tout cela hérissant l’immense édifice dentelé, découpé, brodé, percé à jour, fragile, sonore et tremblant au vent, lourd dans sa masse et carrément assis sur sa base. Et au-dessus de ces choses, des tours miraculeusement posées dans les airs, au delà de l’atmosphère des hommes, et planant dans la sphère supérieure d’où sortent, comme les voix du ciel, les voix des cloches, mélancoliques, étendues et vibrantes, qui commandent au loin sur la terre et appellent les fidèles au culte du seigneur. Cette cathédrale, c’est la puissante théocratie, qui a pris sa forme et revêtu sa chape de granit; cette cathédrale, qui a le pied sur les maisons des hommes el la tête au ciel, est faite pour la célébration des mystères d’une religion de terreur et d’amour, de paradis et d'enfer, comme la hutte de branchages est faite pour l’homme du Cap ou des Florides, la tente pour l’homme du

désert, et le souterrain enfumé pour l’homme des régions polaires (1). »

Si l’un de nous veut se rendre compte par luimême des funestes eflets de la civilisation, qu'il monte sur les tours de Notre-Dame ; là, il aura devant les yeux un triste spectacle : un amas informe et chaotique de toits et de cheminées, qui sont une image frappante de l'incohérence de ce régime. Dans la capitale du monde civilisé, les hommes sont entassés dans des habitations qui se pressent les unes contre les autres, dans des cours sombres et humides, sans air ni lumière, € Quoi donc ? vous ne comprenez pas quand, au soir, vous revenez de ces campagnes si belles, à la végétation si luxueuse, au ciel si chaud el si coloré, aux eaux si pures, aux lointains si vaporeux, aux parfums si doux? quand vous en revenez, le soir, de la santé au corps et de la vie à l’âme, et que vous . rentrez dans vos villes fétides, et que vous respirez leur air qui pue, leurs miasmes qui tuent, quoi donc ? vous ne comprenez pas ?... (2). »

Dans les campagnes, les conditions matérielles de la vie sont pires encore; la même pièce, éclairée par une lampe grasse et fumeuse, sert souvent à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher; le père, la mère, les enfants vivent là dans une promiscuité funeste à tous égards.

Tous ces faits sont une nécessité de la société

(4) Destinée sociale, p. 454.

(2) Destinée sociale, p. 461.

qui les a réalisés et non pas une nécessité d'ordre naturel. « Ceux qui disent que le mal est fatal, imposé à l’homme par l'essence même des choses, se trompent; l'empoisonnement des atmosphères où grouillent les agglomérations humaines est un fait de l'homme et non de la nature. Est-ce Dieu qui a fait le choléra, engendré dans ces marais fangeux, par lesquels l’homme, en gérant inepte, en roi fainéant, laisse envahir, comme par un grand chancre, les plus belles régions de son domaine; ce choléra parti de l’Inde pour faire le tour du monde et écrire sur le globe, en lettres de mille lieues, tracées à travers les populations humaines, avec des cadavres, le mot solidarité : solidarité des nations, solidarité des continents, solidarité des races humaines .. solidarité! est-ce Dieu qui a fait le choléra, ou les hommes ? (1) »

Mettons en face de la laideur malsaine des habitations de la civilisation le phalanstère : sa forme générale rappelle en tous points l’'H6tel de Ville de Dijon, vu du milieu de la place d’Armes ; un corps central et deux ailes perpendiculaires constituent les locaux d'habitation ; en face, séparés par une route, sont les bâtiments d'exploitation. Au centre du palais sont les grandes salles pour les réceptions, les concerts, les bals; les ateliers sont situés généralement au rezde-chaussée. Les appartements les plus chers sont également au centre, ceux de prix modique sont

(1) Destinée sociale, p. 466.

dans les ailes. Tous sont reliés entre eux par une rue-galerie, ornée de fleurs et des produits artistiques de la phalange : « C’est le canal par où circule la vie dans le grand corps phalanstérien, l'artère qui, du cœur, porte le sang dans toutes les veines. » Au milieu de la cour d'honneur s’élève la tour d'ordre qui renferme l'horloge, le télégraphe et l'observatoire. Pour le logement et la nourriture, un abonnement avec la phalange supprime les ennuis de ménage inhérents au système domestique de la famille.

Les travaux ne sont pas exécutés par des travailleurs isolés et attachés invariablement à la même occupation; ils sont faits en séances courtes et variées, par des groupes de travailleurs réunis librement par l’affinité des caractères et des penchants. L'ensemble des groupes adonnés au même travail constitue la série de classe : la culture, le ménage, les sciences constituent autant de séries de classe. Chaque série de classe se divise en séries d'ordre : la série de culture, par exemple, se subdivise en série de forêts, série de prairies, des champs, des vergers, des potagers. Enfin, chaque série d'ordre comprend plusieurs séries de genre; la série des vergers se compose de toutes les séries particulières adonnées à la culture des différents genres d’arbres fruitiers.

C’est dans le second volume que Considérant détermine le mécanisme social naturel et fait l’étude théorique de la formation du milieu sociétaire, se proposant de « déterminer la forme d’une

= On

organisation industrielle adaptée aux goûts, aux penchants des travailleurs, apte au développement libre de toutes leurs facultés individuelles, capable en un motde répandre l’attrait et le charme sur leur travaux (1). »

De même que, dans un bal, les invités se distribuent naturellement en groupes différents, chacun recherchant la compagnie de ceux avec lesquels il sympathise; de même que, dans une Chambre des députés, trois grandes divisions : centre, droite et gauche, correspondent aux trois principales couleurs politiques, de même dans la phalange chacun s’affilie au groupe dont le personnel et les travaux lui plaisent, de sorte que les hommes du peuple pourront se livrer à des travaux délicats et qu’on pourra voir les marquises se passionner pour le blanchissage, les comtes faire la cuisine, les rois exercer réellement le métier de serrurier ou de cordonnier. Nul n’est contraint d’embrasser un métier ou une profession incompatible avec son caractère ou avec ses aptitudes naturelles : c’est la vocation seule qui conduit à la fonction, « Trouvera-t-on convenable de contraindre Nolier à garder les vaches, Mme de Slaël à écumer le pot, Vaucanson à composer des opéras, Mozart à faire des mécaniques, Raphaël à fabriquer des chandelles, Michel Ange à les vendre, et tel cuistre que je dirais à peindre des vierges ou à construire des basiliques? (2) » Le groupe qui

(1) Destinée sociale, t. 2, p. 16.

(2) Destinée sociale, t. 2, p. 161.

A vie in 5 LE DH RE

s'adonne exclusivement à un certain travail et au sein duquel chaque sous-groupe fait marcher un détail de l'œuvre, est un corps composé dont les diverses parties concourent librement à l’action commune; chacun, plein de zèle pour sa lâche favorite, se repose sur ses voisins de tous les autres soins, de sorte que l'individu s'appuie sur la masse.

Les bonnes sociétés sont celles qui orientent tout travail vers le maximum de production; or, comme celle-ci n’est faite que pour subvenir aux besoins de l'homme et lui procurer des jouissances, il ne faut pas que ces jouissances soient achetées au prix de peines el de douleurs; le caractère d’un bon ordre social est donc l’organisation du travail productif attrayant. Dans les phalanges, lorsque les groupes ont terminé leurs séances longues de deux heures au plus, leurs membres se séparent et vont dans d’autres groupes auxquels ils sont affiliés fournir, avec des visages nouveaux, une nouvelle carrière de courte durée aussi. Du contact des deux groupes voisins résultera une rivalité qui suscitera chez les travailleurs une fougue acharnée; mais les groupes rivaux, loin d’être ennemis, se rendent des services mutuels quand l'intérêt de la série l'exige. € Si chaque phalange est un immense et magnifique orchestre, que sera la province, que sera la nation? Que sera le globe quand il étalera sur ses longs continents ses villes, ses capitales et ses trois millions de phalanges dont chacune aura sa voix dans Île

concert d'amour et de joie que la terre alors élèvera vers les cieux ? (1) ».

Considérant conclut que le « travail productif attrayant, utilisant et développant toutes les facultés de l’homme, est la destinée de l’homme sur la terre, »

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