SECTION IV HARMONIE
$ I. — Le travail devenu plaisir.
L'association s'étend de l’individualité à l’universalité, car les sous-groupes comptent les uns sur les autres, la série entière compte sur le groupe, la phalange sur la série, la province sur la phalange, la nation sur la province.
Le groupe étant la première manifestation des goûts et des affections individuelles, chacun prendra la responsabilité du travail dont il s'est chargé; l'esprit corporatif assurera l'exécution des services et la persistance des individus dans les fonctions par eux choisies. Il est vrai qu'on pourrait objecter que les hommes effleureront tout et ne parferont rien, puisqu'ils auront la possibilité de varier leurs occupations. (On dirait, à les entendre, que l'espèce humaine tout entière va entrer en danse et en voltige comme une grande cohue
(1) Destinée sociale, t. 2, p. 86,
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d'épileptiques et de fous (1). » Non; car lorsqu'un homme aura acquis un certain talent et se sera créé des intérêts dans une carrière, il sera peu disposé à en choisir une autre.
Quand l'humanité aura ainsi compris sa destinée, il en résultera pour elle ce que Victor Considérant appelle le «ton unitaire ». « A la guerre, le bon ton, c’est d’être brave et de marcher au feu têle haute et sans broncher. Au jeu, le bon ton c’est, quand on perd, de perdre avec grâce et sans sourciller. Au bal, l'honneur est à qui danse avec intrépidité six heures durant, sueur au front, sans se plaindre ni sé reposer. Dans une assemblée politique, l'honneur est à la parole entrainante et passionnée, à la voix forte et puissante qui, de la tribune, saisit les volontés et les pétrit, commande aux ffots de l'opinion, conduit à son gré la vague. Le bon ton de la civilisation consiste à ne rien faire, à passer sa vie comme toutes les nullités et les oisivetés mâles et femelles qui se prélassent sur les canapés des salons de Paris et de la province (2) ». Dans les phalanges, on rendra honneur à l’activité, au travail, au talent et on réspectera les plus puissants dans l’action, les plus gais et les plus entrains au travail.
« À l’œuvre donc, jeunes hommes et vieillards, enfants, femmes et jeunes filles, le ban et l’arrièreban de l’humanité!... Qui donc, au milieu de ces
(1) Destinée sociale, t. 2, p. 173.
(2) Destinée sociale, t. 2, p. 180.
mouvements, au sein de ce tourbillon d'actions et de réaclions passionnées et convergentes, reslerait froid, musard, nul, inutile? A l’œuvre donc, vieillards; le service unitaire réclame vos talents, votre expérience et vos lumières; à vous le conseil, aux jeunes l'exécution. Au sexe fort les grandes manœuvres, au sexe faible les travaux qui exigent moins de force, plus de goût et d'adresse ; à chacun suivant ses facultés et ses désirs, à tous la liberté !
« Que de passions dans ces masses! que d’entrainement dans ces grands accords de camaraderie. Et puis, il y a dans les séries des louanges à mériter, des couronnes qui vont bien sur les têtes, et dans les rangs des phalanges, bien des yeux bleus, bien des yeux noirs, bien des lèvres à faire sourire, bien des cœurs à se faire aimer! mouvements et passions, amours variées, hasards de la guerre, intrigues sans fin!
«Oh! ce ne sont pas des civilisés guindés, vernis, raides, pétrifiés, froids au contact comme du marbre en hiver! Ce n’est plus une société pâle, terne, gelée; le beau soleil du chaud printemps s’est levé fort et lumineux sur la terre; il a dissipé les froidures, échauffé les nations! Sur la terre, maintenant, on se connait, on se voit, on se lie, on se livre, on s'aime! La vie circule, la passion éclate et bondit; elle anime les individus, elle meut les masses; l'humanité qui dormait en de mauvais rêves s’est éveillée. Amitié, amour, ambition, famille, accords éclatants, séduction de l’âme, sé-
duction des sens, tous les charmes agissent, toutes les poésies débordent, toutes les. puissances humaines sont en jeu! C’est la vie, eela, la vie mobile, variée, inlriguée, joyeuse, la vie forte, pleine et roulante, la vie passionnée, la vie vivante... Le bonheur coule à flots sur la terre d'Harmonie: tout est luxe et richesse, tout est mouvement, amour et poésie, car travail est devenu plaisir)
$ IT. — Développement intégral de l'individu et de l'industrie.
La civilisation estropie, empoisonne ou tue l’homme en exténuant de fatigue un organe par l'excès d'exercice et en laissant les autres dans une inaction absolument contraire à l'entretien de la santé et de la vie. « Voyez les santés des hommes de bureau dans une administration, des hommes des boutiques et des comptoirs, et ces populations ouvrières aux yeux enfoncés et jaunâtres, aux joues creuses et livides, aux visages haves, aux membres grêles, qui entrent au matin par centaines dans les grandes manufactures et en sont vomies le soir avec les vapeurs chaudes et l'air vicié dans lequel elles ont séjourné (2) ».
Tout homme a des forces musculaires et intellectuelles ; c'est donc que tout homme est appelé
(1) Destinée sociale, t. 2, p. 181.
(2) Destinee sociale, t. 2, p. 197,
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à user de son corps et de son intelligence; si un seul membre est exercé, l'équilibre naturel des parties dans le tout est rompu; la vigueur du corps et de l’âme est donc au prix d'un exercice intégral équilibré des facultés de l’âme et du corps. Or, il n’est pas d'exercice intégral équilibré, ni, par suite, de vigueur intellectuelle et corporelle hors du régime des séries et de la loi d’alternance des fonctions. «Races flétries, dégénérées, souffreteuses, au sang impur ! intelligences éteintes ! torpeur des âmes! ennuis dévorants ! maladies des corps et des esprits ! déformations des êtres ! dégénérescences |! vous témoignez, vous accusez, vous punissez (1) ».
Sous le rapport de la création des richesses, le régime sériaire n'a que des avantages; sa puissance productive s'explique par les effets euxmêmes productifs de la division du travail, par l'enthousiasme des travailleurs ; l’activité et l'incessante rivalité des groupes assurent aux produits un fini inconnu en civilisation. « Vous ne comparerez pas les résultats de notre industrie morne, exténuée, bourrelée d'ennui, sans vie ni passion, aux résultats de l’industrie harmonienne, nourrie de gaieté et de facétieuses critiques, ardente à l’œuvre, dévorée d’ambition ; la chaleur et la vie circulent partout, courent à pleins canaux. Ceci ne se compare pas, mais s'oppose; c’est le blanc et le noir, la lumière et les ténèbres, le cal-
(1) Destinée sociale, t. 2, p. 216.
me et l'ouragan. Il n'y a ni volonté, ni force, ni habileté, ni talent, sans la passion vive, sans la passion tenace, sans la passion ardente. La passion anime et vivifie comme le soleil.
« Debout! c’est la trompette apocalyptique qui sonne aux qualre coins de l’ancien monde et le condamne pour inaugurer la jeune Jérusalem.
Réveillez-vous, réveillez-vous ! Voici le temps de la passion, l'ère de la liberté! de ces bourbes et de ces glaçons maintenant l’étincelle jaillit ; le feu a pris, les flammes courent, l'humanité a conquis son génie, son unité, sa vie. Maintenant elle est ; les langues de feu de l'esprit sont descendues ; sur tous les fronts humains le nom d'homme se lit, et c'est la passion qui a restauré sur ces faces dégradées l'inscription divine, le type longtemps effacé de la création. La volonté fait la transfiguration, la passion fait la volonté (1) ».
$ III. — Equilibres sociaux.
Chez les civilisés, chacun n'ayant le plus souvent qu'une carrière ouverte devant lui, est naturellement enclin à repousser ceux qui veulent le dépasser. « Les concurrents, comme des chars luttant de vilesse sur une route trop étroite, se choquent, se renversent... sur les pierres, dans la boue, dans le fossé, n'importe (2) ». Cela vient
(1) Destinée sociale, t. 2, p. 227.
(2) Destinée sociale, t. 2, p. 263.
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d'un arrangement défectueux des choses; il faut en effet considérer l’homme et la forme sociale. Or, l'homme a une organisation corporelle et passionnelle immuable puisqu'elle est le fait de la nature; au contraire, la forme sociale est variable puisqu'elle ne vient pas de Dieu. Done, ce qu’il faut modifier, ce n’est pas la passion, mais le milieu dans lequel elle est appelée à s'exercer. Mais qui nommera les chefs, à qui appartiendra le pouvoir électif? Avec un dédain tout aristocratique et digne de Saint-Simon pour le suffrage universel et « les voix ignorantes et stupides des masses », Considérant eslime que chaque électeur ne doit exercer ses droits que dans la sphère de ses spécialités particulières. Ce sera donc le groupe lui-même qui nommera les chefs, car la puissance de travail et le talent de chaque membre seront vile appréciés exactement par les autres qui, alors, nommeront en toute connaissance de cause. De plus, le groupe à un intérêt supérieur à faire de bons choix, car il ne saurait impunément confier la direction de ses affaires à un incapable; s’il ne donnait pas au talent le rang qu'il mérite, les groupes rivaux, jaloux d'accroître leurs forces, lPaccueilleraient chez eux. L'enfant le plus pauvre pourra ainsi arriver à Ges situations plus hautes que le fils d’un homme influent, s’il a plus de mérite et de compétence. © Il en est des individus mis dans le mécanisme sériaire comme des lettres mises à la poste ; tout arrive à destination indé-
pendamment de l'origine (1) ». Ainsi la base de la légitimité de l'élection sera la compétence même de l’électeur, puisque nul ne sera admis à voter dans une série dont il ne fait pas partie. « Aujourd'hui un très brave et très honnête bourgeois, par cela seul qu'il paie deux cents francs de contributions, a le droit de nommer les plénipotenaires de la nation; mais il est ignorant, inepte, il ne sait ni lire, ni écrire, peu importe, il nommera : il paie deux cents francs de contributions. Mais il est obtus, presque idiot ; il n'entend qu’à peser du sucre et vendre de l'huile au détail; il nommera, il nommera vous dis-je; il conférera pouvoir el mission pour aller faire les lois qui nous gouvernent : il paie deux cents francs de contributions ! Et l'on vous prouvera encore que rien n’est plus sacré que la loi, c’est-à-dire la collection des décisions prises par les mandataires de ces électeurs ineptles à deux cents francs ou toute autre cote. Et l'élection républicaine ? oh, ici c’est bien mieux encore. Ici, grand Dieu, c’est tout le monde qui est appelé. Portefaix, charbonniers, foris de la halle, rustres, ivrognes... tout malotru français enfin va donner sa voix et choisir législateurs, hommes d'Etat, chef de gouvernement ! Il est vrai qu'on les baplise tous du nom glorieux de citoyens français (2) ». La compétence sera assise en outre sur l'intérêt particulier de lélecteur, car
(1) Destinée sociale, t. 2, p. 289.
(2) Destinée sociale, t. 2, p. 291.
tous les sociétaires étant immédiatement intéressés à la prospérité générale dont chacun est copartageant, les affaires de la phalange sont les affaires individuelles de tous et chacun désire naturellement voir ses affaires le plus florissantes possible.
Dans le milieu civilisé, les rivalités individuelles et corporatives engendrent le désordre; dans le milieu sociétaire, elles produiront la concorde : supposons en effet les deux groupes les plus passionnés de la phalange, les deux plus jaloux lun de l’autre, et deux individus, les deux natures les plus ardentes de la phalange, enrôlés respectivement dans chacun de ces groupes antagonistes à l'extrême. Il y aura entre ces deux individus quelques contacts, puisque, rivalisant le matin dans deux groupes émules, ils se rencontreront le soir dans des groupes où ils seront frères d'armes. Or, plus nous sommes portés à la rivalité, plus nous sommes riches en esprit corporatif, et comme par suite de la migralion des individus dans différents groupes amis ou alliés, les rivalités sont purement corporatives et nullement individuelles, aux plus fortes rivalités corporatives de groupes correspondent les plus vives sympathies personnelles. Donc, les phalanges où les rivalités seront les plus grandes seront les plus ardentes au travail, celles où l’ordre sera le plus parfait.
Enfin, la civilisation ne crée entre les travailleurs aucune rivalité émulative. « Voici deux chefs
de fabrique qui se haïssent à mort par l'effet de la
concurrence; les ouvriers des deux fabriques prennent-ils fait et cause, rivalisent-ils d’ardeur au travail pour faire triompher les produits de la fabrique par laquelle ils sont salariés, épousentils la querelle, eux qui n’épousent pas les bénéfices? Oh non, ils se soucient et s'inquiètent peu du maître qui les paie au jour le jour. Chacun fait sa journée en travaillant le moins possible; ils vont bien prendre à cœur la prospérité du maître qui les exploite ! le plus souvent ils le haïssent, et ce n'est pas moi qui les en blâme (r) ». Au contraire, les séries et les groupes sont intéressés au succès les uns des autres, car plus brillants seront les résultats fournis par chaque groupe, plus la richesse générale augmentera; chacun aura un intérêt direct et personnel à la prospérité et à la gloire de la phalange; par suite de la convergence générale des intérêts, toute idée de guerre et même de querelle sera à tout jamais bannie du milieu harmonien.
Par une chaleureuse péroraison, l’auteur clôturait cette exposition élémentaire et générale du mécanisme sociétaire : & Ainsi la route est spacieuse, la carrière est large, les ambitions peuvent courir sans se coudoyer. Allez, allez, il y a plus de fonctions que vous n’en pourrez remplir, plus d'honneurs que vous n’en pourriez porter, plus d'espace que vous n’en sauriez dévorer! Il y a trois millions de phalanges et de chacune d'elles
(1) Destinée sociale, t. 2, p. 335,
partent des milliers de voies de fortune et de gloire, formant un réseau croisé sur Je monde et réunissant leurs innombrables fils d’or et de soie au grand foyer de l'unité sphérique. Courage donc, ne restez pas en route et courts d’haleine ! Accomplissez les tâches, faites vos preuves, gagnez toujours des palmes nouvelles; cueillez et récoltez ; les épis ne feront pas faute aux moissonneurs. »
Par cette analyse nécessairement rapide et réduite à ses points essentiels, on voit combien fidèlement la pensée de Fourier est reproduite et expliquée dans cette œuvre, combien religieusement Victor Considérant a conservé les principes et l'application de la méthode du maître. Dans son livre, toute la doctrine prend une clarté nouvelle, car il y a introduit l’ordre et la logique nécessaires à sa compréhension ; chaque page respire la foi et l'enthousiasme. « Nous ne conclurons pas en disant : cela est impossible parce que cela est trop beau. Nous conclurons religieusement au contraire : cela est trop beau pour n'être pas la vérité elle-même, la destinée sociale de l’homme, la volonté de Dieu sur la terre (1). »
(1) Destinée sociale, t. 1, p. 359.
Dans cette analyse de Destinée sociale, c'est à dessein que nous avons laissé de côté les parties de l'ouvrage par trop techniques et par trop arides, qui auraient exigé des explications bien trop étendues. C’est aussi à dessein que nous avons multiphé les citations, parfois un peu longues, car nous estimons que c’est là la meilleure façon de faire connaître la pensée d'un auteur.
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