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de ces événements, c’est que tant que les classes déshéritées n'auront pas conquis la liberté, la paix sera menacée en France. On se trouve, en effet, en présence d'un dilemme : ou laffranchissement des prolétaires ou la guerre sociale. Or, à l'iniquité, qui semble être le fondement de la société contemporaine, s'oppose « l’idée du siècle », qui est un idéal d'harmonie, de justice et de paix, c’està-dire le socialisme. C'est de lui seul que nous devons attendre le soulagement de nos misères ; lui seul est vivant parce qu'il a une foi. « Le Christ est de nouveau parmi nous; ce Christ est une idée et cette idée c’est le socialisme. »
Victor Considérant considère le parti au pouvoir comme composé de morts qui s'efforcent de faire acte d'existence, mais qui n’y réussiront pas tant qu'ils resteront dans les anciens errements. Ainsi s'explique le titre même de l’ouvrage. Il est vrai que ces morts peuvent ressusciter et, s'ils le veulent, ouvrir les yeux à la lumière ; il faut qu'ils reconnaissent franchement qu'il existe dans notre société des classes rivales et qu'ils cherchent les moyens de faire régner entre elles une entente parfaite. & S'il est odieux d’armer ces classes l’une contre l'autre, comme le font les révolutionnaires, il est absurde d'en méconnaître l'existence. (1) »
Le problème poursuivi par le socialisme, c’est l'établissement d'une société d'harmonie et de
(1) Le Socialisme devant le vieux monde, p. 3,
concorde par la transformation du salariat, dernier vestige de l'esclavage, et l'abolition du prolétariat; le but qu'il se propose, c’est l'union des cœurs et des volontés, la réalisation de l’üunité collective et de l’ordre général par le concours spontané de toutes les énergies individuelles librement associées. En 1830 le socialisme n'était rien, en 1848 Qil est tout ». ;
Le socialisme n'est pas une simple aspiration, mais une collection d'idées et de doctrines qui ont chacune un caractère spécifique. Ici commence l'examen critique des divers systèmes s0cialistes de l’époque, ensemble des efforts tentés pour améliorer la condition économique de la classe ouvrière.
Il est tout d'abord un socialisme violent, subversif et despotique ; c’est celui des babouvistes qui sont des autoritaires farouches, n'ayant aucun souci de la liberté. Le babouvisme, en effet, recrutait ses champions les plus convaincus parmi ces étranges prisonniers de Sainte-Pélagie, dont nous parle Chateaubriand, « jeunes et ardents révolutionnaires à moustaches, à barbes, aux cheveux longs, aux bonnets teutons ou grecs, au visage pâle, aux regards àpres, à l'aspect menaçant » (1).
Babeuf, que l'on considère comme le premier précurseur du collectivisme moderne, développait son utopie dans son journal Le Tribun du Peu-
(1) CHaTEAuBRIAND. Mémoires d’outre-tombe. 1. 6, p. 309.
ple (1), où il attaquait violemment l’ordre social issu de la révolution. L'essentiel de sa théorie se résume dans les propositions suivantes, absolument incompatibles avec les idées de Considérant chez qui le sentiment de la propriété était si développé et qui s'élevait avec véhémence contre le dogme de « l'absurdité égalitaire » : « Tout ce que possèdent ceux qui ont au delà de leur quote-part individuelle dans les biens de la société est vol et usurpation ; il est donc juste de le leur reprendre. — Il faut que les institutions sociales mènent à ce point qu'elles ôtent à tout individu l'espoir de devenir jamais ni plus riche, ni plus puissant, ni plus distingué par ses lumières qu'aucun de ses égaux. — Celui même qui prouverait que, par l'effet de ses forces, il est capable de faire autant que quatre, n’en serait pas moins en conspiration contre la société, parce qu’il en ébranlerait l’équilibre par ce seul moyen et détruirait la précieuse égalité (2). » Ailleurs, le démagogue faisait appel à la guerre civile : & La discorde vaut mieux qu'une horrible concorde où l’on étrangle la faim. — Que tout rentre dans le chaos et que du chaos sorte un monde nouveau et régénéré (3). »
Fourier n'avait pas songé à distinguer le système de Babeuf des autres doctrines révolution-
(1) Le Journal de la liberté de la presse, fondé le 17 fructidor an IT, devint Le Tribun du Peuple à partir du 14 vendémiaire au III.
(2) Le Tribun du Peuple, n° 33.
(3) Id., n° 35.
naires, des « théories démagogiques » (1), des «réves d'égalité et de nivellement » (2) qu'il avait condamnés en bloc. D'ailleurs, lorsque parurent ses premiers écrits, le babouvisme était déjà oublié depuis plusieurs années et il fallut le livre de Buonarroti, Conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf, publié en 1828, pour le rappeler à la mémoire des contemporains. L'amour violent que Babeuf avait voué à la cause de l'égalité se retrouve chez ses disciples ; en effet, alors que Considérant rangeait les travaux sous trois rubriques, nécessité, utilité, agrément, et accordait aux besognes pénibles ou répugnantes la plus forte rétribution, Buonarroti. qui sans doute n'’ignorait pas cette particularité de l’organisation sociétaire, en approuve le principe, mais ose à peine en recommander lPapplication. « Peut-être, écrivait-il, eût-il été convenable de distinguer les travaux de stricte nécessité en faciles et pénibles, et d'obliger chaque citoyen à en exercer un d’une classe etun d'une autre (3). »
Le système de coopération agricole et industrielle de Robert Owen rappelle l'utopie de Thomas Morus, au dire de Considérant. Pour lui, ce socialisme anglais est encore négatif, car il nie ou supprime la propriété et le capital; il est plus sentimental que scientifique ; il a pourtant le mé-
(1) Fourier. Publication des manuscrits, t. 3, p. 291. (2) Fourier. Téorie des quatre mouvements, p. 423. (3) BuoxarrorTI. Conspiration pour l'Egalité, p. 141,
rite de n'être pas autoritaire, mais seulement facultatif et volontaire. | Déjà, le 12 mai 1834, Considérant avait écrit de Londres à Fourier une lettre contenant des renseignements généraux, mais précis, sur les théories et les expériences d'Owen : € Quant aux doctrines de M. Owen, disait-il, je les ai étudiées dans un de ses manuscrits, dans ses lectures, et surtout dans la conversation avec lui. Sauf quelques généralités, elles sont assez vagues sur les points les plus importants... M. Owen déclare que l’homme ne s'étant pas créé lui-même et n'ayant pas le pouvoir non plus de créer les circonstances qui l’environnent, il ne saurait être responsable de ses actes. Il pense aussi (mais dans nos discussions chez Mme Wheeler je lui ai prouvé le contraire) que nous sommes exclusivement l’œuvre des circonstances, de sorte que des enfants placés dans des positions identiques devraient avoir le même caractère. Il pense que la rétribution doit être égale pour tous, et il ne fait à ce beau principe d'égalité qu’une exception assez étrange. C’est pour les imbéciles, les idiots, les paresseux, qui sont rétribués plus que les autres, afin, dit-il, de les consoler de leur infériorité. C’est un moyen sûr de changer tous les hommes en crétins.. Bien que M. Owen ne le dise qu’en petit comité, et encore pas d’une manière bien claire, il ressort de l’ensemble de ses idées que la société qu'il propose serait basée sur l’athéisme, c’est-àdire sur la négation d’un sentiment général... »
Le système d'Owen, d’ailleurs, paraît tout voisin de celui de Fourier. En effet, deux ans avant la publication du Traité de l'Association, où il le cite souvent, Fourier adressait à l'Académie de Belley une note dans laquelle il félicitait Owen d'avoir « flairé » la théorie de l'association et de « s'exercer sur un problème si utile » (x). Un an après, la traduction par Laffon de Ladébat du livre du docteur Henri Gray Mac-Nab : Examen impartial des nouvelles vues de M. Robert Owven et de ses établissements à New-Lanark en Ecosse pour le soulagement et l'emploi le plus utile des classes ouvrières et des pauvres, et pour l’éducation de leurs enfants, fut le signal de toute une série d'articles dans les journaux et dans les revues, articles qui n'étaient souvent que des confirmations d'idées déjà exprimées par Fourier. Ainsi Laflon de Ladébat montrait les avantages de lassociation industrielle et agricole ; il citait l'opinion d'Owen que «les manufactures, lorsqu'elles constituent l'emploi exelusif de la population, ne peuvent, par aucun arrangement possible, s’accorder avec la possession de ce haut degré de santé et de bonheur dont l'espèce humaine peut jouir, et qu'on ne peut atteindre que par le système manufacturier combiné avec des travaux de culture, base essentielle de tous les tra-
(1) Fourier. Note remise à l'Académie de Belley, 28 mai
vaux de l'homme » (r). Plus loin, il montrait que la cuisine faite en commun avait pour résultat de « diminuer la dépense en ajoutant aux agréments et aux commodités de la vie pour tous les habitants, par une moindre consommation de combustible et de temps, et par la préparation d’aliments meilleurs et plus économiques » (2). De même, Joseph Rey, de Grenoble, publia, en 1826, trois lettres au rédacteur du « Producteur » sur le système de la coopération mutuelle et de la communauté des biens d’après le plan de M. Owen, qui résumaient la théorie du travail attrayant. « Tous les travaux seront volontaires, mais on prendra des mesures pour rendre aussi attrayantes que possible les occupations de la société, et lon s'emparera de toutes les ressources des arts mécaniques pour l'exécution des travaux indispensables qui seraient dégoûtants ou malsains ou trop pénibles (3). » Enfin, M. Dolléans, dans son étude sur Robert Owen, établit un rapprochement très exact éntre Fourier et Owen : &Ï1 convient, dit-il, de rapprocher ici le nom de Fourier de celui d'Owen, Sous des apparences très différentes, leurs conceptions sont très semblables, non seulement dans leur inspiration générale, mais aussi dans leurs détails. Sans doute Owen, dont le sys-
(1) Mac-Nas. Examen impartial des nouvelles vues de Robert Owen, traduit de l'anglais par Laffon de Ladébat, p. 60.
(2) Id., p. 67.
(3) Rey. Lettres sur le système de la coopération mutuelle, première lettre, « Le Producteur », t. 4, p. 541.
tème plus simpliste manque de variété et est d'une exposition souvent monotone, n'a pas l'imagination exubérante de Fourier, qui se complait à décrire par le menu le jeu et les effets du mécanisme compliqué dont il est l'inventeur. Mais les deux représentants-types du socialisme utopique n'ont donné que les variantes, française et anglaise, du même système, d’un système qui a pour fondement les lois de la nature et la croyance en la bonté des passions humaines, d’un système qui s'inspire du même automatisme social et conduit au même autoritarisme inconscient. Tous deux, nés presque la même année, l'un en 1771 et l’autre en 1772, tous deux mélés à la vie pratique, l'un grand industriel et l’autre employé de commerce, ils ont emprunté au milieu intellectuel les mêmes tendances d'esprit rationaliste, et au milieu économique les problèmes posés par la révoiution industrielle et commerciale qu'ils avaient sous les yeux (1). »
Après la doctrine d'Owen, la critique sévère de Considérant va s’exercer contre celle de Cabet. Les Icariens sont pour lui les plus rétrogrades des hommes, car ils voudraient supprimer la propriété individuelle et nous ramener à l’époque préhistorique des peuplades sauvages et nomades, ou tout au moins à l’époque de Sparte. Leur système ne résout rien, car € qui demande tout au dévouc-
(1) Dorréans. Robert Owen, p. 86.
ment n'a résolu aucun problème » (1); il est encore plus négatif que celui d'Owen, il est surtout moins pratique ; ce n’est qu'un « owenisme à la française }»,
Comment expliquer cette expression par laquelle Considérant semble établir une parenté entre le système du fondateur d’'Icarie et celui du « bon patron de New-Lanark » ?
Lorsqu'il vint à Londres, Cabet y rencontra Owen, qui revenait des Etats-Unis après l'échec de son essai communiste à New-Harmony. « Depuis vingt ans que Robert Owen préchait son idée, il avait fait de nombreux adhérents. Ses essais d'application en Ecosse, en Irlande et ensuite en Amérique, pour avoir été entravés ou n'avoir pas réussi, n'en avaient pas moins éveillé une multitude d’intelligences (2). » Cabet profita de l’enseignement du grand novateur anglais, qui partait des mêmes prémisses que lui sur les facultés humaines, sur les résultats toujours éphémères de la violence, sur les bienfaits durables de l’éducation, sur la nécessité absolue d’un plan de rénovation sociale, sur le communisme enfin considéré . comme le seul moyen de salut de l'humanité, «Le système socialiste de Robert Owen, disait Cabet, se rapproche tellement du nôtre qu'on pourrait dire qu'il se confond avec lui. Son principe fondamental, c’est la fraternité comme chez nous... Il
(1) Le Socialisme devant le vieux monde, p. 83. (2) Pierre Leroux. La grève de Samarez, 1. 1, p. 360,
ne veut, pas plus que nous, blesser, spolier, opprimer personne ; comme nous il n'a qu'un désir, celui de répandre, de niveler pour ainsi dire le bonheur de tous (1). » Mais la page qu'il lui a consacrée dans le Voyage en Icarie atteste sa volonté formelle de n'être pas rangé parmi les disciples «de cet homme vertueux, de ce philosophe indulgent et pacifique, de ce riche, ami de l’humanité ». Il admire en Robert Owen l’apôtre du communisme, mais il nie qu'il y ait Jamais eu entre eux une relation de maître à disciple. « Quel dommage, disait-il, qu'il ait eu trop de confiance dans la bonté des souverains et des aristocrates ; qu'il ait découragé le peuple en assignant de trop courtes époques à la réalisation d’espérances qui ne se sont pas encore réalisées, et qu'il ait emploré en essais de communautés partielles el trop petites, qui ne peuvent réussir, un capital qui, bien que considérable, était insuffisant pour tous les besoins d’une communauté modèle, mais avec lequel on pouvait produire un effet incalculable sur l'opinion en l’appliquant uniquement à la prédication de la doctrine (2). »
Poursuivant l'examen critique des divers systèmes socialistes de son époque, Considérant en arrive au saint-simonisme, et celte doctrine, elle non plus, ne trouve pas grâce à ses yeux. Il la
(1) CaBer. Huitième discours à la Société fraternelle centrale, 10 avril 1848.
(2) CaBer. Voyage en Îearie, p. 519.
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considère encore comme un socialisme négatif qui a conduit ses partisans à des erreurs grossières. Ce système a, il est vrai, corrigé les excès de l'individualisme en donnant au principe d’autorité et de gouvernement une force nouvelle, mais il a éprouvé le besoin d’un fondement moral et religieux et il est aujourd'hui absorbé par une théocratie dangereuse ; ceux qui l'enseignent comptent surlout sur la conviction des esprits et sur l’exaltation religieuse. « Néanmoins, autour de cette erreur colossale qui appliquait rétrospectivement à la donnée nouvelle du développement social une forme ancienne, la forme théocratique, des travaux de premier ordre en philosophie de l'histoire, de la politique, de la religion sont dus à l'école de Saint-Simon. Son influence sur le mouvement intellectuel contemporain a été considérable et ceux qui croient qu'elle est morte sans répandre abondamment dans le monde la monnaie de son riche héritage sont de bien grands ignorants (1). »
Cette appréciation bienveillante trouve sa justification dans certaines analogies peu nombreuses et assez vagues qu'il serait possible de découvrir entre la doctrine simonienne et le plan social nouveau que Considérant voudrait exécuter : comme les saints-simoniens en effet, il prétendait reconstituer la société sur le principe de l'association universelle.
(1) Le Socialisme devant le vieux monde, p. 36.
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L'étatisme de Louis Blane semble à Considérant destructif de toute individualité humaine; il estime qu'il est dans l'erreur en faisant dépendre de l'Etat toute l’organisation économique, car € on ne refait pas, on n'a jamais refait, on ne refera Jamais une société avec des décrets... En voulant donner l'industrie privée à l'Etat, Louis Blanc allait beaucoup trop loin. Il était dans le vrai en voulant pour l'Etat les services nationaux lels que ceux des assurances, des canaux, des chemins de fer et du crédit qui, dans une société démocratique, doit résulter de l’assurance mutuelle organisée régulièrement et.à différents degrés, des valeurs mobilières, immobilières et personnelles du pays » (1).
Pierre Leroux, le philosophus hirsutus a & des tendances mais peu de système ». Cet ancien ouvrier typographe, un des premiers saints-simoniens, cherche en vain à concilier la famille, la propriété, la patrie, avec l'égalité absolue supprimant toute autorité. Aussi c'est sans succès qu'il tenta d'appliquer ses idées en fondant à Boussac une imprimerie organisée en association égalitaire. Son poème socialiste. « la Grève de Samarez » montre qu'il est resté un saint-simonien hanté par des rêves d'égalité. &« Leroux a poussé, par réaction contre Enfantin, l'idéal monogamique jusqu’à l’absurde... Monogamie à perpétuité et forcée... On n’en fera jamais une loi naturelle de l’humanité.
(1) Le Socialisme devant le vieux monde, p. 42.