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Je le dis carrément, à la barbe des tartufes de tous les genres, des cafards de la morale et de la religion, en face de toutes les hypocrisies que je déteste: je ne vois rien de criminel en soi ni dans l'amour, ni dans ia variété et le changement des aflections (1). »
Le socialisme religieux et philosophique de Buchez semble à Considérant purement ridicule. Ce simple commis d'octroi, l’un des fondateurs de la Charbonnerie (2), ancien disciple de Saint- Simon, réclamait une plus grande somme de bienêtre pour les classes pauvres et des lois plus larges sur la condition civile de la femme. Se séparant du saint-simonisme, il maintenait la liberté du travail, la propriété individuelle, l'échange. D'après lui, la réforme sociale peut s’opérer par la libre initiative des individus sans autre intervention de l'Etat que celle qu’il exerce par les mesures administratives et législatives ordinaires. Dans son Zlistoire parlementaire de la révolution française, ce démocrate catholique fait l'apologie de l’œuvre sociale de la Convention, il y voit une tentative pour appliquer à une grande nation les principes d'égalité absolue et de fraternité parfaite qui sont au fond de l'Evangile. Aux envi-
(1) Le Socialisme devant le vieux monde. p. 116.
(2) « Le 1°* mai 1821, trois jeunes gens, Bazard, Flottard et Buchez, se trouvaient assis devant une table ronde, rue Copeau. Ce fut des méditalions de ces trois hommes inconnus, et dans ce quartier, uu des plus pauvres de la capitale, que naquit cette Charbonnerie qui, quelques mois après, embrasait la France. » (Louis BLanc. Histoire de dix ans, introduction, p. 23.)
rons de 1840, en effet, Jésus était tenu en grande estime par tous les démocrates; non seulement pour Buchez et Pierre Leroux, mais pour Raspail, Barbès, Ledru-Rollin et Lamartine, « le Christ demeure le précurseur des temps modernes, et l'Evangile le bréviaire de la Démocratie » (1).
« Voyez, madame... Celui qui écrit ? avec des lunettes? ces cheveux blonds? cette bonne figure honnête, placide et franche ? — Précisément (2). » C’est Proudhon, portraituré ici à merveille et déjà attaqué par Considérant dans La Démocratie pactifique. L'auteur des Contradictions économiques remplit & la fonction d’un paratonnerre. C’est sur cette inflexible pointe de platine, dressée contre le ciel et qui ne bronche pas, que se décharge et glisse sans y mordre la foudre des plus gros nuages... Ce diable d'homme est tellement cuirassé dans ses idées que rien n'y fait » (3).
Proudhon souhaite que ie travailleur reçoive tout le produit de son travail et dans ce but il propose son système de banque ; il concentre tous ses efforts sur la gratuité du crédit et la suppression de l'intérêt ; il veut que le capital n’ait aucun rendement propre. Mais s’il a &« une énorme bosse de destructivité intellectuelle », il est peu constructif, et il y a dans ses écrits absence totale de toute idée organisatrice du travail et de l'indus-
(4) Weizz. Histoire du parti républicain en France, de 1814
(2) Le Socialisme devant le vieux monde, p. 99.
(3) Id., p. 100,
trie. D'ailleurs, la pensée de cet auteur est tellement insaisissable à ses interprètes que ses idées sont le plus souvent défigurées. € À l’Assemblée nationale, on n’est pas fort sur le socialisme; Proudhon y passe pour communiste. » Or, dans son Système des contradictions économiques, il se montre nettement opposé au communisme ; voiel quelques passages typiques à cet égard: « Loin de moi, communistes; votre présence m'est une puanteur et votre vue me dégoûte... (1). La communauté, c’est la négation dans la nature et dans l'esprit, la négation au passé, au présent et au futur... (2). Donnez-moi quelque chose qui s’accorde avec quelque chose, une idée dont l'objet se saisisse, un fait que j'analyse et que je puisse entendre, et je reconnailrai ce fait, je souscrirai à cette idée. Mais que voulez-vous que je dise d’une communauté qui ne se conçoit que dans le néant, ne se concilie qu'avec le néant, ne subsiste que par le néant ?... (3). Le communisme, emprunt malheureux fait à la routine propriétaire, est le dégoût du travail, l'ennui de la vie, la suppression de la pensée, la mort du moi, l'affirmation du néant. Le communisme, dans la science comme dans la nature, est synonyme de nihilisme, d’indivision, d’immobilité, de nuit, de silence; c’est l'opposé du réel, le fond noir sur lequel le Créa-
(1) Prounnon. Système des contradictions économiques, f, 2, p.267.
(2) dE p27-
(3) Id., p. 282,
ou
teur, Dieu de lumière, a dessiné l'univers (1). »
Et c’est parce qu'il se pose en adversaire résolu du communisme que Proudhon s'oppose aussi à l'association phalanstérienne dans laquelle il prétend voir une sorte de communauté, € Que servirait de dire : la communauté ou le socialisme n’est pas responsable des erreurs de M. Cabet ; s’il est démontré que tous ceux qui parlent autrement que lui raisonnent cependant toujours comme lui? Au phalanstère, par exemple, le travail s’accomplit en commun, en dehors de l'initiative individuelle, puisqu'au lieu de propriétaires il n'y a plus que des actionnaires, au lieu d'entrepreneurs de simples exécutants, au lieu de chanteurs des choristes. L'habitation est commune, le ménage commun, les repas communs, nonobstant la tolérance des cabinets particuliers ; le mariage demeure facultatif, exposé à tous les accidents du parjure et de l'inconstance... Tout cela, plus ou moins raisonné, plus ou moins communiste et social, n’a pas le droit de nous occuper; il est clair que la méthode, la science, n’y entre absolument pour rien (2). »
Le travail attrayant provoque aussi d’amères critiques de la part de Proudhon, qui y voit une invention malheureuse des socialistes. Il prétend que le travail, nécessaire à l’homme et à la société, fortifie à la fois l'esprit et le corps et est
(1) Proupmon. Système des contradictions économiques,
(2) Id.,t.2, p. 269,
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attrayant par lui-même; s’il se trouve parfois accompagné de lassitude et de dégoût, cela vient uniquement de la qualité des choses auxquelles il s'applique ou d’un défaut de mesure dans l’exécution. « Le socialisme pourtant a fait une découverte, celle du travail attrayant... Le travail, rendu plus agréable et plus facile, à ce qu'il dit, par une extrême division, se changera en une fête perpétuelle par la musique, le chant, les conversations galantes, la lecture, la courte durée des séances, les évolutions et les joutes... Le socialisme, qui connaît merveilleusement ses bêtes, leur ménage toutes sorles de récréations : il en use avec le travail comme les donneurs de sérénades avec l’amour, lorsqu'à minuit, sous les fenêtres de la nouvelle épousée, ils réveillent par le jeu de leurs instruments ses sens assoupis.…. Il est clair que le socialisme ne demanderait pas mieux que de se débarrasser tout à fait du travail, et que c’est dans l’impossibilité absolue où il se trouve d’arriver à cet idéal du labeur attrayant qu'il l’abrège, l’amoindrit, le varie, l’édulcore, l’assaisonne, finalement le rend obligatoire sous peine de censure et de prison ! Quels formidables génies que les inventeurs du travail attrayant ! Mais, chers maîtres, puisque vous voilà si fort en veine d'imitation, prenez-done note de ce que je vais vous dire et qui est vieux comme le monde : c'est que le travail, de même que l’amour dont il est une forme, porte en soi son attrait; qu'il n’a besoin ni de variété, ni de courte séance, ni de
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musique, ni de confabulations, ni de processions, ni de doux propos, ni de rivalités, mais seulement de liberté et d'intelligence ; qu’il nous intéresse, nous plaît et nous passionne par l'émission de vie et d'esprit qu'il exige, et que son plus fort auxiliaire est le recueillement, comme son plus grand ennemi est la distraction (1). »
Telles sont les divergences de vues qui séparent Proudhon de Considérant ; pour ce dernier, Pierre Leroux est nébuleux, Proudhon lui semble noueux ; celui-là est un sentiment, celui-ci est un chiffre ; et 1l ajoute avec sa verve spirituelle : « Tous deux ont cela de commun que le sentiment ne se chiffre pas trop bas et que le chiffre a un sentiment assez prononcé de sa valeur (2). »
Enfin, le socialisme impérialiste apparaît à Considérant comme dépourvu de toute sincérité.
On sait, en effet, que Louis Bonaparte fit montre
d'opinions socialistes très nettes. Durant sa captivité au fort de Ham, à la suite de la conspiration de Boulogne, il reçut la visite de Louis Blanc, avec lequel il était en relation personnelle. Tous deux eurent ensemble un long entretien qui porta d’abord sur la politique de Louis-Philippe; ils abordèrent ensuite les questions sociales. « Louis Bonaparte n’insista pas, comme s’il eût senti qu'il était sur un mauvais terrain. Et bientôt, donnant
(1) Proupon. Système des contradictions économiques, t. 2,
(2) Le Socialisme devant le vieux monde, p. 105,
un autre tour à la conversation : € Au fond, dit- € il, limportant c’est que le gouvernement, quelle « que soit sa forme, s'occupe du bonheur du « peuple. » Alors il se mit à parler de l'urgence des réformes sociales, et ses vues à cet égard ne me parurent pas beaucoup différer des miennes. Ce qui est sûr, c’est que, autant ses opinions politiques m’avaient déplu, autant je fus étonné de son empressement à admettre ces principes du socialisme, dont plus tard il devait si bien faire usage pour se frayer une roule à l’Empire. J'ai encore en ma possession un livre que je tiens de lui et dont la première page porte ces mots écrits de sa main : « À Louis Blanc, souvenir d'estime « et d'amitié de la part de l’auteur. » Or ce livre, tout plein d’aspirations socialistes, est intitulé : Extinction du paupérisme (1). » Les colonies agrico-militari-socialistes, dont Louis Bonaparte demande la création dans cet ouvrage, semblent à Considérant devoir produire des phalanges plus prétoriennes qu’industrielles; le socialisme du prétendant à déjà des odeurs de coup d'Etat. € À chaque pas l’on rencontre du socialisme, s’écriet-il; vous en trouvez jusqu'au bec de votre aigle (2). »
Le seul système qui trouve grâce aux yeux de Victor Considérant, c’est celui qui rend le travail attrayant, qui transforme les salaires, en garantit
(1) Louis BLanc. Révélations historiques, t. 2, p. 223. (2) Le Socialisme devant le vieux monde, p. 124.
le minimum, et qui sait en même temps faire un
grand nombre de propriétaires : c'est le socia-
lisme affirmatif, facultatif et volontaire, dans toute la force de ces termes, le socialisme anti-révolutionnaire et intégral, le fouriérisme. Il ne dit rien des vues de Fourier sur l'homme, sur l'univers et sur Dieu, parce qu'il les juge inaccessibles aux opinions moyennes, mais il analyse le fouriérisme économique et social et le confronte avec la société qu'il veut réformer. Le socialisme ne doit pas tendre à une révolution, mais à une construction ; son but est l'établissement durable de la fraternité et le relèvement du travail salarié, le plus avili jusqu'alors. « Dans notre Constitution actuelle, le prix payé au travailleur salarié n’est nullement réglé par la valeur productive du travail. Si les bras sont rares, tel travail est fortement payé, dont le prix va s’avilir immédiatement s’il se présente sur le marché des bras une foule famélique (1). » Le véritable droit démocratique est celui qui n’admet qu’une seule division rationnelle des classes sociales, capital, travail, talent, et qui les associe dans l'unité de l’harmonie et de la justice. Ainsi compris, le socialisme peut s'adresser « aux chrétiens sincères aussi bien qu'aux pharisiens catholiques et protestants » (2).
Le livre de Considérant vaut plus comme une série de portraits, dont certains sont brossés avec
(1) Le Socialisme devant le vieux monde, p. 205, (2) Id., p. 212.
verve que comme un examen scientifique des différents systèmes socialistes. Le grand économiste comtois a voulu montrer combien était grande leur diversité, combien divergentes étaient les opinions émises par ceux qui les préconisent. Mais, pour lui, le désaccord théorique n'implique pas le désaccord dans l’action ; aussi est-il partisan du ralliement de tous les socialistes. Cette union est d'autant plus nécessaire et d’autant plus urgente que les ennemis du socialisme, à défaut du talent, ont pour eux le nombre et la force.
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