CHAPITRE IV
Résumé synthétique
L'activité intellectuelle de Victor Considérant a été prodigieuse ; innombrables ont été les manifestations de sa pensée, livres, brochures pamphlets, discours, articles de journaux et de revues, cours, Conférences. Dans cetie œuvre immense, il est pourtant possible de discerner une partie critique et une partie constructive, et c’est là le plan que nous allons suivre dans ce très large résumé synthétique des idées générales du grand économiste.
La civilisation est sa grande ennemie, et il conteste sa valeur au point de vue moral et au point de vue économique. D'ailleurs, elle n’est pas le terme d'arrivée de l'espèce humaine, mais seulement une phase entre beaucoup d’autres; elle doit nous conduire à un état supérieur : l'Harmonie. Tout dans cette civilisation n’est que morcellement et incohérence ; l’industrie et le commerce périclitent, le travail n’est pas organisé, la ruse et le mensonge président aux relations entre individus, et le rendement économique de cet ordre de
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choses est des plus faibles. Une transformation radicale de la société est donc nécessaire ; Considérant applique à la civilisation le doute absolu, c'est-à-dire qu'il doute « de sa nécessité, de son excellence et de sa permanence ».
Le commerce, tel qu’il est pratiqué aujourd'hui, est aussi l’objet de vives critiques de la part de Considérant; sa seule utilité est de mettre ce qui sort des mains du producteur à portée du consommateur; il n’est qu'un instrument de transmission, improductif de sa nature; il n'’augmente ni la qualité ni la quantité des objets qui passent par ses mains; son rôle devrait donc être restreint.
Considérant est hostile au régime du salariat qu’il trouve vicieux dans son principe même, Car le salaire est arbitraire et déprécié par la concurrence. € La libre concurrence de prolétaire à prolétaire, dit-il, les nécessités de l’existence qui contraignent ceux-ci à trouver chaque matin, aux conditions même les plus dures, du travail et un maître, les conduisent forcément à mettre leurs bras au rabais. De telle sorte que, quand les travailleurs abondent, et c’est le cas général, la libre concurrence entre ces malheureux les poussant à offrir leurs bras au plus bas prix possible, le taux de la journée tend à tomber partout à la dernière limite des nécessités extrêmes de l'existence (1) ». Aussi Considérant transforme-
(1) Manifeste de « La Démocratie pacifique », p. 2.
t-il les salariés en coassociés et en cointéressés.
Du désordre économique qu'il constate et qu'il déplore, il fait résulter un profond désordre social ; la société est divisée en deux classes rivales toujours en lutte. « Ce n’est pas la loi, le droit, le principe politique, qui posent ces barrières entre les grandes catégories du peuple français, c’est l’organisalion économique, l'organisation sociale elle-même (1). » Les causes du mal social sont donc surtout économiques.
Les philosophes, eux aussi, sont violemment pris à partie par Considérant; c’est à leur influence pernicieuse qu'il attribue les guerres de la période comprise entre 1793 et 1815 et tous les maux de la Révolulion et de l'Empire. D’après lui, nous avons payé un peu cher l'acquisition de nos libertés modernes et la gloire d’avoir fait flotter le drapeau tricolore dans dix capitales européennes; trois millions de jeunes gens tués, trois cent cinquante mille têtes coupées, l'Europe bouleversée, la France vaineue, telle est l’œuvre des penseurs du xvirt° siècle.
Considérant est un adversaire du suffrage universel ; il estime que les trois quarts des électeurs ne comprennent pas seulement la valeur de leur droit et il voudrait exiger de chacun des garanties de compétence ; l'électeur ne devrait voter que dans les séries et les groupes auxquels il est afillié. Il est intéressant de remarquer ici que Mon-
(1) Id., p. 3.
tesquieu, dans des lettres relatives à un voyage en Italie, disait déjà : «Le régime électif est le pire de tous (1). »
Parmi les idées que Considérant s’est attaché à développer dans ses écrits, la plus intéressante
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est certainement la haine des communistes; il leur
reproche amèrement de vouloir supprimer la propriété individuelle qui lui est si chère. Et ce n’est pas une mince originalité que de constater comment ce phalanstérien qui a la prétention de faire vivre les hommes ensemble, associés, dans un même palais, dans de mêmes ateliers, se défend de les faire vivre en commun.
Telles sont, résumées à grands traits, les critiques les plus importantes que Victor Considérant adresse, d’une façon générale, aux hommes et aux institutions de son temps.
La synthèse de ses idées, dans sa partie positive ou constructive, peut se résumer ainsi: la science sociale est une science véritable qui a pour méthode la démonstralion scientifique, la vérification expérimentale. Ce sont les principes organiques de cette science, sainement entendus et appliqués, qui remplaceront l’ordre de choses actuel par un état social meilleur; à l’incohérence chaotique de la civilisation succéderont «la combinaison et l’ordre sociétaire ». Les sciences politiques et morales n'ayant pu remédier aux misères humaines, sont discréditées aux yeux de Considérant qui
(1) Le Correspondant, 10 juillet 1894,
de
pratique à leur égard l'écart absolu, c’est-à-dire qu’il recommande de « se tenir constamment en opposition avec ces sciences». La loi de l'univers, c'est au contraire l'attraction passionnée, et les règles de cette attraction sont conformes à celles de l'attraction matérielle; il y a «unité du système de mouvement pour le monde matériel et pour le monde spirituel ». Dans la société de l'avenir, cé sera le principe de l'association universelle qui prévaudra, et Considérant montre tous les avantages de l'association qu'il distingue nettement de la communauté.
Deux idées dominent sa conception de l’organisation sociale nouvelle : l’idée de l’unité universelle, c’est-à-dire de l’organisation unitaire et harmonique du monde, et l’idée du phalanstère, c’està-dire de l’organisation des groupements sociaux. Par conséquent, son système pouvait se présenter soit comme une doctrine d'internationalisme et de paix universelle, soit comme une doctrine d’organisation de portée plus restreinte. Or, il est curieux de remarquer que rarement ces idées se trouvent associées réellement en une même conception, selon la vraie doctrine de Fourier.
Quel est donc le programme économique que Considérant se propose de suivre pour nous faire parvenir à l’'Harmonie? Tout d’abord, il s'attache à réformer le mode de production des richesses plutôt que le mode de leur répartition, car la question sociale tient surtout à l'insuffisance des biens créés. De plus, il s'intéresse plus à la production
agricole qu’à la production indusirielle et donne aux travaux des champs la première place; c’est qu'il estime que la production agricole, qui est la vocation naturelle de l’homme, doit être le pivot de toutes les autres, tandis que la production industrielle n'entre pas dans « le plan de Dieu ». Par le caractère agraire de sa conception socialiste, il se rapproche de Robert Owen; tous deux en effet considèrent laterre comme source de toutes les richesses et voudraient voir l’homme revenir à la vie des champs. « Tout comme le phalantère de Fourier, les petites communautés qui étaient les cellules sociales du système d’Owen devaient avoir pour occupation première les travaux agricoles. Les travaux industriels ne devaient intervenir que d’une façon très accessoire et seulement comme annexes de létablissement agricole (1). »
Considérant préconise la production sur grande échelle, qui se réalisera dans les phalanges ; à son époque, la supériorité de la grande production n’était pas un fait banal et incontesté comme aujourd'hui. Il poussait la division du travail jusqu’à ses extrêmes limites, et pour corriger les inconvénients d’une trop grande spécialisation, il avait recours à la variété et à l'alternance des travaux, Comme conséquence immédiate de la grande production, il employait pour la consommation le système de l'association sur grande échelle,
(1) Doréaxs. Robert Owen, p. 100.
Enfin il arrivait à supprimer tous les intermédiaires par la constitution des phalanstères, grandes associations autonomes se suffisant à elles-mêmes ou se procurant par l'échange avec les associations similaires les objets qui leur manquent.
On se tromperait étrangement en croyant que la doctrine de Victor Considérant n’a été qu’une révision et qu’un commentaire de celle de Fourier. Il fut obligé, dans son œuvre de direction, de faire des concessions aux membres de l’école phalanstérienne, car ceux-ci avaient des caractères, des intérêts et mêmes des opinions trop différents ; dans sa vie intellectuelle, comme dans sa vie matérielle, il eut à compter avec les hommes et avec les faits.
Il s’est surtout appliqué à atténuer la doctrine de Fourier en n’en présentant que le côté acceptable et plausible. Il a abordé avec une grande liberté, pour s’en débarrasser, ses théories cosmogoniques, et eut le bon sens de ne pas insister sur sa scabreuse morale; il ne parle pas de ses vues excentriques sur le principe et la fin des choses, et observe, touchant la doctrine du libre amour, un silence prudent; nulle part dans ses livres il n’est trace des géniteurs ou des bacchantes de Fourier ; il réclame seulement la supériorité de l'affection sur l'intérêt dans l'union des sexes. Dans cet ordre d'idées, d’ailleurs, il se rencontre avec Madame Gatti de Gamond qui, tentant l’'entreprise méritoire de moraliser une doctrine qui
ne s’y prétait, guère, prêcha ouvertement contre les mœurs harmoniennes; Fourier, nous le savons, avait en effet auguré pour l’avenir des rapports assez légers et assez libres entre les sexes.
Dans son ensemble, la propagande orale et écrite de Considérant a donc été appropriée au public et aux circonstances. «Que Fourier ait eu ses écarts disait-il, qu'il ait eu des idées fausses, excentriques, extravagantes, immorales si vous voulez, ce n’est pas même la question. Le donnons-nous pour un dieu, pour un prophète, pour un verbe infaillible (1)? » De même il écrivait dans son journal : € on peut prendre chez Fourier des procédés d’association, d'organisation industrielle, de réforme commerciale, sans accepter l’ensemble des propositions contenues dans ses écrits (2). »
C’est aussi un fouriérisme très accommodé, plein d’atténuations et de réserves qu’il exposa dans ses nombreuses tournées de conférences et aussi dans le manifeste de l’école sociétaire (3). De même alors qu’il était candidat aux élections au con-
(1) Le Socialisme devant le vieux monde, p. 120.
(2) « Le globe, les bacchantes et les antilions ». La Démocratie pacifique, t. 1, n° 101.
(3) « Le fouriérisme tel que M. Considérant nous l’a exposé n’est point le fouriérisme pur et complet. Il en a soigneusement retranché toute la partie la plus fantastique et en même temps la plus contestable ; il l’a réduit à un simple système d’association ; il A usé de ménagements infinis pour ne pas éveiller les susceptübilités même des plus intraitables conservateurs, » (BouizxiER. Exposition, p. 4.)
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seil général de la Seine, invité à s’expliquer sur la doctrine de Fourier, il répondait : « La théorie sociétaire conçue par Fourier est une hypothèse à laquelle je crois fermement pour ma part; je pense que l'avenir en amènera la réalisation. Je suis loin de renier cette théorie, mais aujourd’hui ce n’est pas au nom d'idées qui sont encore seulement dans le domaine philosophique, ce n’est pas comme disciple de Fourier que je me présente aux électeurs... Au surplus, quelle que soit ma confiance dans la valeur scientifique d’une théorie d'avenir, elle n’est acceptée par moi que sous bénéfice d'inventaire et avec la réserve de la sanction de l'expérience. Les disciples de Fourier ne jurent point sur la parole du maître ; sa doctrine n'est pas à leurs yeux un évangile (1). » Non seulement Considérant adoucit les idées de Fourier pour en pénétrer davantage l’esprit de ses lecteurs, mais il les présenta sous un tout autre jour : au lieu de placer comme lui dans le. plaisir et la richesse le but de l’existence et de regarder l’altruisme comme une duperie, il s'élève, comme pourrait le faire le plus ardent philanthrope, contre les tendances égoïstes de son époque et appelle à lui tous les hommes d’abnégation. Au lieu de critiquer sans ménagement la révolution de 89 et de se poser devant elle en ennemi,
(1) « Deuxième réunion des électeurs du 10° arrondissement. » La Phalange, t. 6, p. 68.
il glorifie les principes qu’elle a apportés à lhumanité et soutient que le fouriérisme en est la plus complète réalisation. Cet esprit nouveau, très sen- -sible déjà dans Destinée sociale, s’accuse surtout dans La Démocratie pacifique. Ainsi on voit que Considérant est loin d’avoir personnifié intégralement la véritable théorie de Fourier, dont il a au contraire, en maintes circonstances, rejeté l’autorité doctrinale,.
Fourier ne savait pas toujours tirer tout le parti possible de ses idées, ni les développer jusque dans leurs dernières conséquences ; Considérant, au contraire, n'a Jamais laissé échapper une occasion de citer des arguments décisifs à l’appui de sa thèse. De plus Fourier, souvent très violent dans le fond, resta toujours très mesuré dans la forme ; mais Considérant va jusqu’à dire : & Il viendra un temps où les peuples désabusés donneront trois sous par tête d’économiste qu’on leur apportera dans un panier (1). »
Bien que Victor Considérant se défende d’être communiste, il est intéressant de remarquer ici que le système phalanstérien reproduit maintes données du communisme : la communauté d’existence, d'habitation, de travaux, de plaisirs, l’exploitation en commun des terres et des ateliers industriels, l'éducation commune des enfants, qui sont pour Considérant les principaux avantages du phalanstère, se retrouvent dans l’Utopie, de
(1) Destinée sociale, p. 287.
Thomas Morus, dans la Cité du Soleil, de Campanella, et dans le Code de la Nature, de Morelly ; la théorie du travail attrayant était déjà formulée dans le Traité de Législation, de Mably ; enfin, le communisme anabaptiste de Thomas Münzer professait la réhabilitation de la chair, l'abolition de toute loi répressive, et prétendait, lui aussi, fonder sur la terre une société parfaite. Au point de vue social, Considérant voudrait que la femme fût l’égale de l’homme, et il condamne l'état de subordination dans lequel la civilisation l’a placée. Là encore il a eu des devanciers. Sous Philippe-le-Bel, Pierre Dubois rêvait la conquête de l'Orient par la femme française et réclamait pour elle l'établissement d'écoles spéciales où on la préparerait au rôle de missionnaire. Plus tard, Condorcet demanda l'abolition du préjugé qui a établi entre les deux sexes « une inégalité de droits funeste à celui même qu'elle favorise » (1).
Pour bien situer la théorie de Victor Considérant dans l’histoire des doctrines économiques, nous ne saurions mieux faire que d’esquisser une comparaison rapide avec les systèmes des grandes écoles ; nous verrons ainsi que sa doctrine a des traits communs avec toutes les doctrines. Avec l’école libérale, Considérant montre une antipathie marquée pour toute intervention coercitive et une confiance illimitée dans la liberté des individus; mais il prétend que l'humanité ne peut
(4) Conporcer. Progrès de l'esprit humain, t. 2, p. 87.
arriver à son développement normal que dans un milieu ad hoc. Avec Bastiat et l’école optimiste, il affirme que c’est le libre jeu des intérêts individuels qui doit engendrer l'harmonie universelle ; mais au lieu de croire cette harmonie réalisée dans l’ordre de choses actuel, il tient cet ordre de choses pour barbare et anarchique. De même que les membres de l’école chrétienne, il a foi dans l'existence d'un plan providentiel préétabli qu’il faut retrouver, puisque l’homme s’en est écarté ; mais à l'inverse du christianisme, il croit à la bonté de la nature humaine. « L'homme est bon dans tout son être, dit-il, dans son âme comme dans son corps, dans les passions essentielles de ses sens et de son cœur comme dans les facultés de son intelligence (1). » Enfin, voici les points communs de sa doctrine avec celle de lécole socialiste : il attaque le régime actuel et il a tendance à tout voir en beau dans la société future; il prétend abolir le salariat, incompatible avec l’idée du travail attrayant ; il veut assurer à chacun un minimum de vie, c’est-à-dire de nourriture, de logement, de vêtement et de plaisir; cette garantie est pour lui la condition sine qua non de la vie commune entre personnes de toutes les classes de la société; enfin, il attaque le commerce, la concurrence, la vie de famille. Mais il se sépare des socialistes en ce qu’il respecte le capi-
(1) Etudes sur quelques problèmes de la destinée sociale, p. 70.
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tal et les classes riches, bien que dans son système il soit plus facile aux pauvres de commencer leur fortune qu'aux riches d'augmenter la leur ; de plus, il maintient l’hérédité et la propriété, car il estime que tout homme possède légitimement la chose que son activité a créée et peut la consommer, la donner, l'échanger, la transmettre, sans que personne, ni même la société tout entière, ait rien à y voir; iln'est donc pas ennemi de la propriété, il souhaite seulement que le riche vienne en aide au pauvre. « Le but du socialisme, disait-il, est d'élever le prolétariat à la possession. Le socialisme veut, par une meilleure organisation du travail, créer tant de richesses qu'il y en ait pour tous ; il veut que les riches restent riches, mais à condition que les pauvres aussi arrivent à la richesse (1). »
Maintenant que nous connaissons les caractères spécifiques du système de Considérant, il nous sera possible de relever dans sa pensée des tendances parfois contradictoires. Au point de vue religieux, par exemple, son fouriérisme se présentait d’abord comme un christianisme proche du socialisme chrétien ; il attaquait la « pétrification théocratique du catholicisme dans ces derniers siècles »; il était encore plus ardent contre l’athéisme ou simplement le déisme voltairien de 1840; il conseillait aussi bien aux matérialistes qu'aux
(1) « Quel est le but que le socialisme veut atteindre ? » La Démocratie pacifique, t. 13, p. 152.
faux dévots de relire les évangiles pour se convaincre que l’enseignement du Christ était démocratique et socialiste au suprême degré; dans une lettre qu’il lui adressait le 20 janvier 1844, Ordinaire le félicitait de « la sagacité et de l'esprit chrétien » avec lesquels Za Démocratie pacifique était rédigée. Et pourtant, dans son discours à l'Hôtel de Ville, Considérant fait montre d’un anticléricalisme résolu et farouche qui provoqua les anathèmes des journaux catholiques de l’époque.
Au point de vue politique, il commence par être un monarchisie réformateur qui subordonne la liberté à l’ordre, qui condamne les actes de violence malgré les intempérances de son langage. Puis, il devient républicain convaincu. Plus tard, son attitude est celle d’un révolutionnaire qui soutient le droit à la révolte. Enfin, il déclare à plusieurs reprises, dans La Démocratie pacifique, qui d’ailleurs est lue plus par la bourgeoisie que par le peuple, qu'il est partisan d’une monarchie constitutionnelle : « On nous trouvera peu partisan du suffrage universel... La forme constitutionnelle avec un monarque héréditaire et une chambre élective nous paraît plus avancée, plus parfaite et plus solide que toutes les autres formes de gouvernement, y compris la forme républicaine (1). » Nous croyons qu’en réalité tout régime lui aurait semblé acceptable qui se serait
(1) Manifeste de « La Démocratie pacifique », p. 8.
occupé de questions économiques plus que de questions politiques.
C’est que son rôle a été compliqué par son entrée dans la vie politique : sous la Monarchie, pour constituer le parti nouveau avec un esprit démocratique, mais hostile aux tentatives révolutionnaires, il devait atténuer le fouriérisme; inversement, sous la République, il s’efforçait de souligner les tendances républicaines et socialistes de cette même doctrine. Son œuvre se modifiait selon les nécessités des événements politiques; c’étaient les conditions sociales elles-mêmes qui lui traçaient sa ligne de conduite.
Sa doctrine devait inspirer des romanciers connus : Eugène Sue, après 1840, s’éprit des théories humanitaires d'alors; les Mystères de Paris contenaient déjà des allusions aux injustices économiques des sociétés industrielles modernes; les Misères des Enfants trouvés, qui parurent en feuilleton dans Le Constitutionnel, portaient pour épigraphe : QNul n’a droit au superflu tant que chacun n’a pas le nécessaire »; le dernier chapitre contenait une description détaillée d’une association industrielle et agricole, selon le mode préconisé par Considérant. De plus, Eugène Sue publia, de 1847 à 1849, sous le titre significatif de Les Sept Péchés capitaux, une série de sept romans dans lesquels, s'inspirant des idées fouriéristes, il tentait de justifier les sept vices que le christianisme nomme ainsi, et démontre qu’au lieu de leur lancer des anathèmes, il serait préférable
de les encourager et de leur décerner des éloges. Mais cette justification n'est rien moins que concluante. Plus récemment, Zola, dans 7ravail, trace un tableau séduisant de l’association agricole et en prophétise l'application dans l'avenir; il reprend également cette idée que, dans la société future, la passion sera le levier le plus puissant de l’activité féconde; elle deviendra « l'’immortel désir, l'énergie unique qui soulève le monde, le foyer intérieur des volontés et des puissances qui donne à chaque être le pouvoir d’agir. Les instincts refoulés, écrasés jusqu'ici ainsi que des bêtes mauvaises, ne seraient plus, libérés enfin, que les besoins de l’universelle attraction, tendant à l’unité, travaillant parmi les obstacles à se fondre dans l’harmonie finale, expression définitive de l’universel bonheur » (1). Enfin, l’idée du travail attrayant se trouve au fond de beaucoup de systèmes socialistes, et notamment de la singulière conception sociale que rêvent les anarchistes; dans un livre récent, La Conquête du Pain, le prince Pierre Kropotkine a écrit un chapitre intitulé : « Le travail agréable », dans lequel il soutient la théorie de Considérant.
Victor Considérant occupe une place prépondérante dans l’histoire des idées sociales au xIx° siècle. Avec lui est tombé le dernier débris et a disparu le dernier vestige de ces socialistes de 48 qui
(1) Zoza. Travail, livre I, chap. V.
rêvaient, comme l'abbé de Saint-Pierre, la fraternité et la paix universelle. Il est au nombre de ces socialistes réformistes qui, par le livre, par le journal, par la parole, combattent pour amener un peu de justice dans la répartition des charges et des richesses sociales, phalange généreuse et toujours sur la brèche, qui compte des hommes de grand talent et d’un inaltérable dévouement. A ce titre, Considérant a mérité l'hommage que lui rendit sa ville natale quand elle lui éleva, le 4 août 1901, ce monument sur lequel on a gravé : « Il consacra sa vie à la cause du peuple ».
A vrai dire, il existe une grande différence entre l’école socialiste dont Victor Considérant fut le chefet celle qui reconnaît pour capitaine tel député actuel; la première se composait d’utopistes ardents et sincères entraînés par une imagination aventureuse à la recherche de l'inconnu; la seconde est composée d'hommes ardents sans doute, mais dont les utopies déguisent mal les vues très pratiques et très intéressées : 1l y avait chez ceuxlà plus de générosité; on rencontre chez ceux-ci beaucoup plus de calcul, et, lorsque nous disons que leurs vues sont pratiques, nous entendons dire que le socialisme leur apparaît, sinon comme une carrière, du moins comme une sorte de placement politique avantageux. Les socialistes d'hier n'étaient que des rêveurs, ceux d’aujourd’hui sont des ambitieux.
Si Victor Considérant n’eut pas, comme Louis Blanc, sa commission du travail, ou, comme on
disait alors, ses Etats généraux du peuple, son influence sur le socialisme de 1848 n’en fut pas moins incontestable. Malheureusement, alors comme aujourd’hui, les âmes simples des ouvriers distinguaient mal entre les diverses théories et les diverses écoles; elles étaient impuissantes à établir la part du rêve et celle de la réalité. Considérant avait fait entrevoir un état social irréalisable; le peuple voulut le réaliser à son profit et par la force; il avait promis les joies de l’Eden, on les exigea sur l'heure; on résolut d'imposer à tous, par la violence, un genre de bonheur dont beaucoup ne se souciaient pas, et, de ces tentatives, l'Empire sortit tout armé.
Victor Considérant qui, sur le terrain politique, a contribué seulement à conduire la République au 2 Décembre, n’a laissé derrière lui que des ruines sur le terrain social, car le désastre du Texas vient après une série d'échecs. C’est que l’utopie est de tous les temps et de tous les pays; elle parle toutes les langues et revêt toutes les formes. D’ordinaire, les réformateurs s’annoncent comme des hommes providentiels, comme des révélateurs, des messies d’une religion nouvelle : mais il est des revendications qui ne sauraient aboutir, parce que ceux qui s’en font les apôtres n’ont pas un objectif déterminé; avec de pareils programmes, on peut agiter la société, on ne la modifie pas. Cependant, tandis que la plupart des utopies n’ont eu aucune portée et n’ont été regardées que comme d’insipides romans de penseurs nuageux, on peut
dire qu’il ÿ avait au fond du système de Considérant une idée, un principe plus ou moins fécond. Son fouriérisme très peu subversif, très rassurant pour les capitalistes, plus rationnel que celui du maître, n'a eu qu'une influence, c’est de contribuer à créer en France une tendance d’esprit mutualiste et coopératif; €on a profité de son enseignement en matière commerciale et industrielle ; il est pour quelque chose dans la création et le développement de nos crèches et de nos associations coopératives, dans le succès du principe de la participation de l’ouvrier dans les bénéfices du patron (1) ». Mais le fouriérisme ne fut jamais, à proprement parler, populaire; tant de doctrine et d’érudition ne pouvaient frapper l'esprit des masses. Le retentissement de l’école apprit aux travailleurs que des philosophes se préoccupaient sérieusement d'améliorer leur sort; mais la simplicité du génie populaire ne fut pas touchée par cette théorie qui parlaït le langage de l’abstraction et de la science.
Victor Considérant a consacré sa vie à la poursuite d’une chimère sans cesse fuyante, à la recherche d’un idéal auquel nulle société humaine ne saurait atteindre. Peut-être aurait-il pu cependant aboutir à quelques résultats pratiques s’il avait eu une expérience et une intelligence d’organisateur. Mais cet ancien officier confon-
(4) SamT-FErRÉOL. Les Proscrits français en Belgique, p. 323.
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dait le monde des réalités avec le monde des vaines imaginations et restait trop en dehors du milieu social pour y pouvoir être compris. Sa grande erreur fut de croire qu’il pourrait détruire
le travail des siècles, en dépit des institutions,
des habitudes et des préjugés. Aussi n’était-il pas un de ces hommes dont la pensée conquiert le monde et dont l’action le bouleverse; il s’est aperçu, en passant de la théorie à la pratique, combien il est difficile de transformer un rêve en réalité; il a assisté impuissant au naufrage de ses idées, et le réveil fut d'autant plus cruel que le songe avait été plus grandiose. Aujourd’hui, l'utopie du phalanstère est à jamais ensevelie dans l'histoire : elle repose dans la région des limbes et des ombres. (Le fouriérisme a été une phase naturelle de la grande crise morale, sociale et politique qui, depuis le siècle dernier, travaille la France et le monde,un court météore dans cette longue tempête... Si je n’avais connu quelquesuns des hommes les plus distingués de ces deux écoles, et si je n’avais vu, par leur exemple après bien d’autres, quelle infiniment petite dose de vérité suflit pour conquérir des esprits rares et pour leur faire accepter les plus monstrueuses erreurs, j'aurais quelque peine à parler sérieusement de tels rêves, et probablement je n’en parlerais pas du tout (1).» &Il est pénible de voir tant d'efforts prodigués dans une œuvre impossible, et le dé-
(1) Guizor. Mémoires, t. 2, p. 206.
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vouement mis au service de cette duperie gigantesque du phalanstère. Que les phalanstériens attaquent les abus, les vices de la société, l’égoïsme des conservateurs, rien de plus utile; qu’ils s'occupent du sort des ouvriers, de l’organisation du travail, des réformes administratives, rien de plus juste. De là au phalanstère, il y a la distance de la terre au ciel, du possible à l'impossible (1). »
(1) FaGurr. « Charles Fourier. » Revue des Deux-Mondes, 4er août 1896.
Vus:
Epouarp DOLLÉANS.
Vu :
Le Doyen de la Faculté de Droit de l'Université de Dijon,