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Opéra Procii recollexU Victor Cousin

de la philosophie. Le cours de 1828 ne doit pas être considéré isolément, ni séparé de celui de 1829, il est une introduction générale i Thistoire de la philosophie. Celle-ci n'a dbnc pas été seulement pour lui un objet spécial d'érudition et de curiosité: ce n'est qu'une partie de l'histoire générale; et l'histoire de la philosophie se rattache à la philosophie de l'histoire. L'éclectisme en histoire de la philosophie n'est que le contre-coup de l'optimisme dans la philosophie de l'histoire ; enfin, l'histoire en général ayant pour objet le développement des idées, l'histoire de la philosophie est en quelque sorte le point culminant de l'histoire ellemême, parce que les idées y expriment sous leur forme pure ce que les autres éléments de l'histoire n'expriment que sous une forme enveloppée et obscurcie.

Après avoir ramené l'histoire de la philosophie aux principes de l'histoire en général, Cousin aborda l'année suivante la science elle-même : mais, avant de s'enfermer dans une époque particulière, il crut devoir encore, dans une nouvelle introduction, passer en revue l'histoire générale de la philosophie. Ici on peut regretter que Cousin, dans ses publications ultérieures, ait brisé le cadre primitif de son enseignement. Il a voulu avoir un livre

d'ensemble sur l'histoire de la philosophie, comme il avait donné dans le Vraiy le Beau et le Bien une vue d'ensemble de son système. Mais ce qu'il a donné plus tard sous le titre d'Histoire générale de la philosophie^ n'était en réalité qu'un préambule; or ce qui peut être solide en tant qu'introduction paraîtra vague et superficiel comme ouvrage séparé. Dans le fait, l'histoire générale de la philosophie n'avait été autre chose que le préambule du cours sur Locke : elle se composait de douze leçons, qui avaient rempli le premier semestre du cours : les leçons sur Locke terminèrent l'année*. A ce point de vue restreint, VHùtoire générale est un très bel ouvrage. L*auteur y cherche surtout une classification des systèmes; il en propose une devenue célèbre et qui reste encore comme la plus plausible et la plus rationnelle que Ton puisse essayer. Il ramène tous les systèmes à quatre principaux. On peut distinguer d'abord deux grands] points de vue philosophiques essentiellement différents: d'un côté, l'élément de la

1. M. Barthélémy Saint-Hilaire vient d'en donner la douzième édition.

2. Cousin ne fit pas de cours en 1830. Tout son enseignement de la deuxième période se borna donc à deux mois en 1828 et à Tannée 1829.

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sensation avec tous ses caractères, le phénoménal, le maltiple, le fini, le passager, etc.; de Tautre, Tunité, ridentité, l'infini, la substantialité. De là deux classes diverses de systèmes toujours en opposition : le sensualisme et Tidéalisme. Au sensualisme se rattachent le fatalisme, le matérialisme, l'athéisme; à l'idéalisme se rattache le spiritualisme à tous ses degrés. De la lutte de ces deux systèmes, dont aucun ne réussit à vaincre l'autre, naît le doute: de là un nouveau système, le scepticisme; et bientôt de la lassitude du doute et du besoin de croire, qui est inhérent à l'âme humaine, sort un quatrième et dernier système qui est le mysticisme.

On peut reprocher sans doute à cette doctrine d'être trop générale et trop vague, et de ne pas tenir compte des nuances : mais il ne faut pas oublier que c'était le goût, et j'ajoute le besoin du temps. On n'aimait alors que les généi'alités. Voyez les formules d'Auguste Comte, la théorie des trois états, qui serre si peu les phénomènes; la distinction des époques critiques et des époques organiques dans le saint-simonisme ; la souveraineté de la raison dans l'école doctrinaire. C'était alors, dans toutes les écoles, une tendance aux formules abstraites, aux généralisations démesurées. Tout

en signalant le vice de ces grandes généralisations, il faut aussi en comprendre la raison et la signification. Dans ce renouvellement universel des sciences et de la pensée qui a caractérisé la Restauration, on avait besoin, avant d'entrer dans le détail des choses, de cadres généraux, de points de repère qui permissent de s'orienter et qui donnassent un avant-goût des résultats. Si Cousin, au lieu de ces généralités qu'on est tenté de lui reprocher aujourd'hui, s'était contenté de monographies (comme il en faisait d'ailleurs aussi) il eût laissé quelque bon travail de plus à l'érudition : il n'eût point fondé une science.

La seconde partie du cours de 1829 est l'analyse et la critique de la philosophie de Locke. Cette partie est plutôt, sous une , forme historique, une œuvre de philosophie dogmatique. C'est l'idéalisme aux prises avec le sensualisme. Cousin cherche beaucoup plus à réfuter Locke qu'à relever les parties vraies de son système. Dans un véritable éclectisme, il nous semble que l'exposition doit être séparée de la critique et que le système doit être d'abord reproduit dans toute sa force, sauf à passer plus tard à la réfutation. Cousin ici n'imite pas assez Leibniz, qui, à chaque proposition de Locke, ajoute toujours :

Cela peut être pris dans un bon sens. Notre auteur ne procède pas ainsi, et il prend presque toujours tout dans un mauvais sens. C'est ainsi qu'au lieu de tenir grand compte, comme Leibniz, de cette grave concession de Locke, que la moitié de nos idées vient de la réflexion, il le réduit le plus qu'il peut au sensualisme pur. C'était manquer, par entraînement de controverse, au principe même de son système ; Cousin entrait déjà dans cette voie qui a été celle de sa dernière phase philosophique, à savoir la tendance à insister beaucoup plus sur ce que les systèmes ont de faux que sur ce qu'ils ont de vrai.

Passons à une nouvelle période. Nous sommes en 1830: Cousin cesse d'enseigner. Il renonce à la philosophie théorique ou n'y revient que pour modifier et corriger, nous le verrons, ses premières idées. Mais il ne cesse pas de travailler pour l'histoire de la philosophie. Son œuvre la plus considérable en ce genre est la grande publication des Œuvres inédites d'Abélard, et entre autres du Sic et Nofij qu'il fait précéder d'une introduction magistrale. Cette introduction pose avec largeur et précision le problème de la philosophie du moyen âge. Le traducteur de Platon, l'éditeur de Descaries, le restaurateur de la philosophie d'Alexandrie ou-

bliée depuis Marsile Ficin, est encore celui qui réveille de ses cendres la scolastique ensevelie depuis Descartes. Tout ce qui s'est fait depuis ce temps en France sur la philosophie du moyen âge a eu pour origine la publication de Cousin. Ajoutons qu'au volume des Œuvres inédites éPAbélard, publié en 1836, Cousin ajouta plus tard, en 1868, à ses frais, deux autres volumes d'oeuvres complètes, déjà publiées mais non encore rassemblées. A ces travaux sur Abélard il faut joindre ce qu'il a écrit sur Roger Bacon et sur VOpus tertium de cet auteur, récemment découvert dans une bibliothèque de province.

Aux travaux qui portent sur le moyen âge, ajoutons ceux qui ont pour objet le xvii* siècle, surtout ses recherches aussi neuves que curieuses sur le cartésianisme, comprenant deux volumes avec je ne sais combien de pièces inédites, — lettres de Descartes, de Malebranche, de Leibniz, curiosités cartésiennes de toute nature, etc. Le morceau le plus important de cette collection est une vie très étendue du P. André, intéressante non pas tant à cause du personnage, qui est secondaire, que parce ' qu'elle donne l'historique détaillé et sur pièces de la persécution que la congrégation de Jésus fit subir jusqu'au milieu duxviii* siècle à la philosophie car-

tésienne. Ainsi, trois volumes d'érudition philoso* phique, après les hautes généralités de 1828 et de 1829, voilà ce que Cousin fit pour l'histoire de la philosophie pendant le gouvernement de Juillet, dans le temps même où il était occupé à l'œuvre capitale de sa carrière active : la fondation et l'or* ganisation de l'enseignement philosophique.

On n'aurait pas cependant le tableau complet des efforts faits par Cousin pour créer en France l'histoire savante de la philosophie si on ne tenait pas compte des travaux exécutés, sinon sous sa direction, au moins et très certainement par son impulsion. L'instrument qui a servi surtout à cette influence de Cousin a été le corps de l'Académie des sciences morales. C'est par cette Académie et, dans l'Académie, par l'organe de la section de philosophie et au moyen des prix proposés et décernés par cette section, que Cousin, d'après un plan poursuivi sans interruption pendant trente-cinq ans, a suscité une suite de savants ouvrages, dont quelques-uns sont éminents et qui, réunis, forment une histoire complète de la philosophie. C'était Cousin, comme président de la section, qui proposait les sujets, et qui, jusqu'à la fin de sa vie, a rédigé les programmes. C'est ainsi qu'ont été faits les ouvrages suivants, je ne parle que des plus célèbres : Y Essai

mr la Métaphysique iFAristote, de M. Ravaisson; la Logique d'Aristote, par M. Barthélémy Saint- Hilaîre ; V Histoire de la philosophie cartésienne ^ de M. Bouillier; V Histoire de l'école d'Alexandrie de M. \2icheroiyV Histoire de laphilosophiescolastique^ de M. Hauréau; V Histoire de la philosophie ailemandCy de M. Wilm; et enfin Isl Philosophie de So" crate et la Philosophie de Platon, par M. Fouillée. L'idée d'inaugurer la nouvelle Académie par la mise au concours de la philosophie d'Aristote était une idée hardie, aussi juste qu'opportune. Depuis la chute de la scolastique, Aristote était resté enseveli sous les ruines qu'avait faites la philosophie cartésienne. Proposer un tel sujet était, comme le dit Cousin dans son rapport, un événement philosophique. On sait quel fut le résultat du concours : un livre admirable qui compte aujourd'hui parmi les plus belles œuvres de la critique philosophique française. Je le demande cependant : un tel concours eût-il pu avoir lieu en 1815? Eût-il produit à cette époque une œuvre d'une intelligence aussi profonde et aussi élevée? N'est-ce pas précisément l'esprit de largeur, d'impartialité, d'optimisme à l'égard du passé, développé par Victor Cousin, l'esprit éclectique, en im mot. répandu partout, n'est-ce pas aussi la sagacité

du philosophe qui juge le moment venu de faire sortir le philosophe de ses cendres, enfin, n'est-ce pas, en général, l'impulsion donnée à l'histoire de • la philosophie qui a été l'occasion, ou, pour mieux dire, la cause déterminante de l'œuvre considérable et hors ligne que nul n'admire plus que nous? C'est donc encore à l'initiative de Cousin qu'il faut attribuer la résurrection d'Aristote dans la philosophie moderne, du moins en France. Si nous passons maintenant, pour abréger, à la fin et au dernier terme de ces concours dont Cousin a été l'initiateur, nous Talions voir encore ayant la bonne fortune de susciter, au terme de sa carrière, l'un des plus beaux et des plus brillants talents parmi les nouvelles générations philosophiques, M. Alfred Fouillée. A la vérité, M. Cousin n'a pas assez vécu pour voir les résultats des deux concours sur Socrale et sur Platon; mais c'était lui qui avait choisi les sujets, c'est lui qui avait construit et rédigé les programmes; je les vois encore écrits de sa main. Comme il avait commencé, il a fini par Platon ; l'idéalisme platonicien a été le nœud et le centre de toute sa carrière philosophique. Il avait toujours rêvé une grande œuvre d'en- . semble dans laquelle il eût rassemblé tout ce qui est épars dans ses Arguments et qui nous eût

donné d'une manière complète et liée toute la philosophie platonicienne. Ce qu'il .n'avait pas fait, ce qu'il désespérait de pouvoir faire, il vpulut susciter un jeune talent pour Tentreprendre; il sut en quelque sorte l'évoquer, le deviner, et par cela même il a encore sa part dans le beau travail de M. Alfred Fouillée.

N'oublions pas enfin que, dans lé deiiiier concours institué par lui sur Sacrale métaphysicieny Victor Cousin eut une part d'honneur plus grande encore et plus personnelle que celle qui lui .revient déjà pour le choix du sujet et la rédaction du programme : c'est la création même du prix décerné. En effet, en 1867, l'année même qui précéda sa mort. Cousin avait offert à l'Académie, qui l'accepta, le don d'un prix triennal de 3000 francs qui devait poi'ter son nom et qui devait être consacré à un travail de philosophie ancienne, en souvenir sans doute de tout ce qu'il avait fait pour elle. Ce prix, qui servira à sauver parmi nous l'histoire de la philosophie grecque, a déjà suscité de savants et profonds travaux^ ; et ainsi, même

1. Citoni par exemple Touvrage de M. Denis sur la Philosophie d'Origène, de M. Chaignet sur la Philosophie de Pythagore^ et le mémoire non encore publié de M. V. Brochard sur le Scepticisme dans Vantiquité.

après sa mort, Cousin aura contribué à stimuler l'activité philosophique. On doit, je crois, compter encore, parmi les services pratiques rendus à la science, la création et le don à l'État deTadmirable bibliothèque philosophique qu'il a passé sa vie à former, et qui n'est pas moins riche d'ailleurs au point de vue littéraire qu'au point de vue philoso* phique.

Pour conclure, nous ramènerons à trois points les services rendus par Victor Cousin à l'histoire de la philosophie : 1^ il a constitué cette science et il en a établi les principes généraux et la haute valeur en la rattachant à l'histoire en général et à la philosophie elle-même; 2*" il l'a enrichie à l'aide de publications grandioses (Descartes, Platon, Proclus, Âbélard), auxquelles seul il a pu donner par sa gloire même la possibilité de voir le jour; et en particulier, par une fine érudition de détail, il a éclairci quelques-uns des points les plus particuliers de l'histoire des systèmes philosophiques, notamment du cartésianisme : ainsi le détail s'est joint, chez lui, à la généralité; S"" il a suscité une école d'historiens tous animés du même esprit d'impartialité, et qui ont apporté, à l'histoire de la philosophie, les méthodes les plus sûres et les plus précises.

Il resterait à signaler un dernier point, et le plus important de tous, à savoir l'emploi de l'histoire de la philosophie comme méthode delà philosophie elle-même : mais cela touche à la philosophie plus qu'à l'histoire : c'est le centre de tous les travaux de Cousin, c'est l'idée même de l'éclectisme. Ce sera l'objet de notre conclusion ; mais auparavant, considérons-le encore une dernière fois sur le terrain de la philosophie théorique.

Personne n'ignore que, dans la seconde partie de sa vie, Victor Cousin a plus ou moins modifié et corrigé les doctrines de la première période. Luimême, tout en atténuant autant qu'il a pu ces changements et en cherchant à sauver le plus possible l'unité de sa vie pRilosophique, n'a jamais nié cependant que, sur quelques points au moins, sur quelques opinions imprudentes, il avait dû se rétracter. Quelle a été au juste la portée de ces changements? Y a-t-il eu deux philosophies distinctes, ou une seule légërementmodifiée quant à la forme? S'il y a eu deux philosophies, quel est le lien qui les unit, la différence qui les sépare ? Quel est le

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nœud, le secret de cette transformation? Par quels passages et parquets degrés s'est-elie opérée? Cest ce que nous voulons maintenant examiner.

Rappelons d'abord les principes que nous avons établis au début de ce travail. Deux traits principaux, avons-nous dit, caractérisent l'entreprise philosophique de Victor Cousin : la restauration de la métaphysique, la restauration de Tidéalisme platonicien.

Cela posé, nous pouvons dire que l'idéalisme platonicien a été et restera jusqu'au bout l'unité de la vie philosophique de Victor Cousin. Cet idéalisme domine aussi bien dans les derniers livres que dans les premiers; dans toutes ses œuvres philosophiques, c'est bien la notion de l'idéal, du divin, de l'esprit supérieur aux sens, qui est la pensée souveraine. Surce point fondamental, il n'a pas changé, et il y est resté fidèle depuis le premier jour jusqu'au dernier. Seulement il faut dire que l'idéalisme platonicien est susceptible de prendre deux formes : la forme française et la forme allemande, la forme cartésienne, et la forme hégélienne. Sans nous arrêter à fixer avec précisionla différence deces deux formes, ce qui serait trop long et trop difficile, et nous en référant àce que chacun sait là-dessus, nous dirons que la transformation de la philosophie de Cousin

a consisté surtout dans le passage de la forme hégé* lienne à la forme cartésienne, c'est-à-dire dans le retour à la forme française et dans l'abandon de la forme allemande de l'idéalisme.

Ce changement en amenait d'autres, ou plutôt il consistait précisément lui-même dans la transformation du panthéisme en (héisme et de l'éclectisme en spiritualisme. Ea effet, si l'on examine de près ce que Cousin avait appelé jusqu'alors éclectisme, on verra que c'était précisément la prétention d'embrasser et de réconcilier tous les systèmes du passé, comme le faisait Hegel luimême, dans une conception plus large qui n'était autre que le panthéisme. Le panthéisme, en effet, semble bien, au premier abord, donner raison à toutes les philosophies sans se subordonner à aucune ; c'est la réconciliation du spiritualisme ou du matérialisme dans une synthèse qui les dépasse tous deux. En revenant, au contraire, à la forme cartésienne, entendue d'ailleurs dans un sens de plus en plus timoré et exclusif, il ne pouvait plus être question d'éclectisme; ou du moins on n'entendait plus par là qu'une philosophie de sens commun, donnant satisfaction non plus à tous les systèmes de philosophie, mais à toutes les opinions généralement répandues parmi les

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hommes. De là enfin, un dernier caractère de cette forme philosophique nouvelle, à savoir le caractère populaire et plus ou moins littéraire. Dans sa première phase, la philosophie de Victor Cousin, bien loin d'être une philosophie populaire et d'être considérée comme telle, passait au contraire, nous l'avons vu, pour une philosophie abstruse et transcendante, à laquelle on imputait les mêmes mérites et les mêmes défauts qu'à la philosophie allemande : la profondeur et l'obscurité. Au contraire, la dernière philosophie de Victor Cousin, représentée surtout par son ouvrage remanié du Vraiy du Beau et du Bien, ne fut plus que la forme brillante, éloquente, accessible à tous, de ce qui est passé dans la raison commune soit du platonisme, soit du cartésianisme. Enfin, cette philosophie ainsi transformée en spiritualisme théiste populaire n'avait plus rien de contraire, ni par conséquent rien qui pût être désagréable à la théologie catholique; au contraire, en mettant sans cesse les dogmes à part dans un terrain réservé, on souscrivait à peu de chose près au fond de la philosophie chrétienne. Aussi, sans être allé jusqu'à l'adhésion explicite, Cousin avait-il fini cependant par ne plus recommander, ne plus citer avec faveur que les noms des grands philosophes chrétiens,

saint Augustin et saint Thomas, Bossuel et Fénelon ; il voyait avec peine toute incursion sur le domaine de la théologie ; il prêchait à tous le respect et le silence à Tégard du christianisme; enfin ce n'est un secret pour personne que les meilleurs, les plus fidèles de ses amis étaient eux-mêmes fatigués et quelque peu scandalisés, dans leur fierté rationaliste, de voir la philosophie si complètement sacrifiée à la religion^ .

Tel est l'esprit général de cette dernière évolution de Cousin, la seule que les générations récentes aient connue. Ce changement ne se fit pas brusquement; il eut lieu peu à peu et par étapes successives qu'il est curieux et important d'expliquer. On pense généralement que ce fut au moment où Victor Cousin fut chargé de la direction de l'enseignement philosophique qu'il fut amené par politique à changer son attitude philosophique. C'est là

1. On trouvera peut-être quelque contradiction entre ce tablean de la philosophie de Cousin (seconde période) et ce que noua avons dit plus haut dans notre dernier article sur le caractère libéral de renseignement philosophique fondé par lui. Hais il faut distinguer les dates : ce n'est que tout à fait à la fin, yen 1846, et c'est surtout à partir de 18&3, après que Cousin fut tombé du pouvoir, que s'est accusé le travail de restauration dont nous parlons. Il correspond donc, pour la plus grande partie, à la période de sa carrière où il n'avait plus aucune influence officielle.

une erreur historique. Ce ne fut pas du tout en 1830, ce fut beaucoup plus lard qu'eut lieu la transformation dont nous venons d'esquisser les principaux traits. Pendant au moins une dizaine d'années, on ne connut d'autre philosophie de Cousin que celle que nous avons exposée. C'est ce qui résulte des faits significatifs que nous allons résumer.

C'est d'aborçi en 1833, dans la préface de la troisième édition des Fragments^ que Victor Cousin, appelé à s'expliquer sur ses rapports avec la philosophie allemande, bien loin de répudier l'influence de l'Allemagne sur sa philosophie, la revendiqua, au contraire, avec le plus d'énergie et de fermeté. Il avouait hautement qu'il relevait de Schelling et de Hegel; il faisait un magnifique éloge de la philosophie de la nature, non pas en quelques lignes, mais en plusieurs pages ; et il terminait par ces mots célèbres : « Les premières années du XIX' siècle ont vu naître ce grand système. L'Europe le doit à l'Allemagne, et l'Allemagne le doit à Schelling; ce système est le vrai. » Ces mots ont été souvent cités, mais on n'en a pas assez remarqué la date. C'est trois ans après la révolution de 1830 qu e Cousin, devenu pair de France, conseiller de l'Université, n'hésitait pas à proclamer la philosophie

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de Schelling comme la vraie et dernière philosophie. Voici un second fait : en 1836, Jouffroy, dans la préface des Œuvres de Reid, où il poussait la philosophie écossaise dans une voie critique et demi-sceptique analogue à celle d'Hamilton, décrivait la philosophie française de son temps comme divisée en deux branches : la branche écossaise et la branche allemande. Il était évidemment le chef de Tune et il se regardait comme tel; par l'autre il entendait Técole particulière de Cousin ; il le désignait lui-même, à côté de Schelling et de Hegel, parmi ceux qu'il appelait des « chercheurs d'absolu >, entreprise qu'il déclarait, quant à lui, aussi chimérique qu'ont pu le faire plus tard les fauteurs du positivisme. Ainsi, en 1836, Jouffroy, si près de la source, n'avait encore aucune connaissance d'un changement de direction philosophique dans l'esprit de Victor Cousin. Arrivons à 1840. C'est cette année que commence avec éclat la croisade catholique contre la philosophie de Cousin. En laissant de côté les pamphlets de bas étage, qui sont indignes d'une mention historique, on peut signaler surtout deux ouvrages de sérieuse valeur, écrits avec une véritable déférence pour la personne et pleins d'admiration pour le talent de M. Cousin; ce sont : V Essai sur le

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panthéisme de Tabbé Maret, et les Considérations sur les doctrines religieuses de Victor Cousin^ de l'abbé Gioberti, traduit en français par Tabbé Tourneur. Or ces deux ouvrages sont Tun et l'autre dirigés contre le panthéisme et le rationalisme de Victor Cousin et ne soupçonnent pas le moindre changement dans sa pensée. Ainsi, jusqu'en 1840 au moins, Cousin n'a pas éprouvé le besoin de rien changer à ses opinions philosophiques. C'est seulement à partir de cette époque, et, sans aucun doute, sous le coup de la polémique catholique, que le changement commença à se faire sentir. Reprenons les choses d'un peu plus haut pour nous rendre bien compte de cet événement.

L'occasion déterminante de la transformation philosophique de Victor Cousm a été l'accusation de panthéisme dirigée contre lui par la polémique catholique et contre laquelle il chercha à se défendre dans la préface de 1833 (2« édition des Fragments)^ dans la préface de 1838 (S* édition) et dans la préface du Rapport sur Pascal, en 1842. Ce qu'il y a d'intéressant à signaler dans cette controverse, c'est que, plus ou moins provoquée, je le reconnais, par les difficultés de la politique universitaire, elle avait cependant dans le fond des choses le mérite et l'avantage, au point

de vue philosophique, de poser pour la première fois en France la question panthéistique.

Celle question, en effet, n*avait • jamais été clairement et nettement posée dans la philosophie française. Au xvn* siècle, par exemple, on comprenait si peu la question du panthéisme, que Fénelon combattait, sous le nom de spinozisme, un système qui n'était pas du tout celui de Spinoza, et il lui opposait une doctrine qui ressemblait beaucoup plus au spinozisme que celle qu'il combattait. Un seul penseur, à cette époque, a bien vu le nœud de la question : ce fut Mairan, dans sa discussion avec Malebranche, où il le presse de lui faire toucher au doigt la différence de son système et de celui de Spinoza. Mais cette correspondance de Malebranche et de Mairan était restée inconnue ; et assurément, quoique fatigué et irrité des objections de Mairan, Malebranche est mort sans avoir eu la moindre coneience de son affinité avec celui qu'il appelait « le misérable Spinoza ». Au xviii* siècle , ni Voltaire ni même Diderot n'eurent connaissance de la question panthéistique : on confondait alors le panthéisme et l'athéisme. Le mot de panthéisme ne se trouve seulement pas dans V Encyclopédie. Cette question est née en Allemagne, lors du grand débat de Jacobi et de

Hendelssohn sur le spinozisme de Lessing. Ed France, au commencement de ce siècle, madame de Staël parlait de panthéisme en parlant des philosophes allemands; mais le point de vue panthéistique était absolument ignoré de la philosophie française. Ce qui le prouve, c'est que, dans la controverse religieuse, si variée et si puissante,, qui eut lieu de 1815 à 1830, il n'est jamais fait allusion au panthéisme, et le mot n'est pas même prononcé. L*abbé de Lamennais, le grand controversiste de l'époque, ne parle que de déisme et d'athéisme, jamais de panthéisme.

Le principe panthéistique a donc été posé en France pour la premièi:e fois par Victor Cousin dans la préface de 1826 et dans la fameuse proposition : € Dieu, nature et humanité.*. » Ce fut sur le sens de cette proposition que la discussion s'établit : Victor Cousin fut amené peu à peu à en corriger et même à en retirer les principaux éléments. Ce serait une pensée superficielle de ne voir dans ces changements qu'un calcul politique et le désir de se mettre en règle avec un pouvoir ombrageux et inquiet, qui surveillait avec malveillance, et au grand péril de la philosophie,

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